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CHAPITRE XVIII

LYMPHANGITE ÉPIZOOTIQUE

La lymphangite épizootique est une maladie virulente, inoculable, caractérisée par des suppurations des lymphatiques superficiels liées à la présence d'un agent spécifique. Observée presque exclusivement chez les solipèdes, l’affection n’est différenciée que depuis peu de temps de la morve cutanée.

Historique. — Dès le commencement du siècle, les vétérinaires français distinguent, sous les noms de farcin de rivière, farcin en cul-depoule, farcit i curable,... une forme particulière du farcin, caractérisée à la fois par l’aspect des lésions et par leur localisation exclusive sur la peau.

Les timides essais de différenciation qui sont formulés trouvent d’autant moins de crédit que, maladroitement exprimés presque toujours, ils semblent vouloir ressusciter les vieilles distinctions d’autrefois entre les diverses localisations morveuses. Dans son article de 1860, H. Bouley(l) ne reconnaît, en dehors du farcin morveux, qu’une angéioleucite traumatique et des accidents, bien classés, dus à la gourme et au horse-pox.

En 1865, Pehrson (2) étudie la maladie en Suède; il déclare que le « farcin du nord » n’est pas un farcin vrai, mais bien une forme de lymphangite et que le traitement donne un résultat favorable. Delorme (3), en 1867, décrit plusieurs épizooties d’un farcin bénin qui, en aucun cas, ne se termine par la morve; il remet timidement en question l’identité de la morve et du farcin, sans toutefois soupçonner l’existence d’une forme farcineuse spéciale.

La question est soulevée à nouveau, à partir de 1870, par les vétérinaires militaires qui observent, en Algérie et en France, une forme toute particulière de farcin enzootique. Barrier père (4) émet l’avis que « le farcin de l’Algérie est une maladie particulière du système lymphatique ». Cette opinion est presque aussitôt combattue par Tixier et Delamotte;

(1) H. Bouley. Art. Farcin. Dictionnaire de méd. vét., t. VI, 18G0, p. 434.

(2) Pehrson. Tidsschrift for Veterinairer, t. XXVII, 1865, p. 306.

(3) Delorme. La question d'identité entre la morve et le farcin est-elle irrévocablement jugée? Journ. de méd. vêt., 1867, p. 1 et 67.

(4) Barrier. Notes pour strvirà l'étude du farcin en Algérie. Journ. de méd. vét. milil., t. XIII, 1876, p. 543.

LYMPHANGITE ÉPIZOOTIQUE.

trompés par la coexistence de la morve chez leurs sujets d’étude, les auteurs concluent à l’identité du larcin d’Afrique et du larcin morveux (1).

L’idée de l'unicité des diverses formes farcineuses est d’ailleurs restée classique en France, et l'on considère généralement le farcin d’Afrique comme une forme atténuée de la « diathèse morvo-farcineuse ». En 1881, Chénier (2) différencie nettement le farcin morveux de la lymphangite farcineuse. Celle-ci a pour siège anatomique exclusif le système lymphatique et elle n’est pas de nature morveuse. « Les inoculations de matières virulentes morveuses donnent la morve et jamais la lymphangite farciueusc ; inversement, l’inoculation des produits pathologiques puisés dans un bouton ou une corde de farcin donne lieu au développement de la lymphangite farcineuse et jamais à la morve. »

En 1883, Rivolta et Micellonc (3) publient un important mémoire qui précise la nature de la maladie; ils signalent la présence constante, dans le pus des tumeurs et des cordes, d’un parasite particulier, déjà rencontréen 1873 par Rivolta dans certaines formes farcineuses. « 11 existe chez le cheval, disent les auteurs, un farcin qu’on peut appeler crgptococchique : 1° parce qu’il est produit et entretenu par un cryptocoque; 2° parce que ce cryptocoque se trouve constamment dans les abcès et les cordes farcineuses; 3° parce qu’il se trouve aussi constamment dans les boutons, isolés et primitifs, situés profondément dans le derme et qui n'ont pas encore subi le contact de l'air...; 4° parce qu’inoculé au cheval sain, il se multiplie prodigieusement au lieu d’inoculation, où il donne lieu peu à peu à un boulon, à une tumeur, à une tuméfaction. La maladie produite par ce cryptocoque est celle qui a été distinguée par les Français (Chénier), depuis quelques années, sous le nom de farcin d’Afrique ou farcin des rivières. » Rassi (4) confirme presque aussitôt les données nouvelles et il rapporte à la fois d’intéressantes observations cliniques et les résultats d’essais de transmission expérimentale.

En France, la lymphangite fait l’objet de plusieurs monographies dues aux vétérinaires militaires Jaubert, Ouiclet, Debrade, Wiart (5), Peupion et Boinet, Chauvrat..., tandis que Peuch (6) donne une description sommaire de la maladie. Nocard (7) retrouve le cryptocoque dans le pus

(l) Tixier et Delamotte. Du farcin cl' Afrique. Broch., 1879.

(‘2) Chénier. La lymphangite farcineuse. Écho des soc. vêt., 1881, p. 825 et 419; 1882, p> 59G et 056.

(3) Rivolta et Micellone. Del farcino criptococchico. Giorn. di Anat. Fis. e Patol., 1883, p. 143.

(4) Bassi. Contribuzione alla rnonografia del farcino criptococchico. II medico veter. 1883, p. 529.

(5) Wiart. Étude sur une forme de li/mphangile traumatique. Recueil d’hygiène et de roéd. vét. militaires, t. XI, 1885, p. 447.

(6) Peucii. Leçon clinique sur la lymphangite épizootique. Revue vétérinaire, 1888, p. 352 et 393.

(7) Nocard. Sur le diagnostic de la lymphangite épizootique. Bulletin de la Soc. centr. de méd. vét., 1891, p. 307.

BACTÉRIOLOGIE

et dans les tissus; il montre l’importance diagnostique de la constatation, d’ailleurs très simple, du parasite et il lait connaître l’existence de lésions des muqueuses simulant la morve. Tokishige (1893), Aruch et Fermi (1), puis Marcone (2) complètent l’étude expérimentale de la maladie.

En ces dernières années, la lymphangite est retrouvée au Japon, par Tokishige (3), en Russie et à Samarkand, par Tartakowsky (4).

Bactériologie. — Le cryptocoque se présente, dans les tissus, sous la forme d’un gros microcoque, légèrement ovoïde, mesurant 3 à 4 (j. de diamètre; son contour est nettement accusé par une double ligne très réfringente. Il se reproduit par bourgeonnement.

Dans les cultures, on trouve à la fois des cellules rondes et des formes allongées (hyphes), formées de deux ou trois segments; des hyphes secondaires se développent latéralement, et de celles-ci partent des hyphes tertiaires. On rencontre en outre des grains sphériques, mesurant 2-5 p., libres ou inclus dans les cellules terminales des chapelets (hyphes fructifères) (5).

La coloration est difficilement obtenue; on doit employer le Gram-Weigert-Ivühne, qui permet de retrouver le cryptocoque dans les tissus. Le liquide de Ziehl colore après un long contact; on peut recourir aussi au procédé de Lœffler pour la coloration des cils (Canalis).

La culture est réalisée avec peine. Tokishige obtient le développement dans le bouillon peptonisé, sur gélose, sur gélatine et sur pomme de terre. En bouillon , on voit, après dix-sept jours, un

(1) E. Aruch. Sut farcino criptococchico. Giorn. di Veter. militare, 1802, p. 342. — Cl. Fermi et E. Aruch. Ueber... die Natur des sogenannten Cryptococcus faveiminosus Riuoltæ. Cenlralhl. fur Bakter., t. XVII, 1895, p. 593.

(2) Marcone. La Saccaromicosi degli equini. A tti del R. Istit. d'incorag. di Napoli, t. VIII, 1895, et Brochure (avec planches).

(3) Tokishige. Ueber pathogène Blastomyceten. Centralbl. fiir Bakter., t. XIX, 189G, p. 105 (avec planches).

(4) Tartakowsky. La morve d' Afrique du cheval. Broch. Petersbourg, 1897 (en russe). Ref. in Centralbl. fiir Bakter., t. XXII. 1897, p. 706. La morve a' Afrique à Samarkand {en russe). Arch. des Sciences Vétérinaires, décembre 1897.

(5) La place du parasite dans la classilication naturelle est très discutée. Canalis le range dans le groupe des Coccidies, Pianaet Galli Valerio parmi les Sporozoaires, Fermi «t Aruch parmi les Blastomycètes. Par tous ses caractères, le cryptocoque se rapproche des saccharomyces ; il est cependant plus petit que la levure de bière et il ne fait pas fermenter les sucres. Marcone répond victorieusement à ces objections ; il est des saccharomyces qui ne mesurent que 5 à 6 p. (S. paslorianus) ; d'autre part, le parasite <lu muguet, classé parmi les Saccharomyces (S. albicans), ne fait pas fermenter le sucre On peut donc admettre la dénomination de Saccharomyces , proposée par Marcone et par Tokishige. Suivant les règles de la nomenclature, le parasite doit être appelé Saccharomyces farciminosus (Rivolta).

Il nous parait inutile de substituer à la dénomination de « lymphangite épizootique », aujourd’hui acceptée par tous en France, celle de « Saccharomycose » proposée par Marcone. Il est d’ailleurs d'autres Saccharomycoses , le muguet par exemple, et, à ce seul titre, l’appellation devrait être repoussée.

- LYMPHANGITE ÉPIZOOTIQUE.

dépôt de flocons blancs renfermant des hyphes et des cellules; sur gélose, après quarante-cinquante jours, quelques colonies tonnent des grains gris blanc, légèrement en saillie, mesurant 1-4 [j. de diamètre; sur gélatine, on trouve, après cinquante-six jours, des masses blanc jaune, ressemblant à des grains de sable irréguliers, de 1-3 p. de diamètre; le milieu n’est pas liquéfié. Le développement des colonies est très ralenti si la gélatine ensemencée est liquéfiée par le chauffage. Sur pomme de terre, la culture, plus rapide, donne des colonies de teinte brun clair.

Les cultures s’opèrent mieux en milieu acide qu’en milieu alcalin ; la température n’exerce pas une influence marquée.

Mai ’cone cultive le cryptocoque sur le sérum de cheval additionné de glucose, de glycérine et de sucre de canne, dans la proportion de 2 p. 100. Après quinze jours, à 32°-37°, on voit apparaître, en quelques points de la surface ensemencée, une fine plaque grisâtre qui s’élargit lentement. En même temps, l’eau de condensation du sérum se charge d’un dépôt gris sale, formé exclusivement par des micro-organismes en voie de reproduction (1).

Espèces affectées. — Jusqu’en ces derniers temps, le chenal et le mulet étaient considérés comme seuls aptes à l'infection. Les constatations de Tokishige montrent que les bovidés sont également exposés.

Distribution géographique. — En France , la lymphangite épizootique semble avoir été répandue autrefois en nombre de régions, dans le sud-est notamment. Vers 18*20, elle est observée sur les chevaux employés au halage des bateaux sur les fleuves et sur les canaux (farcin de rivière); elle s’étend du sud au nord, pour envahir les départements de l’est et du centre. A partir de 1850, la maladie, confondue avec la morve, tend à disparaître sous l’intluence des mesures sanitaires appliquées, mais de

(1) Une forme pathogène analogue au cryptocoque de Rivolta est retrouvée par Busse, dans une tumeur sarcomateuse du tibia, chez une femme; l’inoculation intra-osseuse, chez le lapin et chez le chien, est suivie d’une évolution locale avec pullulation du parasite. Sanfelice trouve les parasites dans le foie et les ganglions d’un bœuf, au sein de foyers calcifiés ( Sacc/iaromyces lilogenes) ; l’inoculation est pathogène pour le rat blanc, le lapin, le mouton et le bœuf. Curtis rencontre un saccharomyccs pathogène dans une tumeur myxomateuse de la cuisse, chez l’homme (S. subcutaneus tumefaciens); le parasite pousse bien sur les milieux acides et neutres; l’inoculation produit, chez le rat et la souris, des tuméfactions sous-cutanées analogues à celles de l’homme; l’animal peut succomber par infection chronique.

Busse. (Jeber pamsitiire Zelleinschlüsse und i/ire Ziichtung. Centralbl. fur Bakter., t. XVI, 1894, p. 175. — Sankelice. Ueber einen neuen pathogenen Blastomyceten,... Ibid., t. XVJll, 1895, p. 5*21. Di un altro Btastomyceto patogeno... Riforma medica, 1895, et Brochure. — Curtis. Contribution à L’étude de la saccharomyeosc humaine. Annales de l’Institut Pasteur, 1 896, p. 449 (avec bibliogr.).

SYMPTÔMES. )J

nouveaux foyers apparaissent dans quelques régiments, infectes plus ou moins directement par des chevaux contaminés en Algérie et renvoyés en France. La lymphangite persiste dans le midi sur les chevaux de 1 armée , elle sévit aussi, jusqu’en ces dernières années, dans les Alpes maritimes, et dans le Var. L’affection n’est plus signalée à l’heure actuelle.

En Suède , la maladie était autrefois fréquente en certaines provinces (Dalarne et Norrland) ; on la trouve encore en Finlande (Lindqvist! (1 ). En Russie, la lymphangite est trouvée dans un village du gouvernement de Novgorod; on compte seize chevaux malades en décembre 1890 et vingt-six en 1897; l’affection est signalée comme fréquente dans le gouvernement d’Olonetz; elle y affecte surtout la forme nasale et provoque de fréquents abatages de chevaux, considérés comme morveux.

En Italie . le farcin curable est depuis longtemps connu (larcin de Naples, mal del vernie). « A Naples, dit en 1885 le professeur Caparini, le farcin est chose si commune que les personnes les plus étrangères aux choses de la médecine le reconnaissent à première vue. » A la clinique de Naples, 1200 chevaux farcineux sont traités dans l’espace de cinq ans. A Turin, Bassi observe de nombreux cas.

En Algérie , la lymphangite épizootique sévit en quelques régions; elle frappe à la fois les chevaux et les mulets. La maladie est connue en Égypte', Bosso en signale de nombreux cas au Caire, en 1875.

Le Japon est gravement infecté et la lymphangite tend à s étendre chaque année, en raison de l’importance croissante des relations commerciales. Les rapports officiels signalent 9316 cas en cinq années ( 1 887- 1891). On compte, pour l’année 1891, 2589 malades (dont 95 morts et 84 abattus).

A la Guadeloupe, la lymphangite et la morve déciment la population m ulassière.

La lymphangite épizootique est inconnue dans l’Europe centrale; on ne trouve aucune description qui puisse lui être rapportée dans les littératures anglaise et allemande.

Étude clinique.

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