CHAPITRE V
FIÈVRE CHARBONNEUSE
La fièvre charbonneuse est une maladie générale, virulente, inoculable, commune aux principales espèces domestiques et à l’homme, due à la présence dans l’organisme de la bactéridie de Davaine.
Elle est aussi désignée sous l’expression très précise, et préférable à divers titres, de charbon bacièridien, tandis que persistent encore, dans le langage courant, les noms à' anthrax et de sang etc rate, qui traduisent certaines altérations locales.
Historique (1). — Jusqu’à la fin du siècle dernier, on décrit indifféremment sous le nom de charbon , chez l’homme et chez les animaux, des affections n’ayant d'autres caractères communs que la tendance à la gangrène ou la coloration foncée du sang et des tissus.
Les maladies les plus diverses se trouvent confondues sous ce titre dans les descriptions des principales épidémies du moyen âge; dans quelques-unes seulement, il est possible de reconnaître l’une des formes charbonneuses aujourd’hui déterminées.
Chabert (2), le premier, lente de débrouiller le chaos ; il donne une diagnose clinique de l’affection chez les animaux et il décrit trois formes auxquelles devra être exclusivement appliquée la dénomination de « charbon ». La première évolue sans manifester son existence par des tumeurs extérieures : c’est la fièvre charbonneuse ou charbon interne ; la seconde, qui débute d’emblée, sans prodromes, par des tumeurs, est dite charbon essentiel ; la troisième forme, caractérisée par un mouvement fébrile précédant l’apparition des tumeurs est le charbon symptomatique.
Le t ravail de Chabert marque un grand progrès dans l’étude du charbon ; sa description élimine des affections jusque-là confondues dans une acception trop étendue et, grâce à sa précision, elle permet de reconnaître et de différencier chacune des formes indiquées. Aussi, à part
(1) Bollinger. Flistorisches über den Milzbrand... Beilrâge zur vergl. Pathol., 1872, p. 122. — I. Straus. Le charbon des animaux et de l’homme. Paris, 1887. — Boschetti. Dette affezioni carbonckxose ... Torino, 1893.
(2) Chabert. Traité du charbon ou anthrax dans les animaux. Paris, 1790.
quelques résistances systématiques, les idées nouvelles sont-elles très généralement adoptées.
Endémique, depuis un temps immémorial, en France et dans toute l’Europe, le charbon est l’objet de nombreux travaux pendant la première moitié de ce siècle. On remarque tout d’abord que la maladie règne en permanence en certains points, parfois très limités, épargnant totalement les localités voisines ; on sait que certains pâturages, comme les« champs maudits » de la Beauce, sont particulièrement dangereux; on voit la maladie rester localisée à une seule étable et s’y reproduire indéfiniment.
D'autres constatations éclairent aussi quelque peu l'étiologie de l’affection. « L’étude des nombreuses épizooties qui ont régné depuis deux siècles, écrit Raimbert, a démontré que ce sont les années remarquables par l’abondance des pluies, le débordement des Heures et des rivières... qui ont été signalées parla fréquence et la gravité des maladies charbonneuses... Les eaux qui séjournent et constituent des marais, les étangs, les mares qui se dessèchent pendant les chaleurs de l’été et les eaux croupissantes répandent dans l'atmosphère des effluves miasmatiques. » Cette conception de l’origine cosmo- tellurique e st encore appuyée par ce fait bien connu que par la transhumance, par l’émigration des troupeaux, des lieux infectés sur les plateaux indemnes, on voit cesser la maladie.
Malgré tout, l’étiologie du charbon reste obscure sur bien des points; les opinions les plus diverses sont émises dès qu’il s’agit de préciser les causes véritables et le mode d’action des miasmes sur l'organisme.
A la théorie de la genèse du charbon par infection miasmatique, Delafond (1) essaye d’en substituer une nouvelle. Chargé, en 1811, d’étudier la maladie du sang des moutons de la Beauce, il croit remarquer que les animaux les plus jeunes, les plus vigoureux, sont particulièrement frappés; sous l’influence des idées dogmatiques de l’époque, il voit dans l’affection une simple conséquence de l’état pléthorique des animaux, une crase inflammatoire du sang. Cette interprétation systématique ne rencontre pourtant que peu d’adhérents parmi les praticiens; aux faits qui avaient servi à l’établir, d’autres sont opposés, plus nombreux et plus précis; toute l’autorité du professeur d’Alfort ne peut ébranler les traditionnelles convictions des vieux observateurs.
La tendance des esprits est telle que l'on songe à peine à demander à l’expérimentation la solution de quelques-uns au moins des problèmes soulevés. Depuis le commencement du siècle, les médecins savent cependant que l’inoculation de produits charbonneux est l’origine de certaines pustules malignes de l’homme, et presque tous les vétérinaires admettent la contagion d'animal à animal. La virulence soupçonnée des produits organiques est expérimentalement démontrée en 1823 ; Barlhé-
(1) Delafond. Traité sur les maladies du sang des bêles à laine, Paris, 1843.
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leniy, de l’Ecole d’Alfort, obtient la transmission du charbon, au cheval et au mouton, par l’inoculation et l’ingestion de sang charbonneux ; l’année suivante, Leuret opère, avec le môme succès, la transfusion du sang d’un cheval charbonneux à un cheval sain.
Ces importants résultats paraissent définitifs, lorsque les expériences de Gaspard, de Dupuy et de Magendie viennent créer des difficultés d’interprétation et tout remettre en question. Les accidents produits par l'inoculation de matières animales putréfiées sont assimilés à ceux qui résultent de l’inoculation du sang charbonneux et l’on en conclut seulement à la nature putride du virus du charbon.
En 1836, le vétérinaire Eilert, de Sangerhausen, réalise toute une série d’expériences qui démontrent à l’évidence l’inoculabilité du charbon et qui tendent à préciser les modes de l’infection, ainsi que certaines propriétés du virus (1). L’infection est obtenue, dans tous les cas, par l’inoculation du sang, du mouton au mouton et au cheval, et de la vache au mouton ; dans une expérience, seize moutons inoculés succombent dans les quarante-huit heures. L’ingestion du sang tue plusieurs moutons. L’ingestion de trèfle sec, arrosé de sang infecté, puis séché au soleil, tue, le troisième jour(?), deux moutons sur trois. Les débris d’un mouton charbonneux sont donnés à un chien qui est lancé, pendant le repas, sur deux moutons ; ceux-ci, mordus à plusieurs reprises, succombent en deux jours au charbon. La peau et les muqueuses intactes ne se prêtent pas à l’absorption du sang charbonneux.
Il est curieux de constater que ces résultats importants restent ignorés des historiens du charbon, et qu’en Allemagne l’on attribue uniquement à Gerlach la démonstration de la virulence charbonneuse.
Le mémoire de Gerlach (2), paru en 1845, renferme de nombreuses observations concernant l’étiologie du charbon, mais il n’apporte aucun fait nouveau important quant à l’étude de la virulence. Les expériences de Gerlach, que l’on dirait calquées sur celles d’Eilert, démontrent à nouveau la transmissibilité certaine par l’inoculation du sang charbonneux ; l’infection est rarement obtenue par l’ingestion du sang, donné en nature ou mélangé aux aliments. Les conclusions sont les suivantes : « 1) Le charbon est contagieux ; il est positivement démontré qu après un contact matériel, notamment par des plaies superficielles, le charbon est transmis au mouton ; 2) Plusieurs observations montrent que le contage est aussi de nature volatile, que les exhalations gazeuses des malades et les émanations des cadavres sont contagileres, qu’enfin le mélange de sang charbonneux aux aliments peut provoquer le charbon. »
Gerlach admet, d’autre part, l’influence de toutes les causes étiogéniques banales alors invoquées ; il croit à la pénétration du virus par les
(1) In Wendroth. Ueber die Ursachen , Evkenntniss und Behandlung des ccnlagiôsen Carbunkels. Sangerhausen, 1836.
(2) Gerlach. Die Blulseuc/ie der Schafe... Magazin fur Thierheilk., t. XI, 18 45, p. 113, 241 et 385.
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voies respiratoires et au développement primitif d’une fièvre, suivie ou non de l’apparition des tumeurs charbonneuses. Des faits nouveaux sont cités qui montrent l’identité du sang de rate, du charbon des bovidés et de la pustule maligne ; tandis que d’autres établissent la résistance du contage à la putréfaction, pendant six jours en été et pendant un temps plus long en hiver.
L’année suivante, Gerlach (1) publie de nouveaux documents démontrant la persistance de la virulence dans le sol, trois ans après l'enfouissement des cadavres.
Peu après la publication du travail de Gerlach, l’Association médicale et la Société vétérinaire d’Eure-et-Loir commencent une série de recherches expérimentales sur l’étiologie du charbon ; en 1852, les principaux résultats en sont communiqués à l’Académie de médecine, par Boulet (de Chartres). L’identité du sang de rate du mouton, de la fièvre charbonneuse du cheval, de la maladie du sang de la vache et de la pustule maligne de l’homme est définitivement démontrée par les résultats constamment positifs de nombreuses inoculations, ainsi que la généralisation du virus dans tout l’organisme et la persistance de la virulence dans les cadavres plusieurs jours après la mort.
En 1 850, Rayer et Davaine (2) signalent pour la première fois la présence, dans le sang des animaux charbonneux, « de petits corps filiformes, ayant environ le double en longueur d'un globule sanguin, n’olfrant pas de mouvements spontanés ».
Pollender (3) publie, en 1855, le résultat de ses observations sur la nature et le traitement du charbon ; il dit avoir observé, dès 1849, les bâtonnets signalés par Rayer et Davaine ; l’étude de ces corpuscules lui a montré qu’ils possèdent toutes les réactions hislochimiques d'un végétal. Il déclare ne pouvoir discerner s'il existe quelque rapport entre la présence de ces corps et la virulence.
Brauell (4), de l’École vétérinaire de Dorpat, retrouve les bâtonnets en 1857; il constate leur présence dans le sang du cadavre, chez l’homme et chez les animaux morts du charbon. En outre, il les observe dans le sang des malades et il remarque que leur constatation permet d’affirmer le diagnostic et de prédire une mort très prochaine. Malgré toute la rigoureuse précision de ses observations, Brauell ne songe nullement à une action spécifique des parasites; il admet même leur transformation, après la mort, en vibrions mobiles de la putréfaction.
Delafond (5), d’Alfort, étudie les baguettes du charbon en 18G0, lors
(1) Gerlach. Die Btutseuche der Scha/e (Nachtrag), Magazin fur Thierheilk., t. XI 1, J 8 i G, p. 3*2 1 .
(2) Rayer. Comptes rendus de la Soc. de biologie, 1850, p. 141.
(3) Pollender . Mikroslwpische und inikrochemische Untersuchung des Milzbrandbluies . Vierteljahr. f. gericht. u. otlent. Medic., 1855, p. 102.
(4) Braoell. Versuche und Untersuc/iungen belreffend den Milzbrand... Virchow's Archiv, t. II, 1857, p. 131.
(5) Delafond. Communication à la Société de méd . vêt., Recueil de rnéd. vétér., 18G0,p. 735.
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d’une épizootie de charbon sur les chevaux des Petites Voitures. Il affirme la signification diagnostique et pronostique de la présence des bâtonnets charbonneux dans le sang des malades et il résume ainsi qu’il suit ses observations sur les éléments spécifiques :
« Du sang charbonneux, provenant d'un mouton mort du charbon inoculé, a été déposé dans de petits vases en verre, à ouverture élargie et placés à l’air libre, les uns dans une température de 8 à 10°, les autres dans une température de 10 à 15°.
« Après quatre jours, les baguettes avaient augmenté du double et du triple de leur longueur, mais en conservant à peu près le même diamètre; après huit à dix jours, leur longueur avait quadruplé et quintuplé... Dans cette expérience, la végétation cryptogamique ayant été favorisée, les filaments charbonneux avaient donc pris un très grand accroissement, ou,, en d’autres termes, une véritable végétation avait été évidemment produite.
« Ces dernières expériences m’ayant démontré, d’une manière déjà satisfaisante, que les filaments charbonneux étaient une matière organique végétale, j’ai dû pousser plus loin les expériences que j'avais entreprises et chercher à obtenir un développement complet de cette production, c'est-à-dire lui faire donner des spores ou des graines ; mais, malgré les expériences variées et nombreuses auxquelles je me suis livré, je n’ai pu encore atteindre ce résultat important. J’espère pourtant qu’en multipliant et variant mes expérimentations, je pourrai atteindre au développement entier du cryptogame. Quoi qu’il en soit, il me paraît, je ne puis dire certain, mais pourtant extrêmement probable que, dans le sang vivant des animaux atteints de fièvre charbonneuse, circulent quelque temps avant la mort et se multiplient prodigieusement des filaments de nature végétale, pouvant s’accroître lorsque le sang retiré des vaisseaux est mis dans des conditions favorables à la végétation, et donner lieu à un mycélium très remarquable, formé de nombreux filaments déliés. »
Quinze ans avant Koch, Delafond réalise la culture de la bactéridie et il devine la spore ; mais il n’ose décider « si les baguettes charbonneuses sont la cause ou l’effet de la maladie » ; les sarcasmes qui accueillaient ces vues trop nouvelles suffisent pour expliquer ces timides hésitations.
En 1863, la question de l’étiogénie du charbon entre dans une voie nouvelle. La publication du mémoire de Pasteur sur la fermentation butyrique (1859) est pour Davaine un trait de lumière; il applique au charbon la « théorie des germes » et, le premier, il émet cette idée que les bâtonnets ou bactéridies sont les agents essentiels de la maladie (1).
Une conception aussi originale ne pouvait manquer de soulever d’ardentes contradictions; pendant plus de dix années, Davaine doit lutter ... . . . • ’ " •
(1) Davaine. Recherches sur les infusoires clu sang dans la maladie connue sous le nom de sang de rate. Comptes rendus de l’Ac. des sc., t. LVII, 1863, p. 320, 351, 386 ; t. L1X, 1864, p. 393, et Mémoires de la Soc. de bi ol. , t. V, 1864, p. 193.
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pied à pied pour défendre sa théorie. En outre d’objections académiques très négligeables, des faits d'expérimentation sont bientôt opposes à la doctrine nouvelle. L’un des arguments les plus puissants de Davaine était tiré de la présence constante de la bactéridie dans le sang des animaux morts du charbon; en 1866, Jaillard et Leplat reçoivent, de la Beauce, du sang provenant d’une vache morte du charbon ; ils n’y rencontrent pas la bactéridie et des lapins inoculés succombent, avec des symptômes qu'ils identifient à ceux du charbon, sans présenter non plus les éléments prétendus spécifiques. Ils en concluent que « la bactéridie est un épiphénomène et que le sang de rate est d'autant plus inoculable qu'il contient moins de bactéridies ». Avec une admirable sagacité, Davaine reconnaît que la maladie inoculée au lapin n’est pas le charbon; il est ainsi amené à nier l’existence du charbon chez l’animal qui a fourni le sang, et il attribue la mort de celui-ci à une infection septique qu’il dénomme simplement « maladie de la vache ». La théorie parasitaire du charbon est atteinte cependant; à son tour, Davaine doit répondre par des hypothèses aux faits précis qu’il ne peut interpréter.
En 1870, Baillet (1) étudie le «mal de montagne » dans les pâturages de l’Auvergne; il reconnaît la présence constante des bactéridies dans le sang charbonneux ; il signale l'infection possible des sols et des plantes par les déjections des malades et par les cadavres enfouis à une faible profondeur. Relativement à l’influence, maintes fois observée, de la nature géologique des terrains, il esquisse une conception étiogénique très nette, que R. Koch devait reprendre en l’élargissant quelques années plus tard. « Si les bactéridies sont des organismes inférieurs, dit-il, il ne répugne nullement de croire qu’elles puissent vivre en dehors du corps des animaux, et qu’elles puissent même accomplir dans le monde extérieur une ou plusieurs phases de leur existence. Déjà, pour un certain nombre de végétaux ou d’animaux inférieurs qui déterminent des maladies chez les êtres supérieurs, dans l’un ou dans l’autre des deux règnes organiques, on a observé des migrations et des métamorphoses qui ne sont pas sans analogie avec celles que subissent les helminthes. Plusieurs fois même, on a reconnu que l’eau, ou tout au moins l’humidité, est l’une des conditions qui favorisent le plus ces migrations, en assurant, pendant un certain temps, la conservation des germes ou des êtres inférieurs euxmêmes. Peut-être en est-il de même des bactéridies ou de leurs germes qui pourraient également se conserver, comme le feraienl supposer certains faits, en dehors de l’humidité et au sein de l’humidité, mais qui pourraient en outre trouver dans les eaux stagnantes, ou tout au moins dans la végétation des lieux humides, des conditions favorables à leur conservation et à leur multiplication. Cette hypothèse, si elle était vraie, permettrait de comprendre comment il se fait que les pâturages, tout en paraissant être dans les mêmes conditions, n’exercent pas la même action
(1) C. Baillet. Rapport sur le mal de monlaçpie. Publié par le ministère de l'Agriculture. Paris, 1870.
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pour la production du mal de montagne. Tous ceux, en effet, dans lesquels n’auraient pas été apportés, d’une manière quelconque, des bactéridies ou des germes de bactéridies, seraient nécessairement inoffensifs, quelles que fussent d’ailleurs les conditions d’humidité ou de sécheresse dans lesquelles ils se trouveraient ; tous ceux, au contraire, dans lesquels
exposés à devenir dangereux à des degrés différents, suivant que le nombre de ces germes serait plus ou moins considérable et qu’ils seraient euxmêmesplus ou moins disséminés, et suivant aussi qu’ils trouveraient, dans un sol plus ou moins imprégné d’humidité, des conditions favorables ou non favorables à leur conservation et à leur multiplication. »
Pendant longtemps encore, on dispute académiquement sur l’étiologie du charbon sans que la question fasse aucun progrès. En 1875, Signol montre qu’il suffit de tuer et mieux d’asphyxier un animal sain pour voir, après seize heures au moins, le sang des veines profondes, celui des mésaraïques notamment, rempli de bâtonnets identiques aux bactéridies charbonneuses, capables de tuer rapidement les animaux inoculés.
En 1877, de nouveaux faits sont apportés qui semblent devoir ruiner définitivement la doctrine nouvelle. Paul Bert (1) prouve que les bactéridies sont tuées par l’oxygène comprimé ou par l’alcool absolu, alors que le sang charbonneux conserve ses propriétés dans les mêmes conditions; il rapporte la virulence à la présence d’une substance analogue aux diastases.
Or, à ce moment même, la théorie de Davaine, si puissamment ébranlée, reçoit une éclatante confirmation et la question entre dans une phase nouvelle et décisive.
En 1876, Robert Koch (2) publie le résultat de ses observations sur la bactéridie ; il réalise le projet de Delafond quant à l’observation directe des modes de reproduction du parasite; il le cultiveen gouttes suspendues, dans l’humeur aqueuse; il constate à la fois la multiplication par élongation et la formation de spores. Ces spores, analogues aux « corpusculesgermes » déjà étudiés par Pasteur, sont capables de régénérer, dans un milieu favorable, les baguettes mycéliennes; grâce à leur résistance aux diverses causes de destruction, elles assurent la conservation du virus et elles permettent une contagion lointaine et indirecte. Koch esquisse en outre l’étiologie probable de la maladie ; il insiste sur l’infection possible du sol parles cadavres charbonneux enfouis.
Dès 1876 aussi, Pasteur entreprend l’étude du charbon et il applique d’emblée à la maladie ses puissantes méthodes d’investigation. Le 30 avril 1876, il établit, dans un premier mémoire (3), que « la bactéridie peut se
fl) p. Bert. De l'emploi de l’oxygène à haute pression... C. R. Ac. des sciences, 1877, t. LXXXIV, p. 1132.
(2) R. Koch. Die Aetiologie der Milzbrand-krankheil, Cohn’s Beitrâge zur Biologie der Pllanzen, t. II, 1876, p. 277, et Revue scientifique, 27 janv. 1877.
(3) Pasteur et Joubert. Étude sur la maladie charbonneuse. Ac. des sc., 30 avril 18T7, et Archives vétérinaires, 1877, p. 313.
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multiplier dans les liquides artificiels, indéfiniment, sans perdre son action sur l’économie, et qu’il est impossible d’admettre qu’elle soit accompagnée d’une substance soluble ou d’un virus, partageant avec elle la cause des effets du sang de rate ou de la maladie charbonneuse proprement dite ». Quelques mois plus tard, Pasteur (1) réfute à la fois toutes les objections formulées contre la doctrine de la contagion animée du charbon, en môme temps qu’il donne l’exacte interprétation des faits invoqués contre elle. 11 montre que, dans l'expérience de Jaillard et Leplat, les animaux inoculés n’ont pas succombé au charbon, mais bien à une infection différente, due à un autre bactérien, le vibrion septique ; il montre aussi que les germes de ce vibrion se trouvent toujours dans le tube intestinal des herbivores et que, comme l’a observé Signol, il envahit, quelque temps après la mort, le sang des cadavres. 11 montre enfin que, si la bactéridie mycélienne est tuée par l’oxygène comprimé, comme l’a constaté Paul Bert, la spore résiste facilement à une pression prolongée de dix atmosphères. Aux objections de Colin, tirées de la présence dans les cultures de la gouttelette de sang charbonneux servant à l’ensemencement, Pasteur répond par les cultures successives ; il établit qu’à la centième culture la virulence est entière et identique à celle du sang virulent primitivement employé (2).
La route est libre désormais et les découvertes les plus importantes se succèdent. Les études de G. Colin précisent le mode d’action des bactéridies sur l’organisme; celles de Toussaint (3) tendent à déterminer les modes de l’infection et elles fournissent de précieuses indications quant à la police sanitaire de la maladie. Dans un mémorable travail, publié en 1880, Pasteur, Chamberland et Roux (4) élucident tous les points de l’étiologie mystérieuse du charbon ; ils démontrent la présence de la spore charbonneuse dans les « champs maudits » de la Beauce, l’infection du sol par les cadavres enfouis, les conditions de la formation de la spore dans les fosses et son transport, par les vers de terre, des profondeurs du sol à la surface. L’année suivante, Koch (5) étudie à son tour les conditions de l’infection charbonneuse ; il admet et il démontre à nouveau le rôle de la spore ingérée avec les aliments, mais il nie, à tort, la formation de la spore au voisinage immédiat des cadavres et le transport de celle-ci à la surface. A la conception d’une contagion Irès médiate, formulée par Pasteur, il substitue l’hypothèse d’une infection proprement dite; d’après lui, la vie parasitaire de la bactéridie est tout accidentelle et elle cultive
(1) Pasteur et Joubeht. Charbon et septicémie. Ac. de méd., 17 juillet 1877, et Archives vêt., 1877, p. 544.
(•>) Pasteur. Lettre à l'Académie de médecine , 21 août 1877, et Archives vêt., 1877, p. 6C8.
(3) II. Toussaint. Rapport au ministre de V Agriculture. Archives voter., 1879, p. 290 et 379.
(4) Pasteur, Chamberland et Roux. Sur l’étiologie du charbon, Ac. des sc., 14 juin 1880, et Archives vêt., 1880, p. 548.
(5ï R. Koch. Zur Aeliologie des Milzbrandes. Mittheil. aus déni Kaiserl. Gesundheitsam'.e, 1881, p. 49.
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en dehors de l’organisme, sous certaines conditions de milieu (V. Modes