II. — Lésions
On observe à la fois des altérations disséminées, variables suivant la forme évolutive de l’infection, et des lésions spéciales siégeant sur les centres nerveux et sur les glandes salivaires.
a. Lésions accessoires. — Des altérations multiples sont la conséquence des accidents divers qui se sont manifestés chez les victimes. Elles consistent à la fois en des lésions générales, dues à l’asphyxie, qui est ordinairement la cause immédiate de la mort, et en des lésions spéciales, portant à peu près exclusivement sur l’appareil digestif. Les troubles diffèrent quelque peu dans leur expression suivant les espèces considérées.
I. Carnassiers. — Dans certaines formes, et lors de rage furieuse notamment, on trouve la langue et les parois de la bouche recouvertes d’un enduit grisâtre, épais, adhérent, dû à un dépôt de poussières.
La muqueuse est sèche, d’un rouge-sombre, parsemée d’érosions superficielles ou de plaies dues à la préhension brutale de corps résistants (1). La muqueuse du pharynx est également épaissie et enflammée. Les glandes salivaires sont le siège d’une congestion intense, avec infiltration dans le tissu conjonctif voisin.
L’estomac ne contient pas d’aliments ; complètement vide en
(l) Pendant longtemps, on a attribué une grande valeur diagnostique à la présence de vésico-pustules siégeant à la face inférieure de la langue et connues sous le nom de lysses. Cette donnée avait été recueillie en Russie par le médecin piémontais Marochetti et elle lit l’objet de nombreux travaux. Les observations recueillies ont démontré que les lysses sont constituées par des érosions accidentelles ou par l’accumulation de produits de sécrétion dans les canaux glandulaires obstrués.
LÉSIONS
quelques cas, il renferme le plus souvent des corps étrangers accumulés en quantité variable. On rencontre les matières les plus diverses : delà paille, de l’herbe, du bois, des chiffons, des poils... La muqueuse est congestionnée, ecchymosée, recouverte d un enduit épais de couleur brun-foncé.
L’intestin est vide et rétracté, ou bien il renferme des corps étrangers qui ont pénétré parfois jusque dans le côlon flottant et dans le rectum. La muqueuse est recouverte par une matière épaisse, visqueuse, jaune-foncé ou brune; elle présente en différents points des ecchymoses, des érosions et, en quelques cas, des ulcérations profondes.
Du coté de l’appareil génito-urinaire, on observe de la congestion du rein et souvent de la néphrite parenchymateuse.
La vessie est vide et rétractée, ou elle contient un peu d urine trouble, roussâtre, parfois albumineuse. Dans plus de la moitié des cas, elle renferme du sucre (jusqu’à 45 grammes par litre; Nocard).
Les autres lésions rencontrées sont toutes la conséquence de l’asphyxie, mode ordinaire de la mort. Le sang est noir, incoagulé ; les viscères sont congestionnés; des ecchymoses sont disséminées sur les séreuses et à la base du cœur.
IL Ciieval. — On constate de la congestion au niveau de l’arrière-bouche et de l’œdème du pharynx et du larynx. L’estomac et l’intestin grêle sont presque vides ; la muqueuse est recouverte d’un mucus brun; elle montre des ecchymoses, notamment au niveau du duodénum. Rarement, on trouve des corps étrangers. Le gros côlon renferme quelques aliments ; le côlon flottant et le rectum présentent des ecchymoses et un épaississement sous-muqueux.
III. Ruminants. — Chez les bovidés le rumen, distendu par des gaz, contient des aliments desséchés; le feuillet renferme aussi des masses durcies; la caillette et l’intestin, vides le plus souvent, sont ecchymosés; la muqueuse est congestionnée en divers points. Les reins sont peu ou pas altérés; cependant l’urine des herbivores enragés renferme du sucre dans 15 ou 20 p. 100 des cas. (Nocard et Roux.)
Chez les daims, les lésions consistent en une congestion du pharynx, du larynx et de la trachée. L’estomac est vide d’aliments. Les centres nerveux sont congestionnés. (Horslcy.)
b. Lésions essentielles. — Elles portent à la fois sur les centres nerveux et sur les glandes salivaires.
Les altérations des centres nerveux sont encore mal connues.
RAGE
Dès 1874, Balzcr observe, à l’autopsie d’un homme enragé, une accumulation de leucocytes dans la gaine lymphatique des petits vaisseaux sanguins du bulbe. Nocard fait les mêmes constatations chez des animaux enragés de toute espèce.
Bcnedikt (1878) rencontre, dans le cerveau et dans la moelle d’un cheval mort de la rage, des raptus hémorragiques, localisés principalement dans le lobe olfactif et vers la fosse sylvienne ; il signale également une congestion généralisée, accompagnée de lymphostase dans les gaines péri-vasculaires. Les leucocytes sont abondants autour des capillaires et dans les lymphatiques; on trouve autour des vaisseaux des masses hyalines et des foyers de dégénérescence pigmentaire.
Sur le chien, Kolesnikoff (1) trouve des altérations d’origine vasculaire, peu marquées et localisées en foyers dans les hémisphères, plus intenses au niveau des corps striés, du bulbe et de la moelle dorsale. Les lésions portent principalement sur les parois des capillaires ; celles-ci sont infiltrées de leucocytes; les cellules endothéliales; les éléments musculaires et les cellules conjonctives de la tunique externe prolifèrent. Entre les couches épaissies et dissociées de la paroi, on trouve des masses hyalines ou colloïdes qui paraissent résulter d’une dégénérescence des globules rouges épanchés. Les cellules endothéliales gonflées renferment elles-mêmes des hématies et des granulations pigmentaires. Ces troubles portent principalement sur la substance grise ; dans leur voisinage, des amas de cellules rondes forment des îlots entre les cellules nerveuses.
Babes (2) fait des constatations analogues. Il existe chez les animaux morts de la rage des rues une hyperémie et un œdème aigu général des méninges, des hémorragies péri-vasculaires et des lésions inflammatoires. « Les altérations les plus constantes sont rencontrées dans la substance grise qui entoure le canal cérébrospinal et dans les noyaux moteurs du bulbe et de la moelle. Ces lésions consistent d’abord dans l’hyperémie et dans l’accumulation de cellules embryonnaires autour des petits vaisseaux, d'origine épithéliale ou migratrice, souvent avec le caractère d’une multiplication indirecte ; enfin on y trouve encore des lésions des cellules nerveuses. La lésion des cellules nerveuses des régions
(1) Kolesnikoff. — Uebcr pathologische Veriinderungen des Gehirns und RUckenmarcks der llunde bei der Lyssa , Virchow’s Archiv, 1881, t. LXXXV, p. 445.
(*2) v. Babes. — Sur certains caractères des lésions histologiques de la rage. Annales de l’Institut Pasteur, t. VI, 1892, p. 209.
DIAGNOSTIC
indiquées esL assez caractéristique : elle consiste dans des signes de prolifération et même dans la présence de plusieurs petites cellules au lieu d une grande, ou dans une dégénérescence uniforme et souvent vacuolaire, avec réduction ou disparition du noyau, ou bien avec disparition de son réseau chromatique. Ces cellules renferment souvent du pigment. Souvent des éléments ronds mononucléaires, plus rarement polynucléaires, de nature lymphatique, font invasion dans le protoplasme même de la cellule et remplissent les espaces lymphatiques péri-cellulaires dilatés, en formant de petits noyaux. La lésion de la substance médullaire est moins prononcée ; elle consiste surtout dans un œdème de la gaine myélinique des fibres nerveuses. »
Dans les glandes salivaires , Elsenberg (1) rencontre des troubles comparables aux précédents. Chez le chien, les lésions sont marquées sur la sous-maxillaire et la sublinguale; la parotide est peu altérée. Les glandes sont volumineuses, congestionnées ; le tissu
interstitiel renferme de nombreuses cellules rondes dans le voisinage des capillaires et des cordons nerveux; certains lobules glandulaires sont envahis et effacés par une infiltration de leucocytes; les cellules sécrétantes, petites et granuleuses, renferment un ou plusieurs noyaux; les cellules en demi-lune sont hypertrophiées et granuleuses ; l'épithélium, refoulé par les leucocytes immigrés, subit la dégénérescence granulo-graisseuse.
Les lésions n’ont rien de spécifique. Dès 1882, Nocard, puis Ivanoff, remarquent que des lésions nerveuses identiques à celles de la rage sont constatées chez le chien dans la maladie du jeune Age. Elsenberg compare les altérations des glandes à celles qui sont provoquées par la nicotine, la cantharidine, la pilocarpine. Tous les troubles constatés sont évidemment dus à une action toxique exercée sur les centres par des produits résultant de la présence du virus ; il est probable en outre que la cellule nerveuse est directement influencée par les mêmes matières.