CHAPITRE XXXVII
La rage est une maladie virulente, inoculable, due à la présence dans le système nerveux d’un agent spécifique et caractérisée par
des troubles d'origine cérébrale et médullaire.
Historique. — Jusque vers la fin du siècle dernier, la rage est considérée comme une mystérieuse névrose; ses symptômes chez le chien et chez l’homme sont bien connus, mais les hypothèses les plus fantaisistes sont émises quant à sa nature. Un seul point est établi par de nombreuses observations : la rage est transmissible, par morsure du chien et du loup, aux autres carnivores, aux herbivores et à l’homme.
En 1804, Zinke (1) inocule la salive d’un chien enragé à un chien, un lapin et un coq, par le badigeonnage d’une plaie récente; tous les inoculés prennent la rage après 8, 11 et 14 jours (?); par contre, la salive mélangée à l’acide arsénique et au phosphore ne se montre plus virulente. Un peu plus tard, Gohier (1811) croit obtenir la contagion au chien par ingestion de la viande d’herbivores morts enragés. En 1815, la virulence de la salive du chien est bien démontrée par Grüner et le comte de Salm, qui réalisent l'infection du chien au chien par l’inoculation sous-cutanée de la bave. Par contre, Huzard et Dupuy affirment la non-virulence de la
salive chez les herbivores, et cette opinion est très généralement admise, lorsque, en 1822, Berndt, de Greifswald, publie ses Nouvelles expériences
sur l'hydrophobie. Berndt conclut à la virulence chez toutes les espèces : « Ce n’est pas seulement la bave des chiens qui communique la maladie, mais tout autre animal affecté de la rage peut la transmettre par sa
bave. » Il reconnaît que « l'horreur de l’eau » est loin d'être la règle et, que « la paralysie de la moelle est constante dans les derniers temps de .
la maladie ». (2) Enfin, il distingue, au point de vue clinique, une rage furieuse, une rage tranquille et aussi une « rage promptement mortelle » qui n’est sans doute qu’une septicémie expérimentale.
Les recherches de Magendie (1821) confirment la virulence constante de la salive recueillie dans la bouche des carnassiers. Hertwig (3) publie. en 1829, les résultats de plusieurs séries d'expériences : de 59 chiens
(1) Zixke. Neue Ansicht der Hundswuth..… Iena, 1804, p. 180.
(2) Déjà van Swieten (1771) avait décrit une forme paralytique de la rage chez
l'homme.
(5) HERTwIG. Beiträge zur naheren Kenntniss der Wuthkrankheit..…. Berlin, 1829.
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inoculés avec des matières virulentes, 14 contractent la rage; le virus existe non seulement dans la salive, mais aussi dans le sang et dans les glandes salivaires; il n'existe pas dans la substance nerveuse (6 expériences) ; l’ingestion de la salive et du sang (23 expériences) ne donne la rage en aucun cas. L’inoculation de la rage furieuse peut provoquer la rage mue et vice versa; elles sont donc des formes différentes d’une même maladie.
Les études de Breschet, Dupuytren, Renault, Lafosse. confirment la virulence constante de la salive, la transmissibilité par l’inoculation et l’innocuité de l’ingestion du virus.
La virulence de la salive des herbivores reste seule controversée; la transmission est tentée sans succès par Vatel, Renault, Rey, Lafosse. En 1842 seulement, de nouvelles expériences de Rey confirment les résultats déjà produits par Berndt.
L'étude expérimentale de la rage, à laquelle on devait les seules connaissances précises acquises sur la nature de la maladie, est malheureusement abandonnée vers la même époque; pendant quarante ans, l’on se contente de disputes philosophiques, dont la spontanéité est l’inépuisable sujet. En France, la plupart des observateurs croient à la genèse possible de la rage en dehors de toute contagion et sous l'influence des causes les plus diverses. On invoque la privation des relations sexuelles, une excitation génésique non satisfaite, la colère, la souffrance, la soif... Certains admettent l’évolution de la rage chez un sujet mordu par un animal non enragé; d’autres enfin, par une série de déductions académiques, arrivent à douter à la fois de la virulence et de la contagion.
C'est en ces derniers temps seulement que l'étude de la rage est sérieusement reprise. En 1879, Galtier décrit la rage du lapin et indique la valeur de cet animal pour l’expérimentation. Les expériences de Nocard (1880) et de P. Bert (1882) montrent qu'après filtration sur plâtre de la salive, la virulence existe seulement dans les matières solides retenues sur le filtre et que, par conséquent, l’agent de la contagion est un élément figuré.
Dès 1881, Pasteur entreprend l’étude de la rage avec Chamberland, Roux et Thuillier, et les découvertes les plus importantes se succèdent (1). Dans une première note, Pasteur annonce que le virus rabique siège non seulement dans la salive, mais aussi dans les centres nerveux; d'autre part, l’inoculation directe, à la surface du cerveau, constitue un
(1) PASTEUR, CHAMBERLAND, Roux et THUILLIER. Notes sur la rage. C. R. Acad. des sciences, t. LXXXXII, 1881, p. 1259. Nouveaux faits pour servir à la connuissance de la rage. Id., t. LXXXXV, 1882, p. 1187. — Pasteur. Nouvelle communication sur la rage. Id., t. LXXXXVIIT, p. 457. — PASTEUR, CHAMBERLAND et Roux. Sur la rage. Id., id., p. 1229. — Pasteur. Méthode pour prévenir la rage après morsure. Id., t. CI, 1885, p. 705. Résultats de l'application de la méthode...; 1d., L. CIT, 1886, p. 459. Nouvelle communicalion sur la rage. Id., t. CIIT, 1886, p. Sur la méthode de pro-
DE phylaxie de la rage après morsure. Id., t. CVIII, 1889, p. 1228
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moyen cerlain de communiquer la maladie. En 1882, les mêmes expérimentateurs font connaître les principales constatations relevées à la suite de plus de 200 inoculations expérimentales. En 1884, Pasteur, Chamberland et Roux annoncent que les passages successifs du virus à travers l'organisme du singé permettent d'obtenir son atténuation et sa transformation en un virus-vaccin. Enfin, en 1885, Pasteur donne une autre méthode d'atténuation; 1l indique les bases d’un traitement capable de rendre les animaux et l’homme réfractaires, alors même qu'il est appliqué un certain temps après l’inoculation virulente. On sait quels merveilleux résultats ont été obtenus depuis et quelle extension a prise le traitement pasteurien de la rage.
Nature de la maladie. Bactériologie. — Il est certain que le « virus » de la rage est constitué par un élément figuré vivant. Les résultats de l’inoculation en série et la pullulation qui s'opère dans certains milieux organiques ne laissent aucun doute à cet égard. Cependant, tous les essais de différenciation ont échoué jusqu'ici. Soit qu'il se place par son extrême petitesse en dehors des limites actuelles de la visibilité, soit qu'il se montre réfractaire aux méthodes connues de la coloration, le microbe de la rage n'a pu être décelé et les tentatives de culture n'ont donné aucun résultat,
On connaît au moins certaines propriétés du « virus ». On sait qu'il est retenu sur les filtres de porcelaine; les modifications qui lui sont imprimées par divers agents sont connues et utilisées. Les modes de l’évolution virulente sont aussi déterminés et l'étude expérimentale de la rage a fait en ces vingt dernières années des progrès considérables.
Espèces affectées. — Tous les mammifères — l’homme y compris — peuvent contracter la rage; mais la fréquence de la maladie . est très différente suivant les espèces (1).
En raison de leur genre de vie, plutôt peut-être que de leur réceptivité spécifique, les carnivores domestiques sont le plus souvent atteints. Le chien est surtout affecté; c’est chez lui que la maladie se perpétue; c'est par lui, presque toujours, que les autres animaux sont contaminés. Le chat est moins exposé.
(1) Les statistiques allemandes donnent des indications précises quant à la fréquence relative de la rage chez les diverses espèces animales :
Années Chiens Chats Chevaux Bovidés Moutons Chèvres Porcs
ÉPIDÉMIOLOGIE. L99
La rage du loup sévit en permanence dans les régions où ces animaux sont encore nombreux et vivent en troupes. On signale encore la maladie chez le renard, le blaireau, l’hyène, le chacal.….
Parmi les herbivores domestiques, les bovidés sont atteints de préférence ; 1ls sont les victimes ordinaires des chiens de garde et la rage est souvent observée à l’état enzootique dans les troupeaux. Les moutons et les chèvres sont moins souvent contaminés. La maladie est encore plus rare chez le cheval.
Le chameau est affecté en Afrique et dans les steppes kirghises (Vedernikoff).
Parmi les animaux sauvages, la rage est observée, à l’état sporadique ou enzootique, chez le cerf, le chevreuil, le daim.
La rage du porc est tout à fait exceptionnelle. — Il est douteux que les oiseaux puissent être contaminés par morsure.
Épidémiologie. — Statistique. — La rage existe de temps immémorial en tous les pays et l’on retrouve la mention d'épizooties anciennes. En 1271, la rage sévit en France sur les chiens et les loups; de nombreuses personnes succombent. La maladie est répandue en Espagne vers 1500, en Flandre et dans toute l'Europe en 1586, à Paris et dans l'Ile-de-France en 1604. Pendant le xvinr° siècle, la rage épizootique est constatée à de nombreuses reprises et des foyers éclatent sur tous les points du globe; on la retrouve en Italie (1708), en France (1720), en Allemagne (1720-1725, 1785), en Hongrie (1721), en Angleterre (1759- 41765), aux États-Unis (1770-1779), aux Barbades (1741), dans les Antilles (1776) et les Indes occidentales (1783)...
Les documents plus précis acquis pendant le xix° siècle démontrent l'extrême fréquence de la rage dans tous les pays. En 1803, elle sévit à l’état épizootique dans toute l'Europe; elle est entretenue dans l'Europe centrale par les loups et les renards. La contagion s'étend à la Grande-Bretagne (1806), à l'Irlande (1807), au Danemark et à la Norvège (1815), à la Russie, à la Perse et à l'Amérique du Nord (1810). De 1810 à 1829, la rage sévit gravement dans toute l’Europe; en 1830, les chirurgiens de l'hôpital Saint-Georges de Londres constatent plus de 4000 morsures de chiens. Des enzooties sont signalées en Saxe (1834), au Chili (4855), à Paris (1836), en Autriche (1837), dans le Würtemberg (1839-1842), en France (1840-1842). Vers 1850, la rage devient de nouveau envahissante dans toute l’Europe; on constate 267 cas de rage du chien à Hambourg en 1852, et 119 cas à Milan en 1855.
La fréquence de la rage tend à diminuer en ces trente dernières années, sous l'influence des mesures sanitaires appliquées et de la disparition graduelle des animaux sauvages (loups, renards....). Cependant la maladie règne encore en permanence sur tous les points et elle ne
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peut être contenue que par une surveillance incessante. Les documents réunis ici donneront une idée assez exacte de la gravité actuelle de
l'infection dans les différents pays. 1. La
I. Carnivores. — En France, la rage sévit sur tous les points du territoire; des foyers permanents sont entretenus dans la plupart des grandes villes. On compte en ces dernières années :
ANNÉES RTS TE 1890 1891 1892 1893 1894 1895 1896 1897 1898 1899 1900 41901 Rage du chien. 1151 1947 2165 1260 1100 1619 4673 179% 1809 .9206 2474 2455
En Belgique, le nombre des cas de rage tend à se relever, grâce à l’incurie des municipalités :
Années ARR 1890 1891 1892 1893 41894 1895 1896 1897 1898 41899 41900 Rage du chien. 216, 174 19 ©1260 60 26 67 118 216 5035 122
La Suisse est presque entièrement libérée :
Années. . . . : 4890 4891 41892 1893 1894 1895 1896 1897 1898 41899 41900 Râgé\du chien, 1145 54857 26/00 095004000074 TO MNT ENS RS
L'Allemagne signale de nombreux cas de rage du chien. Toutefois l'étude de la répartition géographique de l'affection montre qu'elle est signalée presque exclusivement sur les frontières; les provinces de Silésie et de la Prusse orientale, contaminées par la Pologne russe, comptent à elles seules les trois quarts des cas (1); les autres sont relevés sur la frontière autrichienne et sur celle des Vosges; le reste de l'empire est presque indemne et la rage est presque inconnue à Berlin et dans la plupart des grandes villes.