CHAPITRE XVII
LYMPHANGITE ÉPIZOOTIQUE.
La lymphangite épizootique est une maladie virulente, inoculable, spéciale aux équidés, caractérisée par des suppurations des lymphatiques superficiels liées à la présence d un agent spécifique.
Longtemps confondue avec le farcin morveux, l’infection est aujourd’hui parfaitement différenciée.
Historique. — Dès le commencement du siècle, les vétérinaires français distinguent, sous les noms de farcin de rivière , farcin en cul-de-poule, farcin curable,... une forme particulière du farcin, caractérisée à la fois par l’aspect des lésions et par leur localisation exclusive sur la peau.
Les timides essais de différenciation qui sont formulés trouvent d’autant moins de crédit que, maladroitement exprimés presque toujours, ils semblent vouloir ressusciter les vieilles distinctions d’autrefois entre les diverses localisations morveuses. Dans son article de 1860, II. Bouley (1) ne reconnaît, en dehors du farcin morveux, qu'une angéioleucite traumatique et des accidents, bien classés, dus à la gourme et au horse-pox.
Delorme (2), en 1867, décrit plusieurs épizooties d’un farcin bénin qui, en aucun cas, ne se termine parla morve ; il remet timidement en question l'identité de la morve et du farcin, sans toutefois soupçonner l’existence d’une forme farcineuse spéciale.
La question est soulevée à nouveau, à partir de 1870, par les vétérinaires militaires qui observent, en Algérie et en France, une forme toute particulière de farcin enzootique. Barrier père (3) émet l’avis que « le farcin de l'Algérie est une maladie particulière
(1) II. Boui.ey. — Art. Farcin. Dictionnaire de raéd. vêt., t. VI, 1860, p. 434.
(2) Delorme. — Fa question d'identité entre la morve et le farcin est-elle irrévocablement jugée? Journ. de méd. vêt., 1867, p. 1 et 67.
(3) Barrier. — Notes pour servir à l'étude du farcin en Algérie. Journ.de méd. vét. rnilit.
t. XIII, 1876, p. 543. •
LYMPHANGITE ÉPIZOOTIQUE.
du système lymphatique ». Cette opinion est presque aussitôt combattue par Tixier et Delamotte; trompés par la coexistence de la morve chez leurs sujets d’étude, les auteurs concluent à l’identité du farcin d’Afrique et du farcin morveux (1).
L’idée de l’unicité des diverses formes farcineuses est d’ailleurs restée classique à cette époque et l’on considère généralement le farcin d’Afrique comme une forme atténuée de la « diathèse morvofarcineuse ». En 1881, Chénier (2) différencie nettement le farcin morveux de la lymphangite farcinease. Celle-ci a pour siège anatomique exclusif le système lymphatique et elle n’est pas de nature morveuse. « Les inoculations de matières virulentes morveuses donnent la morve et jamais la lymphangite farcineuse; inversement, l’inoculation des produits pathologiques puisés dans un bouton ou une corde de farcin donne lieu au développement de la lymphangite farcineuse et jamais à la morve. » L’idée de la « dualité farcineuse » était trop contraire aux opinions régnantes pour être acceptée sans résistances et, malgré l’ensemble imposant des preuves apportées, M. Chénier dut lutter longtemps encore avant que de voir triompher sa doctrine.
En 1883, des travaux étaient cependant produits qui, pour des esprits non prévenus, eussent dû terminer le débat. Rivolta et Micellone (3) publient un important mémoire qui précise la nature de la maladie ; ils signalent la présence constante, dans le pus des tumeurs et des cordes, d’un parasite particulier, déjà rencontré en 1873 par Rivolta dans certaines formes farcineuses. « Il existe chez le cheval, disent les auteurs, un farcin qu’on peut appeler cryptococchique : 1° parce qu’il est produit et entretenu parun cryptocoque ; 2° parce que ce cryptocoque se trouve constamment dans les abcès et les cordes farcineuses ; 3° parce qu’il se trouve aussi constamment dans les boutons isolés ou primitifs situés profondément dans le derme et qui n’ont pas encore subi le contact de l’air ; 4° parce qu’inoculé au cheval sain, il se multiplie prodi-
gieusement au lieu d’inoculation où il donne lieu, peu à peu, à un bouton et à une tuméfaction. La maladie produite par ce cryptocoque est celle qui a été distinguée par les Français (Chénier), depuis quelques années, sous le nom de farcin d’Afrique ou farcin des rivières. »
(1) Tixier et Delamotte. — Du farcin d'Afrique. Broch., 1879.
(2) Chénier. — /-« lymphangite farcineuse. Écho des soc. vét., 18SI, p. 325 et 419; 1882, p. 596 et 650.
(3) Rivolta et Micellonb. — Del farcino cnptococchico. Giorn. di Anat. Fis. e Patol., 1883, p. 143.
DISTRIBUTION GEOGRAPHIQUE
Bassi (1) confirme presque aussitôt les données nouvelles et il rapporte à la fois d’intéressantes observations cliniques et les résultats d’essais de transmission expérimentale.
En France, la lymphangite fait l’objet de plusieurs monographies dues aux vétérinaires militaires Jaubart, Ouiclet, Debrade,\\ iart(2),
Peupion et Boinet, Chauvrat , tandis que Peuch (3) donne une
description sommaire de la maladie. Nocard (4) retrouve le cryptocoque dans le pus et dans les tissus ; il montre 1 importance diagnostique de la constatation, d’ailleurs très simple, du parasite et il fait connaître l'existence de lésions des muqueuses simulant la morve.
Bactériologie (5). — Le cryptocoque se présente sous la iorme d’un gros microcoque, légèrement ovoïde, mesurant 3 à 4 p. de diamètre; son contour est nettement accusé par une double ligne très réfringente. 11 se reproduit par bourgeonnement. Tous ces caractères rapprochent beaucoup le parasite des saccharomyces ; il est cependant beaucoup plus petit que la levûre de bière; il s’en distingue encore en ce qu’il ne fait pas fermenter les moûts sucrés (6).
La coloration est difficilement obtenue; on doit employer le Gram-Weigert-Kühne qui permet de retrouver le cryptocoque dans les tissus. Le liquide de Ziehl colore après un long contact; on peut recourir aussi au procédé de Loefller pour la coloration des cils. (Canalis.)
Fermi et Arucli ont obtenu, avec le pus, une culture sur pomme de terre; dès le troisième jour, on voit des colonies rondes, d’un blanc sale, grasses et ternes à leur surface.
Distribution géographique. — La lymphangite épizootique semble avoir été fréquente en France , autrefois, en nombre de régions, dans le sud-est notamment. Vers 1820, elle est observée sur les chevaux employés au halage des bateaux sur les fleuves et
(1) Bassi. — Contribuzione alla monografia ilel farcino criptococchico. 11 medico veter , 1883, p. 5 '29.
(2) Wiart. — Étude sur une forme de lymphangite traumatique. Recueil d’hygiène et de rnéd. vét. mil., t. XI, 1885, p. 447.
(3) Peuch. — Leçon clinique sur la lymphangite épizootique. Revue vétérinaire, 1888, p. 352 et 393.
(4) Nocard. — Sur le diagnostic de la lymphangite épizootique. Bulletin de la Soc. centr. de méd. vét., 1891 , p. 3(17.
(5) E. Aucch. — Sul farcino criptococchico. Giorn. di Veter. militare, 1892, p. 342. —
Cl. l< er. mi et E. Aucun. — U cher die Natur des sogenannlen Cryptococcus farciminosus
Rivoltæ. Centralbl. fur Balcter., t. XVII, 1895, p. 593.
(6) Canalis classe les parasites dans le groupe des Coccidies ; Piana et Galli \alerio les rangent parmi les Sporozoaires, Fermi et Aruch parmi les Blastomycètes.
LYMPHANGITE ÉPIZOOTIQUE.
sur les canaux (farcin de rivière); elle s’étend du sud au nord, pour envahir les départements de l’Est et du Centre. A partir de 1850, la maladie, confondue avec la morve, tend à disparaître sous l'influence des mesures sanitaires appliquées, mais de nouveaux foyers apparaissent dans quelques régiments, infectés plus ou moins directement par des chevaux contaminés en Algérie et renvoyés en Fi ■ance. La lymphangite est observee dans le IVlidi sur les che— vaux de l’armée; elle sévit aussi, jusqu’en ces dernières années,, dans les Alpes-Maritimes et dans le Yar.
En Italie, le farcin curable est depuis longtemps connu (farcin de Naples, mal del vernie). « A Naples, dit en 1885 le professeur Caparini, le farcin est chose si commune que les personnes les plus étrangères aux choses de la médecine le reconnaissent à première vue. » A la clinique de Naples, 1200 chevaux farcineux ont été traités dans l’espace de cinq ans. A Turin, Bassia fréquemment observé l’affection. Micellone dit également en avoir rencontré de nombreux cas.
En Algérie, la lymphangite épizootique est répandue en quelques régions; elle frappe à la fois les chevaux et les mulets. La maladie est connue en Egypte ; Bosso en observait de nombreux cas au Caire en 1875.
Enfin Couzin l’a rencontrée à la Guadeloupe où elle décime, concurremment avec la morve, la population mulassière.
La lymphangite épizootique est inconnue dans l’Europe centrale et septentrionale ; on ne trouve aucune description qui puisse lui être rapportée dans les littératures anglaise et allemande (1). En dehors du foyer erratique de la Guadeloupe, la maladie semble donc être restée localisée au littoral méditerranéen.
La maladie est d’ailleurs destinée à disparaître prochainement.. Les modes limités de la contagion permettent de détruire, par des moyens prophylactiques très simples, les derniers foyers de l’infection.
Étude clinique.