III. — Diagnostic
a. Bovidés. — Les tumeurs tlu maxillaire sont dues presque toujours à l’actinomycose. La constatation de foyers ramollis ou, à une période plus avancée, la présence de fistules multiples, l’écoulement d’un pus sanieux, mêlé de petits grains jaune-soufre, d’apparence calcaire, constituent des signes évidents. Au début seulement et lors d’envahissement au niveau des gencives, l’actinomycose pourrait être confondue avec la carie dentaire. L’examen microscopique du pus donnera, dans tous les cas, une certitude absolue.
L 'actinomycose de la langue est facilement reconnue; le ptyalisme est un signe précurseur qui peut suffire au diagnostic dans les milieux envahis (Buti); cette localisation ne peut être confondue qu’avec les tumeurs (sarcome, épithéliome) ou encore avec la tuberculose. Les caractères cliniques de la tuberculose de la langue, d’ailleurs insuffisamment déterminés, se rapprochent beaucoup de ceux de l’actinomycose et l’examen bactériologique des produits de râclage, au niveau des ulcérations, permettra seul la différenciation. D’après Pflug et Imminger (1), il existe une langue de bois qui n’est ni tuberculeuse, ni actinomycosique ; la différenciation clinique est difficile ; il se produit des plaies ulcéreuses à la suite des traumatismes subis au niveau des molaires. Le traitement ioduré est impuissant contre cette forme.
Les actinomgcomes du cou seront différenciés assez facilement s’ils siègent dans les parties superficielles ; la présence de foyers multiples de suppuration au sein de tissus indurés, la persistance et les tendances envahissantes des lésions mettront sur la voie du diagnostic. Les tumeurs de la muqueuse du pharynx , exprimées d'abord par les troubles de la déglutition, pourront être reconnues par l’exploration buccale et par l’examen direct, après l’arrachement de quelques fragments (Meyer). Par contre, les localisations profondes (parois du pharynx, ganglions rétro-pharyngiens, œsophage) ne pourront qu’être soupçonnées, d’après les troubles fonctionnels observés et lors de la coexistence d’accidents apparents de même nature.
L’actinomycose des différents viscères sera presque toujours méconnue en raison de la rareté de ces localisations ; les accidents
(1) Pflug. — Die nicht actinomykolische Holzzunge des Rindes. Deutsche Zeitschrift fur Thierm., t. XVII, 1891, p. 101. — Imminger. — Einiges über die sogenannte Holzzunge des Rindes. Thierarztl. Centralblutt, 1894, p. 321 et 338.
qui les expriment seront rapportés systématiquement à la tuberculose. La constatation des actinomyces dans certains produits d’excrétion, notamment dans le jetage lors de localisation pulmonaire, permettrait un diagnostic certain. Il est d’autant plus utile de reconnaître la maladie que toutes les formes paraissent etre curables en un temps très court.
Des indications précieuses quant au diagnostic sont fournies par la connaissance de la répartition géographique de la maladie. Dans les localités ou dans les exploitations habituellement infectées, l’actinomycose est prévue dès les premiers symptômes. La prédominance très générale d’une forme clinique dans chaque région facilite encore le diagnostic.
b. Cheval. — L’actinomycose des os maxillaires ou de la langue sera soupçonnée d’après l’analogie des accidents avec ceux qui sont constatés chez les bovidés. Les autres localisations ne seront reconnues que par l’examen direct et après la constatation du parasite.
c. Porc. — Sur l’animal vivant, les accidents seront rapportés généralement à la tuberculose; seul l’examen bactériologique des suppurations ou des tumeurs extirpées permettra le diagnostic. Sur le cadavre, la présence des grains jaunes d’aclinomyces dans les néoplasies sera facilement constatée sur les coupes.
L’actinomycose des muscles devra être différenciée, par l’examen microscopique, de la tuberculose , de la trichinose , de la ladrerie et de la psorospermose.
Étiologie. — Étude expérimentale.
Modes de l'infection. — L’observation démontre que la contagion ne joue qu’un rôle très restreint dans la genèse de l'actinomycose et les quelques faits acquis sur la biologie du parasite expliquent cette particularité.
L’actinomyces est essentiellement un parasite des végétaux ; il perd en grande partie ses propriétés infectantes par son passage dans les tissus animaux. Les matières organiques souillées par le parasite, telles que le pus des abcès et des fistules, le jetage, la salive, provoquent difficilement la transmission par les modes les plus variés de l’inoculation. Johne a obtenu cependant l’infection chez la génisse et l’on a réussi depuis à produire expérimentalement, chez le lapin et chez le cobaye, une maladie à marche lente, caractérisée par la présence de foyers dans le péritoine, le mésentère et l’épiploon. (Max Wolff et J. Israël.)
ACTINOMYCOSE.
L’infection par l’intermédiaire des plantes est établie par de nombreuses constatations. Les graminées sont particulièrement dangereuses, en raison de la facilité de pénétration des épillets dans les orilices naturels (canaux salivaires), dans des plaies accidentelles ou à la suite de l’effraction sur des muqueuses intactes. L hordeum murinum est considéré comme un véhicule fréquent du parasite (Brazzolà). Des observations de R. Jensen (1) montrent qu’en divers points du Seeland (Danemark) l’actinomycose est apparue à la suite de la substitution aux prairies de la culture des céréales et de l’orge notamment. Une observation de Neuwirth établit nettement l’influence des pailles (orge et blé) dans l’infection.
Il- est hors de doute que l’actinomyces se trouve très communément répandu sur les végétaux, en certaines régions, sous un état qui est encore indéterminé. L’infection est facilitée par la résistance des germes du parasite. D’après Liebman, les spores produites dans les cultures en milieux liquides résistent pendant quatorze minutes à l’ébullition et elles supportent une température sèche de 145° pendant trois heures (?). L’acide phénique à 5 p. 100 est sans action sur elles et la solution de sublimé à 1 p. 1000 ne les détruit qu’après un contact de cinq minutes.
La pénétration du parasite s’effectue ordinairement dans les premières voies digestives ; les épillets porte-germes s’implantent dans la langue, dans l’arrière-bouche, le pharynx ou bien ils séjournent entre les molaires et pénètrent dans l’alveole. Johne a trouvé, chez le porc, des actinomyces à la surface de balles d’orge fixées entre les piliers du voile du palais; Ivorsak dit avoir souvent trouvé, dans les amygdales du porc, des barbes aiguës de graminées revêtues d’actinomyces. Piana, Kouritsine, Neuwirth ont vu, chez la vache, les parasites végéter sur des fragments de graminées implantés à la surface de la langue, puis pénétrer de là dans la profondeur des tissus (2).
Diverses circonstances favorisent le séjour et la pénétration des parcelles alimentaires ; la carie dentaire est l'une des causes prédisposantes les mieux établies. Faletli signale la fréquence de l’infection à la suite de l’éruption aphteuse des bovidés et il la rapporte à une
(1) Bang. — Loc. cil., p. 261.
(2) Une observation de Soitmann donne la démonstration très nette du rôle du parasite. Un enfant de six ans présente des troubles gastriques après avoir dégluti un épillet d’orge des murs; quelques jours plus tard, une collection purulente apparaît dans le dos, au niveau du sixième espace intercostal ; on retrouve dans le pus, en même temps que des gazons d’actinomyces, une partie de l’épillet ingéré et, dès ce moment, il se produit, sur tout le trajet ensemencé, une série d’abcès actiuomycosiques.
ÉTIOLOGIE.
inoculation plus facile au niveau des érosions de la muqueuse.
La pénétration dans les parois des estomacs ou de l’intestin est plus difficile, en raison du ramollissement des fragments ligneux, devenus peu aptes à pénétrer dans les tissus, et peut-être aussi à la suite d’une altération du parasite lui-même. L’infection directe par les voies respiratoires paraît possible, soit par inhalation de poussières chargées de germes, soit par la chute dans la trachée de parcelles alimentaires portant les parasites. L’envahissement de la mamelle est le résultat d’une contamination directe, les champignons, répandus sur le sol ou dans les litières, pénétrant et végétant dans les canaux galactophores. (Johne.)
L’inoculation par effraction à travers la peau, soupçonnée pour les formes cutanées primitives, est rendue probable par certains résultats expérimentaux obtenus avec des parasites très voisins. (V. Botryomycose.) Le frottement des harnais, des colliers ou des chaînes d’attache expliquerait la fréquence des localisations sur i’encolure.
Certaines opérations chirurgicales favorisent l’infection; la castration chez le cheval, chez le taureau, chez le porc et chez la truie est l’origine d’accidents locaux. Les parasites apportés au contact des plaies opératoires proviennent sans doute des lits de paille sur lesquels sont couchés les animaux et cette infection serait facilement évitée.
Pathogénie (l). — Arrivé dans les tissus par une voie quelconque, l’actinomyces provoque un afflux de cellules migratrices; celles-ci subissent ensuite, en môme temps que les cellules fixes du tissu voisin, la transformation en cellules épithélioïdes. Le foyer primitif constitué s’étend de proche en proche, les filaments englobés parles cellules sont entraînés dans le voisinage et deviennent l’origine d'un nouveau foyer.
En quelques cas, la généralisation de l'infection semble s’opérer par la voie sanguine : on peut rapporter à ce mode la présence des lésions dans les séreuses, dans les épiploons et dans les tissus musculaire et osseux.
Dans quelques milieux seulement, et alors que la résistance est peu marquée, l’actinomyces donnera des filaments mycéliens ramifiés; partout où la défense est active, on observe des formes dévolution et le parasite peut être détruit sur place.
(I) Paulowsky et Maksutoff. — Sur la phagocytose dans l'actinomycose. Annales de l’Institut Pasteur, t. VII, 1893, p. 544.
Nocard et Leclainche.
ACTINOMYCOSE.
Traitement.
L’actinomycose présente celte curieuse particularité d’être justiciable d un traitement véritablement spécifique (1).
Thomassen montre, dès 1885, que la médication iodurée permet d’obtenir la guérison complète dans tous les cas d’actinomycose récente. Employée avec un succès à peu près constant par quelques vétérinaires hollandais et allemands, la méthode nouvelle ne se répand que très lentement.
L’attention est appelée sur la question, en 1892, par une communication de Nocard, relatant les merveilleux effets de l’iodure sur la langue de bois des bovidés. Presque aussitôt, le traitement est employé contre l’actinomycose de l’homme et des animaux, en Hollande, en Allemagne, en Italie et en France. Aux Etats- Unis, une commission officielle est chargée de recherches sur le même sujet. Sur un total de 185 animaux affectés de tumeurs volumineuses des mâchoires ou de la région parotidienne, 131, soit 71 pour 100 sont complètement guéris; chez les autres, ou note une amélioration sensible ; 53 animaux, affectés à un moindre degré et traités par les propriétaires, guérissent complètement. Les nombreuses observations publiées depuis démontrent l’efficacité constante du traitement contre toutes les localisations externes ou viscérales; la guérison est certaine et absolue alors que les tissus ne sont pas complètement détruits par les tumeurs (2).
L’iodure de potassium est administré par les voies digestives, à la dose de (3 à 12 grammes par jour. La médication est prolongée pendant quinze jours en moyenne; elle est reprise, après un repos de quelques jours, si quelque lésion persiste. Les accidents d’iodisme sont peu à craindre ; ils ne justifient l'interruption du traitement que s’ils deviennent très alarmants.
Un traitement local des lésions est conseillé par divers praticiens; on emploie sur les tumeurs les badigeonnages de teinture d’iode, les applications de pommade iodo-iodurée, ou encore les injections
(1) Thomassen. — L actinomycose au point de vue de sa thérapeutique. Écho vétérinaire •bcl»e, t. XV, 1885, p. 400 . — Nocakd. — Notes sur l'actinomycose des animaux . Bulletin de la Soc. centr. de méd. vét., 1892, p. 167. — ld., id. , 1893, p. 73. — Salmon. — Report upon investigations relaling to the treatment of lumpy jaw., Broch., Washington, 1893.
(2) L’atlas publié par la Commission américaine est probant à cet égard; il montre que des tumeurs considérables disparaissent entièrement.
Les observations de Pllug et d’Imminger sur la « langue de bois » non actinomycosique expliquent les quelques insuccès signalés.
Gll
intra-parenchymateuses de teinture d’iode ou de la solution de Lugol. En règle générale, cette intervention est inutile ; le traitement interne suflit.
Le mode d’action de l'iodure de potassium est difficile à préciser. Dans l’actinomycose linguale, les nodules disparaissent très vite et une amélioration est évidente dès les premiers jours; les tumeurs du maxillaire fondent avec une rapidité surprenante, en même temps que la suppuration cesse. L’action spécifique ne paraît pas s’exercer sur le champignon, car celui-ci cultive dans des milieux additionnés de 1 pour lüü d’iodure de potassium (Nocard) ; elle porterait donc sur les éléments anatomiques dont les propriétés sont subitement et profondément modifiées.
Prophylaxie.
Les connaissances acquises sur la biologie de l'actinomyces et sur les modes de l’infection sont trop incomplètes pour servir de base à une prophylaxie efficace. Dans les étables habituellement envahies, on évitera autant que possible l’alimentation des bovidés par les pailles de céréales. Bien que la contagion soit des plus douteuses, il est prudent d’isoler les animaux affectés jusqu’à leur complète guérison.
Transmission à l'homme. — La transmission de l’actinomycose des animaux à l’homme estrendue improbable par tous les faits d’observation. Les statistiques ne démontrent nullement la fréquence plus grande de la maladie chez les personnes qui ont des rapports habituels avec les animaux; d’autre part, les se'ules observations précises quant à l’étiogénie établissent que l’infection s'est opérée par l’intermédiaire des végétaux, comme pour les animaux. On a vu les lésions évoluer à la suite de la déglutition accidentelle d’épis de graminées (Soltmann, Bertha...), de piqûres avec des balles d’avoine ou de blé (Bertha, Muller). Guermonprez a observé un actinomycome de la mâchoire chez un individu qui, mâchonnant un épi de blé, conserva des fragments entre deux dents cariées. Poncet a publié une autre observation tout à fait semblable.
La contagion des animaux à l’homme est donc douteuse, mais 1 on ne saurait affirmer qu’elle ne peut exceptionnellement s’exercer et quelques précautions hygiéniques doivent être conseillées aux personnes chargées de soigner les animaux affectés de suppurations actinomycosiques. Le simple lavage des régions exposées suffit à écarter tout danger d’infection cutanée; les plaies seront mises à
ACTINOMYCOSE.
l’abri des souillures par une membrane isolante (taffetas, caoutchouc, colloclion); on évitera le transport des matières infectantes ou des corps souillés (pailles, fourrages...) au contact des muqueuses.
Les viandes renfermant des parasites doivent être rejetées de la consommation, saisies et dénaturées, encore que leur nocivité n ait pas été démontrée jusqu'ici. A l’abattoir de Berlin, la présence des actinomyces dans les muscles du porc ou du mouton entraîne la saisie totale des animaux; la graisse seule peut être utilisée après avoir été fondue à une haute température. A Zurich, un ordre du 14 juillet 1882 interdit également la mise en vente des viandes infectées.
Dans l'Illinois, les bovidés atteints sont saisis sur les marchés, abattus et enfouis. Ces mesures sont complètement injustifiées; seule la saisie des régions envahies est indiquée chez les animaux abattus pour la boucherie.