CHAPITRE VI
PESTE BOVINE
La peste bovine, ou hjphas contagieux, est une maladie virulente, inoculable, caractérisée par un état typhoïde extrêmement grave et par des accidents spécifiques sur les muqueuses.
Elle frappe principalement l’espèce bovine; elle sévit toujours sous la forme d’épizootie rapidement envahissante, détruisant la quasi-totalité du bétail dans les régions qu’elle atteint.
Permanente dans l'Europe Orientale et dans toute l’Asie, la peste ne s’étend qu’exceptionnellement à l’Europe occidentale.
Historique. — Dans toute l’antiquité et pendant le moyen âge, la peste bovine est considérée comme une « fièvre pestilentielle » et sa haute puissance de contagion est partout reconnue.
En 1712, Ramazzini signale dans la maladie une éruption cutanée; il croit remarquer l’influence de celle-ci quant à la marche de l’infection et il rapproche la peste des fièvres éruptives. Cette opinion, consacrée peu après (1715) par le Collège des médecins de Genève, déclarant que « la peste est la variole du bœuf », est encore longtemps acceptée et elle est défendue par Vicq d’Azyr (peste varioleuse).
Dès 1744, l’Anglais Dodson obtient expérimentalement la contagion par l'inoculation des larmes et du jetage nasal; il pense que l’on peut transmettre ainsi une maladie relativement bénigne et mettre les animaux à l’abri de la contagion naturelle. Camper (1770)
démontre la virulence de divers produits (peaux fraîches, suif );
il considère la peste comme particulière aux bovidés et liée à la conformation spéciale de l’appareil digestif ; dans l’ouest de l’Europe tout au moins, elle procède exclusivement de la contagion.
En 1814, Girard père et Dupuy étudient la contagiosité de la peste. Ils transmettent l’affection par l’inoculation de la bave et ils reconnaissent que les animaux guéris sont réfractaires à une contamination ultérieure.
BACTÉRIOLOGIE
Un instant défendue parLorinser (1831), l’hypothèse du développement spontané du typhus ne trouve aucun crédit. Dès 1807, Sick avait démontré que, même en Asie, la maladie procède toujours de la contagion, et cette conception est unanimement confirmée par les nombreux travaux de Jessen, Ravitsch, Un terberger, Schmoulevitch
Les idées les plus diverses continuent à être émises quant à la nature de la maladie. La plupart des auteurs allemands considèrent la maladie comme analogue au typhus abdominal de 1 homme
(Spinola, Lorinser, Bochdalek, F. Müller), tandis que Roell
voit dans le « processus diphtéritique » la caractéristique de l’affection et que les Anglais Sanderson et Murchison (1866) reprennent la vieille théorie de la nature varioleuse de la peste.
Gerlach (1867) affirme la nature spécifique de 1 infection; la maladie consiste essentiellement en une altération du sang, suivie de lésions particulières des muqueuses, constituées par une abondante néoformation cellulaire, suivie de la dégénérescence graisseuse et du ramollissement des éléments. Brauell (1862), Ravitsch (1864) 7
Roloff (1865), Semmer (1875) étudient l’anatomie pathologique
de la peste et notamment les lésions dégénératives des muqueuses.
En ces derniers temps, de nombreux travaux ont été consacrés, dans toutes les littératures, à la peste bovine. Les faits d’observation recueillis apportent seulement quelques documents intéressants, concernant les modes divers de la contagion et les multiples aspects cliniques de la maladie.
L’étude expérimentale de la peste est ébauchée seulement à l’heure actuelle; les recherches entreprises n’ont pu aboutir encore à une détermination certaine de l’agent de la virulence.
Nature de la maladie. — Bactériologie. — Semmer, Ivlebs, Worontzoff, Medveski, Ivolesnikoff, Saveljeff, Metchnikoff, Gama-
leia ont signalé tour à tour la présence, dans les tissus des
animaux infectés, de formes microbiennes diverses.
Les constatations les plus probantes sont celles de Metchnikoff et de Gamalcia (1).
Metchnikoff rencontre constamment des bacilles courts, à extrémités arrondies, se présentant aussi sous des formes rondes ou très allongées (leptothrix). Les microbes existent en très grand nombre
d) Metchnikoff. — Bericht iiber die Unterzuc hunrj en betreffend das Ririderpestcont aqium .
Gamaleia. Ueber die Expérimente sur Erforschunq der Hinderpest. Centralblatt Hu Bakter. , t. 1, 1887, p. G33.
PESTE BOVINE
au niveau des ulcérations de la caillette, sous la couche glandulaire en voie de destruction; ils se trouvent dans le sang en très petit nombre et, dans beaucoup de cas, ils manquent totalement. Le bacille cultive sur la gélatine, sans liquéfier le milieu.
Gamaleia trouve, dans le sang et au niveau des ulcérations, un bacille court, identique à celui qui est isolé par Metchnikoff. Le sang perd sa virulence après filtration sur le Chamberland. Avec des cultures pures, on obtient, chez le veau, des troubles semblables à ceux de la peste bovine, avec ulcérations sur la caillette et tuméfaction des plaques de Peyer et des follicules solitaires de l’intestin. Alors que l’inoculation au lapin et aux autres petits animaux reste sans résultat, les cobayes, inoculés avec les cultures du bacille ou avec le sang de veaux infectés, contractent une maladie typique, avec ulcérations de l’estomac et infiltration des éléments lymphoïdes de l’intestin.
Il semble que des conditions spéciales compliquent gravement l’étude bactériologique de la peste, car aucun résultat probant n’a été publié en ces dix dernières années. Bien plus, Semmer, qui avait, à plusieurs reprises, signalé la présence de microbes pathogènes, déclare aujourd’hui qu’il n’a pu obtenir de cultures par l’ensemencement de produits virulents purs (sang , lait, urine...). D’après lui, les microbes rencontrés dans les tissus et signalés parles différents observateurs ne se montrent nullement virulents si l’on inocule leurs cultures et ils constituent sans doute des infections secondaires.
Une seule fois, Semmer a obtenu l’infection et la transmission du cobaye au cobaye, pendant huit générations. Le virus, transporté ensuite sur trois moutons, détermina seulement une élévation de température de 1 à 2°, quatre ou cinq jouj-s après l’inoculation (1).
Espèces affectées. — Les bovidés sont particulièrement aptes à l’évolution de la peste et, chez eux seuls, la maladie acquiert toute sa gravité. Le buffle peut être aussi affecté, mais la maladie évolue sous une forme atténuée le plus souvent.
La transmission au mouton et à la chèvre est démontrée expérimentalement par Kreutzer en 1857. La peste du mouton, observée et décrite par Maresch (1862), a été maintes fois étudiée depuis (Bleiweiss, Roell... Viseur).
Le chameau est également infecté ; Steel signale la maladie dans
(1) Semmer. — Ueber das Rinderpestcontagium. Berl. Thier. Wochens., 1893, p. 590.
ÉPIZOOTIES. — STATISTIQUE
1’Inde et Vedernikoff dans les steppes kirghises. Les observations recueillies par U. Leblanc en 1865, au Jardin d’acclimatation de Paris, démontrent la contagion au chameau, à Yauroch, au yack, à la gazelle, au cerf, au chevrotain , à Y antilope, au pécari.
L eporc, le cheval, les carnassiers et Y homme sont complètement à l’abri de l’infection.
Épizooties. — Statistique (1). — La peste bovine sévit en permanence dans tout l’immense bassin de la mer Caspienne et c’est de ce foyer que partent les épizooties qui, à toutes les époques, ont ravagé l’Europe occidentale.
Les hordes conquérantes de l’Orient, toujours attirées vers 1 ouest, apportent avec elles la contagion, et, dès les premiers temps de l’histoire, la maladie est mentionnée comme l’un des plus terribles parmi les fléaux de l’invasion.
Pendant tout le moyen âge et jusqu’à nos jours, la peste bovine est la conséquence habituelle des guerres européennes. Alors que les luttes ont pour théâtre l’Europe orientale, la peste envahit facilement la vallée du Danube et elle irradie à la fois vers l’Allemagne, l’Italie et la France. Si la guerre est limitée aux peuples de l’Occident, les armées slaves ou allemandes vont approvisionner leurs parcs avec le « bétail des steppes », robuste et excellent marcheur, et avec lui elles apportent inévitablement la contagion.
De 1709 à 1711, la maladie passe ainsi des Etats du Volga dans la vallée du Danube, d’où elle gagne à la fois l’Allemagne, la Hollande, l’Italie, la France et l’Angleterre. Cent mille bovidés succombent en Silésie, trois cent mille dans les Pays-Bas, soixantedix mille dans le royaume de Naples. Elle persiste en Gallicie, en Hongrie, en Pologne et les armées austro-hongroises traînent à leur suite un bétail contaminé dans la guerre de la succession d’Autriche. Dans leur retraite sur le Mein et sur le Rhin, les armées françaises rapportent avec elles le typhus; en 1743, il envahit la Bavière, l’Alsace, la Franche-Comté, la Bourgogne et le Dauphiné, pour y persister jusqu’en 1747. La contagion s’étend dans toutes les directions; elle passe de l’Allemagne au Danemark (1745-1749) où elle tue deux cent quatre-vingt mille animaux, à la Hollande, qui perd, en deux années, deux cent mille tètes de bétail. De là
(1) Consulter, en outre des traités classiques de Heusinger et de Paulet. — Delafond.
~ti bUr niP°niCe sanitaire du typhus. Recueil de méd. vét., 183G et 1837. — Gamgee. — J ne Caille Plague; 1 vol., London, 186G. — Dieckerhoff. — Geschichle der Rinderpesl und tarer Literalur. \ vol., Berlin, 1890.
PESTE BOVINE
encore, la peste gagne la Suède et l’Angleterre. Dès 1744, l’Italie était envahie et, en quelques mois, quarante mille bovidés succombaient (Muratori).
La peste séjourne dans l’Europe centrale pendant presque toute la seconde moitié du xvmc siècle. De 1766 à 1770, elle est importée de Turquie en Hongrie, tandis qu elle pénètre en Silésie (1) pour gagner la Saxe, la Prusse, la marche de Brandebourg et la Hollande, qui perd, en une seule année, trois cent soixante-quinze mille bovidés. Des Pays-Bas, la peste envahit les Flandres, l’Artois, la Picardie, l’ Ile-de-France et la Champagne.
Pendant la longue période des guerres de la République et de l’Empire (1792-1815), le typhus est disséminé dans toute l’Europe. La France est envahie une première fois lors de la retraite des armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse (1796) ; tous les départements de l’est et du nord sont dévastés (2). En même temps la maladie est importée en Vénétie et dans la Lombardie par les troupes autrichiennes (1793) et elle passe au Piémont, à la suite de la jonction des armées sarde et autrichienne (1794). Buniva rapporte qu’en trois années l’Italie perdit de trois à quatre millions de bovidés.
De 1804 à 1812, le typhus sévit en permanence dans l’Europe centrale, grâce aux mouvements des armées; en 1814, il pénètre de nouveau en France avec les troupes alliées. Presque toutes les provinces sont envahies et les pertes sont considérables.
Pendant la période d’accalmie qui suivit ces longues luttes, la peste bovine reste cantonnée dans l’est de l’Europe. Elle sévit fréquemment en Pologne, mais, grâce à l’énergie du gouvernement prussien, elle ne dépasse pas la frontière ; par contre, elle pénètre fréquemment en Autriche, à la fois par la Gallicie et par les provinces danubiennes.
Jusqu’à cette époque, la peste est à peu près exclusivement importée dans l’Europe occidentale par les mouvements des armées. Il n’est guère d’exception que pour une épizootie limitée, qui sévit dans le sud-ouest de la France en 1774 ; celle-ci semble avoir été déterminée par un envoi de bétail, opéré par les huguenots français, réfugiés en Hollande après la révocation de l’Edit de Nantes, à leurs coreligionnaires du Midi.
(1) C’est à la suite des fréquentes incursions de la peste en Silésie que Frédéric le Grand créa, en 17 75, la première assurance du bétail, basée sur une association obligatoire de tous les propriétaires.
(2) Faust calcule que, de 1713 à 1 7 96, 10 millions de têtes de bétail périrent, en France et en Belgique seulement.
ÉPIZOOTIES. — STATISTIQUE
Cette propagation par les transactions commerciales, tout exceptionnelle jusque vers la seconde moitié du xixc siècle, va devenir de plus en plus menaçante, en raison de l’extension des relations internationales et des progrès réalisés par les industries du transport.
En 1865, le typhus éclate en Angleterre, apporté par une cargaison de bétail expédié du port de Revel, dans la Baltique. 11 passe de là en Hollande, avec un troupeau de bœufs hollandais, contaminé par un simple passage sur le marché de Londres ; puis, de Hollande, il gagne la Belgique. Grâce à l’intervention de H. Bouley, la h rance est à peu près complètement préservée ; l’on ne constate que quelques cas isolés sur la frontière belge et une curieuse épizootie, limitée au Jardin d’Acclimatation de Paris, et due à 1 importation de deux gazelles expédiées de Londres. La peste avait coûté à l’Angleterre cinq cent mille tôles de bétail et plus de cent millions de francs.
L’épizootie anglaise attira l’attention des gouvernements occidentaux sur les dangers de l’importation du typhus ; partout des mesures sanitaires furent édictées qui ont suffi jusqu’ici pour éviter la contagion par la voie commerciale.
Une fois encore, la peste pénètre en France en 1870-1871, avec les armées allemandes; elle s’étend librement à la moitié des départements français ; les statistiques, d’ailleurs très incomplètes, accusent une perte de plus de cent mille têtes, évaluées à vingtcinq millions de francs.
Actuellement, la peste bovine est cantonnée, en Europe, dans le bassin de la Caspienne et dans le voisinage de l’Oural et du Caucase. Cependant, en dépit de mesures sanitaires énergiquement appliquées, quelques gouvernements de la Russie occidentale et méridionale sont encore envahis de temps à autre et ces incursions constituent une perpétuelle menace pour la Hongrie et les États des Balkans. La Turquie d’Europe est fréquemment visitée par la maladie.
Les pertes causées ne sont connues qu’approximativement. Dans les steppes de la Russie méridionale, où le bétail est entretenu à l’état demi-sauvage, les propriétaires ignorent eux-mêmes le nombre exact des morts. Les chiffres suivants, empruntés aux statistiques officielles, s’appliquent exclusivement à la Russie d’Europe.
Années. 1884 1885 1888 1887 1888 1889 1890 1891 1892
Animaux atteints 919,530 350.000 28G.000 76.000 87.000 19.000 16.000 2270 59.212 Nocard et Leclainche. 19
PESTE BOVINE
Le taux de la mortalité est fixé, en moyenne, à 20-30 p. 100 du nombre des malades.
Si la peste bovine est efficacement combattue en Europe, elle ravage toutes les régions de l’Asie. La Sibérie, les Indes anglaises,
la Perse sont infectées en permanence. On retrouve la maladie
en Chine, d’où elle est importée, en 1892, au Japon; elle sévit jusqu’en mars 1894; les pertes s’élèvent à 9716 bovidés morts ou abattus (Janson). Le Tonkin et l’Indo-Chine sont également envahis.
Un très ancien foyer existerait aussi dans les Indes néerlandaises ; à Java, de 1879 à 1883, 223 443 bovidés succombent, représentant une valeur de vingt-huit millions de francs ; en 1889, on compte 22000 animaux atteints et 20000 succombent. Cependant les recherches de Van Eecke portent à croire que l’on a confondu jusqu’ici la peste bovine avec une alfection toute différente, voisine de la Rinderseuche de Bollinger. (V. Maladie du bétail.)
L’Afrique est elle-même envahie ; localisée pendant longtemps dans la Basse-Egypte, la maladie avait totalement disparu, lorsque, en 1890, elle est réimportée par du bétail destiné aux troupes italiennes de Massaouah. De là, la peste a gagné le haut Nil et les régions du centre, avec les caravanes arabes.
§ 1. — Peste chez les bovidés.
La maladie débute, comme les fièvres éruptives, par une élévation rapide de la température; de 38°, 5-39°, chiffre normal, elle monte, en vingt-quatre ou quarante-huit heures, à 40°, 5-41° et jusqu a 42°, 2 (Gerlach).
Dès le deuxième jour, on observe un état d’abattement de plus en plus accentué; l’animal est triste, indifférent à ce qui l’entoure; la tête est appuyée dans l’auge; les oreilles sont tombantes; les paupières, demi-closes; parfois, il se produit des phénomènes d’excitation, analogues à ceux du vertige, suivis d’un état comateux intense. Souvent anémiées, les muqueuses sont, en d’autres cas, injectées, violacées ou jaunâtres. D'après Gamgee, l’un des premiers signes constatés, chez les vaches, consisterait en une couleur rouge foncé de la vulve et de la muqueuse du vagin. On compte 50-60 pulsations
SYMPTÔMES
par minute; la respiration est un peu accélérée, quelquefois plaintive. On note des bâillements, des grincements de dents, aussi de légères coliques. Chez les vaches laitières, la sécrétion du lait a diminué, en 12-24 heures, de la moitié ou des deux tiers ; les mamelles sont flasques et rapetissées.
A une période plus avancée, tous les symptômes acquièrent une excessive gravité. La prostration est absolue et la faiblesse est extrême; le malade reste longtemps couché; la station paraît pénible; les membres fléchissent sous le poids du corps; les reins sont voussés en contre-haut et sensibles à la pression. Tantôt, des frissons parcourent tout le corps, tantôt les tremblements musculaires sont localisés aux muscles du flanc et de 1 encolure; parfois aussi, il se produit une contraction des muscles thoraciques provoquant un hoquet. Souvent, on remarque des mouvements d oscillation de la tête et de l’encolure, accompagnés ou non de déplacements latéraux du train antérieur (1).
La peau est sèche; le poil, terne et hérissé. On perçoit des ébrouements fréquents, dus, semble-t-il, à une sensation de picotements dans les cavités nasales. Les muqueuses sont généralement injectées ; elles prennent une coloration rouge-brique ou acajou. La conjonctive est infiltrée, couverte de taches ecchymotiques ; des larmes s’écoulent sur le chanfrein. La muqueuse buccale est congestionnée ; il existe, au niveau des gencives, un bourrelet violacé; en quelques points, on remarque des taches pâles, dues au gonflement de l’épithélium; la salive, sécrétée en abondance, s’écoule par les commissures. Le pouls est petit, difficilement perceptible; on compte 50 à 60 pulsations par minute. La respiration s’accélère de plus en plus (jusqu’à 60 respirations par minute); très souvent, on perçoit une toux, sans caractères particuliers, et un léger jetage muqueux. L’appétit est nul; l’eau claire est seule acceptée, en petite quantité. Les excréments, d'abord durs et recouverts de mucus, prennent une teinte foncée et une consistance plus molle. On trouve, dès le deuxième ouïe troisième jour de la maladie, du sang liquide ou des caillots mêlés aux matières rejetées.
Du deuxième au troisième jour, tous ces symptômes s’aggravent encore. Le malade est dans un état de stupeur profonde. Des larmes, mêlées à une sécrétion muco-purulente, tracent des sillons sur la face; le mufle est sec et fendillé; l’air expiré devient fétide ;
(1) Le «bruit de chaînes », provoqué par ces mouvements, est signalé par nombre d obser\ ateurs comme 1 un des signes du début de la peste.
PESTE BOVINE
un jetage ôpais, jaunâtre, s’écoule des naseaux. De la bouche, s’échappe une hâve abondante, d’odeur fétide, striée de sang ou mêlée de grumeaux jaunâtres. Les muqueuses sont gravement altérées; la pituitaire, infiltrée, marbrée de taches foncées ou anémiée dans toute son étendue, est recouverte d'un exsudât purulent.
La bouche exhale une odeur infecte; la muqueuse est parsemée, au niveau des lèvres, des gencives ou des joues, d’érosions irrégulières dues à une desquamation épithéliale. Dans les mêmes points, apparaissent, peu après, de petits foyers caséeux jaunâtres, de la grosseur d’un grain de chènevis à celle d’un pois, constitués par une rapide prolifération épi WièMoXe, (plaques caséeuses de Gerlach); au voisinage, les papilles sont turgescentes et violacées à leur sommet. En d’autres cas, la chute épithéliale et la prolifération consécutive s’effectuent en surfaces étendues ; de véritables plaques se détachent, dont les débris s’écoulent avec la salive. La muqueuse du vagin présente les mêmes altérations, accompagnées d’un écoulement muco-purulent par la vulve.
On compte 90-100 pulsations par minute ; la respiration est courte et accélérée ; l’auscultation dénonce des râles bronchiques et un affaiblissement du bruit vésiculaire (congestion du poumon), ou encore des râles sibilants secs (emphysème). Une diarrhée intense s’établit; les matières rejetées répandent une odeur d’une fétidité toute spéciale ; colorées en brun-jaunâtre, par le sang mélangé, elles s’écoulent presque continuellement et l’anus reste béant; la muqueuse du rectum, œdématiée et enflammée, apparaît sous la forme d’un bourrelet hernié.
L’amaigrissement progresse très vite ; les muscles sont complètement émaciés ; la température s’abaisse jusqu’à 36° et audessous ; le malade, épuisé, reste étendu, en décubitus latéral, et il succombe rapidement.
En outre des symptômes signalés, on observe, dans certaines épizooties, des éruptions cutanées dont la signification est encore discutée. Elles sont constituées, le plus souvent, par des vésicopustules, siégeant sur les mamelles ou le scrotum, sur le périnée, au pourtour de la vulve, à la face interne des membres et fournissant une abondante sécrétion, d’apparence sébacée. Les caractères de cette éruption sont d’ailleurs variables ; on signale de véritables vésicules, ou encore de petites papules, de forme conique, analogues à celles qui se rencontrent dans la « fausse vaccine » (Guersent). Tous les auteurs s’accordent à reconnaître que ces éruptions sont observées seulement dans les épizooties les moins
SYMPTÔMES. 293
sévères; elles font toujours défaut lors d’une évolution rapide de l’infection.
Un autre symptôme, également exceptionnel, consiste en un emphysème inter-musculaire et sous-cutané, qui débute au niveau de l’encolure, pour envahir parfois le thorax et gagner jusqu’aü niveau de la région lombaire.
L’avortement est une complication à peu près constante du typhus.
Sous cette forme grave, qui est la règle dans l'Europe occidentale, la maladie évolue en 4-7 jours ; elle se termine invariablement par la mort. Quelques animaux succombent dès le deuxième jour, avant que les altérations des muqueuses et les troubles intestinaux se soient manifestés.
Dans quelques cas cependant, la marche est moins rapide et les symptômes présentent une moindre intensité. Sous cette forme légère, l’évolution est complète en 8-12 jours ; la guérison est possible.
Enfin, la peste se présente aussi sous une forme avortée, observée surtout chez les races orientales. Les seuls troubles observés consistent en un état d’abattement des malades, avec hypersécrétion salivaire et diarrhée. La température est très élevée et dépasse parfois 43°. La maladie ne dure que 2-3 jours en moyenne.
La peste se termine par la mort dans la très grande majorité des cas. La moyenne générale des statistiques publiées donne un taux de mortalité de 75 pour 100 des malades. Cependant il est à cet égard des différences considérables, suivant les races affectées et suivant les épizooties considérées. Dans l’Europe occidentale, les pertes varient entre 50 et 98 p. 100; en France, la mortalité, toujours très élevée, a atteint 90-95 p. 100. Dans l’Europe centrale, certaines épizooties ont été moins meurtrières et le chiffre des victimes n’a pas dépassé 50-60 pour 100. Enfin, dans la Russie méridionale, le bétail des steppes semble résister beaucoup mieux à la peste et les pertes sont évaluées, en moyenne, à 30-40 p. 100 des animaux affectés.
§ 2. — Peste chez le buffle.
• « Les symptômes sont beaucoup moins graves que chez le bœuf et la maladie n’est généralement pas mortelle. On constate un état fébrile avec larmoiement, jetage nasal, érosions sur les gencives
PESTE BOVINE
et les lèvres, éruption cutanée sur les mamelles. Il se produit aussi de la diarrhée.
» Les troubles s’atténuent dès le septième jour ; la convalescence est toujours rapide. En quelques cas seulement, la mort arrive vers le quatrième ou le cinquième jour. » (Gamgee).
§ 3. — Peste chez le mouton.
Les signes de la peste, chez le mouton, sont à peu près identiques à ceux qui sont observés chez le bœuf dans les formes atténuées.
Ils débutent par une élévation de température de 2 à 3°, suivie d’un état de prostration intense; les muqueuses ont une coloration rouge foncé; la conjonctive, infiltrée, fait saillie à l'angle interne de l’œil ; des larmes s’écoulent sur la face. L’appétit est presque nul et la rumination suspendue : la salivation est abondante; on perçoit des grincements de dents. On compte 120-160 pulsations par minute. Chez quelques animaux, il se produit de la toux.
En quelques jours, les symptômes s’aggravent ; les muqueuses revêtent une teinte safranée ; l’état de dépression persiste. « La diarrhée, fréquemment observée, peut aussi faire défaut; les matières rejetées, jaunâtres et striées de sang, souillent les membres postérieurs. Des éruptions papuleuses sont observées au pourtour des naseaux, de l’anus et du vagin, sur le périnée et sur les mamelles. » (Viseur,)
En quelques cas, il se produit, vers le quatrième ou le sixième jour, des accidents convulsifs qui annoncent une mort prochaine ; en d’autres, la diarrhée persiste ; on observe des coliques, du ténesme rectal ; la respiration devient plaintive et les malades meurent épuisés. La guérison est fréquente ; la convalescence est complète en 10-12 jours.
§ 4. — Peste chez le chameau (1).
L évolution est comparable à ce que l’on observe chez le bœuf. Après une période d’incubation de cinq jours en moyenne, survient une élévation de la température, vers 42° ; la respiration est accélérée (50 par minute) et le pouls vite (90 pulsations par minute).
Sur la muqueuse buccale apparaissent, non seulement des taches rouges et des plaques caséeuses grises, mais aussi des vésicules,
(1) Vedeknikokf. — Les maladies du chameau. Archives russes de méd. vét.,!893,p. 143.
LÉSIONS
qui s’ouvrent pour former des érosions et des ulcères. Il existe une conjonctivite intense, avec trouble de la cornée. La constipation du début fait place à une diarrhée abondante, qui épuise les malades. Les poumons sont atteints à un haut degré; la respiration est dyspnéique et l’on observe de la toux. La température s’abaisse graduellement ; les malades succombent vers le neuvième jour de la maladie.
Les pertes s’élèvent à 95 p. 100 des animaux affectés.
IL — Lésions.
On rencontre à la fois des altérations généralisées, communes aux diverses septicémies, et d’autres, spéciales à la maladie, qui portent à peu près exclusivement sur les muqueuses.
a. Le cadavre, considérablement amaigri, exhale une odeur fétide particulière; les vaisseaux superficiels renferment du sangnoir et liquide ; le tissu conjonctif sous-cutané est congestionné et marbré par des taches ou des plaques ecchymotiques. Les muscles, ramollis, friables, présentent une coloration pâle, saumonée; la coupe, qui laisse échapper un sang diffluent, visqueux, montre quelques hémorragies interstitielles; le tissu conjonctif inter-musculaire est le siège d'une congestion intense. Les synoviales renferment une sérosité sanguinolente.
Dans le péritoine, on trouve un liquide séreux, plus ou moins coloré; la séreuse montre des arborisations vasculaires et des taches ecchymotiques. Les estomacs et l'intestin sont fortement congestionnés; en presque tous les points, on distingue des taches d’un rouge-brun et des hémorragies sous-séreuses: les vaisseaux du mésentère sont ectasiés et remplis de sang incoagulé. L’intestin ne renferme plus qu’un magma visqueux et sanguinolent; au contraire, le feuillet est distendu par des aliments durcis.
Tous les viscères sont congestionnés; le foie est jaune, friable; la vésicule biliaire, distendue, contient un liquide abondant (1). Les reins, augmentés de volume, sont hémorragiques dans leur zone corticale. La vessie renferme une urine albumineuse(Gamgee), riche en globules blancs et en cellules épithéliales. Le poumon est congestionné et le tissu conjonctif interlobulaire est le siège d’un emphysème considérable, qui peut rester limité à une partie de
(1) Le médecin Kuenst, de Zeitz ( 1 7 63) , attribuait la peste bovine à une intoxication biliaire, consécutive à une obstruction de l’orifice du canal cholédoque par la paroi enflammée du duodénum.
PESTE BOVINE
l’organe, mais qui s’étend d’ordinaire à la totalité des deux lobes ; en quelques cas, l’emphysème a envahi le tissu conjonctif péri-trachéal et il gagne le tissu sous-cutané, pour atteindre des régions très éloignées (dos, lombes...).
Les ganglions lymphatiques sont partout tuméfiés, hypérémiés et ramollis. Le myocarde, toujours profondément altéré, est jaune pâle, friable; sur l’endocarde, on voit des taches ecchymotiques. Les vaisseaux contiennent un sang noir, épais, incoagulé; la séreuse est fortement colorée.
b. Les lésions des muqueuses affectent un caractère particulier.
Toute la muqueuse digestive est le siège d’une congestion intense et d’une desquamation épithéliale, plus ou moins marquée suivant les différents points. Dans la bouche, des plaques épithéliales se sont éliminées, laissant à nu le derme, hypérémié et de couleur foncée; en d’autres points, l’épithélium gonflé, facile à détacher, se montre sous forme d’une pulpe de couleur jaune; les papilles sont turgescentes et rouge-brun. La couche sous-muqueuse est le siège d’un œdème manifeste. Des altérations de même ordre se retrouvent dans le pharynx, dans le réseau et, à un moindre degré, dans l’œsophage et dans le rumen. Dans le feuillet, l'épithélium adhère aux aliments durcis et il se détache avec ceux-ci ; certaines lames présentent des foyers de nécrose.
La caillette montre des lésions plus accentuées encore. La muqueuse, recouverte d’une matière pultacée grise ou rougeâtre, présente aux sommets des plis des dénudations épithéliales, qui laissent à nu le derme fortement injecté ou complètement hémorragique. Les parties voisines, infiltrées, forment un bourrelet saillant autour de ces plaques, qui prennent l’aspect de plaies ulcéreuses profondes. Au niveau des glandes à pepsine, on rencontre de petits amas caséeux, constitués par une élimination de l’épithélium.
Les diverses parties de l’intestin sont le siège d’altérations analogues. Dans l’intestin grêle, des hémorragies sous-muqueuses se sont produites, limitées en points ou étendues en plaques; à leur niveau, l’épithélium a disparu et les tissus sont disséqués et mortifiés. Les follicules solitaires sont le siège d’une inflammation exsudative intense; leur orifice, obstrué par un coagulum caséeux, est limité par un bourrelet saillant, de couleur brune; au niveau des plaques de Peyer, les exsudats sont réunis en une seule masse, d’apparence pseudo-membraneuse, adhérente à la muqueuse.
Alors que les altérations sont moins profondes et que l’épi-
DIAGNOSTIC
thélium n’cst pas complètement éliminé, l’Hypertrophie des follicules donne à la muqueuse un aspect analogue à celui de la peau d’anguille cuite (« Aalhaut » des Allemands). Dans les formes suraiguës, au contraire, les follicules sont détruits dès les premiers instants ; l'on ne trouve plus, au niveau des plaques de Peyer; qu’un magma gangréneux ramolli (1 .
Des altérations de même ordre se retrouvent, moins accusées, sur le gros intestin, le côlon flottant et le rectum. Dans ces dernières régions, les plaques hémorragiques affectent fréquemment la forme d’anneaux ou de bandes transversales (« marques zébrées » des Anglais). En toutes les régions, la muqueuse intestinale est recouverte d’un exsudât épais, visqueux, de couleur rouge loncé.
La muqueuse respiratoire est fortement injectée et parsemée de taches ecchymotiques; le derme est mis à nu en de nombreux points; des foyers de nécrose superficielle se rencontrent dans les cavités nasales, et, plus rarement, en quelques points du larynx. Au niveau de la trachée et des grosses bronches, la muqueuse est recouverte par des fausses membranes jaunâtres, formant un revêtement épais ( exsudât croupal de Roell). Les muscles qui entourent la trachée et le larynx sont infiltrés et de couleur foncée. La muqueuse du vagin, également de couleur foncée, présente des foyers hémorragiques et des desquamations superficielles plus ou moins étendues.
L’étude histologique (2) montre que les lésions sont constituées, au début, par une hypérémie considérable des réseaux capillaires, suivie d’une exsudation abondante. Les fausses membranes sont formées par de la fibrine, des cellules épithéliales et des leucocytes. Parfois, la congestion aboutit d’emblée à la thrombose et â la nécrose d’un territoire plus ou moins étendu. Les altérations restent limitées aux couches superficielles du derme et aux éléments glandulaires; le tissu conjonctif sous-cutané est seulement infiltré par un exsudât séreux.