CHAPITRE XXVI
Cette forme est caractérisée par une gangrène rapide de la mamelle, accompagnée d’une intoxication presque toujours mortelle. Elle est due à un microcoque spécifique.
Historique. — La maladie, décrite déjà par d’Arboval en 1893, est désignée par les bergers sous les noms de mal de pis ou d’araignée. Kotelmann (1) observe la mammite en Prusse, où elle sévit à l’état enzootique sur les brebis nourrices ; il en donne une description clinique complète. L’affection est retrouvée, en 1856, par Lafosse (2), qui l’observe sur les brebis laitières des environs de Toulouse. Rivolta (3) la décrit sous le nom de « mammite septique »; elle sévit dans les environs de Pise, à l’état sporadique. Le lait renferme une grande quantité de microcoques et de fines bactéries.
En 1886, Nocard (4) étudie l’araignée chez des brebis entretenues à la ferme de Joinville, puis sur des brebis laitières du Larzac; il montre qu'elle est fonction d’un microbe spécifique et donne une étude expérimentale de l'affection.
Mathis, puis Leblanc et Moussu signalent une mammite identique chez la chèvre (5). |
Bactériologie. — La bactérie de la mammite est un très petit microcoque, rencontré en abondance dans le lait, isolé ou en amas irréguliers. #
Le microbe se colore facilement; il prend le Gram et le Weigert. Il cultive, en présence ou en l’absence de Pair, dans tous les milieux neutres ou alcalins. |
Le bouillon de viande, simple ou sucré (glycose ou lactose), est
(1) KOTELMANN. Ueber eine häüufig schnell in Brand übergehende Entzündung am Euler säugender Mutterschaafe. Zeitschr. für die ges. Thierheilk., 1836, p. 425.
(2) Larosse. Mammite chez les brebis. Journal des vétérin. du Midi, 1836, p. 486.
(3) Rivocra. Mastoite septica nella pecora. Giornale di anat., fisiol. e patol., 1875,
É (4) Nocarp. Note sur une mammite gangreneuse des brebis lailières. Annales de l’Institut Pasteur, t. I, 1887, p. 417.
(5) Maris. Mammile gangreneuse chez une chèvre. Journal de médecine vétérinaire, 1895, p. 82. — LepLanc. Jd., id., 1899, p. 272 et 459, Les maladies des mamelles. 1 vol., 1901, p. 152. — Moussu. Trailé des maladies du bétail. 1 vol., 1902, p. 569.
troublé, presque lactescent en moins de vingt-quatre heures; après quarante-huit heures, le fond du vase est couvert d’une couche épaisse, blanchâtre et pulvérulente. Dès le premier jour, le bouillon est franchement acide. Sur gélatine, en surface, il se produit une couche blanc grisâtre, au niveau de laquelle un sillon de liquéfaction s’élargit rapidement; par piqûre, és s\colonies se développent sur le trajet; dès le deuxième jour, un cône de liquéfaction est appréciable. Sur gélose, en surface, la culture donne une pellicule épaisse, d'abord d'un blanc mat, puis Jaunâtre; par piqûre, les colonies réunies forment une traînée blanche, opaque, à bords festonnés. Sur pomme de terre, le développement, peu abondant, est indiqué par une couche, grise, visqueuse, à bords festonnés épais. Le lait de vache ou de chèvre est coagulé en masse en moins de vingt-quatre heures; la réaction est fortement acide.
Le microcoque est pathogène pour la brebis, par inoculation dans la mamelle.
Épidémiologie. — L' « araignée » du mouton sévit à l’état enzootique en certaines régions. Dans le Larzac, « la plupart des troupeaux éprouvent chaque année des pertes considérables; 1l n’est pas rare de voir le dixième des animaux atteints par le terrible mal; ceux qui guérissent sont invariablement perdus pour la production du lait ». (Revel.)
Il est certain que la maladie, assez rarement signalée, sévit en nombre de régions. Elle est fréquente en Beauce, où elle se montre à l’état sporadique dans la plupart des troupeaux (Bigoteau). Esser l’observe en 1889, dans les environs de Gôttingen; Sahm la retrouve en Prusse (Bublitz) et Leclainche dans les environs de Toulouse en 1901 (1).
La mammite de la chèvre est signalée par Mathis, puis par Leblanc. Dans deux observations, on trouve le microcoque de l’araignée(2). Moussu décrit une « mammite gangreneuse des chèvres », observée à différentes reprises à Alfort et retrouvée à l’état enzootique dans la région de Bizerte (Tunisie); l'étude bactériologique n’est pas mentionnée (3).
Symptômes. — L'’invasion est rapide; dès les premiers instants, la bête est triste, abattue; elle se tient debout, la tête basse, l'œil fixe,
(1) Esser. Seuchenartiges Auftreten der brandigen Euterentzündung bei Schafen. Archiv für Thierheilk., t. XV, 1889, p. 133. — Sanm. Brandige Euterentzündung bei Schafen (Rapports prussiens). Archiv für Thierheilk., t. XXVII, 1901, p. 310.
(2) Les auteurs paraissent d’abord très hésitants quant à l’assimilation et leur analyse bactériologique est incomplète. Leblanc conclut cependant que « la mastite gangreneuse de la chèvre est généralement déterminée par le microcoque de Nocard ».
(3) Roger et Garnier ont étudié, chez la femme, un cas de mammite gangreneuse due à un microcoque qu'ils térent ent de celui de l’araignée.
- RoGEr et GARNIER. Note sur un cas de mammite gangreneuse. CÈGE: de la Société de biologie, 1899, p. 647.
ÉTIOLOGIE. — ÉTUDE EXPÉRIMENTALE. 329
refusant toute nourriture; la rumination est suspendue; la respiration est courte, précipitée, tremblotante; les muqueuses sont injectées; le pouls est petit, vite; la température reste peu élevée, vers 39%5 ou 40°. L'une des mamelles, ou les deux à la fois, est dure, tendue, douloureuse, rouge violacé ; le mamelon est flétri, flasque et froid.
Tous les phénomènes s’aggravent en quelques heures; la malade est dans un état de sidération complète; on constate des tremblements et des grincements de dents; le pouls est vite et à peine perceptible. Les altérations cutanées s'étendent aux cuisses, au ventre
et au périnée; la peau est œdématiée, douloureuse, rouge vif. Les régions
envahies les premières ont une teinte grisâtre, plombée; elles donnent à la main une sensation de froid très nette. La pression du mamelon ‘fait sourdre quelques gouttes d’une sérosité roussâtre.
Dans une dernière période, l'animal tombe, épuisé; la température descend vers 36° et au-dessous; l’infiltration cutanée gagne le sternum et les cuisses; la mamelle est crépitante, couverte parfois de phlyctènes; elle renferme un liquide limpide ou roussâtre. La mort survient, sans période agonique.
La durée de l’évolution est variable; souvent, la mort arrive en moins de vingt-quatre heures; en d’autres cas, la survie est de quatre à cinq Jours. La guérison spontanée est rare; chez quelques animaux l’envahissement s'arrête; une délimitation s'opère au voisinage des tissus sains ; la mamelle et les téguments atteints s’éliminent, laissant à nu de vastes plaies suppurantes; les malades restent cachectiques et amaigries.
Lésions. — La peau et le tissu conjonctif sous-cutané sont infiltrés par un liquide œdémateux rouge et par des gaz. La mamelle, violacée sur la coupe, est infiltrée par une sérosité rosée qui distend les réseaux conjonctifs ; le lait contenu dans les réservoirs et dans les gros canaux est coagulé. Les ganglions inguinaux sont volumineux, infiltrés, rouge gris sur la coupe.
L'examen histologique montre que les parois des sinus et des canaux galactophores sont tapissées par une couche épaisse de microcoques, feutrés à leur surface.
Les viscères sont gorgés de sang; la rate est petite, noirâtre; le myo-
carde, friable et décoloré, renferme des caillots noirs, très fermes. Les
muscles sont pâles, ecchymosés et infiltrés.
Diagnostic. — La mammite gangreneuse est reconnue sans difficulté même en dehors d’un milieu infecté. Il n’est aucune localisation qui affecte des caractères et une marche comparables (1).
Étiologie. — Étude expérimentale.
L’araignée est transmise à coup sûr par l'inoculation de quelques
(1) D’après une observation incomplète de Leblanc,il existerait chez la chèvre une mammite gangreneuse non micrococcique.
gouttes de lait virulent dans les conduits galactophores d'une brebis saine.
L'injection d’un centimètre cube de culture virulente dans la mamelle d’une chèvre laitière est sans effet; le lait ne subit aucune altération ; 48 heures après l'injection, il ne renferme plus trace du microbe. L’injection dans le parenchyme/de la glande, avec la seringue de Pravaz, donne une tumeur chaüde, douloureuse, un peu œdémateuse, qui reste localisée et finit par disparaître en douze à quinze jours; à aucun moment, le lait sécrété par la mamelle inoculée ne semble altéré; les bouillons dans lesquels on l’ensemence restent stériles. L'injection de cinq gouttes de culture virulente, sous la peau d’un chevreau de six semaines, provoque une tuméfaction œdémateuse, chaude et douloureuse, qui se résorbe sans laisser de trace.
Le cheval, le veau, le porc, le chien, le chat, la poule, le cobaye, jeunes ou adultes, sont réfractaires à l’injection sous-cutanée de fortes doses de cultures virulentes ; l’œdème inflammatoire produit disparaît en quelques jours.
Le lapin supporte moins bien l'épreuve. En général, l’inoculation occasionne une tuméfaction chaude et douloureuse, qui augmente graduellement et se résout en un abcès chaud, dont le pus fourmille de microcoques.
Les modes de la contagion sont mal déterminés; on peut admettre une infection par l'intermédiaire des trayeurs; cependant le badigeonnage du pis avec une culture virulente ne produit pas l'infection. Il est probable que le microbe est entretenu en dehors de l'organisme, dans le sol et dans le fumier des bergeries, et qu'il pénètre directement dans la glande par le canal du trayon.
Esser pense que les bergers colportent la maladie d’un troupeau à l’autre; trois bergeries sont envahies à la suite de la visite d’un berger, appelé pour pratiquer l’amputation des onglons.
Le microbe donne des tôxines qui provoquent à la fois une action nécrosante locale et des phénomènes généraux d’intoxicalion.
Traitement. — Prophylaxie.
Les antiseptiques sont presque toujours impuissants. La seule intervention efficace dans les formes suraiguës consiste en l’extirpation complète de la mamelle, pratiquée aussitôt que passible. L’énucléation, rendue plus facile par l’œdème conjoncüf, est suivie de l’arrachement de la glande. On pratique un pansement un peu compressif avec une solution saturée de sulfate de cuivre ou avec l’iodoforme et le goudron (Esser).
La bergerie est évacuée; les brebis sont séquestrées par petits lots, isolés les uns des autres. La mulsion est pratiquée avec les précautions indiquées pour la mammite des vaches. Les locaux sont désinfectés avant la rentrée des animaux.