CHAPITRE XXXIV
AVORTEMENT ÉPIZOOTIQUE
L'avortement est fréquent chez les diverses espèces domestiques. Parmi les causes multiples qui interviennent (traumatismes, maladies de la mère et du fœtus...), figurent des infections spéciales, capables de provoquer l'accident par les modes les plus variés.
Les avortements infectieux sont observés, en général, sous une forme enzootique ou épizootique. On peut continuer à grouper provisoirement sous le nom d’avortement épizootique les formes qui relèvent des infections actuellement différenciées. |
Historique. — L’avortement épizootique est signalé, dès le xvrrr siècle, sur tous.les points de l’Europe; il sévit en certaines régions seulement ; les vaches sont surtout exposées et, à un moindre degré, les juments et . les brebis. La contagiosité est admise d’une façon générale. Dans le comté d’Essex, on enduit de goudron le pourtour des naseaux, de la bouche, de l’anus et de la vulve des vaches pleines, afin d'empêcher la pénétration des miasmes. « Les paysans sont si persuadés que ces avortements sont contagieux, dit Flandrin (1), qu'ils ne cessent de répéter que, pour éviter toute récidive, il faut sortir les veaux soigneusement enveloppés et avec précaulion par une fenêtre, par une brèche, et non par la porte, et prendre garde surtout qu'aucune vache ne suive ou ne traverse la route qu’on a prise. » En Angleterre, l’auteur anonyme du « Complete Farmer » prescrit de brûler l’avorton et de sortir de l’étable les vaches qui ont avorté.
Sans acceptér pleinement la contagion, les premiers vétérinaires ne nient point qu’elle puisse jouer un rôle dans l’étiologie; ils conseillent l'isolement des vaches pleines, la destruction des avortons et la désinfection des étables. A partir de 1820 seulement, l’idée de la transmission est systématiquement combattue. « On ne s’est pas contenté de croire l’avortement épizootique, dit Hurtrel d’Arboval en 1826, on l’a dit aussi contagieux; mais en cela on a avancé une erreur de plus. » Toggia en Italie, Rychner en Suisse, Hering, Baumeister et Rueff en Allemagne, Clater et Youatt en Angleterre repoussent également la contagion et invoquent toutes les causes banales de l’ancienne étiologie. On admet l'influence des années plu-
(1) FLANDRIN. De l'avortement dans les femelles des animaux domestiques. Instructions sur les maladies des animaux domestiques, t. VI, 1804, p. 107.
vieuses, d’une alimentation insuffisante, du jeune âge ou de l'épuisement des taureaux, de l’usage d'aliments spéciaux (résidus de distillerie, tourteaux, trèfle...) ; Skellet croit à l’action des « mauvaises odeurs » et Grognier admet que « les vaches avortent par un phénomène d'imitation physiologique, qui ne dépend pas plus de la volonté que les mouvements du cœur ».
L'insuffisance des théories étiogéniques est manifeste et nombre de praticiens restent partisans de la contagion. Aux observations anciennes de Pelé et de Barrier (citées par Flandrin) s'ajoutent celles de Darreau, de Roloff, de Franck..., qui voient les vaches pleines introduites dans les milieux infectés avorter après quelques semaines de séjour. D’autres faits précis démontrent que l'avortement est apporté dans des étables indemnes par des bêtes provenant d’étables infectées, qui avortent peu après leur introduction (Johne). Franck obtient l'avortement en déposant dans le vagin d’une vache saine des fragments du délivre de bêtes avortées. Roloff attribue l'accident à la pénétration d’un élément d'’infection par la vulve et le vagin; il remarque que la tuméfaction de la muqueuse et un écoulement calarrhal précèdent toujours le rejet du fœtus (1). Saint-Cyr (2) conclut aussi à l'intervention. d’un élément figuré vivant, agent de la contagion : « L’avortement épizootique est évidemment transmissible par l'intermédiaire d'un agent qui reste à déterminer;.. cet agent est véritablement spécifique... ». En même temps, l’auteur lqpmrule des indications prophylactiques auxquelles il ne reste presque rien à ajouter. À partir de ce moment, la contagion de l’avortement n’est plus guère contestée et l'on s'efforce d’en déterminer expérimentalement les modes. Lehnert (1878), Brauer (1880), Trinchera (1888) provoquent à nouveau l'avortement par le dépôt, dans le vagin de vaches saines, de l'écoulement vaginal ou des enveloppes Ps provenant de vaches avortées.
En 1885, Nocard (3) étudie l'avortement épizootique des vaches dans la Nièvre; il constate l’envahissement du fœtus et de ses enveloppes par des microbes qui ne sont pas retrouvés dans les tissus de la mère. Il conclut à une infection consécutive à la souillure des organes génitaux chez les vaches en gestation et formule les règles d’une prophylaxie efficace.
En 1886, des recherches expérimentales entreprises en Écosse par une commission de la « Highland and Agricultural Society » (4) montrent encore qu'il est possible de provoquer l'avortement par le dépôt, dans les voies génitales de la vache et de la chèvre, de l'écoulement vaginal des
(4) ZuxpeL. De l'avortement enzootique. Recueil de médecine vétérin., 1871, p. 465,
(2) SarnT-Cyr. Traité d’obstétrique vétérinaire. 1° éd., 1875, p. 514.
(3) Nocarp. Recherches sur Pavortement épizootique des vaches. Recueil de médecine vétérin., 1886, p. 669.
(4) D Sun, AITKEN, MAC FADYEAN et CAMPBELL. Epizoofic abortion. The FRE of comp. Pathol. and Therap., t. I1, 1889, p. 97.
Nocarp et LECLAINCHE. — 3° édit. — II. 26