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CHAPITRE VII

CORYZA GANGRÉNEUX DES BOVIDÉS

Le coryza gangréneux est une maladie générale, infectieuse, spéciale aux bovidés, caractérisée par des signes d intoxication et par des altérations inflammatoires des muqueuses, localisées principalement sur les premières voies respiratoires.

L’affection est désignée encore sous les noms de fièvre catarrhale, mal de tête de contagion , typhus sporadique, anasarque

Très généralement, le coryza évolue sous un type nettement sporadique; en quelques cas seulement, il affecte les caractères d’une enzootie, limitée à une étable ou à une région peu étendue.

Historique. — Décrite dès 1798, dans les « Instructions vétérinaires » de Ghabert, la maladie est étudiée en Suisse par Meier, en 1820. Peu après, Anker (1) en donne pour la première fois une description complète ; il signale les analogies du coryza du bœuf et de la peste bovine et il propose la dénomination de « typhus sporadique non contagieux ». Laborde (2) et Cruzel, qui observent le coryza dans le midi de la France, puis Bertholet (1840), qui le rencontre en Suisse, l’attribuent aux refroidissements, à l’insolation, au séjour dans des étables malpropres, tandis que Gellé en France, Veith, Hering, Spinola en Allemagne, adoptent les idées de Anker et décrivent le coryza comme une maladie pernicieuse, de nature typhoïde.

La prédominance des lésions sur la muqueuse des premières voies respiratoires et la présence d’exsudats membraneux déterminent Roll à assimiler l’affection à la diphtérie. Saake (1869) et Zürn reproduisent cette opinion, alors que Bugnion (1877) croit à une maladie infectieuse, spécifique, et considère les accidents des muqueuses comme une simple localisation.

En 1885, Albert Frank (3) donne une bonne description cli-

(t) Anker. — Ueber die sogenannle Kopfkrankheit des Rindviehes. Schweiz. Archiv fur Thierh., t. VI, 183?, p. 81.

(2) Laborde. — Du coryza gangréneux dans les bêles à cornes. Recueil de Méd. vét.,

(3) A. Frank. — Einige Beobachtungen iiber das enzoolischen Auftreten des Katarrhalfiebers beim Rind. Deutsche Zeits. fur Thierm., t. XI, 1885, p. 137.

CORYZA GANGRÉNEUX DES BOVIDES.

nique du coryza qu’il décrit comme une maladie générale affectant des localisations diverses ; il reconnaît une forme respiratoire, une forme intestinale et une forme exanthématique. L’année suivante, Brusasco (1) publie les résultats de quelques recherches intéressantes sur les modes de l’infection.

En outre de nombreuses notes concernant divers points de cette étude, on peut signaler encore un intéressant chapitre de Dieckerlioff (2) et un travail de Lucet (3), consacrés tous deux à la description générale de la maladie.

Nature de la maladie. — Le coryza gangréneux peut être considéré, à priori, comme . une maladie générale, infectieuse et microbienne. Ce que l’on sait des modes probables de l’infection permet de le rapprocher des septicémies hémorragiques, peu ou pas contagieuses, comme la « Rinderseuche » ou le « barbone », tandis que ses caractères cliniques et anatomo-pathologiques le rapprochent de la peste bovine.

Cette analogie du coryza et du typhus est indiquée par presque tous les observateurs, et l’appellation, proposée par Anker, de « typhus non contagieux » exprime bien les caractères dominants de l’affection.

L’étude microbiologique de lamaladie n’a donné jusqu'ici aucun résultat probant. Hink et Vaeth (4) ont trouvédans le jetage, dans les cellules épithéliales, dans le rein et dans le foie, des amas de streptocoques. Lucet a rencontré les mêmes streptocoques, dans les exsudats du larynx, des bronches et du poumon.

Dans sept cas étudiés par Nocard, les fausses membranes du larynx et des cavités nasales renfermaient, au milieu de beaucoup d’autres microbes, de véritables amas d’une petite bactérie ovoïde, à espace clair central, ne prenant pas la coloration de Gram, facile à isoler par les cultures en stries sur sérum gélatinisé, en tout semblable à la bactérie des septicémies hémorragiques; malheureusement, les tentatives d’inoculation sont restées jusqu’ici infructueuses.

(1) Brusasco. — Rapporto sulla febbre catarrale infetliva dei bovini. Bolletino di Notizie Agrarie, 1886, p. 473.

(2) Dieckerhoff. — Bosar tiges Katarrhalfieber. Lehrbuch des spec. Pathol., t. II, 1891,

(3) Lucet. — Sur le coryza gangréneux des bêtes bovines. Recueil de Méd. vét., 1892, p. 481 et 557.

(4) Hink und Vaeth. — Zur Aetiologie und Thérapie des bbsartigen Katarrhalfiebers. Bad. MittheiL, 1889, p. 68.

SYMPTÔMES

Répartition géographique. — L’affection est observée en Europe sur presque tous les points; mais la répartition en foyers est très nette et la maladie est inconnue en nombre de régions. En France, elle est particulièrement fréquente dans le sud-est (Guittard, Bax,

Rivet ); Lucet l’observe dans le Loiret, Brousse dans l’Aveyron,

Garrey dans la Côte-d’Or, Lanco en Bretagne Elle est signalée

encore en Suisse et en Italie (Brusasco). En Allemagne, on la retrouve en Bavière, dans le duché de Bade (Hink), la Prusse

(Esser), la Saxe (Kônig....) En Russie, elle est considérée

comme très répandue; Kowalewski la dit particulièrement fréquente dans le gouvernement de Samaroff.

Sous sa forme aiguë habituelle, la maladie débute par les troubles généraux communs aux maladies graves; l’animal paraît inquiet, triste; la température s’élève à 40° et au-dessus; chez les vaches laitières, la sécrétion est supprimée dès les premiers instants ; on constate des frissons au niveau des muscles du cou et de la partie antérieure du tronc. Le mufle est sec ; la muqueuse de la bouche et du nez est rouge et tuméfiée; sèche au début, elle se recouvre ensuite d’un exsudât séro-muqueux jaunâtre. Le pouls est fréquent et fort. La rumination est rare ou complètement suspendue.

Peu après, apparaissent des symptômes plus caractéristiques. Les paupières et la conjonctive se tuméfient; la muqueuse, infiltrée, revêt une coloration rouge violacé; la cornée, d’abord terne et opaque à la périphérie, se trouble dans toute son étendue et prend une teinte laiteuse uniforme; un exsudât liquide, jaunâtre, s’écoule sur les joues. Les naseaux, dilatés, sont en partie obstrués par la muqueuse tuméfiée; la pituitaire est infiltrée, boursouflée, de teinte rouge brun ; un jetage séro-purulent, parfois strié de sang, s’écoule des cavités. La respiration est courte et sifflante. Le mufle est sec, fendillé ; l’épiderme se desquame par plaques, laissant le derme à nu. La chaleur de la peau à la base des cornes et l'hypersensibilité de la région ne sont constatées qu’exceptionnellement. La tête est « lourde » ; elle reste basse pendant la station; elle est appuyée sur l’auge ou sur le sol pendant le décubitus. L’appétit est totalement supprimé; la défécation est rare. La température rectale atteint 41-42°.

CORYZA GANGRÉNEUX DES BOVIDES.

Deux à cinq jours après le début de la maladie, les accidents ont acquis toute leur intensité. Le malade maigrit rapidement ; les lianes sont rétractés ; la marche est pénible et chancelante. La cornée est d’un blanc opaque; parfois, il s’est produit une hémorragie ou un exsudât inflammatoire dans la chambre antérieure ; les vaisseaux de la sclérotique sont turgescents. Le jetage, abondant et fétide, est formé d’un liquide jaune, mêlé de pus cailleboté, de lausses membranes fibrineuses et de parcelles de tissus nécrosés ; il se produit des hémorragies à certains moments. Les orifices des naseaux sont rétrécis, la respiration est râlante et dyspnéique. Sur la pituitaire, siègent des plaies irrégulières, d’apparence ulcéreuse; parfois une vaste portion de la muqueuse est nécrosée dans toute son épaisseur et éliminée. La déglutition est difficile ou impossible; une salive visqueuse s’écoule par les commissures; chez quelques malades, des érosions, recouvertes par des exsudats membraneux jaunâtres, se retrouvent dans barrière-bouche. Le pouls est petit et filant ; le malade reste plongé dans un coma absolu.

La faiblesse devient extrême et la température baisse rapidement, pour descendre parfois à 30° et au-dessous ; toujours cette chute brusque de la température est l’indice d’une mort très prochaine (A. Frank, Lucel).

Des symptômes accessoires sont encore observés dans quelques cas. On constate des accidents nerveux, caractérisés par des accès convulsifs, pendant lesquels le malade se précipite en avant, frappant de la corne les objets qui l’entourent. Parfois, la mort arrive brusquement, pendant l’une de ces crises, douze à dix-huit heures après le début de la maladie.

Un symptôme plus fréquent consiste en la présence d'une éruption, de caractères variables, localisée à la base des cornes, des onglons, aux régions du cou, du dos, des mamelles, ou étendue sur tout le corps. Elle est souvent constituée par de petits boutons durs, au niveau desquels l’épiderme s’exfolie et les poils tombent. Carrey constate seulement des pustules rougeâtres, isolées ou confluentes, de la grosseur d’un pois ou d'une fève, localisées sur les mamelles ; les trayons, enflammés au début, se flétrissent après quelques jours; les pustules prennent une teinte noirâtre, sans se ramollir ni suppurer.

Sous cette forme aiguë habituelle, le coryza se termine très généralement par la mort, en 5-7 jours en moyenne. Dans quelques cas à évolution très rapide, la mort survient en 24-28 heures,

SYMPTÔMES

avant même que les altérations oculaires aient été constatées. En d’autres, au contraire, la marche est beaucoup plus lente; les symptômes généraux du début diminuent d’intensité, tandis qu’évoluent, sous une forme atténuée, les altérations nasales et oculaires; la température oscille entre 39-40° ; la maladie se termine par la mort, en 15-30 jours, ou par la résolution, après une très longue période de convalescence.

En outre de la forme précédente, seule décrite par les auteurs français, les vétérinaires allemands admettent une forme intestinale, observée seule le plus souvent, ou exceptionnellement associée à la forme nasale classique. La réalité de cette localisation, qui correspond à nos « entérites croupales », nous paraît difficilement contestable.

La description suivante est empruntée à Albert Franck :

Forme digestive (intestinale). — « Les altérations des voies respiratoires supérieures manquent généralement ici. Au début de cette forme, on observe les mêmes accidents généraux qui appartiennent à la forme respiratoire. Les excréments, normaux au début, sont ensuite ramollis, liquides, mêlés de mucus et de sang, puis fétides et diarrhéiques ; ils ne contiennent plus alors que quelques parcelles alimentaires, des coagula fibrineux et des fausses membranes. 11 n’est pas rare de trouver l’urine sanguinolente et épaissie; son poids spécifique varie entre 1, 121 et 1,124. A l’examen chimique on trouve de l’albumine, de l’hémoglobine et des matières colorantes biliaires; à l’examen histologique, on rencontre des globules rouges, des cellules épithéliales des canaux urinifères et des caillots de fibrine. La réaction est acide.

» Dans quelques cas, après le sixième jour, il se forme dans l’intestin grêle des fausses membranes croupales, ayant souvent jusqu’à deux ou trois mètres de longueur, moulées sur la paroi intestinale; elles sont rejetées généralement avec les excréments. Chez les jeunes animaux surtout, on voit la guérison se produire aussitôt après l’expulsion de ces membranes. Bien que j’aie pratiqué de nombreuses autopsies, je n’ai jamais trouvé ces fausses membranes au niveau de leur lieu de formation ; je suppose qu elles se forment dans 1 iléon, plutôt que dans les parties moins étroites de l’intestin

CORYZA GANGRÉNEUX DES ROVIDÉS.

» A une période plus avancée, la lièvre diminue toujours d’intensité; on constate seulement quelques légers frissons. Une chute rapide de la température annonce la mort prochaine du malade. Cette terminaison ne se produit que tardivement; elle paraît consécutive à l’affaiblissement qui résulte des altérations de l’intestin, de la lièvre et de l’action de matières toxiques sur les centres.

» Il est à remarquer qu’ici encore les troubles oculaires décrits sont très souvent observés; toutefois ils sont moins intenses que dans la forme respiratoire. »

Une évolution subaiguë est généralement obtenue si un traitement est appliqué dès le début, dans le but de combattre la fièvre. La guérison n’est jamais complète; il reste un état de dépression des forces el des troubles digestifs persistent qui s’opposent à f utilisation économique des animaux.

Le pronostic est difficilement porté ; tantôt la maladie évolue sous une forme légère qui ne laisse aucune trace; tantôt les malades succombent douze heures après l’invasion.

IL — Lésions.

On constate à la fois des altérations locales, au niveau des muqueuses envahies, et des troubles étendus à tous les organes.

La pituitaire, les muqueuses du pharynx, du larynx et des premières parties de la trachée présentent des lésions qui varient suivant la période considérée. Congestionnées et infiltrées dès le début, de couleur rouge brun, elles sont le siège d'une exsudation fibrineuse abondante. L’épithélium ramolli se détache, laissant à nu une sorte d’ulcération très superficielle; parfois, des portions de la muqueuse s’escarrifient et l’élimination de l’escarre découvre une surface irrégulière, anfractueuse, d’apparence ulcéreuse, recouverte de pus sanieux et de débris membraneux. Au niveau du larynx et de la trachée, les fausses membranes restent souvent adhérentes, en masses de couleur jaune, moulées sur les parois de l’organe dont elles se détachent facilement. La muqueuse du pharynx est, en certains cas, recouverte d’un semblable exsudât. La muqueuse buccale est congestionnée, ramollie, desquamée au niveau des gencives, des lèvres et de la base de la langue. La muqueuse qui tapisse les sinus est également enflammée ; en quelques points, il y existe un exsudât fibrineux. Les ganglions annexes sont toujours hypertrophiés, infiltrés, et plus ou moins hémorragiques; on n’y trouve d’ordinaire aucun microbe.

DIAGNOSTIC

L’extension des altérations aux bronches et au poumon est exceptionnelle; il existe, en ce cas, des foyers irrégulièrement répartis de broncho-pneumonie; les petites bronches et les alvéoles sont remplis, à leur niveau, par un exsudât fibrineux, englobant des leucocytes et des globules rouges. La plèvre, altérée en môme temps, est recouverte de fausses membranes gris jaune ; elle renferme un liquide trouble, jaunâtre, en quantité très variable.

Les lésions oculaires consistent en une conjonctivite intense, avec trouble de la cornée, iritis fibrineuse, parfois accompagnée d’hémorragie dans la chambre antérieure. On peut observer aussi, isolément, soit les altérations de la cornée, soit celles de l’iris.

Les altérations portant sur les voies digestives sont inconstantes. Habituellement, la muqueuse de la caillette est enflammée, desquamée et parsemée de taches hémorragiques ; au niveau de l’intestin grêle, du cæcum et du gros intestin, les lésions sont peu marquées; au contraire, la muqueuse du rectum est congestionnée et tuméfiée. La rate est molle, diffluente, parfois très volumineuse. Les reins sont congestionnés; l’urine est albumineuse ou sanguinolente. Le myocarde est mou et friable. Les méninges sont toujours congestionnées ; les espaces sous-arachnoïdiens renferment un liquide trouble, qui se retrouve sous la dure-mère et dans les ventricules ( leplomènimjile séreuse). Les ganglions sont volumineux, infiltrés, hémorragiques dans la couche corticale.

Lors de localisation intestinale, les altérations de la pituitaire manquent généralement. La muqueuse de l’arrière-bouche et du pharynx est ramollie et nécrosée. La muqueuse de l’intestin, fortement enflammée, est parsemée de taches ecchymotiques ou de foyers hémorragiques. L’intestin renferme des matières ramollies, colorées par le sang, mélangées à des fausses membranes fibrineuses.

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