II. MESURES SANITAIRES
Les connaissances acquises sur les modes habituels de l’infection permettent d’établir les règles précises d’une prophylaxie efficace.
I. — Chez les herbivores, victimes ordinaires du charbon, la contagion immédiate ne joue qu’un rôle très restreint; cependant il est indiqué d'isoler les animaux atteints et de procéder à la désinfection des locaux qu’ils ont habités. La transmission indirecte, par les matières excrémentitielles et par les fumiers, est encore possible; les litières et les fourrages souillés par les animaux charbonneux, devront être détruits par le feu; dans les points où le cadavre a reposé, le sol sera arrosé à plusieurs reprises avec une solution acide de sublimé.
C’est surtout à prévenir l’infection lointaine par la spore, répandue dans les sols, que doivent tendre tous les efforts. La permanence de la contagion est due, au moins en certaines régions, à l’enfouissement des cadavres charbonneux et il importe d’éviter ces dangereux ensemencements.
Si la destruction complète des cadavres s’impose comme une mesure sanitaire essentielle, il est souvent difficile de la réaliser dans la pratique. Un premier mode consiste en Y incinération, mais de nombreuses difficultés matérielles s’opposent à son emploi. Des appareils spéciaux permettent seuls la destruction rapide des cadavres des grands animaux et, par suite, ce procédé coûteux ne saurait être généralisé. La cuisson est moins pratique encore; elle est peu économique et elle exige, au préalable, des manipulations dangereuses pour les personnes. Un autre moyen, d’une efficacité absolue, qui présente en outre certains avantages économiques, consiste en la solubilisation dans l’acide sulfurique (procédé Aimé Girard); toutefois diverses considérations, étrangères à la police sanitaire, en ont jusqu’ici empêché la réalisation.
Dans la pratique, et dans toutes les contrées, les cadavres charbonneux sont livrés à l’équarrissage ou enfouis dans le sol: l’on
MESURES SANITAIRES
ne peut guère songer qu’à réglementer ces deux destinations.
Pour que l’équarrissage des animaux charbonneux présentât des garanties réelles, il serait indispensable que le cadavre tout entier fût soumis à l'incinération, à la coction, ou à la macération par lin acide. Or ces desiderata sont loin d’être remplis; très généralement, en dépit des prescriptions administratives, les peaux, les toisons, les crins... des animaux sont livrés au commerce, souvent sans aucune désinfection. Les manipulations industrielles peuvent aussi être insuffisantes; le fait de l’infection du sol par du sang desséché, utilisé comme engrais, est une preuve des dangers de ces préparations.
L'enfouissement reste, en bien des cas, le moyen unique de se débarrasser des cadavres, et il serait indispensable que 1 on atténuât, dans la mesure du possible, les inconvénients qu il présente. L inhumation devrait être pratiquée, obligatoirement, dans des endroits déterminés, dans des cimetières d'animaux, entourés par des murs assez profondément assis pour que les eaux des pluies ne puissent entraîner les germes dans les champs voisins.
Le transport des cadavres exige de grandes précautions; les liquides qui s’en échappent sont chargés de bactéridies qui, répandues sur les chemins ou dans les champs, peuvent se trouver dans des conditions favorables à la sporulation ; il doit donc être effectué dans des voilures parfaitement étanches, qui seront ensuite complètement désinfectées, autant que possible sous le contrôle des autorités.
En aucun cas, les cadavres ne doivent être dépouillés; en outre des dangers immédiats de contamination pour les personnes chargées de l’opération et des inconvénients graves qui résultent de la souillure du sol, l’utilisation des toisons et des peaux devient 1 occasion d accidents éloignés.
L’émigration est un moyen de prévention partout employé dans les pays à charbon. Si l’on ne peut autoriser le déplacement des troupeaux d un pays à un autre, dans la crainte de créer des foyers nouveaux d infection, il est indiqué tout au moins d’évacuer les pâturages infectés, les animaux étant cantonnés dans le voisinage, sur des terrains indemnes, ou rentrés dans les bergeries.
Les fourrages provenant des localités infectées seront considérés comme suspects; ils devront être réservés autant que possible a 1 alimentation des animaux vaccinés.
L assainissement des sols est possible dans certaines circonstances; des observations nombreuses ont montré que le drainage
F IÈVRE C HA R B O N N E U SE.
était capable de diminuer la fréquence du charbon ou de le faire complètement disparaître.
II- La transmission du charbon au porc et aux carnassiers est facilement évitée. C’est toujours par inoculation, et presque exclusivement par l’ingestion de viandes infectées, que la contamination s’opère. La destruction rigoureuse et totale des cadavres d’herbivores suffirait à prévenir ces accidents.
Transmission à l’homme.
L’homme contracte le charbon, et la résistance qu’il oppose à l’infection, supérieure à celle des herbivores, est beaucoup moindre que celle des carnivores domestiques.
Le virus pénètre à la fois par effraction à travers les téguments, par les voies respiratoires et par les voies digestives. Le premier de ces modes d’inoculation, très exceptionnel chez les animaux, est ici de beaucoup le plus fréquent; par contre, le charbon intestinal, qui est la règle chez les espèces domestiques, est, chez l’homme, la forme la plus rare. Les quelques considérations qui suivent, sur le mécanisme de la transmission du charbon des animaux à l’homme, expliquent ces localisations différentes.
I. Charron externe. — Un premier mode de transmission consiste en l’inoculation de produits virulents frais, provenant de dépouilles d’animaux charbonneux. C’est ainsi que des cas d’infection extrêmement nombreux ont été signalés chez des bergers, des bouviers, des équarrisseurs, des vétérinaires... et, en général, chez toutes les personnes exposées à des contacts avec les matières virulentes.
Généralement, l’absorption a lieu par des coupures, des piqûres, ou par la souillure de plaies récentes, et les produits inoculés contiennent des bactéridies sans spores. La répartition des cas de « pustule maligne » coïncide exactement avec celle du charbon animal; récemment encore, celle-ci était fréquente en Beauce, en Bourgogne, dans Seinc-et-Marne..., partout où la fièvre charbonneuse sévit en permanence.
Les personnes qui manipulent ou qui transportent des viandes infectées sont gravement exposées ; les bouchers qui préparent des animaux abattus au cours de la maladie sont ainsi infectés; les hommes qui transportent les viandes sont inoculés par des contacts virulents, au niveau des bras, du cou et des joues.
La grande résistance de la spore rend possible des contagions
TRANSMISSION A l’hOMME. 183
beaucoup plus médiates, et celles-ci s'exercent suivant les modes les plus variés.
Broca a signalé la fréquence de la pustule maligne à la nuque chez les porteurs de la halle aux cuirs. Les tanneurs, les mégissiers sont exposés à la maladie; celle-ci est transmise non seulement par les peaux fraîches, mais aussi par celles qui ont subi la dessiccation, la macération et môme le tannage. Cette insulfisance des manipulations industrielles pour détruire sûrement la spore rend possible la contamination chez les cordonniers, les selliers, les gantiers... D’après W. Koch, la pustule maligne serait plus fréquente dans l’armée russe depuis l’adoption, pour certaines troupes, de revers en peau de mouton. (?)
Parmi les autres débris animaux, les laines, les crins et les poils sont surtout dangereux. Souillés par le contage, dans les ateliers d’équarrissage où ils sont ordinairement recueillis, ils peuvent conserver celui-ci en pleine vitalité pendant plusieurs années. Les cardeurs de laine et les ouvriers travaillant le crin sont ainsi inoculés, et l’on verra plus loin que l’une des formes les plus graves du charbon interne reconnaît cette origine. Leroy des Barres (1) a minutieusement étudié l'étiologie du charbon fréquemment observé à Saint-Denis chez les criniers et chez les mégissiers ; les crins expédiés de Buenos-Ayres, de Bio-de-Janeiro, de Montevideo, de Chine et les peaux provenant de Bussie sont surtout dangereux.
Straus, Reynier et Gellé ont signalé des cas de pustule maligne chez des ouvriers préparant des cornes de bœuf de provenance asiatique, pour la fabrication des baleines de corsets. Les personnes utilisant les suifs, les savonniers par exemple, sont encore exposés à être contaminés.
Le charbon peut être inoculé indirectement par des corps chargés de parcelles virulentes : les instruments ayant servi à dépecer des cadavres charbonneux servent d’intermédiaires, comme tous les objets souillés de parcelles virulentes. Wagner a mentionné un cas d infection par la literie et le matelas qui avaient servi à un malade affecté de charbon intestinal.
Les mouches transportent la bactéridie et les spores ; l'inoculation à 1 homme, bien que très exceptionnelle, est certainement possible; les espèces armées, comme les stomoxes, les simulics, les glossines, sont particulièrement dangereuses.
(1 I.ERtn des Barres. — Le charbon observé à Saint-Denis chez les criniers et les mégissiers. — Annales d’hygiène, t. XXIII, 1890, p. 696; et un vol., 1891.
FIÈVRE CHARBONNEUSE
Certaines larves de coléoptères qui vivent dans les peaux séchées (Dermestes, Anthrènes...) recueillent et ingèrent les sporesenfouies dans les couches profondes ; les germes se retrouvent dans la matière pulvérulente formée par les excréments des insectesà la surface des peaux et une inoculation des ouvriers devient dèslors facile (Proust, lleim).
II. Charbon intestinal. — Le charbon est assez facilement transmis à l’homme par les voies digestives, notamment à la suite de l’ingestion de viscères ou de viandes infectés.
Leube et Miiller ont constaté l’évolution d’un charbon intestinal rapidement mortel, chez un homme de cinquante ans, après l’ingestion d’un morceau de foie à moitié cru, provenant d’une chèvre morte du charbon. OEmler cite deux cas de charbon interne; l’un chez un ouvrier, après ingestion d’un morceau de foie charbonneux mal rôti, l’autre chez un valet, après ingestion d’un hachis cru provenant d’un bœuf charbonneux. Tavel observa un cas analogue, à la suite de l’ingestion d’un jambon de porc salé et fumé; des deux personnes malades, l’une succomba.
La genèse du charbon intestinal reconnaît d’autres causes, spéciales à certaines professions. Wahl, en 1861, et depuis Virchow, von Recklinghausen, Buhl, Waldeyer, observent et décrivent sous le titre de mycoses de l’estomac ou de l’intestin, des altérations « difficiles à classer», et les derniers de ces auteurs soupçonnent une infection bactéridienne. Münch, de Moscou, observe, en 1871, quinze cas de mycose intestinale, relevés sur des ouvriers employés à la préparation du crin; il affirme nettement l’identité des lésions avec celles du charbon. E. Wagner (1874) constate le charbon intestinal chez en teinturier en fourrures et chez des cordiers travaillant des crins de Russie ; dans tous les cas, il assure le diagnostic par la constatation de la bactéridie dans le sang. Albrecht, de Saint-Pétersbourg, publie six cas de charbon intestinal type ; deux de ses malades étaient des ouvriers en crins. Enfin Kelsch (1881) rapporte un cas observé à Batna, très analogue aux précédents, sans toutefois que le diagnostic ait été confirmé par l’examen du sang.
Wagner suppose que ses malades se sont inoculés par les aliments, qu’ils déposaient sur du crin en attendant l'heure du repas; mais tout autre mode de pénétration est encore possible, par exemple la déglutition avec la salive des poussières contenant les spores charbonneuses.
Plusieurs cas de charbon intestinal ont été récemment constatés à
Nuremberg (Goldschmidtet Merkel) dans une fabrique de pinceaux utilisant des crins de diverses provenances.
III. Charbon pulmonaire. — La pénétration dans le poumon de poussières chargées de spores charbonneuses est une cause possible de charbon interne ; sous ce titre, on peut réunir deux endémies professionnelles récemment décrites : la « maladie des chillonniers » ( Iladernkrankheit ) de Vienne, et la « maladie des trieurs de laine » ( Woolsortens disease) de Bradford.
La première de ces formes a été relevée, dès 1875, chez des individus travaillant les chiffons de provenance russe et polonaise. Bien que plusieurs infections aient été confondues sous le même titre, il reste établi que le charbon tenait le premier rang parmi elles.
La maladie des trieurs de laine fut beaucoup mieux étudiée. L’affection, qui régnait depuis longtemps dans certains districts où domine l’industrie lainière, sévit surtout à Bradford, en 1879 et en 1880. sur les ouvriers chargés du triage des laines importées d’Asie, principalement des poils de chameau et de chèvre de même provenance.
IV. Prophylaxie. — Utilisation des viandes. — La prophylaxie générale du charbon de l’homme est facile à établir (1). Il est évident que toutes les mesures sanitaires ayant pour effet de diminuer la fréquence des cas de charbon chez les animauxau ront aussi celui de restreindre les dangers de la transmission à l’homme. La pustule maligne a été toujours observée dans les pays à sang de rate, et la Beauce est restée longtemps le principal foyer des deux affections. La diminution considérable des cas de charbon animal, due aux vaccinations pasteuriennes, a eu pour effet immédiat d’amener une diminution parallèle dans la fréquence du charbon humain, et pareille constatation a pu être faite partout où la méthode a été appliquée.
La stricte application des prescriptions sanitaires essentielles suffirait d’autre part à rendre très exceptionnelles les chances de contamination. C’est parce que, en violation de la loi, les cadavres sont dépouillés, parfois préparés et mis en vente, que des inoculations accidentelles sont encore possibles.
La destruction complète des cadavres aurait pour effet de prémunir, dans une large mesure, contre une contamination peut-être moins exceptionnelle que les statistiques permettent de le supposer, les ouvriers qui travaillent les produits d’origine animale (tanneurs.
'h Ch vu veau. Sur les dangers que le charbon fait courir aux ouvriers des différents toips ( e métiers. Transactions of the seventh intern. Congress of Hygiène, London, 1801, t. 111, p. 203.
FIÈVRE CHARBONNEUSE
lileurs de laine, cordiers, etc.). Elle prémunirait encore contre les dangers de la manipulation et de l’ingestion des viandes charbonneuses livrées au commerce.
ci. La prophylaxie du charbon d’origine industrielle sera assurée par la stérilisation préalable de tous les produits d’origine animale.
Les crins et les laines sont pratiquement stérilisables par la chaleur humide, dans les étuves sous pression, qui ne détériore pas sensiblement les produits ; il serait à désirer que cette désinfection fût rendue obligatoire. L’installation d’aspirateurs, destinés à emporter les poussières, ne constitue qu’un palliatif et n’évite point les chances d’inoculation directe.
Les cornes sont facilement désinfectées, soit par la vapeur sous pression, soit par les procédés chimiques.
Par contre, les peauxne supportent pas l’emploi des procédésordinaires delà stérilisation. Il semble que l’on pourrait trouver un procédé pratique dans l’action combinée d’une chaleur modérée, combinée à celle d’une substance microbicide ajoutée à l’eau de trempage.
b. Le charbon d’origine alimentaire sera prévenu par la prohibition absolue de l’utilisation des viandes charbonneuses. Les diverses préparations auxquelles celles-ci peuvent être soumises ne suffisent jamais à détruire sûrement la virulence.
Peuch a vu la virulence persister pendant quatorze jours dans un jambon salé, pour disparaître après un mois et demi. Tavel a rapporté un cas d’infection mortelle chez l’homme, à la suite de l'ingestion d’un jambon fumé provenant d'un porc charbonneux.
Alors que des spores sont formées, la salaison est totalement inefficace. Forster a montré que si les bactéridies sont tuées, en moins de dix-huit heures, dans les viscères (rate, foie) salés suivant les procédés ordinaires, les spores résistent indéfiniment dans les mêmes conditions.
Législation. — France. — Déjà visée par la loi de 1881 et par le règlement d’adminislration publique de 1882, la fièvre charbonneuse est l'objet de mesures spéciales édictées par l’arrêté du 28 juillet 1888 (articles 1 à 8, 21 el 22). Les animaux malades sont isolés et mis à l'attache; les cadavres sont détruits en totalité ou enfouis avec la peau tailladée. La vaccination préventive est autorisée, sous la seule condition d’en avertir préalablement le maire de la commune.
Allemagne. — Les mesures ordonnées sont analogues aux précédentes. (Loi du 23 juin 1880). En Saxe, il est accordé, pour les animaux morts ou abattus, une indemnité égale aux quatre cinquièmes de la valeur. (Loi du 17 mars 1880.
LÉGISLATION
Autriche. — Mesures générales d'isolement et de désinfection. (Loi du ‘29 février 1880).
Belgique. — La fièvre charbonneuse donne lieu à l’application des mesures générales de police sanitaire (Loi du 15 septembre 1883). 11 est accordé une indemnité aux propriétaires des animaux morts ou abattus et reconnus atteints de charbon, sous cette condition que les cadavres soient détruits par des procédés agréés par l’autorité et que les autres animaux appartenant à l’exploitation soient soumis à la vaccination. (Arrêté royal du 12 septembre 1894.)
Danemark. — Le ministre peut ordonner l’abatage des animaux malades; il est alloué une indemnité égale aux quatre cinquièmes de la valeur. (Loi du 14 avril 1893.)
Hollande. — Isolement et désinfection. L’inoculation est autorisée par le bourgmestre. (Loi du 20 mai 1890.)
Hongrie. — Mesures générales d’isolement et de désinleclion. (Loi du 31 mars 1888). La vaccination est pratiquée sans autorisation spéciale, par les vétérinaires exclusivement. Le laboratoire qui fournit les vaccins avise des envois le vétérinaire d État de l’arrondissement et les autorités
administratives. (Ordre de juin 1894).
Roumanie. — Les cadavres sont enfouis dans un terrain communal ou détruits en entier par la crémation ou par des substances chimiques. (Loi du 27 mai 1882.)
Suède. — Isolement et désinfection. (Loi du 23 septembre 1887.)
Suisse. — Mesures générales ordinaires. Un terrain infecté ne devra, si possible, être utilisé pendant trois ans, ni pour la culture fouragèrc, ni comme pâturage. Les vaccinations sont faites par des vétérinaires diplômés. La constatation d’un cas de charbon entraîne la séquestration, pendant quinze jours, des animaux renfermés dans l’étable ou dans le pâturage. (Loi de 1872 et Règlement du 1er juillet 1886.)