‹ Les maladies microbiennes des animaux (volume 2)Chapitre 125 sur 156 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

MORVE

La morve est une maladie contagieuse, inoculable, due à la pullulation dans l’organisme d’un bacille spécifique; elle est caractérisée anatomiquement par la production de tubercules dans les parenchymes et d’ulcérations sur la peau et sur les muqueuses.

Développée à la suite de la contagion naturelle, la maladie est à peu près exclusivement observée sur le cheval, l’àne et le mulet; cependant elle peut être aussi transmise, accidentellement ou expérimentalement, à la plupart des animaux domestiques et l’homme est exposé à la contracter.

La morve se présente sous deux formes distinctes quant à leur expression clinique : dans la première, dite farcin ou morve cutanée, les lésions apparentes sont localisées sur la peau; la seconde, dans laquelle les altérations siègent sur les muqueuses, constitue la morve proprement dite.

Considérés à diverses époques comme des affections de nature différente, la morve et le farcin sont en réalité des expressions diverses d’une seule et même infection.

Historique (1). — Connue des auteurs grecs et latins, la morve est considérée par tous comme l’une des maladies les plus redoutables qui puissent atteindre les solipèdes et l’idée de sa contagiosité est très généralement admise. Cette notion des propriétés contagieuses de la morve paraît s’être conservée à travers les temps. En 1682, Solleysel affirme à nouveau la contagion, directe ou indirecte : « Cette maladie se communique plus qu’aucune autre, parce que non seulement les chevaux qui sont près de celui qui est attaqué la prennent, mais l’air se corrompt et s’infecte, en sorte qu’il est capable de la communiquer à tous ceux qui sont sous

(1) E Bass — Die Rotzkranlcheit der Pferde. Eine litterarhistorische Sludie. Deutsche Zeitschr. fur Thiermed., t. XIX, 1893, p. 217 et 329.

HISTORIQUE

le même toit. » il exprime en une courte formule la parenté q u existe entre les (leux expressions cliniques de la maladie : « Le farcin est le cousin germain de la morve. » Les hippiatres du xvm0 siècle adoptent en général les idées de Solleysel. Gaspard de Saunier reconnaît la transmission médiate par les harnais, les couvertures, les auges ou les râteliers; Garsault réclame 1 abatage des morveux et l’isolement des suspects.

La doctrine malheureuse de la spontanéité de la morve est affirmée pour la première fois, en 1749, par Lafosse père ; la morve n’est plus considérée comme une affection générale, mais comme une maladie locale, purement inflammatoire, et elle ne saurait être contagieuse. Défendue avec âpreté par son auteur, la théorie de la spontanéité est non moins vivement combattue par Bourgelat et par les premiers maîtres de Écoles de Lyon et d’Alfort. Les arrêts du Conseil du roi de 1763 et de 1784 consacrent officiellement la doctrine de la contagion, immédiate ou médiate; Chabert rédige, pour en assurer l’application, une remarquable « Instruction sur les moyens de s’assurer de l’existence de la morve et d’en prévenir les effets ».

En 1797, Eric Viborg (1) publie sur la morve une importante étude qui paraît être restée ignorée des auteurs français. D’après lui, la cause de la morve réside dans « un poison contagieux, encore inconnu dans sa nature ». La transmission est obtenue par le contact immédiat du pus morveux; l’on peut produire ainsi les ulcères purulents des muqueuses ou l’inflammation morveuse du poumon ; de plus, l’inoculation du pus morveux, à la surface de la peau, produit le farcin. La contagion s’opère par la transpiration, par l’intermédiaire des selles, des harnais, « plus spécialement par les débris de fourrages et de paille laissés dans les auges ». Le virus est détruit par la dessiccation et par le chauffage à 64-66°. La désinfection des écuries doit être pratiquée par des lavages avec l’eau chaude. Viborg observe en outre que la morve affecte des formes cachées, particulièrement dangereuses au point de vue de la contagion; il recommande de traiter en suspects les chevaux qui paraissent guérir du farcin et de ne pas les remettre dans les écuries avant six mois au moins.

En France, l’École de Lyon reste fidèle aux doctrines de ses premiers maîtres. « La morve, écrit llainard en 1825, peut se communiquer soit par la cohabitation avec des animaux malades,

(I) E. Viborg. — Samtnlung voa Abharullungen für Thieràrzle uad GEkonomen, t. II ■et III, Copenhagen, 1797 et 1802.

Nocakd et Leclaixcue.

MORVE

soit même par la seule habitation dans des locaux infectés. » Au contraire, l’École d’Alfort s’engage, timidement d’abord, dans la voie opposée. Aux résultats positifs obtenus par Gohier(de Lyon), à la suite de l’inoculation du jetage morveux, on oppose l’insuccès des tentatives de Godine (1815), et Dupuy, en assimilant la morve chronique à une affection tuberculeuse, incline vers la spontanéité. Cependant, à ce moment encore, les praticiens sont presque unanimes pour se défendre contre une contagion possible. Dupuy déclare avoir toujours inoculé la morve aiguë avec succès; il recommande « d’agir comme si la morve était contagieuse, quand bien même il serait prouvé qu’elle ne l’est pas (1) » ; Vatel, en s’associant à ce conseil, ajoute « avoir reconnu souvent que la morve chronique se transforme subitement en morve aiguë » (2).

Avec la doctrine de Broussais triomphante, le dogme de la spontanéité de la morve entre tout-puissant à Alfort. Renault, puis Delafond et H. Bouley, l’acceptent sans réserves et leur brillant enseignement est partout répété par des disciples enthousiastes. Renault pense que la morve peut être provoquée par la résorption du pus au niveau des foyers de suppuration chronique ; son opinion, défendue en Allemagne par Bering et Bruckmüller, est reproduite en Italie par Ercolani. Cette conception trop étroite de la « pyémie métastatique » se montrant souvent insuffisante, H. Bouley lui substitue l’hypothèse d’un « épuisement de l’organisme », provoqué à la fois par une mauvaise hygiène et par un travail excessif (3). La théorie nouvelle, habilement exposée et appuyée sur de nombreux faits d’observation, trouve aussitôt de nombreux partisans ; elle est enseignée en Allemagne par des maîtres comme Veith, Hertwig, Spinola

De 1830 à 1840, la morve règne partout, envahissante. Les vétérinaires de l’armée, presque tous sortis d’Alfort, affirment la noncontagiosité ; les règlements encore en vigueur sont délaissés ou incomplètement appliqués; des centaines de chevaux affectés sont réformés comme incurables qui vont diffuser la maladie dans les campagnes. Dans toutes les agglomérations de chevaux, notamment dans les services postiers, la morve sévit, décimant les effectifs. Et rien ne peut ébranler la foi des spontanéistes.

En 1836, une commission est instituée par le ministère de la

(1) Dupuy. — Un mot sur la morve. Journal pratique de méd. vêt., 18*29, p. 328.

(2) Vatel. — Sur l’utilité des mesures d'isolement dans le cas de morve. Recueil dt méd. vét., 1829, p. 455.

(3) H. Bouley. — Art. Farcin. Dictionnaire de méd. vét., t. VI, 1860.

HISTORIQUE

guerre pour résoudre la question de la contagiosité de la morve chronique ; pendant plusieurs années, elle prolonge ses expériences; toujours les résultats démontrent à l'évidence que la maladie est contagieuse, et tel est à ce moment le parti pris des esprits que l’on se refuse à accorder aux faits leur indéniable signification et qu’aucune conclusion n’est formulée.

Imposé par l’autorité de quelques-uns, le dogme de la spontanéité rencontrait néanmoins des adversaires résolus : l'Ecole de Lyon et Urbain Leblanc en France, Vouait et Perciwal en Angleterre, Volpi en Italie... n’avaient cessé de défendre la contagion et les esprits étaient préparés déjà lorsqu’un événement imprévu vint donner le signal de la réaction. En 1837, Rayer observe la transmission de la morve à l’homme, déjà signalée par Elliotson et par à ogeli, et il démontre l’irioculabilité de l’homme au cheval (1). L’expérience de Rayer ne faisait que mettre une fois de plus en évidence l’inoculabilité, maintes fois constatée, de la morve aiguë, mais elle eut, en raison de la notoriété de son auteur, un retentissement considérable. En 1839, lT. Leblanc publie le compte rendu de Recherches expérimentales sur les effets de /’ inoculation de la morve et du farcin et il s’efforce de démontrer la transmissibilité. Reaucoup de spontanéités se rangent, dès ce moment, à l’idée de la contagiosité de la morve aiguë, que Rouley jeune et Barthélemy avaient soutenue de tout temps, mais ils restent convaincus de la non-contagiosité de la morve chronique. L’année 1840 marque la fin des temps héroïques; la thèse de la contagion rallie chaque jour des partisans; avec Renault, disparaît l'un des derniers et des plus intransigeants défenseurs de la doctrine trop célèbre des Lafosse.

Les expériences de Saint-Cyr (2) apportent la preuve définitive et absolue de l’inoculabilité. « Sous toutes ses formes, à tous ses degrés, dans tous ses états, à toutes ses périodes, dans tous les instants de son existence enfin, la morve est contagieuse, et il y a toujours danger de contagion, non pas danger possible, éventuel, conditionnel, mais danger certain, actuel, toujours menaçant. » Quant aux travaux de Gerlach (3), parus en 1868, ils ne font que confirmer, en ce qui concerne l’étiologie, des faits acquis depuis longtemps déjà; mais ils contiennent de précieuses indications sur le diagnostic clinique de la maladie.

(1) V. Discussion sur la morve. Recueil de méd. vét., 1837, p. 266 et 323.

(2) Saint-Cyr. — Preuves expérimentales de la contagion de la morve chronique. Journ. de Méd. vét., 1863, p. 241, ...385.

(3) C est bien ù tort que les auteurs allemands persistent à attribuer à Gerlach la démnostration de la transmission exclusive par la contagion.

MORVE

L’anatomie pathologique de la morve, systématiquement esquissée par Dupuy, est reprise par Kreutzer et Dittricli (1851) qui assimilent encore la maladie à la tuberculose. Virchow (1) étudie longuement le tubercule morveux pulmonaire (1854 et 1863); il le classe parmi les tumeurs à granulations (granulomes) et il attribue le processus néoplastique qui le caractérise à « un agent âcre et irritant ». Leisering (2) décrit les divers caractères des lésions morveuses; il admet que les lésions du poumon se développent sous l’influence d’un contage, directement apporté par l’air inspiré; de plus, il signale une forme particulière (morve infiltrée), caractérisée par des inflammations diffuses du tissu conjonctif sur les muqueuses et dans le poumon. Ravitch(3) rapporte systématiquement les lésions morveuses à une thrombose des vaisseaux veineux et lymphatiques, provoquant des troubles nutritifs dans le voisinage. Enfin Rabe (4) donne une excellente étude des diverses localisations morveuses; il analyse les altérations, jusque-là peu connues, de la peau et des muqueuses ; il fait ressortir l’analogie de l’évolution dans les divers milieux.

Il restait encore à déterminer l’agent de la virulence. Les premières recherches de Chauveau, de Semmer, de Christot et Iviener avaient ouvert la voie; dès la fin de l’année 1882, le microbe de la morve est isolé et cultivé, à la fois en France par Bouchard, Capitan et Charrin et en Allemagne par Lœffler et Schuetz (5). En 1886, un second travail de Lœffler apporte de précieux documents sur la réceptivité des diverses espèces, sur les méthodes de coloration et de culture du bacille, et sur la résistance du virus aux divers agents (6).

En 1890-1891, des faits nouveaux sont publiés qui marquent une phase nouvelle dans l’histoire de la morve. Les vétérinaires russes Helman et Kalning obtiennent, avec les cultures stérilisées du bacille, un résidu doué de propriétés spéciales ; ce produit, auquel ils donnent le nom de malléine , provoque, chez les chevaux morveux

(1) Virchow. — Handbuch der spccielle Pathologie, t. II, 1855, p. 405. — Pathologie des tumeurs, Trad. Aronssohn, t. Il, 18G9, p. 541.

(2) Leisering. — Zur pathologischen Anatomie des Rolzes. Sachs. Veter. Bericht fur 1862.

(3) Ravitch. — Einigè Worte ueber die Pathogenese der Rotz-und Wurmkrankheit des Pferdes. Virchow’s Archiv, t. XXIII, 1862, p. 33.

(4) Rare. — Zur pathologischen Anatomie und Histologie der Rotzlcrankheit. Jahresb. der K. Thierarzneischule zu Ilannover, Ber. 9, 12 et 13, 1877-1881, et Brochure.

(5) Bouchard, Capitan et Charrin. — Note sur la culture du microbe de la morve et sur sa transmission. C. R. Ac. des Sciences, 26 déc. 1882. — Lœffler et Sciiuetz. — Ueber den Bacillus des Ilotzes. Deutsche medic. Wochenschrift, déc. 1882.

(6) Lœffler. — Die Aetiologie der Rotzlcrankheit. Arbeiten aus dem K. Gesundheits. zu Berlin, t. I, 1886, p. 141.

Page 1