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CHAPITRE VI

SEPTICÉMIE GANGRENEUSE

Œdème malin. — Grangrène traumatique.

La septicémie gangreneuse est une maladie virulente, inoculable, observée chez l’homme et chez plusieurs espèces animales, et due à l’envahissement des tissus par le vibrion septique de Pasteur.

L’infection correspond h la gangrène traumatique de Renault et des vétérinaires, à l’œdème malin de Koch, à la gangrène gazeuse des chirurgiens.

Observée surtout chez le cheval, elle constitue l’une des complications les plus redoutables des traumatismes opératoires ou accidentels. Relativement fréquente autrefois, l’infection est devenue tout exceptionnelle aujourd’hui, en raison de la généralisation des méthodes antiseptiques.

Historique. — Dès 1816, Barthélemy aîné et Dupuy étudient les effets de l’inoculation de matières putrides dans les veines ou sous la peau du cheval (1). Les résultats obtenus, différents suivant les conditions variables de l’expérience, ne pouvaient avoir aucune signification précise ; toutefois Dupuy distingue, parmi les suites de l’inoculation sous-cutanée, le développement de tumeurs gangreneuses, crépitantes et infiltrées de gaz, analogues à celles qui sont observées accidentellement chez certains animaux (2).

Girard (3), en 1829, précise, avec une clarté remarquable pour l’époque, l’étiologie des « tumeurs gangreneuses observées chez le mouton, après l’inoculation du claveau » par des piqûres trop profondes. « Des expériences nombreuses et variées prouvent que l’on peut développer dans le cheval et autres animaux de semblables tumeurs, en inoculant une matière animale qui a subi un certain degré d’altération; elles prouvent que toutes les substances putrides ont un principe de contagion et que leur inoculation sur des individus vivants peut avoir de pareils résultats... »

(1) Comptes rendus des travaux de l' École d' Al fort, nov. 1 8 1 G et oct. 1818.

(2) Dupuy. De l'affection gangreneuse dans le cheval. Nouvelle Bibliothèque médicale, t. T, 1823, p. 321.

(3) Girard. Traité sur la clavelée, 1829.

HISTORIQUE

Hurtrel d’Arboval, Vatel... signalent la fréquence des engorgements gangreneux à évolution rapidement mortelle, à la suite de l'application des sétons chez le cheval.

En 1833, Renault publie son Essai sur les tumeurs gangreneuses d origine chirurgicale. Il reproduit les expériences de Dupuy sur 1 inoculation sous-cutanée du sang putréfié et, quatre fois sur cinq, il obtient, chez le cheval, le développement de tumeurs identiques à celles qui sont constatées à la suite des traumatismes chirurgicaux. Renault attribue 1 infection « à l'action septique du sang ou des autres matières animales mortifiées, qui se putréfient à la surface ou dans la profondeur des tissus » ; il remarque que « la présence de l’air est nécessaire à l’accomplissement de la putréfaction » ; il insiste sur l’absence de complications des traumatismes sous-cutanés (déchirures musculaires, bistournage) ; il reconnaît enfin que l’air « vicié par des miasmes » est particulièrement dangereux et que l’on peut s’expliquer ainsi la fréquence des accidents « dans les grandes infirmeries, remplies de malades atteints d’affections catarrhales ou de plaies abondamment suppurantes... »

Le mémoire de Renault, l’un des plus remarquables monuments de la médecine d’observation, éclaire d’un jour nouveau la question si grave des infections chirurgicales; il contient toute la théorie de la « soustraction des plaies au contact de l’air ; il semble que l’auteur n’ait plus qu’un effort à faire pour formuler les principes de la « méthode souscutanée » et du « pansement ouaté ».

Les nombreuses expériences entreprises sur les effets des matières animales putréfiées introduites dans les veines ou sous la peau n’apportent point la solution des problèmes soulevés (l). Les auteurs concluent généralement à l’existence d’un « poison septique », variable dans ses propriétés et dans ses effets suivant les multiples conditions de l’expérimentation. Quelques-uns émettent l’idée d’une infection par des germes septiques. Signol (2) trouve des bactéries « en grande abondance » dans le sang d’un cheval mort de gangrène traumatique ; il obtient une septicémie typique par l’inoculation au mouton.

La question est compliquée d’ailleurs par la diversité des résultats signalés. Coze et Fcltz, Semmer, Colin produisent des infections mixtes par l’inoculation de matières putrides ; Jaillard et Leplat (1865) obtiennent une forme septique spéciale par l'inoculation de sang provenant d’une vache charbonneuse ; Davaine et Vulpian étudient une septicémie spontanée du lapin.

En 1873, Chauveau (3) se propose de déterminer expérimentalement le rôle des « vibrioniens » dans la putréfaction des tissus vivants et de rechercher si, dans l’organisme, « l’étude des causes directes de la putri-

(1) Voy. la thèse de W. Gut.ua.nn. Experimenteller Beitrag zur Lehre von der putriden Intoxication und der Septicümie. Dorpat, 187!) (avec bibliogr.).

(2) Signol. Présence des bactéries dans le sang. Acad, des sciences, 10 août 1863.

(3) Chauveau. Nécrobiose et gangrène. Recueil de méd. vétér., 1873, p. 203,... 500.

SEPTICÉMIE GANGRENEUSE.

dite confirmerait les belles et fécondes déterminations de M. Pasteur sur cet important sujet ». Il montre que le testicule, bistourné et privé de vie au seiu des enveloppes intactes, « reste toujours hors des atteintes de la putréfaction », tandis qu’il ne tarde pas à se gangrener s’il est mis au contact de l’air par l’incision des enveloppes. On ne peut attribuer la putréfaction à l’action des éléments propres de l’air atmosphérique, puisque ceux-ci arrivent au contact des tissus mortifiés par l’intermédiaire du sang. « On est donc forcé d’admettre que le milieu extérieur... n’intervient dans le processus que par les germes organiques qu’il tient en suspension et qui donnent naissance à la prodigieuse population de vibrioniens des infusions putrides. » Chauveau soumet cette induction au contrôle expérimental dans une expérience justement célèbre : Si l’on pratique la torsion et la rupture sous-cutanée du cordon testiculaire, sur un bélier ayant préalablement reçu, dans la jugulaire, une injection de sérosité putride riche en vibrioniens, on voit naître « dans les régions testiculaires, et là seulement, des phénomènes putrides et gangreneux, tantôt limités aux organes mortifiés, tantôt plus ou moins rapidement progressifs et d’une gravité suffisante pour déterminer la mort ».

Une objection reste encore possible, basée sur l'introduction, en même temps que les germes, d’une « matière septique » contenue dans le liquide injecté et agissant comme ferment. « On a pensé alors à faire une expérience avec la même sérosité filtrée et non filtrée, injectée à dose égale sur deux béliers de même âge et de même poids. » Le bélier bistourné après injection de sérosité filtrée ne présente aucun accident ; celui qui reçoit la sérosité non filtrée succombe à la gangrène envahissante. Ainsi « le rôle des organismes élémentaires, dans la production des phénomènes de putréfaction vraie qui se passent dans le milieu vivant, se dégage de cette démonstration avec une netteté qui n’a rien à envier à celle des expériences faites dans les vases clos du laboratoire de chimie ».

Le mode d’action et la « nature vivante » des ferments septiques sont désormais démontrés; d’autre part, il devient évident qu’il existe des formes multiples de septicémies expérimentales et spontanées. Parmi ces dernières, la gangrène traumatique constitue le type évolutif le plus nettement différencié ; cependant son étude bactériologique n'est point reprise après la tentative de Signol ; c’est indirectement que l’agent de la virulence est déterminé.

En 1875, Signol (1) constate la présence de bactéries dans le sang recueilli dans les veines abdominales, plusieurs heures après la mort, chez les chevaux sains sacrifiés par assommement ou asphyxie; le sang est généralement virulent pour le mouton, la chèvre et le lapin.

En 1877, Pasteur (2) est amené à étudier les objections faites à la

(1) Signol. Sur l'étal virulent du sang des chevaux sains... Recueil de méd. vétér., 187G, p. 350.

(2) Pasteur et Joubert. Charbon et septicémie. C. R. Acad, des sciences, t. LXXXV, 1877, p. 101.

BACTÉRIOLOGIE

théorie parasitaire du charbon par Jaillard et Leplat et par Paul Bert. Il montre que la présence dans les cadavres des vibrions de la putréfaction explique les résultats obtenus par Jaillard et Leplat, sans qu’il soit besoin d’invoquer la « maladie de la vache » admise par Davaine (V. Fièvre charbonneuse ; Historique). Parmi ces microbes de la putréfaction qui, partant de l’intestin, envahissent rapidement les cadavres, il en est un qui est remarquable à la fois par sa forme et par ses effets. Ce vibrion prend, dans le sang, « un aspect tout particulier, une longueur démesurée; on le retrouve aisément, rampant, flexueux, et écartant les globules comme un serpent écarte l’herbe dans les buissons ». Chez les cobayes inoculés sous la peau, « on constate des désordres épouvantables ; tous les muscles de l’abdomen et des quatre pattes sont le siège de la plus vive inflammation. Çà et là, particulièrement aux aisselles, des poches de gaz... Chose curieuse, les muscles, si enflammés par tout le corps, sont imprégnés de vibrions mobiles, anaérobies et ferments, ce qui explique l’existence des poches gazeuses et la tuméfaction rapide ». Quelques mois plus tard, Pasteur (1) indique une méthode de culture du vibrion ; « celui-ci se développe avec facilité dans le vide parfait, avec une facilité non moins grande en présence de l’acide carbonique pur ».

Koch (2) étudie peu après le vibrion septique, qu’il rencontre accidentellement dans la terre; et il lui donne le nom de « bacille de l’œdème malin ».

Chauveau et Arloing (3) reprennent l’étude expérimentale de la septicémie gangreneuse ; ils complètent l’étude biologique du bacille et ils montrent que la maladie du vibrion septique n’est autre que la gangrène traumatique de Renault et la gangrène gazeuse des chirurgiens de l’homme; ils font connaître enfin une méthode d’immunisation expérimentale. Kilt (4) publie peu après d’intéressantes recherches sur le même sujet.

Les recherches de Roux et Chamberland (1887) font connaître un procédé d’immunisation par les substances solubles sécrétées par le microbe; les travaux de Penzo (1891) et de Besson (1895) précisent les conditions et les modes intimes de l’infection.

Bactériologie. — Le vibrion septique se présente sous des aspects differents suivant les milieux examinés. Dans les tumeurs gangreneuses on rencontre surtout des formes courtes, sous la forme de bacilles droits, mesurant environ 3 à 5 p. de longueur sur

(1) Pasteuh, Joübert et Ciiamberland. La théorie des germes et ses applications à la médecine et à la chirurgie. C. R. Ac. des sciences, t. LXXXVI, 1878, p. 1037,

(2) Kocii. Mittheilungen des Kaiserl. Reichsgesundheitsamtes, t. I, 1881, p. 53. — Gakfky. Id., p. 83.

(3) Chauveau et Arloing. Élude expérimentale de la septicémie gangreneuse. Bulletin de l’Acad. de raéd.. 1884, p. G04.

(4) Kitt. Untevsuchungen über malignes OEdem. Jahresber. der Thierarzueischule in München pro 1883-1884, Leipzig, 1885, p. 39.

SEPTICÉMIE GANGRENEUSE.

1 [x d’épaisseur, analogues dans leur aspect à la bactéridie charbonneuse (1). Dans le sang et dans les épanchements des séreuses, on trouve de longs filaments llexueux qui occupent tout le champ du microscope.

Les bacilles sont doués de mouvement ; les formes longues exécutent dans les liquides des mouvements de reptation très nets.

Les formes courtes donnent des endospores dans les tissus et dans les cultures. Le microbe est un anaérobie de nécessité ; la présence de l’oxygène empêche la pullulation et la sporulation.

Les bacilles sont teintés par les couleurs d’aniline; ils sont décolorés par les procédés de Gram et de Weigert.

La culture est obtenue dans le vide ou en présence d’un gaz inerte. Le bouillon de veau ou de poule est troublé en douze à vingt-quatre heures ; il contient de nombreux bacilles droits et ondulés; peu après, la culture s’éclaircit et un léger dépôt s’opère dans le fond du vase. La plupart des bacilles deviennent granuleux et se désagrègent; quelques-uns s’épaississent, se dilatent en un point et donnent une spore brillante et réfringente. Dans la gélatine, ensemencée par piqûre, on constate la liquéfaction du milieu sur tout le trajet de l’aiguille. Dans la gélose nutritive, à 38°, le développement est accusé après vingt-quatre heures; la piqûre est dessinée par une traînée blanchâtre, festonnée sur les bords; des gaz se dégagent et creusent des vacuoles dans le milieu. La culture est obtenue aussi sur le sérum gélatinisé, qui est liquéfié, et sur la pomme de terre, où elle ne donne aucune coloration.

La culture est pathogène pour le cobaye, le lapin, le mouton, la chèvre, le cheval, le porc, le chien, le chat, la poule, le pigeon... Les bovidés sont réfractaires.

Espèces affectées. — La septicémie gangreneuse est surtout connue chez le cheval , comme une complication possible des traumatismes opératoires ou accidentels. Les bovidés, bien que réfractaires aux inoculations expérimentales, paraissent aptes à l’infection naturelle. Chez le mouton et chez la chèvre, très sensibles à l’infection, des formes multiples sont sans doute observées qui restent généralement méconnues.

(I) La forme bacillaire peut être considérée comme l’état normal du microbe, et les dénominations de Bciciilus seplicus (Macé), BaciUus septicus gangrenæ (Arloing) sont les plus correctes. Toutefois le nom de vibrion septique , consacré par les travaux de Pasteur, reste couramment appliqué en France, tandis que persiste en Allemagne la désignation de Bacille de l’œdème malin employée par Koch.

SYMPTÔMES

Le porc est également exposé; mais l’étude clinique de l’infection est moins avancée encore que pour les espèces précédentes. 11 en est de même pour la septicémie gangreneuse du chien et du chat, malgré les quelques observations publiées.

L homme présente une susceptibilité au moins égale à celle du cheval; malgré la généralisation des méthodes antiseptiques, la gangrène gazeuse est encore observée et de véritables endémies sont observées à la suite des blessures de guerre.

Étude clinique (1).

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