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CHAPITRE XXXVIII

Le tétanos est une maladie virulente, caractérisée par des contractures permanentes des muscles et due à une intoxication des centres nerveux par les produits de sécrétion d’un bacille pathogène.

L'étude des particularités de l’évolution virulente et de la pathogénie des accidents présente un haut intérêt. Le tétanos constitue

le type des empoisonnements spécifiques par les toxines microbiennes.

Historique. — Par la singularité et l'évidence de ses symptômes, le tétanos devait appeler l'attention de tous les observateurs. Il est décrit à toutes les époques et les théories les plus diverses sont émises pour interpréter les accidents. Les traumatismes, le froid, les impressions nerveuses violentes, les intoxications alimentaires... figurent parmi

: les causes le plus souvent invoquées. À toutes les époques, les auteurs

vétérinaires adoptent les doctrines médicales régnantes et les observations nombreuses qu'ils accumulent conservent seules un réel intérêt.

On reconnaît, jusqu'en ces derniers temps, un tétanos fraumatique, coïncidant avec la présence d’une plaie, accidentelle ou opératoire, et un tétanos rhumatismal, ou spontané, rapporté en général au refroidissement.

Benjamin Travers émet l’opinion que les accidents pourraient être dus à un poison spécial, circulant dans les vaisseaux du malade. Cette théorie humorale du tétanos est acceptée par Richardson, Panum, Rose. Billroth « considère le tétanos comme une maladie d'intoxication spécifique, sans cependant être en état d'apporter des preuves à l'appui de cette opinion ». |

L’étude expérimentale du tétanos est entreprise en 1869. Arloing et Tripier inoculent sans résultat, au lapin et au chien du pus et du sang provenant de l’homme et du cheval tétaniques; ils ne réussissent pas davantage à provoquer le tétanos par les irritations mécaniques ou gal-

‘vaniques des nerfs périphériques chez la grenouille, le lapin, le chien et

le cheval. Nocard (1882) constate l'absence de la virulence dans la moelle et Le liquide céphalo-rachidien du cheval affecté.

Nocarp et LECLAINCHE. — 9° édit. — II.

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Carle et Rattone (1) réalisent les premiers la transmission par l’inoculation. Des lapins reçoivent, sous la peau, une émulsion faite avec les tissus d’une plaie, recueillis sur le cadavre d’un homme mort du tétanos ; onze animaux, sur douze inoculés, présentent un tétanos typique. Presque en même temps, Nicolaïer (2) obtient un tétanos expérimental, chez le lapin et le cobaye, par l'insertion sous-cutanée de terre végétale; le pus recueilli dans le foyer, inoculé aux mêmes espèces, détermine, après 15 à 20 heures, un tétanos à évolution rapide. Le pus renferme, avec des formes banales multiples, « un bacille anaérobie, ayant la forme de bâtonnets grêles, dont une extrémité présente un renflement bien coloré, et, plus tard, une spore qui ne se colore que faiblement ». Nicolaïer démontre le rôle spécifique du bacille, mais il ne peut l'obtenir en culture pure. Le microbe pathogène est présent dans les plaies tétanigènes et dans les tissus du voisinage immédiat; on ne le rencontre que par exception dans le sang, dans les viscères et dans les centres nerveux.

Rosenbach (3) obtient à nouveau l'infection du cobaye avec des fragments de tissus provenant d’une plaie tétanique de l’homme. Réalisant la transmission en série au cobaye et à la souris, il démontre l'identité des accidents provoqués avec ceux du tétanos expérimental de Nicolaïer. Il devient évident, dès ce moment, quele tétanos est fonction d’une infection locale des plaies par un bacille spécifique.

Nocard (4) démontre le danger des instruments ou appareils souillés par le pus des tétaniques ; des parcelles de bois provenant d’un « casseau » ayant servi pour la castration d’un cheval devenu tétanique, donnent le télanos aux animaux (cobaye, âne) sous la peau desquels on les insère. Les germes tétaniques conservent leur activité, malgré l’ébullition ou l'immersion prolongée dans l’eau phéniquée à 5 pour 100.

En 1889, Kitasato (5) fait connaître une méthode permettant d'isoler le bacille de Nicolaïer et de le culliver à l’état de pureté. Dès ce moment, l'étude expérimentale de la maladie réalise de rapides progrès. Knud Faber (6) produit le tétanos par l’inoculation d’une trace de culture filtrée sur porcelaine ; ses recherches établissent que les accidents doivent être rapportés à une toxine, analogue aux diastases, douée d’une extrême activité. Presque en même temps, Behring et Kitasato (7) indiquent un

(1) CARLE et RATTONE. Studio sperimeniale sull esiologia del tetano. Turin, 1884.

(2) NicoLaïer. Ueber infectiüsen Tetanus. Deutsche medicin. Wochenschr., 1884, p. 842.

(3) RoseNBAcH. Zur Aetiologie des Wundstarrkrampfes beim Menschen. Archiv für klin. Chirurgie, t. XXXIV, 1886, p. 306.

(4) Nocarp. Étiologie du tétanos. Recueil de médecine vétérin., 1887, p. 617, et Bulletin de l’Académie de médecine, 1887, p. 209.

(5) KrrasATO. Ueber den Tetanusbacillus. Zeitschrift für Hygiene, t. VII, 1889, p. 226.

(6) K. Faper. Die Pathogenese des Tetanus. Berlinerklin. Wochenschr., 1890, p. 717.

(7) BenriNG et KiraAsaTo. Ueber das Zustandekommen der Diphterie Immunität und dr Tetanus Immunitäüt bei Thieren. Deutsche medic. Wochenschr., déc. 1890, p.1115.

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procédé d'immunisation contre la toxine tétanique; ils montrent que le sérum des animaux réfractaires est capable à la fois de détruire la toxine in vitro et de créer l’état réfractaire chez les animaux.

Les recherches de Tizzoni, Cattani et Baquis, Sanchez Toledo et Veillon.... et surtout les beaux travaux de Vaillard, Vaillard et Vincent, Vaillard et Rouget, Roux et Vaillard, Roux et Borrel..…. apportent sur

la maladie des clartés nouvelles qui illuminent la pathologie tout entière.

Bactériologie. — Le bacille de Nicolaïer est un bâtonnet droit, grêle, à extrémités arrondies, mesurant environ 6 à 8 u de longueur. Dans les tissus et dans les cultures, les bacilles présentent souvent à une extrémité une grosse spore, ronde, brillante, qui donne au bâtonnet l'aspect d’une courte épingle à grosse tête ou d’une baguette de tambour.

Le microbe est anaérobie; il se cultive dans le vide ou en présence de l'hydrogène; cependant on peut l’habituer à cultiver dans un vide relatif et même dans un air à peine raréfié. La coloration est obtenue avec les couleurs d’aniline et par la méthode de Gram.

La culture s’opère dans les différents milieux, à des températures comprises entre 14 et 45°. La température la plus favorable est celle de 58-39° ; à 42-45", la plupart des bacilles sont dépourvus de spores et des formes d’involution sont observées (en fuseau, en | poire, en longs filaments); la virulence est conservée, Les bouillons récemment préparés conviennent seuls pour la culture; ils se troublent en moins de 24 heures et l'agitation provoque le dégagement de fines bulles gazeuses; vers le quinzième jour, la pullulation se ralentit ou s'arrête et un dépôt s'opère; la culture répand une odeur forte et repoussante, rappelant celle de la vidange et de la corne brûlée. « Les cultures faites dans le sang frais du lapin possèdent un grand pouvoir pathogène; elles tuent le lapin à la dose de 1/8 à 1/15° de c. c. » (Vaillard et Vincent). Dans Ia gélatine, un nuage envahit la partie inférieure du tube; puis, vers le dixième jour, la liquéfaction s'opère et il se forme un dépôt floconneux, surmonté par une colonne de gélatine claire et fluide. Sur le sérum coagulé, la culture s’opère facilement, sans liquéfaction du milieu. Le développement n’est obtenu que par exception sur la pomme de terre; il donne une couche humide et luisante. L’albumine de l’œuf, l'humeur aqueusé, le sérum frais liquide, sont peu favorables à la végétation. |

Le bacille est pathogène pour le cheval, le bœuf, le mouton, la

chèvre, le porc, le chien, le lapin, le cobaye, le rat blanc, la souris... La poule est réfractaire.

Espèces affectées. — Tous les mammifères domestiques sont exposés au tétanos, mais à des degrés variables. Les solipèdes viennent en première ligne quant à la fréquence de l'affection; le tétanos du cheval est observé à la suite de traumatismes accidentels ou de certaines opérations chirurgicales. Le tétanos est rare chez le bœuf; la maladie est constatée surtout chez les vaches, à la suite de la parturition et de la non-délivrance (tétanos puerpéral). L’affection est assez fréquente chez le mouton et le bouc, à la suite

de la castration.

Le tétanos du porc est observé de loin en loin. La maladie constitue aussi une rareté clinique chez le chien; on ne la signale point chez le chat. Les oiseaux sont réfractaires (1).

L’homme contracte le tétanos et la maladie paraît plus souvent mortelle chez lui que chez les animaux.

Étude clinique.

a) Tétanos du cheval. — Le tétanos débute par une difficulté croissante de certains mouvements; la mastication, la déglutition, les déplacements de l’encolure, sont gênés et pénibles. Bientôt les mouvements des mâchoires, très limités, permettent à peine la préhension des fourrages, tandis que les liquides sont facilement déglutis. Ces signes s’accentuent en quelques heures ou en quelques jours, et le malade prend un aspect caractéristique. La tête est étendue sur l'encolure; les mâchoires contracturées s’entr'ouvrent à peine pour saisir les aliments; les naseaux sont dilatés ; l’œil, tiré au fond de l'orbite, est recouvert en partie par le corps clignotant; les oreilles sont dressées et rapprochées; la queue est tenue relevée. Certains groupes musculaires, notamment les masséters, les muscles de la nuque et de l'encolure, sont contracturés en permanence, durs, saillants, nettement délimités. Le malade reste immobile; il paraît inquiet; la lumière, le bruit, provoquent des soubresauts et des tremblements. Le marche est pénible; l'animal se déplace tout d'une pièce; les membres sont à peine soulevés; le tourner sur place exige un

(1) DREYMANN (Monatsheîfte für Thierheilk., 1893, p. 75) rapporte un cas probable de tétanos chez un coq d'Inde, à la suite de la morsure d’un chien.

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éffort violent. En quelques cas, les contractures musculaires débutent en d'autres régions, au niveau des lombes ou d’un membre.

L'évolution des accidents est variable; le tétanos reste localisé chez certains animaux: le trismus incomplet permet l'alimentation ; les troubles persistent sans modification pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines. Le plus souvent, les contractures s'étendent à de nouveaux groupes musculaires ; en 24 à 48 heures parfois, en 6 à 10 jours en d’autres cas, les muscles de la face et ceux des régions cervicale, dorsale et lombaire, sont affectés en totalité. Le malade est immobilisé; les membres écartés semblent fixés au sol; la tête, étendue sur l’encolure, est portée en haut par la contracture des muscles cervicaux supérieurs (mal de cerf); les naseaux sont dilatés ; la contracture des muscles de la face donne à la physionomie une expression grimaçante spéciale; l'œil est caché en partie par le corps clignotant; les mâchoires serrées ne permettent que des mouvements très limités ou nuls. La déglutition est pénible ou impossible; la salive s'écoule par la commissure des lèvres. Les groupes musculaires tétanisés se dessinent en saillie sous la peau; l'intensité de la contracture varie suivant les malades et suivant les périodes ; à certains moments, une détente se produit; les muscles sont moins durs et quelques mouvements sont permis.

L’appétit est conservé; mais il est rare que la mastication reste possible; si les arcades incisives peuvent s’entr'ouvrir pour saisir les aliments, ceux-ci ne peuvent être amenés sous les molaires; après de longs efforts, le malade rejette les fourrages intacts. Les boissons et les aliments liquides, qui pénètrent dans l’arrièrebouche par aspiration, sont déglutis, à moins que la contracture ne s’étende à l’appareil hyoïdien, au pharynx et à l’œsophage. La respiration est courte, fréquente, pénible, puis dyspnéique, en raison de la contracture des muscles thoraciques, abdominaux et du diaphragme. Le pouls est faible; sa fréquence varie suivant les malades. La température s'élève peu à peu jusque dans les dernières périodes, pour atteindre 41°,5 à 42°.

À certains moments, des crises se produisent, provoquées par le bruit, la lumière, un simple attouchement, la vue d’une personne étrangère ou d’un animal, les tentatives de contention ou d'intervention chirurgicale. Le malade est anxieux; 1l grince des dents; des tremblements agitent tout le corps; les contractures musculaires acquièrent une intensité extrême (1); les muscles ont

(1) On cite des exemples d’écrasement des vertèbres par contraction des muscles iléo-spinaux.

la dureté du bois; ceux des membres sont secoués par des contractions cloniques; le corps se couvre de sueur; la respiration est accélérée (80 à 100 par minute), courte et dyspnéique. Souvent la chute se produit; l'animal se débat sur le sol et fait des efforts violents pour se relever. Ces crises se renouvellent sous la moindre cause occasionnelle dans les formes graves; elles font défaut ou ne sont qu'ébauchées dans les formes légères du tétanos localisé.

Dans une dernière période, tous les phénomènes s’exagèrent; les contractures augmentent de violence et s'étendent aux muscles du tronc. Le malade est menacé d’asphyxie; les muqueuses sont “violacées; les sueurs sont continuelles; la température dépasse 4%. L'animal tombe sur le sol et meurt, par asphyxie ou par épuisement. L'évolution est complète en 6 à 12 jours en moyenne; quelquefois, la mort survient dès le deuxième ou le troisième jour, à la suite d’une généralisation rapide des contractures; il est rare que la survie se prolonge au delà du trentième jour.

La guérison est possible; elle est annoncée par une moindre raideur des muscles et notamment par la diminution du trismus. La résolution n’est complète qu'après 3 à 5 semaines; il persiste pendant plusieurs mois de la gêne dans les mouvements des régions contracturées; une rechute est à craindre pendant toute cette période. En quelques cas, on constate une série d’exacerbations et de rémissions, terminées par la mort ou par la résolution.

Des compLicaTions résultent de certaines localisations tétaniques ; le trismus complet empêche la préhension des aliments et certains malades succombent par inanition, malgré les tentatives d’alimentation artificielle. Les troubles de la déglutition sont l’occasion d’une « pneumonie par corps étrangers », qui tue en quelques jours; l'accident se produit surtout pendant la convalescence, dès que la diminution du trismus permet à l’animal affamé de prendre quelques aliments. ù

Le pronosric est toujours grave; le taux de la mortalité est de 75 pour 100 environ (1). Le trismus complet, l’extension rapide des contractures, l’immobilisation des muscles du thorax... constituent des signes défavorables. La guérison est probable si la survie se prolonge au delà de 2 à 3 semaines.

b) Tétanos du bœuf. — Les symptômes diffèrent peu de ce que l’on observe chez le cheval. Le début est marqué par la raideur

(1) Les statistiques de l’armée prussienne donnent un total de 516 cas de tétanos

avec 587 morts (75 p. 100) de 1881 à 1896. Le taux de la mortalité varie, suivant les années, entre 55,5 et 89,7 pour 100.

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