CHAPITRE XXI
La morve est une maladie contagieuse, inoculable, due à la pullulation d’un bacille spécifique dans l'organisme; elle est caractérisée anatomiquement par la production de tubercules dans les parenchymes et d’ulcérations sur la peau et sur les muqueuses.
La maladie est à peu près exclusivement observée sur le cheval, l'âne et le mulet; cependant elle est aussi transmise à certains animaux domestiques et à l’homme.
La morve se présente sous deux formes cliniques distinctes : dans la première, dite farcin ou morve cutanée, les lésions apparentes sont localisées sur la peau; la seconde, dans laquelle les altérations siègent sur les muqueuses, constitue la morve proprement dite.
Historique (1). — Connue des auteurs grecs et latins, la morve est considérée par tous comme l’une des maladies les plus redoutables qui puissent atteindre les solipèdes et l’idée de sa contagiosité est très généralement admise. La nôtion des propriétés contagieuses de la morve paraît s'être conservée à travers les temps. En 1682, Solleysel affirme à nouveau la contagion directe ou indirecte : « Cette maladie se communique plus qu'aucune autre, parce que non seulement les chevaux qui sont près de celui qui est attaqué la prennent, mais l’air se corrompt et s'infecte, en sorte qu'il est capable de la communiquer à tous ceux qui sont sous le même toit. » Il exprime en une courte formule la parenté qui existe entre les Rte formes cliniques de la maladie : « Le farcin est le cousin germain de la morve. » Les hippiâtres du xvr siècle adoptent presque tous les idées de Solleysel. Gaspard de Saunier reconnaît la transmission médiate par les harnais, les couvertures, les auges et les râteliers; Garsault réclame l’abatage des morveux et l’isolement des suspects.
La doctrine malheureuse de la spontanéité de la morve est affirmée pour la première fois, en 1749, par Lafosse père; la morve est considérée comme une maladie locale, purement inflammatoire, et elle ne saurait
GE: Bass. Die Rotzkrankheit der Pferde. Eine litterarhistorische Studie. Deutsche Zeitschr. für Thiermed., t. XIX, 1895, p. 217 et 329.
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être contagieuse. Défendue avec âprelé ‘par son auteur, la théorie de la
spontanéité est non moins vivement combattue par Bourgelat et par les.
premiers maîtres des Écoles de Lyon et d’Alfort. Les arrêts du Conseil du roi de 1755 et de 1784 consacrent officiellement la doctrine de la contagion, immédiate ou médiate; Chabert rédige, pour en assurer l’application, une remarquable « Instruction sur les moyens de s’assurer de l'existence de la morve et d’en prévenir les effets ».
En 1797, Eric Viborg (1) publie sur la morve une importante étudé qui paraît être restée ignorée des auteurs français. D’après lui, la cause de la mort réside dans « un poison contagieux, encore inconnu dans sa
nature ». La transmission est obtenue par le contact immédiat du pus
morveux; on peut produire ainsi les ulcères purulents des muqueuses ou l’inflammation morveuse du poumon; de plus, l’inoculation du pus morveux, à la surface de la peau, produit le farcin. La contagion s'opère par la transpiration, par l'intermédiaire des selles, des harnais, « plus spécialement par les débris de fourrages et de paille laissés dans les auges ». Le virus est détruit par la dessiccation et par le chauffage à 64°-66°. La désinfection des écuries doit être pratiquée par des lavages avec l'eau chaude. Viborg observe, en outre, que la morve a des formes cachées, particulièrement dangereuses au point de vue de la contagion; 1l recommande de traiter en suspects les chevaux qui paraissent guéris du farcin et de ne pas les remettre dans les écuries avant six mois au moins.
En France, l'École de Lyon reste fidèle aux doctrines de ses premiers maîtres, « La morve, écrit Rainard en 1895, peut se communiquer soit par la cohabitation avec des animaux malades, soit même par la seule habitation dans des locaux infectés. » Au contraire, l'École d’Alfort s’engage, timidement d'abord, dans la voie opposée. Aux résultats positifs obtenus par Gohier (de Lyon), à la suite de l’inoculalion du jetage morveux, on oppose l’insuccès des tentatives de Godine (1815), et Dupuy, en assimilant la morve chronique à une affection tuberculeuse, incline vers la spontanéité. Cependant, à ce moment encore, les praticiens sont
presque unanimes pour se défendre contre une contagion possible. Dupuy
déclare avoir toujours inoculé la morve aiguë avec succès; 1l recommande « d'agir comme si la morve était Contagieuse, quand bien même il serait prouvé qu'elle ne l’est pas » (2); Vatel, en s’associant à ce conseil, ajoute avoir reconnu souvent que la morve chronique se transforme subitement en morve aiguë » (3). |
Le dogme de la spontanéité de la morve entre tout-puissant à Alfort avec la doctrine de Broussais triomphante. Renault, puis Delafond et
(1) E. Vigorc. Sammlung von Abhandlungen für Thierärzte und OEkonomen, t. Il et IT, Copenhagen, 1797 et 1802.
(2) Dupuy. Un mot sur la morve. Journal pratique de médecine vétérin., 1829, p. 928.
(5) Varez. Sur l'utilité des mesures d'isolement dans le cus de morve.'Recueil de médecine vétérin., 1829, p. 455.