DE L’INFECTION
Les nombreux travaux publiés en ces dernières années sont plus spécialement consacrés à la biologie de la bactéridie et à l’analyse de ses propriétés pathogènes. Ces études font de la fièvre charbonneuse la maladie la mieux étudiée de beaucoup, en même temps qu’elles apportent de précieux documents quant à l’analyse des phénomènes intimes de l’infection.
Bactériologie. — Le microbe de la lièvre charbonneuse (bactéridie, Bacillus anthracis) se présente, dans le sang et dans les tissus, sous la forme d’un bacille immobile, rigide, mesurant environ 4 à 6 g de longueur sur 1 g de largeur. Ces dimensions varient d’ailleurs, dans des limites étendues, suivant les milieux où le bacille est recueilli. La bactéridie se colore par les couleurs d’aniline; elle prend très bien les colorations de Gram et de \V eigert. Après coloration, « on constate que les filaments sont formés par une gaine hyaline délicate, renfermant une rangée de masses protoplasmiques cubiques ou allongées; celles-ci sont séparées les unes des autres par des cloisons transversales et chacune d’elles représente une cellule végétative » (Straus).
Sous certaines conditions, la bactérie donne des endospores, qui restent incolores alors que l’on emploie les méthodes ordinaires de coloration; elles sont constituées par de petits corps arrondis, très réfringents, d’un diamètre légèrement inférieur à celui du bâtonnet qui les renferme.
La bactéridie est aérobie; elle cultive à des températures variant, entre 12 et 45°. Les températures les plus favorables sont comprises entre 30 et 35°.
Dans les bouillons de viande, la culture s’opère rapidement; après quelques heures, on voit des flocons qui, d’abord isolés, se réunissent pour former un nuage au sein du liquide resté limpide; après quelques jours, il s’opère un dépôt pulvérulent sur le fond du vase ; le liquide est toujours limpide. Au microscope, les flocons se montrent constitués par un amas de filaments très longs, onduleux, enchevêtrés comme un paquet de cordes. Sur gélatine, en surface, la bactéridie donne des colonies rondes, de couleur blanche; par piqûre, on obtient de petites colonies blanches, d’où rayonnent parfois des filaments ramifiés qui donnent à la culture une apparence arborescente; la gélatine se liquéfie lentement,’ d’abord à sa surface, puis dans toute la hauteur de la piqûre d’ensemencement. Sur gélose, en surface, il se forme une traînée blan-
BACTÉRIOLOGIE
che, crémeuse. Sur pomme de terre , la surface ensemencée se recouvre d’une couche épaisse, d’un gris sale. Dans le lait, la culture détermine la coagulation, du troisième au cinquième jour ; puis le coagulum se dissout du septième au dixième jour.
La bactéridie se reproduit à la fois par scissiparité et par sporulation. Le premier mode est seul observé dans les organismes infectés; dans les bouillons, la segmentation s’opère activement dans les premières heures; mais les segments restent soudés bout à bout et c’est à cette particularité qu’est dù l'aspect floconneux des cultures.
La formation des spores (1) n’est possible qu’en présence de l’oxygène libre et à des températures comprises entre 16 et 42°. Cultivée à une température supérieure à 42°, la bactéridie donnera exclusivement des filaments; tandis que, reportée à une température eugénésique de 35 à 37°, elle produira à nouveau des spores.
La propriété sporogène de la bactéridie peut être définitivement abolie par divers procédés expérimentaux. Dès 1883, Chamberland et Doux (2) montrent que les bactéridies développées dans un bouillon additionné de bichromate de potasse à 1 p. 2000 ont perdu, après huit jours, le pouvoir de donner des spores, même après qu’elles ont repassé par l’organisme des animaux. Abandonnées dans les cultures, elles restent à l’état de filaments et elles meurent en trente à quarante jours. Lehmann (1887) cultive une variété de bactéridies asporogènes, provenant de très vieilles cultures sur la gélatine. Behring (1889) obtient deux variétés de bactéridie asporogène, par les cultures sur la gélatine peptonisée et salée, additionnée d’acide rosolique, ou sur la gélatine nutritive mélangée d’acide chlorhydrique dans la proportion de 1 p. 100. Roux (3) montre que des bactéridies asporogènes sont facilement obtenues par la culture dans des bouillons additionnés d’acide phénique. Alors que la culture au contact de l’antiseptique ne dépasse pas huit à dix jours, on obtient des bactéridies définitivement asporogènes, mais encore virulentes ; si le contact est suffisamment prolongé, la bactéridie perd graduellement sa virulence et l’on peut
(1) Voir, pour l’étude de la sporulation : O. Schreiber. Ueber die phgsiologischen licdin-
gangen der emlogenen Sporenbildung Ceutralbl. fur Bakter., t. XX, 1890, p. 353 et 42!)
(avec bibliogr.).
(2j Chamberland et Roux. AtténuaLio'i de la bactéridie par les antiseptiques . C. R. Acad, des sc., t. XCIV, 1883, p. 1088. ld., id., p. H10.
(3) Voir à ce sujet : Surmont et Arnould. Recherches sur la production du bacille du charbon asporogène. Annales de l'Inst. Pasteur, 1894, p. 817 (avg.c bibliogr.).
Nocard et Leclainche. — 2° édit.
FIÈVRE CHARBONNEUSE
créer ainsi des variétés de bactéridies incapables à la fois de donner des spores et de tuer les animaux.
Phisalix (1893) obtient également une race asporogène, par des cultures en série à la température dysgénésique de 42°; après cinq ou six ensemencements, répétés à cinq jours d’intervalle, les bactéridies ont perdu la propriété de donner des spores dans les conditions ordinaires.
Chauveau et Phisalix (1) obtiennent un bacille complètement modifié dans ses caractères morphologiques et biologiques en reprenant, dans les tissus des animaux inoculés, les bactéridies ultra-atténuées par l’action de l’oxygène comprimé. Au lieu des longs filaments ordinaires, on trouve dans les cultures « des bacilles courts, de 1/2 à 2 p., atténués dans toutes leurs dimensions, à extrémités coniques, presque invisibles sans coloration. Bientôt ces bacilles se réunissent en petits amas, se renflent à une de leurs extrémités pour former une spore ovalaire, dont le diamètre dépasse considérablement celui du bâtonnet. Cette spore, très réfringente, résiste à une température de 70° ; elle diffère des spores charbonneuses ordinaires par son aptitude à fixer les matières colorantes. Pour rappeler la disposition particulière de cette spore terminale, qui donne l’aspect d’un clou au bacille, nous le désignerons sous le nom de Bacillus anthracis clauif orrais ». Les caractères du bacille ainsi modifié sont fixes ; il conserve un certain degré d’aptitude vaccinale (2).
Espèces affectées. — Les herbivores sont le plus souvent atteints ; la fréquence relative du charbon chez le cheval, le bœuf, le mouton, la chèvre, varie suivant les régions considérées. En Asie, le chameau est souvent frappé.
Le porc contracte rarement le charbon et la contamination ne s’opère que sous certaines conditions d’alimentation.
Les carnassiers opposent à la maladie une résistance considérable; il existe cependant quelques exemples de charbon accidentel chez le chien et chez le chat.
(1) Chauveau et Phisalix. Une nouvelle variété de bacille charbonneux... C. R. Ac. des sciences, t. CXX, 1 805, p. 801.
(2) Des variations dans la forme des bactéridies dans les cultures sont signalées par Wasserzug, puis par Babes (1895) qui retrouve les formes en massue. Pianaet Galli-Valerio rencontrent des formes anormales dans les tissus ; un cheval fournit des bacilles formés d'articles raccourcis, tandis que des articles très allongés sont observés chez la vache; un porc donne des bactéridies à extrémités arrondies.
Voy. Piana et Gai.li-Vai.erio. Osservazioni sulla variabilità del Bacillus anthracis. 11 moderno Zooiatro, 1897, p. 342.
ÉPIDÉMIOLOGIE. 179
Parmi les herbivores sauvages, le cerf , le daim, le chevreuil... sont facilement infectés.
On possède plusieurs observations de charbon chez le lion , le tigre, la panthère, le renard (Bujwid), le raton laveur (Rabe...), le guépard, l 'ours brun, le jaguar, le puma, la martre, le putois (Jensen)...
L homme est exposé h l’infection.
Distribution géographique. Épidémiologie (1). — L'histoire des enzooties charbonneuses montre ([lie l’affection existe de temps immémorial dans les diverses contrées de l’Europe et qu’elle est actuellement répandue sur tous les points du globe. La maladie sévit en certaines régions, parfaitement limitées ; elle n’a que fort peu de tendance à s’étendre et de nouveaux foyers sont difficilement créés. De même qu’il est des « pays à charbon », il est aussi des « années à charbon ».
Les perles causées sont considérables; c’est par dizaines de millions qu’elles se chiffrent annuellement; si le charbon est devenu moins fréquent en Europe, sous de multiples influences, il cause encore des dommages énormes dans d’autres régions.
En France, la fréquence du charbon n’a cessé de diminuer en ces vingt dernières années. Dans la première moitié de ce siècle, il sévissait en permanence dans la Brie, la Bourgogne, la Lorraine, le Languedoc, le Béarn, la Provence, l’Auvergne, le Dauphiné. En 1842, Delafond estimait à sept millions environ la perte annuelle causée en Beauce par le charbon. En 1862, le seul arrondissement de Chartres perdait annuellement plus de 20000 moutons.
Les moutons étaient surtout affectés et la décadence de l’élevage a déjà pour conséquence la disparition de plusieurs foyers. Les connaissances acquises sur l’étiologie de la maladie et l’utilisation de la vaccination pasteurienne ont réduit encore la fréquence du charbon. On ne possède aucun document statistique sérieux sur la situation actuelle ; il semble toutefois qu’en dehors de la Beauce, qui subit des pertes appréciables en chevaux et en bovidés, les quelques foyers existants ont peu de gravité.
En Belgique, les points infectés sont situés dans les provinces de Liège et de la Flandre orientale; les moutons sont frappés de préférence (200-400 cas par an).
En Allemagne , la maladie est répandue dans toutes les régions. Si la
(1) Consulter notamment, outre les traités classiques de Heusinger et de Paulet :
Raimbert. Étude historique sur le charbon. Recueil de niéd. vét., 1867. — Ancblon. Mémoire sur la pathologie comparée des endémies et des épizooties dans la vallée de la Seille. Rapport de Verheyen, id. , 1853, p. 68 4 et 7G9.
Telle qu'elle a été faite jusqu’ici, l'histoire des épizooties charbonneuses ne présente aucun intérêt réel. 11 est certain que parmi les épizooties rapportées au charbon beaucoup sont de nature toute différente; d’autre part, les documents réunis ne sont pas suffisants pour établir l’origine des foyers actuels.
FIÈVRE CHARBONNEUSE
Saxe (royaume et province) est particulièrement atteinte, on retrouve la fièvre charbonneuse dans toute la vallée de l’Oder et de son affluent la Wartha; les vallées de l’Elbe, du Rhin et celles de leurs affluents sont largement contaminées. On compte une mortalité moyenne annuelle de 3000 bovidés el de 500 moutons seulement.
En Suisse , les pertes sont peu élevées; les cantons signalent quelques cas isolés (291 cas en 1896; 324 cas en 1897).
h' Autriche compte de nombreux « pays à charbon », dans la Galicie, la Bohême et la Dalmatie notamment. La Hongrie est également infectée; toutefois, le chiffre des pertes annuelles a considérablement diminué en ces dernières années, en même temps que se répandaient les vaccinations pasteuriennes. Les bovidés fournissent le plus grand nombre de victimes (en 1893 : 2 271 bovidés, 1 157 moutons, 250 chevaux; en 1896 : 1780 bovidés, 1074 moutons, 191 chevaux).
En Italie , le charbon est fréquent dans la Vénétie, la Lombardie, l’Emilie, le Piémont.
Dans la Grande-Bretagne , le charbon sévit à l’état sporadique en presque tous les comtés; les chiffres officiels, qui varient peu d’une année à l’autre, accusent une fréquence exceptionnelle du charbon du porc (en 1896 : 632 bovidés, 34 moutons, 200 porcs, 38 chevaux).
La Hollande (200 à 300 bovidés), le Danemark (150 étables), la Suède (50 à 100 cas), la Norvège (200 à 300 cas)., sont peu gravement atteints. Parmi les principautés danubiennes, la Serbie et la Roumanie accusent chacune 50 à 100 cas par an.
La Russie éprouve des pertes considérables; les chevaux sont atteints en grand nombre. En 1864, un relevé officiel mentionnait une perte de 72309 chevaux et de 1 000 hommes; les statistiques actuelles, sans valeur réelle, accusent de 15000 à 25 000 cas de charbon.
En Asie, la fièvre charbonneuse cause de véritables désastres. La « Jaswa », ou peste sibérienne, lue chaque année des milliers de chevaux. Dans l’Inde anglaise, la maladie sévit en permanence (Burke); dans le Manipour, le taux de la mortalité s’élève jusqu’à 70 p. 100 des chevaux et du bétail ; la seule présidence de Madras perd 19377 animaux en 1894-1895. Au Japon, le charbon, introduit en 1879, cause de grandes pertes dans le sud de file principale (Janson).
En Afrique, le charbon est fréquent dans les colonies anglaises et allemandes du Sud (Sander).
En Amérique , la maladie est constatée aux Etats-Unis dans le New- Jersey, le Delaware (Tremaine), le New-York, le Nebraska, l’Arkansas, la Pensylvanie, la Californie; elle est surtout fréquente dans le Missouri (John Faust). Dans le Sud, on la retrouve au Chili, au Brésil, dans la République argentine (Even)...
En Australie , le charbon est importé en 1 8 47 dans le comté de Cumberland. Les pertes causées s’élèvent annuellement à plus de 300000 moutons; en certains districts, les troupeaux perdent 30-40 p. 100 de leurs effectifs.
SYMPTÔMES
Étude clinique.