III. — Diagnostic
I. Bovidés. — Le diagnostic de la fièvre aphteuse ne présente généralement aucune difficulté; presque toujours on est appelé à la constater dans une région que l’on sait être infectée, et d’ailleurs les symptômes se présentent, chez quelques-uns au moins des sujets affectés, avec des caractères évidents. Il en est autrement si la maladie doit être reconnue sur un marché, en l’absence de tout renseignement, ou encore sur un animal nouvellement importé. Dans ces conditions, le diagnostic ne sera encore embarrassant que s’il s’agit de formes atypiques, comme les localisations viscérales ou les éruptions tégumentaires avortées.
Il est pas d’affection des bovidés qui simule l’éruption aphteuse sur la muqueuse de la bouche. Sur la mamelle, l’éruption sera facilement différenciée du cow-pox transmis , consécutif à l’inoculation accidentelle du horse-pox; celui-ci se traduit par 1’évolution de pustules véritables, pourvues d’un bourrelet périphérique, mais irrégulières dans leurs formes. L’inoculation au veau permettrait facilement la distinction, en provoquant l'évolution de pustules vaccinales facilement reconnaissables (V. Vaccine).
En dehors de ces éruptions très rares, en France tout au moins, il en existe d’autres, de nature indéterminée, qui sont désignées sous le nom de faux cow-pox. Elles affectent la forme de vésicules ou de vésico-pustules et elles simulent d’autant mieux la fièvre aphteuse que leur inoculation reste sans effet.
Localisée aux onglons, la fièvre aphteuse devient rapidement méconnaissable; elle peut être confondue avec des lésions traumatiques diverses et avec des affections enzootiques incom-
ÉTIOLOGIE.
plètement déterminées, notamment avec le piétin du bœuf (1).
Les formes graves pourraientêtre confondues avec l'entérite aiguë , la congestion pulmonaire , la fièvre charbonneuse ; la distinc-
tion est assurée par la constatation des aphtes sur le tégument, chez les malades ou chez les animanx voisins.
Chez les veaux, placés dans un milieu infecté, les accidents seront facilement prévus.
II. Mouton. — La localisation buccale est facilement reconnue; les altérations des onglons peuvent être confondues avec le piétin, mais il est bien rare que I on ne trouve pas dans le troupeau quelques sujets atteints de lésions buccales, et cette constatation permet de rattacher les lésions podales à leur véritable cause.
III. Porc. — La fièvre aphteuse est toujours facilement reconnue; il n’est aucune affection qui se traduise, chez cette espèce, par une éruption analogue.
Étiologie. — Étude expérimentale.
Matières virulentes. — Le liquide contenu dans les phlyctènes, en quelque point qu’elles évoluent, renferme à peu près exclusivement le virus. Les propriétés infectieuses sont étendues à toutes les sécrétions qui peuvent être souillées par la matière virulente, après la déchirure de l’aphte; le jetage, la salive, la chassie deviennent ainsi des véhicules possibles de la contagion.
La virulence du lait des animaux aphteux a été longuement discutée. Alors que des faits d’observation très précis tendaient à faire admettre ses propriétés infectieuses, d’autres, en grand nombre, semblaient établir la non-virulence, et tous étaient également incontestables. Ces dissidences sont explicables aujourd’hui ; le lait recueilli purement dans la mamelle n’est jamais virulent; mais il le devient, commele jetage etla salive, par son mélange avec le contenu des aphtes voisins. Cette souillure est presque inévitable dans le cas d’éruption sur les mamelles, les aphtes étant déchirés pendant la mulsion; elle est d’autant plus imminente que les aphtes occupent l’extrémité même des trayons et qu’ils pénètrent dans le canal excréteur.
La virulence du sang, aflirmée par Spinola, n’a jamais élé
(l) De longues discussions se sont élevées, en Italie, sur la nature de la zoppina lombarda , caractérisée par la présence de pustules ou de vésicules dans l'espace interdigité, et enzoolique dans la Lombardie et la Loineiline, sur les bovidés et sur les moutons. Consulter pour l’étude de ces affections : Hess. — Die Klauenkrankhielen des lliiules, Landw. Jahrbuch, 1892, et brochure.
FIÈVRE APHTEUSE.
constatée depuis, non plus que celle des autres liquides organiques.
Le virus paraît être très actif, car des dilutions étendues déterminent l’infection, même chez des espèces peu prédisposées; le lait conserve, sous une grande masse, des propriétés infectantes s’il est souillé par le liquide virulent des vésicules. On peut admettre que les déjections sont virulentes lors de complications intestinales, encore qu’aucune démonstration directe n’ait été donnée.
Réceptivité. — Toutes les espèces de ruminants et le porc possèdent une grande aptitude à contracter la fièvre aphteuse; la transmission expérimentale est obtenue avec la même facilité d’une espèce à une autre. L’influence de l’âge est bien établie ; la maladie est toujours plus grave de beaucoup chez les jeunes. Cependant., dans beaucoup de cas, le mode de l’évolution est déterminé par le mode de l’infection, autant que par le degré de la réceptivité; chez les sujets non sevrés, l’ingestion de lait souillé et virulent expliquent la localisation sur l’intestin.
Les variations dans l’aptitude individuelle sont évidents. Dans les étables infectées, un certain nombre d’animaux échappent à la contagion. D’autre part, dans un même milieu, l’affection revêt des degrés d’intensité très différents, chez des animaux qui paraissent placés dans des conditions identiques. — Une première atteinte confère un certain degré d’immunité, mais la durée de celle-ci est variable. Alors que, chez certains animaux, elle persiste pendant trois ans et plus, elle a disparu chez d’autres après 6-10 semaines; on peut admettre une période moyenne de 1-2 années. La seconde atteinte est toujours plus bénigne que la première.
Modes de la contagion. — La contagion de la fièvre aphteuse est des plus subtiles et elle s’exerce par les modes les plus divers.
Dans une étable infectée, la transmission s’opère avec une extrême facilité d’un animal à un autre. La bave, rendue virulente par le liquide des aphtes, souille les fourrages et les litières ; l’inoculation s’effectue dans la cavité buccale des animaux voisins, lors de la préhension des fourrages infectés, ou entre les onglons, par les érosions que déterminent les brins de paille chargés de virus. Par des modes analogues, s’expliquent les inoculations à la
ÉTIOLOGIE.
mamelle et notamment à l’extrémité du trayon, ou encore sur le périnée et sur les bords de la vulve : la pénétration du virus s’opère
ici sur les animaux couchés, après souillure directe ou indirecte des litières.
La contagion s’exerce aussi par l’intermédiaire des seaux, des
auges, des abreuvoirs communs Un mode de contamination
fréquent est réalisé par les personnes chargées de la mulsion; celles-ci souillent leurs mains de virus sur les trayons des animaux infectés et elles inoculent aux mêmes points les bêtes restées saines.
L infection des jeunes non sevrés est réalisée par inoculation directe à la bouche, s’ils sont laissés avec les mères; s’ils sont isolés, elle se produit par l’intermédiaire du lait, mélangé de matières virulentes.
Le contage est transporté d’une étable à une autre par les eaux provenant des milieux infectés, par les personnes qui visitent les locaux, notamment par les bouchers, les marchands de bestiaux, les
vétérinaires Les petits animaux, tels que les chiens et les chats,
sont dangereux au même titre.
Le séjour des animaux dans des pâturages ou dans des étables contaminés, le simple passage sur des routes parcourues depuis peu par des malades, l’exposition sur des champs de foire où séjournent des sujets malades ou convalescents, le passage sur des quais d’embarquement souillés ou le transport dans des wagons infectés suffisent également pour assurer la contagion.
La diffusion est réalisée par la dissémination, dans toute une région, d’animaux exposés sur un marché infecté, ou encore par le passage de troupeaux renfermant des malades. Les marchands et les bouchers portent la maladie de village en village, en visitant les étables. Le colportage des porcelets est fréquemment signalé comme un mode de diffusion de la contagion.
L’extension et la rapidité des transactions commerciales rendent ces invasions toujours imminentes; seule la prohibition absolue des importations peut préserver pendant quelque temps un pays indemne.
Modes de la pénétration du virus. — La pénétration du virus s’opère facilement à travers les téguments. Sur les muqueuses, un léger frottement suffit pour obtenir à coup sûr 1 inoculation; celle-ci est assurée par la préhension et la mastication des fourrages souillés et parles érosions superficielles des muqueuses Nocard et Leclainche. 22
FIÈVRE APHTEUSE.
de la vulve et de l’anus. Les excoriations de la peau, dans les endroits où celle-ci est One et dépourvue de poils (extrémité des
trayons, mamelle, espace inter-digité ), déterminent également.
l’infection.
La pénétration par l’estomac ou par l’intestin est consécutive, presque toujours, à l'ingestion de lait ou d’aliments virulents. Peutêtre aussi le virus desséché peut-il être porté directement dans les voies respiratoires, par les poussières inhalées.
Patliogénie. — Le mode d’évolution du virus dans l’organisme est presque totalement inconnu. Lors de contagion naturelle, la période d’incubation est de 2-6 jours en moyenne; les périodes extrêmes indiquées sont de 36 heures (Harms) et de 14 jours
(Schrader, Lies ). Godbille admet une période de quarante-huit
heures au minimum.
Les résultats expérimentaux confirment ces assertions. Leistikoff a constaté, à la suite de l'inoculation de la salive, des périodes d’incubation de trois jours chez les bovidés, de cinq jours chez le porc et de six jours chez le mouton. Schuetz (1) inocule, au bœuf et à la génisse, le contenu des aphtes, au moyen de fils de laine imprégnés et fixés entre les incisives. Les premiers symptômes apparaissent après quarante-huit heures; ils débutent par la diminution de l’appétit et une légère élévation de la température, vers 39°, 5; après soixantehuit heures, des taches rosées se montrent au voisinage des points d’inoculation et la salivation s’établit; la température s’élève alors à 40°, 5 (2).
A la suite de la contagion naturelle, l’éruption est localisée le plus souvent, au niveau des points d’inoculation et la répartition des lésions permet de préjuger du mode de la contamination. La muqueuse buccale est envahie en cas de transmission par les aliments; les aphtes occupent les espaces interdigités et la région coronaire ou l’extrémité des trayons si l’inoculation est due aux litières ; ils siègent sur les trayons dans les cas où le virus est apporté par les mains des trayeurs. Les jeunes, infectés par le lait virulent, succombent à une éruption sur la muqueuse gastro-intestinale.
(1) Schuetz. — Impfversuche zitm Schulze gegen die Maid-und Klauenseuche. Archiv fur Thierheilk., t. XX, 1894, p. 1.
(2) Dans l’expérience de llertwig, Mann et Villain (MediciniscJte Zeitung, 1834, p. 226), la fièvre initiale apparut deux jours, quatre jours et cinq jours après l’ingestion du lait virulent, précédant de vingt-quatre et quarante-huit heures l’éruption vésiculeuse. — Chez un enfant, inoculé par Rayer et Bousquet, les vésicules ne se montrèrent qu’après la fièvre, survenue trois jours après l’inoculation. ( Archives deméd. comparée , t. 1, 1843, p. 170.)
TRAITEMENT
Résistance du virus. — La résistance du virus aux diverses causes de destruction est à peine étudiée. Les observations recueillies démontrent que le contage est facilement détruit par la désinfection sommaire des lieux infectés, ou même simplement par l’action de l’air et de la lumière. Cependant on a cité des faits tendant à démontrer que le virus peut persister, pendant plusieurs mois, dans les étables, sous certaines conditions indéterminées.
Frick aurait vu le lait se montrer virulent après un chauffage à 70° (?). Schuetz a montré que le contage est sûrement détruit par les lavages avec une solution renfermant 3 p. 100 de savon et 5 p. 100 d’acide phénique brut.
Immunisation. — Les essais d’immunisation, par des méthodes autres que l’inoculation virulente, n’ont donnéjusqu’ici aucun résultat.
David (1), puis Schuetz, ont tenté sans succès les inoculations de sérum provenant d’animaux affectés auparavant et, par suite, immunisés. L’injection sous-cutanée de 20-100 grammes de sérum ne diminue enrien l’aptitude à la contagion naturelle.
Traitement.
De très nombreuses médications ont été conseillées dans le traitement des diverses localisations aphteuses. Toutes les indications se réduisent à des soins hygiéniques, destinés à prévenir les complications et à hûter la cicatrisation des plaies. Aucun médicament ne possède une action spécifique sur l’évolution de la maladie.
Dans le cas de localisation buccale , on donnera aux malades des aliments choisis; les fourrages secs seront proscrits; on conseillera les aliments verts, les légumes et les grains cuits, les soupes, les
drèches, les barbotages Plusieurs fois par jour, on pratiquera le
lavage de la bouche et la détersion des plaies, par l’irrigation avec des solutions astringentes et antiseptiques étendues. Les dilutions acides (acide sulfurique à 5 p. 1000, eau vinaigrée...), les solutions de chlorure de chaux à 2 p. 100, d’alun, d’acide phénique à 2 p. 1000, de créoline, d acide salicylique... peuvent être employées. Dans ces derniers temps, on a conseillé la pyoktanine à 1 p. 1000 (Stilling).
Pour éviter les complications résultant du trouble des fonctions digestives, on prescrit le sulfate de soude et le bicarbonate de soude dans les boissons.
La localisation sur les onglons nécessite certaines précautions
0) ûawd. Blutserums-Injectionen bei Maul-und Kl'iuenseuche. Berl. Thier. W ocheus.,
FIÈVRE APHTEUSE.
hygiéniques ; les litières devront être très fréquemment renouvelées ; le sol sera maintenu sec par un drainage convenable. L’emploi des litières de tourbe est recommandable, et aussi l’installation d’un plancher permettant d’éviter l’humidité. La détersion de l’espace interdigité et de la région coronaire, avec les liquides antiseptiques déjà indiqués, suffit à éviter toute complication ; on a recommandé encore l’onguent égyptiac, le goudron de bois, le goudron phéniqué (Bugniet), le mélange (aâ) de goudron et d’huile d’olives (Harms), la solution de permanganate de potasse (Peschel) Les compli-
cations de décollement de l'ongle ou la nécrose de diverses parties nécessitent l’application de pansements et une intervention chirurgicale appropriée.
Dans les cas de localisation sur les mamelles, le traitement doit tendre surtout à éviter les accidents de mammite. Les vaches seront soumises à de fréquentes mulsions ; alors que celles-ci deviendront trop douloureuses, on aura recours aux tubes trayeurs, leur emploi devant être aussi limité que possible, pour éviter la paralysie du sphincter du mamelon. Le traitement local est assuré par l’emploi des solutions antiseptiques étendues indiquées déjà.
Le traitement des formes graves ne comporte que peu d’indications particulières. La localisation intestinale sera combattue par les médications applicables à l’entérite aiguë; on aura recours aux sinapismes et aux breuvages mucilagineux tièdes, additionnés d’opiacés (laudanum, teinture d’opium ), de camphre, de bis-
muth ou d’agents antiseptiques (salicylate de soude, naphtaline,
salol ), associés aux excitants diffusibles (alcool, essence de
térébenthine et huile, café ). L’eau de goudron a été employée
avec quelque succès, chez les veaux notamment.
Prophylaxie.
La prophylaxie de la fièvre aphteuse comprend l’étude des mesures sanitaires propres à empêcher l’invasion d’un pays ou à enrayer la diffusion dans une région infectée. Dans ce chapitre peut encore trouver place Y inoculation, qui constitue une méthode indirecte de prévention, en facilitant la surveillance des animaux artificiellement contaminés.