CHAPITRE XIV
GOURME
La gourme est une maladie virulente, contagieuse, propre aux solipèdes, due à la culture dans l’organisme du Streptococcus crjui de Scliuetz.
La maladie évolue sous les types les plus divers ; il n’est pas d’exemple plus complet de la multiplicité des aspects cliniques que peut revêtir une même infection. Exprimée seulement, en certains cas, par une éruption cutanée bénigne, elle se traduit en d’autres par des catarrhes diffus des muqueuses ou par des foyers limités de suppuration, affectant les sièges les plus divers ; dans certaines formes enfin, elle revêt les caractères d’une septicémie maligne, à évolution rapide.
Le cheval et, à un moindre degré, l’âne et le mulet, sont les seuls animaux affectés. La gourme frappe de préférence les jeunes sujets, moins peut-être en raison d’une prédisposition inhérente à l’âge que de la multiplicité des chances d’infection prématurée.
L ne première atteinte ne confère qu’une immunité partielle et temporaire; la maladie récidive plusieurs fois sur un même animal, à des intervalles plus ou moins éloignés.
Historique. — Sous sa forme habituelle de catarrhe des premières voies respiratoires, la gourme devait allirer l’attention des observateurs les moins prévenus; on signale, à toutes les époques, son caractère enzootique et sa fréquence chez les jeunes chevaux. Solleysel (1604) considère la maladie comme une crise favorable et presque nécessaire. <' C'est une vuidange ou décharge des humeurs superflues contractées dans la jeunesse... Nous ne pouvons mieux la comparer, dit-il, qu’à la petite vérole des enfants. » Pour lui, la gourme est certainement contagieuse et il recommande « de séparer le cheval qui jette sa gourme des autres chevaux... ; l’odeur seule est capable de luy communiquer ce mal, qui se peut prendre aussi en beuvantdans unmesme seau ». Il insiste sur ce fait qu’il s'agit d’une « maladie générale » et que la suppuration peut s'opérer par les points les plus divers. « Il y a des chevaux (pii jettent la gourme par diverses parties, par une épaule, par un jarret, par-dessous
GOURME
le rognon, par un pied, par un endroit blessé..., enfin par l’endroit le plus laible qui est dans tout le corps de l’animal... »
Lafosse, avec lui Vitet, Bourgelat et les premiers maîtres des Ecoles vétérinaires conservent cette théorie humorale de la gourme ; toutefois, ils comprennent qu’il est difficile de concilier l’idée d’une dépuration physiologique avec celle de la contagion, et ils invoquent un poison inconnu, qui circulerait dans le sang, pour s’éliminer ensuite en provoquant les accidents locaux. La même conception est naturellement défendue, dans toute l’Europe, par les premiers vétérinaires, tous tributaires de l’enseignement français. On la retrouve professée en Italie par Brugnonc, en Allemagne par \\ olstein, Kersting et Pilger.
\ iborg (1802) obtient plusieurs fois la transmission expérimentale par l’inoculation du jetage ou du pus des abcès sur la pituitaire du poulain sain (1) ; il admet qu’il s’agit d’une maladie générale, se traduisant par un état fébrile initial, dû à la présence d’un poison dans le sang, et par des suppurations locales sur les muqueuses, dans l’auge, autour de la gorge ou dans d’autres parties du corps. Erdelyi (1813), qui obtient également la transmission expérimentale, regarde la contagion comme évidente : il croit à une crise, due essentiellement à l'accumulation de la lymphe et provoquée par des causes banales ; il reconnaît encore la diversité des localisations gourmeuses et il réunit les suppurations des diverses régions sous le nom de gourme disséminée (verschlagene Druse) (2). Un peu plus tard, Toggia (1823) transmet la maladie, par inoculation, à huit poulains sains ; avec le jetage recueilli sur ces animaux, il inocule six autres poulains avec le même succès (3).
Une réaction allait bientôt s’opérer. Vatel et Iiurtrel d’Arboval, appliquant à la gourme les doctrines de Broussais, la considèrent comme une inflammation simple des voies respiratoires, incapable de se transmettre par contagion. Défendue encore par Delafond, cette théorie ne devait guère diffuser en dehors des académies où elle était, née. Des praticiens comme Martin (de Brienne), Mousis, Charlier, Donnariex, Reynal, Damalix... accumulent des faits d’observation qui démontrent la contagion à l’évidence; ils prouvent que l’on réalise à coup sur l’infection par l’inoculation directe ou par l’introduction d’un malade dans une écurie d’élevage (4).
(1) « Man hat von jungen Pferden, welche Kropf 'gourme) hatten, den Naseneiter genommen und in die Schleimhaut von Füllen ihn eingerieben. Diese standen meilenweit von dem kranken Orte entfernt und befanden sich in einem Stall, wo man nicht den mindesten Zufall von Kropf gespürt batte, und nichts desto weniger zog man ihnen durch eine solche Impfung den Kropf zu. Diese Yersuche hat man in mehren Jahren mit demselbeu Erfolge und selbst mit der Materie aus Kropfgeschwuren wiederholt. »
Viborg. Sammlung von Abhancllungen für Thier. und OEcon., t. III, 1802, p. 282.
(2) Erdelyi. Ueber die Drusenkrankheit der P fer de. VVien, 1813.
(3) Rodet. Inoculation de la gourme. Recueil de méd. vët., 1820, p. 108.
(4) Collection d’observations sur la contagion delà gourme du cheval. Recueil de méd. vét., 1849, p. 520 et G01 .
HISTORIQUE
Oti revient presque aussitôt à la tradition des hippiatres ; la gourme est contagieuse; les phénomènes critiques qui la traduisent (catarrhes et suppuration) ont pour but de débarrasser l’organisme de certains produits de désassimilation (Haubner et II. Bouley) (1).
L’étude clinique de la maladie fait l’objet de nombreux travaux et des accidents jusque-là méconnus dans leur nature peuvent lui être rapportés. Ces acquisitions successives ont malheureusement pour effet de rendre plus imprécise la diagnose clinique de la gourme ; l'absence d’un critérium certain de la spécificité permet de remettre en doute les quelques données si péniblement amassées. Alors que certains admettent la terminaison possible de la gourme maligne par la morve chronique, Roell révoque en doute la contagion ; il revient à l’idée d’une inflammation franche due à des causes banales. Lafosse voit dans la gourme « une maladie inflammatoire, liée à une constitution spéciale de l’organisme et à des actes physiologiques transitoires (?) qui influent sur le siège et les modes de la terminaison ».
Trasbot (2) reprend, en ce qui concerne l’étiologie, la vieille doctrine de la contagion; il montre l’insuffisance des autres influences invoquées. Mais il se trompe sur la signification des éruptions gourmeuses et il assimile systématiquement l’affection au horse-pox et à la variole.
La doctrine panspermiste allait enfin résoudre cette question tant disputée. Il devient évident que la gourme est fonction d’un microbe spécifique et de divers côtés on s’efforce de l'isoler et de le cultiver. C'est à Schuetz (3) (pie revient la priorité de la découverte; en 1888, il donne une étude, déjà complète, du streptocoque gourmeux et de ses caractères biologiques. Presque en même temps, Sand et .lensen (4) publient un bon travail qui rectifie sur certains points les données de Schuetz et les complète utilement sur d’autres. Poels (5) retrouve encore le streptocoque ; il indique ses principales propriétés biologiques et son rôle pathogène.
La présence du streptocoque spécifique permet de classer des formes nouvelles et l’étude de la gourme réalise de rapides progrès en ces dernières années. Nocard découvre des lésions gourmeuses étendues chez des fœtus nés de mères affectées; Joly, Bigoteau..., font connaître des aspects particuliers de l’infection ; enfin WiarL (6) donne une
(1) Bouley. De la nature de la gourme. Recueil de méd. vêt., 1849, p. 89. — IIaub.nek. Die 'Dr use i 1er Pferde. Magazin fur Thierh., 1843, p. 227 et 295.
(2) Trasbot. La gourme ou variole du cheval. Archives vét., 1879.
(3 Schuetz. Der Streptococcus der Dr use der Pferde. Archiv fur Thierheilk. t. XIV 1888. p. 172.
(4 Sand et Jensen. Die Aeliologie der Dr use. Deutsche Zeitschr. fur Thiermed., t. XIII, 1888, p. 437.
(5) Poels. Die Micrococcen der Dr use des Pferdes. Fortschritte der Medicin t VI 1888, p. 4.
(0) WTakt. Le cheval de guerre pendant la période de V acclimatement . Recueil sur l’hygiène et la médecine vét. militaires, t. XV, 1891, p. 751.
GOURME
remarquable étude clinique de la maladie et il en différencie les nombreux types évolutifs.
Bactériologie. — Le microbe de la gourme (Streplococcus equi) est un streptocoque qui affecte des formes différentes suivant les milieux. Dans le pus des abcès gourmeux, on trouve des chaînettes de dimensions diverses, les unes formées de trois ou quatre microcoques, les autres ondulées et très longues ; dans les parenchymes, les chaînettes, réunies en amas, sont difficilement distinguées et leur réunion simule le staphylocoque. Dans les bouillons, les streptocoques, librement développés, acquièrent une longueur considérable; ils forment des boucles ou des paquets de fdaments enchevêtrés.
Le streptocoque se colore facilement ; il prend bien le Gram et le Weigert.
Le microbe est à la fois aérobie et anaérobie ; il cultive dans les bouillons et sur le sérum, plus difficilement sur la gélatine et la gélose. Dans les bouillons de viande, simples ou glycérinés, on voit flotter de petits flocons blancs, de plus en plus nombreux, formés par des amas de streptocoques ; un dépôt s’opère au fond du ballon; le liquide conserve toute sa limpidité pendant plusieurs semaines. Sur gélatine, la culture est obtenue, en quelques cas seulement, par piqûre ; des colonies isolées se développent dans les couches profondes. Sur gélose, le développement est également exceptionnel; l'ensemencement par piqûre est le plus favorable. Le sérum constitue un excellent milieu ; on voit se développer des taches grises, transparentes, qui s’étendent et se réunissent pour former une couche épaisse et solide, grisâtre, à reflets irisés.
Les coccus se reproduisent par division transversale; la segmentation s’opère en même temps dans une série de grains; à ce moment, les étranglements donnent à l’ensemble l’aspect d’une chaîne de diplocoques.
Le streptocoque est pathogène pour le cheval et surtout pour la souris, blanche ou grise, qui est le réactif par excellence. Le lapin et le cobaye sont infectés seulement par l’injection intra-veineuse ou intra-péritonéale de grandes quantités de culture récente.
Distribution géographique. Fréquence. — La gourme est répandue sur presque tous les points du globe; jusqu’ici, llslande seule est signalée comme indemne (Jonsson).
La maladie est si commune que les traditions populaires la présentent comme une crise fatale chez les jeunes chevaux. En fait, il est peu
SYMPTÔMES
d’animaux qui échappent à la gourme, sous l’une quelconque de ses formes, pendant les quatre ou cinq premières années de la vie.
Les pertes causées sont considérables ; si la mortalité générale est peu élevée, l’évolution est suivie, en certains cas, d’accidents chroniques ou de tares persistantes. D’autre part, la maladie entraîne une incapacité de travail de 15-20 jours en moyenne et elle exige des soins particuliers.
Chez les chevaux de troupe, la gourme frappe inévitablement les animaux non immunisés par une première atteinte. Elle es! d’autant plus fréquente que la remonte s’opère avec des animaux plus jeunes; en France, la gourme sévit en permanence dans les annexes de remonte et plus de la moitié des chevaux achetés sont atteints. Les chiffres suivants donnent des renseignements précis à cet égard :
Fréquence de la gourme dans l'armée française. (Armée de l’intérieur.)
Nombre
Nombre
des animaux.
des
Journées.
Années.
achetés.
malades.
de maladie.
Morts.