CHAPITRE XVI
FARCIN DU BOEUF
On désigne sous le nom de farcin du bœuf une maladie chronique caractérisée par une inflammation suppurative des vaisseaux et des ganglions lymphatiques superficiels, due à la présence d un parasite du genre « streptothrix ».
Historique. — La maladie est constatée dès 1829, par Sorillon (1), dans la Charente. En 1837, Maillet (2) l’observe dans le Bas- Anjou, où elle est connue sous le nomd 'arboulets, et il en donne une bonne description. La même année, Mousis (3) décrit sous le nom de farcin une affection qui paraît plutôt correspondre ù la maladie très peu connue qui est désignée, aujourd’hui encore, sous le nom d’ « éléphantiasis » ; il tente vainement l’inoculation au bœuf, au cheval, à la brebis et au chien. On trouve encore le farcin mentionné dans un travail de Festal (4) (de la Gironde); l'auteur insiste, après Maillet, sur « les progrès très lents des accidents ; les boulons dit-il, ne percent qu’au bout d’une et même de deux années et l’animal peut faire son service. » Une bonne observation est consignée par Lafosse (5) dans le compte rendu de la clinique de l’Ecole de Toulouse en 1849; l'inoculation au bœuf et au cheval ne donne pas de résultat. C’est peut-être encore le farcin que Lafosse a étudié en 1853, sous le nom de « gourme des bêtes bovines », mais la description, toute systématique, ne permet point de reconnaître sûrement l’affection. Cruzel (6) décrit le farcin comme une maladie à évolution lente, qui reste compatible avec l’iililisation des animaux pendant un long temps.
(1) Sorillon. — Exemples de farcin dans le bœuf. Recueil de Méd. vêt., 1829, p. 631.
(2) Maillet. — Du farcin considéré dans l'espèce du bœuf. Id., 1837, p. 57.
(3) Mousis. — Mémoire sur le farcin. Id., id, p. 113.
(4) Rapport de Barthélemy à la Soc. royale d’Agriculture. kl., 1844, p. 770.
(5) Lafosse. — Farcin du bœuf. Journ. des vét. du Midi, 1849, p. 432. — De la gourme des bêtes bovines. Id., 1853, p. 481.
(G) Cruzel. Irailé des maladies de l'espèce bovine , lre éd., 1SG9.
FARCIN DU BOEUF
En 1888, Nocard (1) entreprend l’étude expérimentale de l’infeclion, sur des pièces fournies par M. Couzin, vétérinaire à la Guadeloupe. Il montre qu’elle est liée à la présence dans les tissus d’un streptothrix parasite, voisin de l’actinomyces.
Bactériologie. — Le streptothrix du farcin du bœuf (2) se présente, dans le pus ou dans les tissus, sous la lorme de filaments rameux enchevêtrés.
La coloration est obtenue avec les couleurs d’aniline ; le microbe est décoloré par le Gram, mais il reste coloré par la méthode de Weigert.
Le microbe est exclusivement aérobie ; il cultive dans les milieux liquides ou solides, à des températures comprises entre 30 et 40°.
Dans les bouillons , on voit se développer des amas blanchâtres, dont la plupart tombent au fond du ballon, dont quelques-uns restent flottants à la surface, où ils s’étalent en une sorte de pellicule arrondie, lenticulaire, de couleur gris sale, avec un reflet verdâtre, d’aspect poussiéreux, qui ne se laisse pas mouiller par le liquide. C’est surtout dans les bouillons additionnés de glycérine et de peptonc que la culture revêt cet aspect; on dirait alors des feuilles de nénuphar s’étalant à la surface d’un étang, ou mieux encore du bouillon gras dont les « yeux » se seraient figés par le refroidissement. La culture réussit encore, moins abondante et moins rapide, dans les milieux dont la réaction est légèrement acide; elle ne paraît pas modifier la réaction des bouillons neutres ou alcalins, alors même qu’on y a ajouté du sucre. Sur la gélose , le microbe se développe en petits amas irrégulièrement arrondis, saillants, opaques, plus épais sur les bords, d’une teinte blanc jaunâtre, à surface mamelonnée, terne et comme poussiéreuse; à la longue, ces plaques, d'aspect lichénoïde, se réunissent et se confondent, donnant à l’ensemble de la culture l’apparence d’une membrane épaisse et grossièrement plissée. Sur le sérum gélatinisé, la culture est moins rapide ; mais elle a le même aspect que sur la gélose, à cela près qu’elle est plus humide. Sur la pomme de terre, la culture se fait rapidement, sous forme de petites plaques écailleuses, très saillantes, très sèches, de couleur jaune-pâle, dont les bords, comme taillés à pic, semblent se soulever au-dessus
(1) Nocard. — Note sur la maladie des bœufs cotinue à la Guadeloupe sous le nom de farcin. Annales de l’Institut Pasteur, t. II, 1888, p. 203.
(2) Sauvageau et Radais considèrent le parasite comme un champignon hyphomycète auquel ils donnent le nom de Oospora farcinica.
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<lu niveau du substratum. Dans le lait, la culture s'opère sans provoquer la coagulation.
L’inoculation est pathogène pour le bœuf, le mouton et le cobaye.
Distribution géographique. — Fréquence. — Les quelques documents que l’on possède sur l’histoire du farcin du bœuf montrent que la maladie, autrefois fréquente en France en nombre de régions, est aujourd’hui extrêmement rare et qu’elle aura bientôt disparu; Mauri l’a rencontrée encore de loin en loin dans la llaute-Garonne. Elle n’est pas signalée dans le reste de l’Europe.
Au contraire, le farcin est très répandu à la Guadeloupe; il y sévit sous une forme grave; à 1 île Maurice, il est également constaté et il affecte une forme enzootique dans quelques troupeaux.
Étude clinique.
La description la plus complète du farcin de France est celle qui a été donnée par Maillet:
« La maladie affecte indistinctement les jeunes animaux, les adultes et les vieux; le type chronique est le seul sous lequel elle se montre. Presque toujours borné aux membres, le farcin paraît se montrer exclusivement sous les formes de tumeurs circonscrites et de cordes; cette dernière forme est même beaucoup plus commune que l’autre.
» Les cordes, toujours indolores, insensibles et peu dures, suivent le trajet des veines superficielles des membres ; elles existent surtout à la face interne des canons, des avant-bras et des jambes, et elles se font beaucoup plus rarement remarquer à l’encolure. Elles se rendent aux ganglions lymphatiques voisins, qui, assez souvent, sont plus ou moins engorgés, mais non douloureux. Il est assez rare que, sur le trajet de ces cordes, dont la grosseur égale celle du doigt, il se forme des abcès circonscrits; mais très fréquemment on remarque qu’elles deviennent ellesmêmes empâtées et comme lluctuantes sur une certaine partie de leur longueur; quelquefois cet empâtement a cinq à six pouces d’étendue. Néanmoins il est rare que l’humeur qu’elles contiennent alors ulcère la peau, de dedans en dehors, et se fasse jour à la manière de celle des abcès farcineux du cheval ; mais si l'on incise
FARCI N DU BOEUF
sur les points où ces cordes présentent de la mollesse, on fait sortir par la pression une matière blanchâtre, inodore, athéromateuse et quelquefois de la consistance du fromage mou. La suppuration qui suit cette opération est presque nulle, et la plaie se ferme dans l’espace de cinq ou six jours. Mais il ne tarde pas à se former une nouvelle matière, qui linit par être résorbée en partie. Dans d’autres cas, cette matière se réunit en petits abcès enkystés. Le plus souvent, il est vrai, l’induration des cordes survient sans qu’il se soit manifesté de fluctuation ; de sorte qu’en incisant sur le trajet des cordes on ne trouve qu’un tissu lardacé, très adhérent à la peau ou confondu avec elle, et on ne fait sortir que quelques gouttes de sang.
» Les tumeurs circonscrites, beaucoup moins fréquentes que les cordes, se font remarquer autour du genou, aux faces externes des avant-bras et des jambes, à l’encolure, etc... De même que les cordes, elles se développent lentement et insensiblement, persistent longtemps sans changer de forme, et s’abcèdent rarement. Si on les incise, on ne rencontre le plus ordinairement qu’un tissu lardacé, blanchâtre ou grisâtre et rarement homogène. Très souvent, autour d'une tumeur de cette nature, existent une ou plusieurs cordes dont une des extrémités se perd dans la masse de la tumeur. Alors les tumeurs contiennent un ou plusieurs petits foyers purulents enkystés.
» La marche du farcin du bœuf est très lente. Cette maladie peut exister pendant un an, dix-huit mois et même plus sans que la santé des animaux en soit fortement altérée. La présence de cordes et d’engorgements aux membres ne détermine pas nécessairement la claudication, seulement les animaux qui travaillent se fatiguent vite. Les vaches conservent pendant longtemps leur lait. L’engraissement des animaux est néanmoins très difficile ; aussi les métayers qui possèdent de tels animaux finissent-ils par s’en défaire lorsqu’ils s’aperçoivent d’une maigreur persistante. Je n'ai jamais vu de bœuf ni de vache mourir par suite du farcin, mais beaucoup de ces animaux, bien que dans un état d’embonpoint peu prononcé, finissent par être vendus pour la boucherie. »
Le farcin de la Guadeloupe, décrit par Couzin, se présente sous un type plus grave :
L’affection semble débuter par l’inflammation d’un ganglion lymphatique ; les ganglions brachiaux, pré-scapulaires, pré-pectoraux sont les premiers et le plus fréquemment atteints; le ganglion tuméfié,' chaud, douloureux, œdémateux, augmente lentement de
ÉTIOLOGIE.
volume et finit par offrir les caractères d’un abcès froid induré; la ponction donne issue à un pus épais, crémeux, parfois caséeux et grumeleux. La paroi de l’abcès est extrêmement épaisse (8, 10, 12 centimètres), indurée, lardacée, criant sous le tranchant du bistouri; sa face interne est tomenteuse, douce au toucher, bourgeonneuse. Après la ponction, le sujet semble revenir à la santé; mais, à une échéance plus ou moins éloignée, parfois six mois, d’autres tumeurs apparaissent, parcourant les mêmes phases que la première. L’animal meurt dans le marasme.
IL — Lésions.
Les altérations sont insuffisamment décrites. Lalosse extirpe « une corde noueuse, étendue du genou à l’entrée du thorax et présentant des renflements successifs de son trajet. Une dissection minutieuse montre que la corde est formée d’un tissu squirrheux, au sein duquel sont disséminés de petits tubercules. »
Couzin rencontre, dans tous les cas, des collections purulentes dans les ganglions des membres et du tronc; en outre, chez certains animaux, les poumons, le foie, la rate et les ganglions sont farcis de pseudo-tubercules, dont la partie centrale a subi la transformation caséeuse ou purulente, suivant le volume de la tumeur.
Dans les ganglions atteints, il existe, dans le voisinage des foyers caséeux, un nombre considérable de follicules nodulaires, tuberculiformes, au centre desquels on trouve des touffes épaisses du streptothrix. Parfois, les poumons renferment de gros tubercules ramollis.