CHAPITRE XXIII
AVORTEMENT ÉPIZOOTIQUE
L’avortement est fréquent chez les diverses espèces domestiques. Parmi les causes multiples qui interviennent (traumatismes, maladies delà mère et du fœtus...), figurent des infections spéciales, capables de provoquer l’accident par les modes les plus variés.
Ces avortements infectieux sont observés en général sous une forme enzootique ou épizootique. On peut continuer à grouper provisoirement sous le nom d 'avortement épizoolique les formes qui relèvent des infections actuellement différenciées.
Historique. — L’avortement épizootique est signalé, dèslexvm® siècle, sur tous les points de l’Europe ; il sévit en certaines régions seulement ; les vaches sont surtout exposées et, à un moindre degré, les juments et les brebis. La contagiosité de l’affection est admise d’une façon générale. Dans le comté d’Essex, on enduit de goudron le pourtour des naseaux, de la bouche, de l’anus et de la vulve des vaches pleines, afin d'empêcher la pénétration des miasmes. « Les paysans sont si persuadés que ces avortements sont contagieux, dit Flandrin (1), qu’ils ne cessent de répéter que, pour éviter toute récidive, il faut sortir les veaux soigneusement enveloppés et avec précaution par une fenêtre, par une brèche, et non par la porte, et prendre garde surtout qu’aucune vache ne suive ou ne traverse la route qu'on a prise. » En Angleterre, l'auteur anonyme du « Complété Farmer » prescrit de brûler l’avorton et de sortir de l’étable les vaches qui ont avorté.
Sans accepter pleinement la contagion, les premiers vétérinaires ne nient point qu’elle puisse jouer un rôle dans l'étiologie ; les mesures prophylactiques qu’ils conseillent comportent l’isolement des vaches pleines, la destruction des avortons et la désinfection des étables. A partir de 1820 seulement, l’idée de la transmission est systématiquement combattue. « On ne s’est pas contenté de croire l’avortement épizootique, dit Hurtrcl d’Arboval en 1820, on l’a dit aussi contagieux; mais en cela on a avancé une erreur de plus. » Toggia en Italie, Rychner en Suisse, Hering, Baumeister et Rueff en Allemagne, Clater et Youatt en Angleterre repoussent également la contagion et ils invoquent toutes les causes
(1) Flandhin. De l'avortement dans les femelles des animaux dorhes tiques. Instructions sur les maladies des animaux domestiques, t. VI, 1804, p. 107.
HISTORIQUE
banales de l’ancienne pathogénie. On admet l’influence des années pluvieuses, d’une alimentation insuffisante, du jeune Age ou de 1 épuisement des taureaux, de l’usage d’aliments spéciaux (résidus de distillerie, tourteaux, trèfle...); Skellet croit à l’action des « mauvaises odeurs » et Grognier admet que « les vaches avortent par un phénomène d'imitation physiologique , qui ne dépend pas plus de la volonté que les mouvements du cœur ».
L’insuffisance des théories étiogéniques est manifeste et nombre de praticiens restent partisans de la contagion. Aux observations anciennes de Pelé et de Carrier (cités par Flandrin) s’ajoutent celles de Darreau, de Roloff, de Franck..., qui voient les vaches pleines introduites dans les milieux infectés avorter après quelques semaines de séjour. D'autres faits précis démontrent que l’avortement est apporté dans des étables indemnes par des bêles provenant d’étables infectées, qui avortent peu après leur introduction (Joline). Franck obtient l’avortement en déposant dans le vagin d’une vache saine des fragments du délivre de bêtes avortées. Roloff attribue l’accident à la pénétration par la vulve et le vagin d’un élément d’infection ; il constate que la tuméfaction de la muqueuse et un écoulement catarrhal précèdent toujours le rejet du fœtus (1). Saint-Cyr (2) conclut aussi à l’action d’un élément figuré vivant, agent de la contagion : « L’avortement épizootique est évidemment transmissible par l’intermédiaire d’un agent qui reste à déterminer;... cet agent est véritablement spécifique... » En même temps, l’auteur formule des indications prophylactiques auxquelles il ne reste presque rien à ajouter. A partir de ce moment, la contagion de l’avortement n’est plus sérieusement contestée et l’on s’efforce d’en déterminer expérimentalement les modes. Lehnert (1878), Brauer (1880), Trinchera (1888) provoquent à nouveau l’avortement par le dépôt, dans le vagin de vaches saines, de l'écoulement vaginal ou des enveloppes fœtales provenant de vaches avortées.
En 1885, Nocard (3) étudie l’avortement épizootique des vaches dans la Nièvre ; il constate l’envahissement du fœtus et de ses enveloppes par des microbes qui ne sont pas retrouvés dans les tissus de la mère. Il conclut à une infection consécutive à la souillure des organes génitaux chez les vaches en état de gestation et il formule les règles d’une prophylaxie efficace.
En 1880, des recherches expérimentales entreprises en Écosse par un comité de la « Highland and Agricultural Society » (4) montrent à nouveau qu'il est possible de provoquer l'avortement par le dépôt, dans les voies
(1) Zundel. De Uavortement enzoolique. Recueil de méd. vétérin., 1871, p. 465.
(2) Saint-Cyr. Traité cl' obstétrique vétérinaire , l1 2 3 * * *'8 éd., 1875, p. 314.
(3) Nocard. Recherches sur l'avortement épizootique des vac/ies. Recueil de méd. vétérin.,
• (4) Woodhead, Aitken, 3Iac Fadyean et Campbell. Epizootie abortion. The Journal of
comp. Pathol, and Therap., t. II, 1880, p. 07.
AVORTEMENT ÉPIZOOTIQUE.
génitales de la vache et de la chèvre, de l'écoulement vaginal des vaches avortées. Galtier, de Poncins et Ory (1) étudient chez la vache une forme toute spéciale d’avortement, liée à une infection des mères par la bactérie des septicémies hémorragiques. Kilborne et Smith (2) observent une enzootie d’avortement chez des juments; ils trouvent dans le vagin des avortées un bacille analogue à celui du hog-cholera ; l’injection intravaginale des cultures, chez la jument et chez la vache, provoque un catarrhe purulent qui persiste pendant quelques jours seulement.
Bang (3) publie, en 1897, un excellent travail sur le même sujet; il confirme les observations de Nocard et il conclut à la pénétration dans l’utérus gravide d’un bacille pathogène spécifique qu’il réussit à isoler par la culture et dont le dépôt dans le vagin de vaches pleines provoque l’avortement.
La même année, Lignières (4) fait connaître le résultat de ses recherches : il paraît avoir observé une forme spéciale de la maladie, dans laquelle l’avortement serait dû à une infection primitive de la mère, suivi d’un envahissement secondaire des tissus du fœtus par des microbes multiples, non spécifiques, qu'on rencontre toujours, en quantité variable, dans l’utérus des vaches multipares.
Nature de la maladie. Classification des formes. — Un premier point est établi : l’infection joue un rôle considérable dans l’étiogénie de l’avortement, épizootique ou sporadique.
Parmi les avortements infectieux, certains relèvent d’affections générales classées, l’expulsion des fœtus constituant une complication plus ou moins imminente de l'évolution virulente ; la clavelée constitue un exemple typique à cet égard. C’est une forme tout analogue que Galtier désigne à tort sous le nom « d’avortement épizooticpue »; les avorions présentent souvent « des lésions bien évidentes de broncho-pneumonie, de splénite, voire d’hépatite et d’entérite... Les vaches qui avortent... r.e sont pas malades ou ne le paraissent pas;... cependant beaucoup parmi celles qui avortent toussent ou ont toussé jadis, et il y en a qui ont eu la diarrhée. D’ailleurs, on peut voir, sur les poumons d’animaux vendus à la boucherie, des lésions anciennes de pneumonie ». La bactérie isolée, inoculée sous la peau ou dans les veines, provoque, chez le mouton < l chez la chèvre, leslésions étendues des septicémies hémorragiques. Ou’il s’agisse ou non de la « pneumo-entérite infectieuse », il est certain que l’avortement n’apparaît ici que comme une conséquence d’une infection
(1) Galtier, de Poncins et Ory. Avortement épizootique. Journal de méd. vétér., 1890, p. 521 et 577.
(2) Kilborne. An outbreak of abortion in mares. U. S. Departm. of agricult., Bureau of animal industry, Bulletin n° 3, Washington, 1893, p. 49. — Smith. On a patbogenic bacillus frorn the vagina of a mare a fier abortion. ld., p. 53.
(3) Bang. Die Aetiologie des seuchenhaften (« infectiosen ») Verwerfens. Zeitschrift fur Thiermed., t. I, 1897, p. 241.
(4) Lignières. Étude de l' avortement épizootique. Bulletin de la Soc. des agriculteurs de France, 1897, fasc. 3, p. 440.
ÉPIDÉMIOLOGIE. 809
générale et Ton ne saurait retenir celle-ci comme la forme type de l’avortement épizootique (1).
Il convient encore de classer à part les formes d’avortement, sporadique ou enzootique, dues à la pénétration dons les voies génitales de foi mes saprophytes vulgaires. Nocard a montré ainsi que le Bactermm coh provenant des fumiers est capable d’envahir les voies génitales pour atteindre le fœtus et provoquer son expulsion (Voy. Infections coli-bacil- LAIREs).
Restent les formes étudiées par Nocard et Bangd’une part, par Lignières, d’autre part. Il est admissible que l’avortement puisse être provoqué par divers mécanismes et qu’il existe des formes multiples d’avortement spécifique. Les études de Nocard et de Bang paraissent s’appliquer à la forme habituelle de l’avortement; leurs constatations correspondent aux descriptions données par la presque totalité des observateurs. Des recherches ultérieures préciseront d’ailleurs le rôle respectif des infections différenciées et elles permettront d’établir leur classement définitif.
En résumé: il existe des formes diverses d’avortement infectieux; jusqu’ici, les formes étudiées par Nocard et Bang et par Lignières possèdent seules un caractère spécifique.
Espèces affectées. — L’avortement infectieux est surtout observé chez la vache ; la brebis est moins exposée et l’accident est rare chez la chèvre. L’infection est assez fréquente chez la jument, bien que les conditions habituelles de l’entretien soient peu favorables à la contagion. L’avortement est exceptionnel chez la truie. Il est douteux que des avortements d’origine infectieuse soient observés chez la chienne et chez la chalte.
Épidémiologie. — Des enzoolies d’avortement sont signalées à toutes les époques et dans tous les pays. Les observations rassemblées par Flandrin prouvent qu’à la fin du siècle dernier l’avortement épizootique des vaches sévit en France dans la Beauce, la Champagne, l’Ile-de-France, la Picardie...; il est constaté à la même époque en Angleterre (Essex), en Bohème (Tôgl) et en Saxe. L’avortement se montre chez les juments en Normandie et en Danemark, chez les brebis dans le Suffolk et le Norfolk, chez les truies dans le Hanovre.
Les quelques documents publiés montrent que, pendant le xixe siècle, l’avortement épizootique cause des pertes considérables sur tous les points. Vers 1837, il sévit gravement en Angleterre, à la fois sur les vaches, les juments et les brebis ; en 1851, Barlow dénonce l’extension de la maladie et son caractère nettement épizootique ; en 1860, le Hereford est infecté (Musgrove); en Écosse, l’avortement sévit en permanence sur toutes les espèces exposées. En Allemagne, en Danemark, en Hollande, en Belgique, en Italie, en France..., les pertes causées sont considé-
(l) Il est à peine besoin de faire remarquer que jamais l'on ne retrouve dans l’avortement proprement dit les lésions signalées par Galtier chez les mères et chez les avortons.
AVORTEMENT ÉPIZOOTIQUE.
râbles (1). A l’heure actuelle, l’avortement des vaches sévit en France clans presque tous les centres d’élevage. Chez la brebis, la maladie est signalée dans la plaine d’Arles, dans la Camargue (Delorme) et dans l’Aude (Labat).
En Belgique , la maladie existe dans toutes les provinces. La Suisse éprouve des pertes sensibles ; en 1878-79, la proportion des avortements varie, dans lecanton de Fribourg, entre 20 et 60 p. 100 du nombre total des vaches en gestation. En Italie , l’infection est très répandue dans la Lombardie et la Lomelline. h' Allemagne, le Danemark... subissent des pertes élevées. Dans la Grande-Bretagne , Penberthy évalue à 5 p. 100 au moins le nombre des avortements chez la vache ; en certaines années (1893- 1894), les accidents affectent un caractère épizootique.
Aux Etats-Unis, l’avortement des juments est considéré comme l’une des maladies les plus redoutables ; nombre de fermes d’élevage perdent chaque année 70-80 p. 100 de leurs poulains. En 1890, l’affection sévit gravement dans le Kentucky et dans les États du Sud.
L 'Australie éprouve des pertes aussi élevées ; en 1892, la maladie sévit avec intensité chez les juments et chez les vaches.
Étude clinique.
Les manifestations cliniques de l’accident sont analogues chez toutes les espèces ; elles sont surtout étudiées chez la vache.
a) Vache. — L’avortement se produit rarement avant le quatrième mois de la gestation ; mais, à compter de cette époque, il survient à toutes les périodes. La vache qui doit avorter conserve toutes les apparences de la santé ; la lactation n’est pas modifiée. Quelques signes précurseurs indiquent cependant l’expulsion prochaine du fœtus ; la vulve est légèrement tuméfiée, œdémateuse ; les ischions sont plus saillants, la bêle « se décroche » ; s’il s’agit d’une primipare, le pis se forme comme dans la période prémonitoire de l’accouchement à terme.
Le fœtus est expulsé sans difficulté ; on ne constate ni coliques, ni efforts expulsifs violents, la vache ne cesse pas de manger et de ruminer. Si le fœtus est très jeune, il entraîne avec lui les enveloppes fœtales ; plus tard, les membranes sont retenues et il est rare qu’elles soient rejetées normalement. La délivrance artificielle est laborieuse; chaque cotylédon doit être énucléé isolément et le délivre n'est obtenu que par lambeaux; en l’absence d’une intervention, la putréfaction s'opère, et, pendant plusieurs semaines, des matières putrides s’écoulent par la vulve.
L’avorton est mort le plus souvent au moment delà naissance; le fœtus expulsé après le sixième mois peut venir vivant, mais il ne survit que pendant quelques heures. En quelques cas, le veau avorté vers la fin de la gestation est bien conformé et vigoureux en apparence ; mais,
(1) En 18G9, Heuzé évalue de 30 à 50 000 francs les pertes causées chaque année dans le seul département de la Nièvre. Des enzooties sont observées dans l’Eure-et-Loir (Darreau), la Normandie (ltoudaud), la Ilaute-Saône (Trélut)...
ÉTIOLOGIE.
après 1-3 jours il cesse de tet.er, est pris de diarrhée, pousse des beuglements continus, plaintifs, qui se font entendre jusqu’au moment de la mort; les rares avortons qui survivent restent faibles, débiles ; leur croissance est notablement retardée.
La vache qui a avorté devient parfois taurelière; si elle est fécondée, elle avorte de nouveau presque toujours.
b) Jument (1). — L’avortement se produit en général du quatrième au septième mois de la gestation. Il est annoncé par la tuméfaction des mamelles et par la présence d’un écoulement vaginal muqueux, blanc, parfois purulent. Trois ou quatre jours après, le fœtus mort est expulsé. Le catarrhe vaginal disparaît après quelques jours. Les mères ne présentent aucun signe de maladie.
Quelques observateurs signalent des altérations des enveloppes fœtales; il existe des plaques décoloration grise et une infiltration muco-purulenle du chorion (Turner).
c) Truie (2). — L’avortement survient le plus souvent entre la dixième et la douzième semaine de la gestation. Une fécondation nouvelle est difficilement obtenue. On constate chez les avortées des lésions d’inflammation chronique au niveau de la vulve et du vagin; la muqueuse utérine est infiltrée, épaissie, recouverte d’un exsudât gélatineux ou purulent.
Étiologie.
Modes de l'infection (3). — L’avortement épizootique procède à peu près uniquement de la contagion ; l’infection sévit en permanence en certaines régions et dans certaines étables, alors que d’autres, voisines, restent indemnes. Des femelles provenant de milieux sains avortent si elles sont introduites dans des milieux infectés ; d’autre part, la maladie est importée dans des étables indemnes par des bôtes provenant d’étables envahies.
Les modes de la contagion sont établis en ce qui concerne la forme la plus répandue de l’avortement. Le virus est présent dans les voies génitales avant que l’avortement ne se produise ; les produits de la sécrétion catarrhale qui précède le rejet du fœtus, introduits dans le vagin de vaches saines, provoquent souvent l’avortement; les enveloppes du fœtus sont également virulentes et les habitations sont abondamment souillées avant et pendant la parturition.
Répandus sur les litières et dans les sols, les microbes pathogènes arrivent ensuite au contact de la muqueuse vulvo-vaginale. Ils cultivent sur
(1) Schôttler. Seuchenartiger Abortus bei Pferden. Archiv fur Thierheilk. t. XX,
1894, p. 339. — Turner. Infections aborlion in mares. Americ. veterin. Review 1894 p. 187.
(2) Berger. Seuchenhafles Verwerfen bei Schweinen. Deutsche thierftrztl. Woclienschr.
1895, p. 117. — Gassner. Id. Ibid., p. 118.
(3) Voy. Sand. Ueberdas infecliose Verwerfen. Deutsche Zeitschr. für Thiermed., t. XXI 1895, p. 195 (avec bibliogr.). — Bassi. Slndi e ricerche intovno all’aborto epizoolico Il moderno Zooiatro, 189G, p. 287.
AVORTEMENT ÉPIZOOTIQUE.
place, pour atteindre le col utérin et envahir les enveloppes du fœtus. Les résultats expérimentaux montrent que la pullulation s’opère lentement et que l’avortement ne survient qu’après cinq à dix semaines lors d’infection expérimentale.
Des faits précis d’observation (Vinsnes) tendent à prouver que le taureau est l’agent de l’infection dans certaines formes d’avortement. On peut prévoir que les agents pathogènes, recueillis directement dans le vagin, souillent la muqueuse du pénis ; ils conservent leur virulence pour infecter les vaches saillies ensuite.
Étude expérimentale. — Les procédés de l’infection et la pathogénie des accidents diffèrent pour chacune des formes différenciées. Nous donnons ci-après une analyse sommaire des résultats expérimentaux acquis.
Recherches de Nocard (1886). — On rencontre chez les vaches avortées, même chez les primipares, une invasion des membranes fœtales et des cryptes cotylédonaires par des microbes divers. Au niveau des cotylé dons, les villosités placentaires sont épaisses, d’un blanc sale et comme infiltrées de pus ou macérées; à la base et autour des pédicules, il existe une quantité de grumeaux jaunâtres de matière puriforme. Le cotylédon, dépouillé de sa coiffe placentaire, est ferme et rose; la pression en fait sourdre des gouttelettes d’apparence purulente. Les grumeaux puriformes, le suc cotylédonaire et le produit de raclage de la muqueuse utérine renferment un bacille court, assez épais, et des microcoques isolés ou associés en courtes chaînettes. L’intestin des fœtus est rempli de microbes variés. On retrouve dans le bulbe de la plupart des avortons un microcoque semblable à celui qui est rencontré dans les placentas altérés.
L’avortement apparaît comme une maladie microbienne du fœtus et de ses enveloppes, maladie à laquelle la mère reste étrangère. L'infection s’opère par les voies génitales externes.
Recherches de Rang. — Rang retrouve les altérations utérines et placentaires signalées par Nocard. Il existe à la surface de la muqueuse utérine un exsudât abondant, de teinte jaune sale, formé de mucus et de petits grumeaux de teinte gris blanchâtre. L’examen histologique montre des cellules épithéliales, des globules de pus et des résidus cellulaires. Le tissu conjonctif sous-chorial est le siège d’une infiltration œdémateuse très accentuée.
L’exsudât utérin renferme en abondance une fine bactérie ; quand l’examen est pratiqué prématurément et avant la mort du fœtus, cette bactérie peut exister seule, à l’état de culture pure; ce fait s’observe surtout chez les primipares (Nocard). Les observations recueillies et les résultats de l’expérimentation prouvent que ce microbe doit être considéré comme l’agent essentiel de l’avortement.
Le microbe de l’avortement apparaît, à un fort grossissement, sous la forme d’un bacille de dimensions variables; alors que certains ont la longueur du bacille de la tuberculose, d’autres, plus courts, sont formés
de deux ou trois granulations, rondes ou allongées; d'autres enfin représentent des microcoques ovoïdes; ce sont vraisemblablement ces formes que Nocard a prises pour des microcoques en courtes chaînettes. Le microbe est immobile. Il se colore bien par les couleurs d'aniline, mais non par la méthode de Gram. La culture est obtenue sur sérum-gélatineagar ; elle donne des colonies arrondies, atteignant à peine le diamètre d'une tête d'épingle. Dans le bouillon glgcériné (5 p. 100) et dans le sérum pur , la culture est lente et pauvre; au contraire, elle est facile et abondante dans un mélange de sérum (1 part.) et de bouillon glycériné (2 part.) (1).
L’inoculation des cultures dans le vagin des vaches saines produit l’avortement chez la vache (3 expér.), chez la brebis (1 expér.) et chez la jument (1 expér.). Chez la brebis, l’inoculation intra-veineuse de la culture entraîne l’avortement et l’on retrouve les bacilles dans l’utérus (2 expér.).
Le bacille pénètre par les voies externes pour arriver à l’utérus ; il provoque un catarrhe utérin qui a pour conséquence l’avortement, ou, en quelques cas, la mort et la rétention du fœtus. Des observations précises établissent que les germes conservent leur vitalité pendant plusieurs mois dans l’utérus; la persistance de l’infection est assurée d’une gestation à une autre; une vache qui a avorté est exposée à avorter de nouveau. Il se produit cependant une certaine accoutumance de l’organisme, accusée d’abord par un retard dans l’époque de l'avortement pour chaque gestation nouvelle; certaines vaches acquièrent même une immunité, absolue ou relative, après deux ou trois avortements. Nocard avait observé les mêmes faits dans des étables de la Nièvre, infectées depuis plusieurs années.
La conclusion formulée par Bang est analogue à celle de Nocard :
« L’avortement épizootique doit être considéré comme le résultat d’un catarrhe utérin spécifique, provoqué par une bactérie déterminée. »
Recherches de Lignières (2). — D’après la conception de Lignières, l’avortement procéderait d’une infection de la mère par un microbe particulier, qui est trouvé constamment dans le tube digestif et, par exception, dans les viscères de la mère ou du fœtus. Le microbe est rencontré non seulement chez la vache, mais aussi chez la jument et chez la brebis.
Le microbe de l’avortement ne serait autre que celui de la tuberculose
(1) Les recherches de Stribolt et Bang montrent que le bacille se développe de préférence soit dans une atmosphère pauvre en oxygène, soit, au contraire, dans un milieu renfermant presque exclusivement de l'oxygène. Entre ces deux optimums, la végétation est retardée et misérable. On s’explique ainsi que la culture à l’air libre ne l’opère, dans les milieux solides, qu’à une certaine profondeur, correspondant à une oxygénation convenable du milieu.
(2) Le travail de Lignières n)a pas été publié. Il n’est connu que par un rapport analytique de M. Leblanc à la Société des agriculteurs de France.
AVORTEMENT ÉPIZOOTIQUE.
zoogléique (Communication orale). Les caractères bien tranchés de ses cultures, les résultats constants de son inoculation aux divers animaux d’expériences permettent de le retrouver aisément, non seulement dans les ganglions mésentériques de la vache avortée, mais encore dans l’épaisseur des plaques de Peyer ou des follicules clos et jusque dans les excréments.
L'ingestion des cultures produit l’avortement chez les femelles pleines de cobaye et de lapin; les microbes sont présents dans les placentas et dans les tissus des avortons. Ce mode d’infection réussit également chez les vaches pleines ; mais il faut administrer de grandes quantités de culture et opérer sur des vaches peu avancées en gestation. Il semble que l’expérience réussisse moins bien sur les primipares, peut-être en raison de la stérilité de la cavité utérine (Nocard).
Le microbe agirait par l’intermédiaire de ses toxines, « qui, par une véritable action inhibitoire, paralyseraient les moyens défensifs de l’organisme et faciliteraient ainsi la pénétration, dans les organes et le sang des animaux qui l’hébergent, d’un grand nombre des microbes qui habitent normalement l’intestin ou les autres cavités muqueuses ».
« L’apparition de l’avortement épizootique peut être due à l’introduction d’une bête pleine en puissance du bacille abortif. Dans ce cas, les excréments projetés sur les litières ne tardent pas à souiller les aliments des vaches saines, qui sont contaminées à leur tour. Si la vache nouvellement achetée a été contaminée peu de temps avant son terme, elle mettra bas très normalement chez l’acheteur et ne constituera pas moins, par ses matières fécales, une cause d’infection.
« Il n’est pas non plus que les femelles pleines qui puissent apporter le germe de la maladie, mais toutes celles dont le tube digestif cultive le bacille abortif. Le taureau lui-même peut remplir le même rôle. On a vu l’avortement passer de la vache au mouton et vice versa. Les personnes préposées à donner des soins aux animaux malades peuvent aussi transporter la maladie dans les étables saines, à l’aide de leurs vêtements et surtout de leurs chaussures, soui lés d’excréments infectés. Les fumiers sont également dangereux. Il est des cas enfin où l’avortement épizootique éclate dans une ferme ou dans une région sans qu’on puisse incriminer l’introduction d’un animal infecté. L’auteur croit pouvoir encore en donner l’explication exacte. Le bacille de l’avortement épizootique se rencontre dans la nature, très exceptionnellement il est vrai ; il est notamment rencontré dans le foin et l’avoine. Rien n’est plus simple de comprendre alors comment l'ingestion de pareils aliments peut provoquer l’avortement, en dehors de tout contact avec les animaux malades. »
PROPHYLAXIE
Prophylaxie.
La prophylaxie doit tendre : 1° à éviter l’introduction de la maladie dans une étable saine; 2° à empêcher la transmission dans un milieu infecté.
Dans les régions où l’avortement sévit en permanence, il serait prudent de ne pas introduire dans l’étable les vaches pleines nouvellement achetées. Les animaux seraient isolés et admis seulement après une parturition à terme et régulière. Si l’isolement est impossible, les bêles devront être surveillées et mises à part dès qu’un signe fait craindre l’avortement ; en même temps, les fumiers et toutes les parties souillées par les déjections de l’animal suspect seront soumis à la désinfection. Si l’avortement se produit dans l’étable, la bête sera aussitôt mise à part et séquestrée; l’avorton et le délivre seront détruits (brûlés ou bouillis) ; on procédera à la désinfection des objets et des surfaces souillées; de plus, les vaches qui ont cohabité avec la malade devront être soumises, pendant huit jours au moins, aux lavages antiseptiques indiqués plus loin. La désinfection des sols et des parois poreuses ou anfractueuses devra être renouvelée à deux ou trois reprises.
Dans une étable infectée depuis quelque temps, la prophylaxie comporte une intervention plus complète :
«) Chaque matin, au moment du pansage, on lavera soigneusement la queue, l’anus, la vulve, le périnée de chaque vache, à l'aide d’une éponge imprégnée de l’un des liquides antiseptiques ci-après :
Eau de pluie 25 litres.
Créoline ou crésyl 1 litre.
Ou bien :
Eau de pluie 20 litres.
Acide chlorhydrique du commerce 1 décilitre.
Bichlorure de mercure..- 10 grammes.
b) Une fois par semaine, on fera dans le vagin une injection avec un litre environ de l’une ou l’autre des solutions ci-dessus, préalablement tiédie.
c) Chaque semaine, le sol de l’étable sera gratté, nettoyé à fond et copieusement arrosé soit avec la solution de crésyl, soit avec une solution de sulfate de cuivre (40 grammes par litre d’eau de pluie).
Dans le cas où une bête avorte, le fœtus et les enveloppes sont détruits et l’on irrigue largement la cavité utérine avec 8-10 litres de la solution antiseptique employée tiède et étendue d’un volume égal d’eau bouillie.
Il convient d’entretenir les animaux sur des litières propres et sur un sol aussi étanche que possible. Les déjections sont enlevées matin et soir; on répand de la chaux, ou mieux du plâtre crésylé, sur les sols souillés et dans les rigoles à purin.
Cette méthode, appliquée avec rigueur et persévérance, permet de
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débarrasser une étable de l’avortement. Ses résultats ne peuvent être immédiats; mais la fréquence des accidents diminue et ils disparaissent tout à fait après une ou deux années (1). Répandu en France, en Angleterre, en Italie, en Bavière, en Saxe,... ce procédé a donné partout d’excellents résultats. 11 est applicable à toutes les espèces; Labat a vu les accidents disparaître dans un troupeau de moutons après dix jours de traitement. De nombreuses observations établissent l’efficacité du traitement contre l’avortement de la jument (2).
(1) Nous ne signalons que pour mémoire le traitement systématique de Brâuer, très répandu en Allemagne pendant quelque^ années. On injecte aux vaches 20 grammes d'une solution phéniquée à 2 p. 100, sous la peau du liane ;10 grammes de chaque côté). Les injections sont pratiquées, à des intervalles de 14 jours, du 5e au 7e mois de la gestation. Les nombreuses observations publiées montrent que la méthode de Brâuer ne donne des résultats appréciables que si elle est associée à la désinfection des locaux et des voies génitales. On peut porter le môme jugement sur le procédé de Jarmoz, qui inocule sous la peau 20 grammes d’uue solution de sublimé à 1 p. 1000.
Carl Brâuer. Ueber dus epizoolische Verlcalben der Kïihe... Deutsche Zeitschr. fur Thiermed., t. XIV, 1888, p. 95. — Jarmoz. Avortement épizootique des vaches. Archives de méd. vétérin. (russe), 1894, p. 284.
(2) Bassi a montré que la fécondation peut être obtenue chez les vaches qui ont été soumises au traitement antiseptique.
Bassi. La fecondazione dopo l'aborto infettivo dette vacche. Il moderno Zooiatro, 1896, p. 464.