‹ Les maladies professionnellesChapitre 4 sur 30 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LE SATURNISME

Dans un très remarquable ouvrage intitulé les Poisons induS' triels et publié par le Ministère du Commerce sous la haute direction de l'éminent directeur du travail, M. Arthur Fontaine, le plomb et ses composés se trouvent cités avec raison au premier rang des poisons industriels. Il y est démontré, avec documents à l'appui que ce sont les plus terribles, et que si d'autres substances, comme les sels de mercure, jouissent dans l'opinion vulgaire d'une plus mauvaise réputation, ce n'en sont pas moins les sels de plomb qui font dans l'industrie le plus de victimes.

Les statistiques anglaises que nous donnons plus loin (pages 196 et 200) sont à ce point de vue particulièrement caractéristiques. C'est ainsi que, au cours de l'année 1909, elles ont enregistré 497 cas d'intoxications par le plomb ayant donné lieu à l'application de la loi anglaise sur les maladies professionnelles et seulement 6 cas d'empoisonnements par l'arsenic, 1 par le mercure et 1 par le phosphore.

Quant aux intoxications industrielles déclarées en 1909 en vertu des lois de 1901 et 1907 sur les ateliers et manufactures, elles s'élèvent à 625 cas dont 42 furent mortels. Or sur ce chiffre le plomb seul provoqua 553 de ces maladies et 30 de ces décès. De même sur 727 cas d'empoisonnements déclarés en 1908,

646 étaient dûs au plomb et sur iO morts ce terrible métal avait tué 32 travailleurs.

Et ces chiffres ne comportent que les intoxications constatées dans les usines et manufactures dont la déclaration est seule obligatoire. 11 faut donc ajouter à l'actif du plomb les nombreuses victimes qu'il fait dans les corporations des peintres en bâtiments et des plombiers ; la statistique anglaise, pourtant beaucoup moins complète sur ce point, évalue ces autres méfaits du plomb à 241 cas d'empoisonnements dont 47 mortels.

On le voit par là, la grande place que nous avons réservée dans notre étude au saturnisme professionnel n'est malheureusement que trop justifiée par l'ampleur considérable des méfaits du plomb, de beaucoup le plus redoutable de tous les poisons industriels.

L'absorption du plomb par les voies digestives et respiratoires.

Dans la plupart des cas, l'intoxication saturnine résulte de l'absorption par les voies digestives ou respiratoires des poussières plombifères répandues dans l'atmosphère des usines ou chantiers par le travail même des ouvriers. Malgré la grande densité du plomb et de ses composés ces poussières toujours très ténues sont émises avec la plus grande facilité et se maintiennent très longtemps en suspension dans l'air avec lequel elles pénètrent naturellement dans les poumons ; elles imprègnent également la salive et sont ingurgitées avec elle dans l'estomac.

Elles se déposent 'de même sur le visage et les mains des ouvriers et, pénétrant à travers les vêtements qui s'en imprègnent rapidement, elles peuvent dans certains cas recouvrir tout son corps. Ce qui est bien loin d'être négligeable, car si c'est surtout par les voies respiratoires et digestives que le plomb s'introduit dans l'organisme, il peut également y pénétrer par la peau, surtout si celle-ci présente quelques légères éraflures, comme cela se produit forcément chez les ouvriers.

LE SATURNISME 83

L'introduclion du plomb dans l'organisme par les voies digestives, de beaucoup la plus importante, est naturellement évidente et n'a jamais été mise en doute. L'absorption de ce même poison par les voies respiratoires a bien été parfois contestée, mais elle est également certaine et a d'ailleurs été établie d'une manière indéniable par Laborde, qui lui attribue une importance considérable résultant en partie de l'action irritante des poussières plombiques sur les poumons.

(( Nous arrivons, maintenant, déclare-t-il dans sa conférence de 1901, à la seconde voie de pénétration et d'absorption du poison, la voie respiratoire, et quelle qu'ait été, ainsi que nous venons de le voir, la part réelle, d'importance indéniable, de la porte d'entrée par le tube digestif, nous allons la trouver plus importante encore, plus dangereuse et plus grave, en ses conséquences déterminantes, du côté des organes respiratoires.

a Ici, en effet, les conditions d'introduction et d'absorption de la poussière toxique s'offrent avec une gravité toute particulière, relevant, d'une part, de l'action locale irritative exercée sur le tissu si impressionnable des organes respiratoires, les , poumons, et des suites immédiates et plus ou moins éloignées de cette action ; et d'autre part, de la pénétration du poison dans le sang en circulation, pénétration singulièrement favorisée par la large surface d'absorption vasculaire avec laquelle la céruse aspirée se trouve en contact dans les poumons.

(( Dans le premier cas, la substance chimique détermine directement, sur le tissu organique, des altercations plus ou moins profondes et plus ou moins rapides, selon la quantité ou l'intensité de son introduction ; dans le second, simultanément, d'ailleurs, et solidairement, son absorption par les vaisseaux et son arrivée au contact du sang, tout en amenant, aussi, certaines altérations des éléments de ce dernier, entraîne, par son transport dans tout l'organisme, les symptômes généraux et multiples et caractéristiques de l'empoisonnement. » (1)

(1) Rapport Breton Rur l'emploi des composés du plomb, n" 515 (8' législature), page 55.

En ce qui concerne les altérations locales déterminées par le contact direct des particules du poison avec le tissu pulmonaire, Laborde croit pouvoir affirmer, d'après l<es résultats d'expériences réalisées sur des animaux, « que ces altérations n'ont pas été, jusqu'à présent, connues et appréciées dans toute leur réalité, et que, par suite, l'on ne s'est pas fait une suffisante et juste idée de l'action purement irritante, désorganisatrice, qui appartient au carbonate de plomb ou céruse en fine poudre. »

Des cobayes placés sous une cloche où arrivait d'une manière continue un courant d'air fortement chargé de fine poussière de céruse, succombaient au bout de une à deux heures et l'autopsie permettait à Laborde de constater « des altérations très étendues du tissu pulmonaire caractérisées par une violente congestion, de larges taches sanguines (ecchymoses, apoplexie), altérations constantes, se reproduisant toujours dans les mêmes conditions, et qui fournissent clairement la raison des phénomènes asphyxiques rapidement mortels. »

Si, au lieu de réaliser cet empoisonnement brutal et rapide, on modère l'absorption de la poussière de céruse de façon à provoquer la mort du cobaye dans un délai plus long, a on trouve, à l'autopsie, les mêmes altérations des organes respiratoires, lesquelles, par cela même qu'elles ont été plus lentes à se produire, sont plus profondes, plus adhérentes en quelque sorte dans les points multiples, oii elles tendent à se localiser ».

Cette action irritante locale des poussières plombiques sur les poumons prédispose les ouvriers qui y sont exposés à contracter des affections pulmonaires et particulièrement la tuberculose. D'autre pari, ij[i-dce à une large surface vasculaire d'absorption, le poison passe dans l'intérieur des vaisseaux et est véhiculé par le sang dans tout l'organisme; l'analyse chimique permet du reste de déceler sa présence dans les différents organes.

Les conclusions de Laborde en ce qui concerne l'absorption par les voies respiratoires sont donc des plus formelles et ses expériences des plus probantes, ce mécanisme d'absorption des poussières plombiques n'est plus d'ailleurs aujourd'hui sérieusement contesté par personne.

LE SATUK.MSME 85

L'absorption du plomb par la peau.

Tl n'en est pas de même de la pénélralion du plomb par la voie cutanée qui, malgré les nombreux faits et les multiples expériences ou observations établissant sa réalité, n'est pas encore admise par tous les auteurs et soulève parfois quelques contestations.

Nous croyons donc utile d'indiquer rapidement les raisons qui nous permettent d'affirmer la réalité et l'importance de cette absorption cutanée du plomb et de ses composés.

Contestée par Tanquerel des Planches, Grisolle, Mayençon et Bergeret, Duputel et Monnereau, l'absorption cutanée fut en revanche formellement affirmée par Stockhusen, Malherbe, Gardanne, Canuet, Loewy, Gendrin, Widekind, Siredey, Brambilla, Gabrini Borghi, Bricheteau, Jeller, Jeumont, Thibault, Ladreit de la Charrière, Trousseau, Archambault, Tardieu, Layet, Brouardel, Laborde, Capelle, Manouvrier, etc.

Voici quelques-unes des observations les plus caractéristiques et des expériences les plus démonstratives faites par certams de ces auteurs.

Plusieurs d'entre eux signalent des cas d'intoxication saturnine provoqués par l'emploi de poudres de toilette et de fards à base de céruse; ces observations seraient typiques si on ne pouvait objecter comme le fait M. Meillère, qu'elles laissent planer un certain doute « en ce sens qu'il est possible d'admettre que l'usage prolongé d'une poudre, dont on ignore l'action malfaisante, ait amené une absorption accidentelle par les voies digestives » (2).

Canuet obtint l'intoxication d'un lapin par application de compresses d'acétate de plomb et par des bains d'une solution de ce poison; mais cette expérience n'est pas pleinement démonstrative, son auteur ayant non seulement rasé, mais encore scarifié la peau de l'animal à l'endroit oii furent appliquées les compresses d'acétate de plomb.

(2) G. Meillière, Le saturnisme, étude historique, physiologique, clinique et prophylactique, 1903.

En revanche, l'expérience de Tanquerel des Planches faite pour démontrer la non absorption par la peau n'est pas plus concluante; cet éminent docteur, qui fît une des premières études complètes du saturnisme, ne put constater aucun symptôme d'intoxication chez un lapin et deux chiens ayant subi, pendant huit jours seulement, trois frictions par jour faites avec une pommade contenant 30 grammes de céruse et 30 gramm<.s d'axonge. Il est évident qu'il faudrait que l'introduction du plomb par la peau soit extrêmement rapide pour provoquer, dans ces conditions, une intoxication nettement caractérisée.

Ce n'est pas seulement pendant quelques jours que les ouvriers peintres voient une grande partie de leur épiderme soumise à l'action pénétrante de la céruse, mais c'est durant des mois et des années et ce n'est qu'au bout souvent de longues années qu'apparaissent les premiers symptômes de l'intoxication dont ils sont victimes.

Christison signale, d'ailleurs, une intoxication provoquée par une série de bains locaux dans une solution d'acétate de plomb, et Gendrin cite un cas de saturnisme observé chez un ouvrier accidentellement tombé dans un bac contenant une solution du même sel de plomb.

Infiniment plus probantes sont les observations suivantes. C'est d'abord celle faite en 1S54 par Malherbe sur un martcleur de plomb paralysé seulement de la main gauche continuellement en contact avec le métal toxique ; puis celle de Rousseau relatant, en 1874, le cas de ce cuisinier de navire atteint de paralysie saturnine localisée aux membres inférieurs pour avoir travaillé pieds nus, durant plusieurs années, dans une cuisine do navire dallée en plomb ; c'est encore l'observation de Manouvrier, constatant la paralysie localisée des muscles de l'épaule d'un plombier qui portait habituellement des charges de plomb sur l'épaule atteinte.

Manouvrier signale également, chez un ouvrier capsuleur, un cas très intéressant de paralysie saturnine localisée aux deux doigts qui se trouvaient quotidiennement en contact avec l'alliage contenant une forte proportion de plomb.

Frémond a signalé, dans la France médicale du 22 juin 1882,

LE SATURNISME 87

une observation paraissant indiquer que l'absorption cutanée pouvait, dans certains cas, être particulièrement rapide ; il s'agit d'un ouvrier atteint d'une paralysie saturnine du bras gauche pour avoir ramassé avec la main et le bras nus de la pâte de céruse tombée d'un tonneau et qui, faute d'eau, n'avait pu se laver que trois heures après.

Cette absorption par la peau fut également afQrmée par M. Brouardel qui, dans sa déposition devant la Commission de la précédente législature, nous dit notamment à ce sujet :

(( Il est démontré que le blanc de céruse, mis en contact direct avec la peau, pénètre facilement. Cela a été démontré d'une façon très curieuse par uh élève de mon service, M. Manouvrier, qui est médecin à Valenciennes. Il avait à soigner deux ouvriers peintres atteints tous deux de paralysie saturnine, l'un de la main droite, l'autre de la main gauche : il s'est trouvé que celui qui avait la main gauche malade était gaucher. Cela prouve donc qu'il y avait eu pénétration directe, une absorption par contact. D'ailleurs, cela a été aussi démontré expérimentalement sur des animaux » (3).

Et nous pourrions encore citer plusieurs expériences dues notamment au docteur Laborde, et des plus concluantes à cet égard.

Cette absorption par la peau a d'ailleurs une énorme importance pour la plupart des travailleurs appelés à manipuler le plomb ou ses composés. L'ouvrier peintre, quelles que soient les précautions qu'il pourra prendre et les soins de propreté auxquels il aura recours, même s'il évite tout contact direct avec le poison, est susceptible de recevoir des éclaboussures de peinture sur la figure et les mains; il a, de plus, ces dernières fréquemment enduites de couleur par le simple contact avec ses instruments de travail, couteau à enduire ou pinceau, qui eu sont fatalement plus ou moins recouverts. Le plombier est forcément appelé à manier les tuyaux de plomb avec ses mains cons-

(3) Rap. sup. Breton sur Vemploi des comiwsés du plomb, 8* lég., n* 941, annexe I, page 197.

lamment enduites par suite de parcelles plombiques. Il en est de même pour le typographe, prenant à la main les caractères d'imprimerie en alliage plombifère. C'est toujours également avec la main que le mécanicien prend le mastic de minium et de céruse avec lequel il fait ses joints de vapeur.

Emanations plombifères.

Le plomb et ses composés sont également des plus dangereux, par suite de la facilité avec laquelle ils produisent des émanations plombifères qui peuvent provoquer une absorption du poison par les voies respiratoires, même dans les travaux qui ne produisent pas de poussière.

Il est incontestable que le métal en fusion émet des émanations très notables et très dangereuses pour les ouvriers chargés de la fonte et du coulage du plomb ou de ses alliages.

La fonte des jouets d'enfants, des caractères d'imprimerie, des poteries, dites d'étain, et qui en général contiennent infiniment plus de plomb que d'étain, la conduite des machines à composer, notamment des linolypes, comportant la fonte continue de la composition, exposent ainsi les ouvriers à l'intoxication saturnine.

Mais même à la température ordinaire, ces émanations dangereuses peuvent, dans certaines conditions, se produire; nous avons été notamment appelés à étudier cette question, en ce qui concerne la céruse, dans noire rapport fait au nom de la Commission de la huitième législature, et les expériences que nous avons effectuées et qui ont été depuis reprises et complétées par d'autres ne laissent subsister aucun doute sur la réalité de ces émanations toxiques.

Par une expérience précise et nouvelle, nous avons pu établir avec certitude, dès 1903, la réalité de ces émanations. Nous avons pour cela placé sous une cloche de verre toute une série de boîtes de métal disposées en chicanes et fraîchement peintes à la céruse; un tube de verre partant/de la boîte centrale aboutissait à un flacon barboteur de Clocz contenant une solution à

LE SATURNISME 89

10 % d'acide sulfurique; en provoquant une inspiration, à l'aide d'une trompe à eau, on pouvait ainsi faire passer dans l'eau acidulée contenue dans le flacon l'air qui avait préalablement circulé entre les parois fraîchement peintes des boîtes en chicanes et qui devait être, par suite, chargé d'émanations plombifères, si toutefois la peinture à la céruse en produisait.

Or, après une journée de passage de l'air ainsi inspiré, nous avons pu déceler très nettement la présence du plomb dans l'eau acidulée du flacon, ce qui établit d'une façon précise la production de ces émanations.

Nous devons toutefois dire que cette quantité de plomb était extrêmement réduite et que les réactifs ordinaires du plomb ne pouvaient la révéler. Nous avons dû utiliser pour cela le nouveau réactif extrêmement sensible découvert par M. Trillat, professeur à l'Institut Pasteur, et qui venait de faire l'objet d'une communication toute récente à l'Académie.

Ce réactif, la base tétraméthylée du diphénylméthane, donne en solution acétique une superbe coloration bleue avec le bioxyde de plomb par suite de la formation de l'hydrol correspondant; extrêmement sensible, il permet, d'après son auteur, de déceler le bioxyde de plomb à une dose de 1/3.000.000; mais il nécessite la transformation préalable du sel de plomb à doser en bioxyde, ce qui peut être facilement réalisé en l'oxydant par un hypochlorite alcalin.

Nous devons également signaler que, sur notre demande, M. Trillat voulut bien contrôler, dans son laboratoire de l'Institut Pasteur, nos expériences concernant la production d'émanations plombifères par la céruse.

Comme il l'indique dans une de ses communications à l'Académie, il n'arriva pas au même résultat et ne trouva pas trace d'émanation; mais, au lieu d'employer notre dispositif de boîtes en chicanes qui nous donnait une très grande surface d'émanation, il se contenta d'enduire de peinture l'intérieur de la cloche de verre.

Cette disposition opératoire différente explique parfaitement la différence des résultats obtenus; car, nous le répétons, nous n'avons pu dans notre expérience constater l'entraînement que

i)i) LES MALADIES PROFESSIONNELLES

de traces infinitésimales et presque indosables de plomb et la diminution, d'ailleurs considérable, de la surface d'émission devait nécessairement rendre impossible cette constatation.

Mais, comme nous avons renouvelé à plusieurs reprises, en prenant toutes les précautions possibles, et en contrôlant soigneusement tous nos réactifs, l'expérience ci-dessus décrite, et que toujours nous sommes arrivés au même résultat, nous pouvons assurer formellement que, quoique très faibles, ces émanations se produisent réellement.

Nous avons d'ailleurs varié notre dispositif en faisant barboter l'air dans de la peinture de céruse contenue dans un ballon de verre et avons pu constater de cette manière l'entraînement du plomb en utilisant simplement les réactifs ordinaires, acide sulfhydrique ou monosulfure de sodium.

Ces émanations n'ont d'ailleurs rien qui puisse surprendre, car tous les peintres savent parfaitement que la céruse possède une odeur particulière, caractéristique et assez prononcée pour qu'un homme du métier reconnaisse aussitôt si des peintures fraîchement appliquées sont faites avec ce produit.

C'est ainsi que nous lisons dans une brochure publiée en 1002 (4) par M. L. Van Langendonck, vice-président de la Chambre syndicale des architectes de Bruxelles, le passage suivant :

(( Les appartements fraîchements peints au blanc de zinc peuvent être habités sans aucun inconvénient pour la san*é. Le blanc de zinc n'ayant aucune odeur par lui-même, n'en emprunte une qu'aux liquides avec lesquels on le mélange; !a céruse, au contraire, a une odeur propre, qui est très désagréable et qui se fait reconnaître môme longtemps après que les huttes sont sèches et les essences évaporées. »

Or, on sait qu'un corps ne peut émettre à distance une odeur particulière que s'il émet des émanations; par suite, il sufTit de constater que la céruse répand une odeur pour en déduire logiquement qu'elle émet de légères émanations.

(4) Louis Van Langendonck. Rapport sur la substitution du blanc de rinc au blanc de plomb, 1902.

LE SATURNISME 91

Les résultats de nos expériences concernant les émanations de céruse ont d'ailleurs été pleinement confirmés par les recherches de MM, le docteur F. Heim, professeur à la Faculté de médecine de Paris, chargé du cours d'hygiène industrielle au Conservatoire national des Arts et Métiers, et A. Hébert, sous-chef des travaux chimiques à l'Ecole centrale. On trouvera en annexe de notre rapport sur l'emploi des composés du plomb dans les travaux de peinture en bâtiments Texposé complet de ces expériences nouvelles sur les vapeurs émises par le plomb et ses composés dans leurs rapports avec l'hygiène du travail (5), ainsi que la méthode de caractérisation et de dosage des poussières et vapeurs plombiques utilisée par ces auteurs (6).

Après avoir fait l'historique de la question, MM. Heim et Hébert exposent, dans leur mémoire, comment ils furent amenés à rechercher s'il existe une tension de vapeur du carbonate et des oxydes de plomb :

« J.-L. Breton, disent-ils, aborda le premier le problème par la voie ci^périmentale et vraiment scientifique, et pensa avoir mis en évidence la production de vapeurs (émanations) de la céruse, grâce au réactif très sensible du plomb signalé par Trillat; mais ce chimiste, ayant répété les expériences de Breton, ne put en confirmer les résultats.

(( Au cours de nombreux dosages effectués par nous sur la teneur en plomb de l'air des ateliers des industries saturnines, nous avions été frappés de ce fait que nous rencontrions presque constamment des traces de plomb dans nos appareils d'absorption, même après filtration de l'air inspiré sur un tampon d'ouate; ce tampon retenant toutes les poussières, il semblait donc qu'une partie du plomb existant dans l'atmosphère devait

(5) Rapport Breton sur l'emploi da<' composés du plomb n* 799, annexe X\\ page 828.

(6) Rapport Breton sur l'emploi des composés du plomb n° 799, annexe XIV, page 825.

s'y trouver à l'état de vapeurs, susceptibles de traverser, sans y être fixées, le tampon d'ouate filtrante. Ces constatations, rapprochées des résultats de Breton, nous conduisirent à rechercher s'il existe une tension de vapeur du carbonate et des oxydes de plomb; nous avons naturellement étendu nos essais au plomb métallique et à ses alliages les plus communément utilisés dans l'industrie, cherchant non seulement à constater l'émission par ces corps de valeurs plombiques, mais à en doser la quantité de façon à juger des conséquences hygiéniques possibles du phénomène. »

Pour constater cette émission de vapeurs plombiques et en doser la quantité, MM. Heim et Hébert eurent recours au dispositif expérimental suivant : un courant d'air, déterminé par une trompe à eau, passe dans des absorbeurs pleins d'acide sulfurique et de potasse (destinés à retenir les vapeurs acides ou basiques, pouvant exister dans l'atmosphère), puis dans un long tube (diamètre 1 à 2 cm.) renfermant la substance plombique étudiée, portée à la température voulue : si cette substance est pulvérulente, les deux extrémités du tube sont fermés par des bourres de coton, s'opposant à tout entraînement de la poussière sous l'influence du courant d'air. L'air supposé chargé, au sortir du tube large de vapeurs plombiques, passe à travers un tube en U bourré de coton bien serré, assurant ^a fillration parfaite, puis dans un absorbeur de Gautier renfermant 10 ce. d'acide sulfurique étendu, destiné à fixer les \apeurs plombiques; le gaz traverse finalement un compteur ava-it de s'engager dans la trompe. La vitesse d'aspiration ne dépasse pas 3 à 4 litres à l'heure, l'expérience est continuée jusqu'à passage d'un volume de 100 litres marqués au compteur. En lin d'expérience, le liquide de l'absorbeur est recueilli ainsi que les eaux provenant de son lavage; le plomb y est caractérisé et dosé à l'aide du réactif Trillat.

En plaçant dans leur tube de verre 10 grammes de plomb métallique à l'état de limaille, mélangé à 150 grammes de poudre d'émeri agissant comme matière inerte pour mieux 'épartir les parcelles de métal, MM. Heim et Hébert trouvèrent

LE SATURNISME

0 mgr. 5 de plomb dans 100 litres d'air ayant traversé l'appareil à 18°; à 100" la quantité de plomb dosée dans le liquide acidulé du barboteur de Gautier s'éleva à 1 milligramme par 100 litres d'air.

Les expérimentateurs disposèrent ensuite à l'intérieur du tube, en verre de bohêrne, une nacelle de porcelaine contenant 10 grammes de plomb métallique en fusion, ou un poids d'alliage correspondant à ce même poids du plomb et porté également à la température de fusion; la surface du métal en fusion était de 7 centimètres carrés. 100 litres d'air entraînèrent dans ces conditions 0 mgr. 4 de plomb avec le plomb pur et 0 mgr. 3 avec la soudure des plombiers ou l'alliage des caractères d'imprimerie.

Les auteurs font logiquement remarquer dans leur note que, la surface d'évaporation se trouvant ici beaucoup plus restreinte ^que dans l'expérience précédente à basse température, les chiffres trouvés ne sont évidemment pas comparables, ce qui explique la faible proportion de plomb entraîné avec le métal en fusion comparativdment à celle émise par la limaille de plomb à la température ordinaire. Nous ajouterons que ce fait démontre que l'air ne se saturait pas, en traversant le tube contenant la nacelle de porcelaine, de vapeurs plombifères, et ne contenait pas, par suite, la quantité maximum de ces vapeurs susceptible d'être émise à la température de fusion du métal.

Mais c'est surtout l'expérience effectuée par MM. Heim et Hébert sur la céruse qui nous intéresse ici. Ils disposèrent cette expérience comme celle concernant le plomb métallique en limaille, en plaçant dans le tube de verre un mélange de 150 grammes de poudre d'émeri et une quantité de céruse correspondant à 10 grammes de plomb métallique, soit 13 grammes de céruse sous forme de grains d une grosseur comprise entre , les mailles des tamis ïi° 50 et 60.

Dans ces conditions, la quantité de plomb entraîné à l'état de vapeur par 100 litres d'air, à une température de 15 à 20°, s'éleva dans une première expérience à 0 mgr. 15 par 100 litres d'air, soit 1 mgr. 5 par mètre cube; une deuxième expérience donna 0 mgr. 20 par 100 litres d'air; c'est-à dire 2 milligrammes

94 LES xMALADiES PROFESSIONiNELLES

de plomb par mètre cube et une troisième expérience 0 mgr. 12 par 100 litres d'air, soit 1 mgr, 2 par mètre cube.

Après avoir rappelé nos expériences et leurs résultats ainsi que nos conclusions, MM. Heim et Hébert concluent de la façon suivante (7) :

({ Nos expériences nous permettent de conclure à la justesse des résultats chimiques indiqués par J.-L. Breton, par le passage lent de l'air sur la céruse, il y a entraînement plombiquc, et comme le dispositif par nous adopté nous mettait à l'abri de toutes chances d'entraînement de particules solides, quelque ténues qu'on les puisse supposer, les émanations de ce corps, soupçonnées par nombre d'auteurs, mises expérimentalement en évidence par J.-L. Breton, sont des vapeurs (8). »

Puis MM. Heim et Hébert se demandent si l'inhalation de ces vapeurs peut-être nocive et calculent pour cela les doses de plomb que ferait pénétrer dans l'organisme le séjour d'une heure dans une atmosphère contenant les quantités de plomb qu'iU ont précédemment déterminées. Pour la céruse en poudre sèche, à la température 18°, cette dose de plomb est de 0 mgr. 81.

(( Un air saturé de vapeurs de céruse, disent-ils, renferme 0 mgr. 0015 par litre; un séjour d'une heure dans cette atmosphère saturée ferait pénétrer dans l'organisme 0 mgr.- 81 de plomb et un séjour de 12 heures, 0 mgr. 72 ; une nuit de séjour dans une chambre dont les murs seraient enduits de céruse, dont l'atmosphère serait supposée saturée de ses vapeurs, à la température ordinaire, aboutirait à la pénétration dans l'organisme de moins de 10 milligrammes de plomb.

(( Est-on autorisé à considérer comme nocive semblable do^e, si l'on admet l'inhalation journalière.^ Pour rester sur le terrain des faits, nous devons avouer que nous l'ignorons, comme nous ignorons quelle est la dose nocive du plomb sous toutes ses formes. Si nous nous en rapportons aux calculs d'A. Gau-

(7) Rapport n° 799, annexe XIV, page 825.

(8) F. Heim et A . Hébert, Sur les vapcrs émises par le plomb el ses composés. Rapport n° 799, page 828.

LE SATURNISME 95

lier (Le cuivre el le plomb devant Vhygicne), un ciLaclin n'exerçant aucune profession l'exposant à l'absorption plonibicpie, ingérerait, du fait de son alimcntalion, une dose journalière de 1/2 mgr. de plomb; cette dose resterait totalement inoffensive.

(( D'autre part, la saturation plombique de l'atmosphère semble, dans tous les cas, irréalisable en pratique. Le séjour même de quelques jours, dans des appartements fraîchement peints à la céruse, semble donc bien devoir rester inoffensif pour la santé de l'habitant. Il y aurait plutôt, semble-t-il, à tenir compte, pour expliquer la genèse des accidents imputables au séjour dans des pièces fraîchement peintes, de l'action des vapeurs de térébenthine, dont la nocivité n'est plus à démontrer.

« Nous devons remarquer, cependant, que nos essais ont été effectués avec la céruse en poudre, et non avec des peintures avec la céruse; y aurait-il à craindre un entraînement plus intense de vapeurs plombiques du fait de la volatilisation simultanée de la térébenthine.^ C'est une des hypothèses qui peuvent se présenter à l'esprit, nous n'avons fait aucune expérience susceptible de la confirmer ou de l'infirmer; car nous ne cherchions à élucider que l'influence possible des vapeurs plombiques sur l'hygiène des ateliers, négligeant à dessein les questions relatives à l'hygiène de l'habitation. »

Cette réserve est des plus judicieuses et nous exposons plus loin les expériences que nous avons faites à ce sujet; expériences qui nous permettent d'établir que les peintures fraîches à la céruse émettent des vapeurs plombifères en quantité suffisante pour déterminer des accidents qui ne peuvent être attribués uniquement aux vapeurs d'essence de térébenthine.

Nous croyons d'ailleurs, en ce qui nous concerne, que l'absorption journalière de 10 milligrammes de plomb est bien loin d'être chose négligeable, et est parfaitement susceptible de déterminer à la longue, chez certaines personnes, des accidents saturnins très nettement caractérisés.

Les résultats des expériences de MM. Heim et Hébert suffisent donc, à notre avis, à démontrer que les émanations plombifères des peintures fraîches à base de céruse jouent un rôle impor-

tant dans l'empoisonnement des ouvriers peintres et que cette source d'intoxication vient s'ajouter aux autres pour déterminer, dans cette corporation, les accidents saturnins que nous avons exposés plus haut.

Quoi qu'il en soit, les très intéressantes expériences de MM. Heim et Hébert viennent entièrement confirmer les nôtres et démontrent, avec la plus entière évidence, la réalité de ces vapeurs plombifères dont on s'est plu si longtemps à nier l'existence.

Nous allons, d'ailleurs, citer d'autres expériences apportant sur ce point de nouvelles et indiscutables preuves.

M. Trillat, qui est l'auteur de très intéressantes recherches sur les émanations produites par de nombreuses substances, a bien voulu, sur notre demande, faire exécuter dans son laboratoire de l'Institut Pasteur, quelques expériences qui viennent apporter une preuve nouvelle de l'existence de ces émanations plombiques.

Sous trois cloches de même capacité (10 litres) et même forme, stérilisées à la flamme, furent disposés, à différentes hauteurs, des vases de Pétri — quatre par cloche — contenant du liquide Raulin, ensemencé par une culture de (( Pénicillum glaucum ». La première cloche, destinée à servir de témoin, ne reçut rien en dehors de sa série de vases de Pétri, dans la seconde fut placée à mi-hauteur une capsule plate contenant environ 50 grammes de céruse en poudre sèche, et, dans la troisième, une capsule de pâte de céruse broyée à l'huile.

Les cultures de la cloche témoin commencèrent à pousser au bout de S jours, celles de la seconde cloche, soumises aux émanations de céruse sèche, subirent un léger retard et celles de la troisième cloche, soumises à l'influence des vapeurs de pâte de céruse, ne se développèrent qu'avec un retard manifeste.

Une nouvelle expérience fut faite dans des conditions identiques, mais en ensemençant le liquide Raulin des trois cloches

LE SATURNISME 97

avec une culture d' u aspergillus niger », beaucoup plus sensible aux émanations toxiques. Les trois cloches furent montées le mardi 15 janvier 1910 et l'on pouvait constater le samedi 19 quelques colonies dans les cultures de la cloche témoin el de la cloche contenant de la céruse en poudre sèche; toutefois, ces colonies étaient un peu moins nombreuses et moins compactes dans cette dernière cloche. Les colonies se développèrent d'une façon analogue dans ces deux cloches avec, toutefois, un retard léger, mais continu, pour celles soumises aux émanations de céruse.

Quant au liquide des vases de Pétri disposés dans la troisième cloche et soumis aux émanations de la pâte de céruse, il resta d'une limpidité parfaite et ne présentait aucune trace de colonie lorsque le dispositif fut démonté, quinze jours après; à ce moment, les cultures des deux autres cloches étaient en plein développement.

Cette expérience démontre donc d'une manière évidente que la pâte de céruse émet des émanations, puisqu'elle agit à distance sur des cultures, enrayant le développement des moisissures.

Mais, puisque la céruse en poudre agit, dans les mêmes conditions, avec beaucoup moins de netteté, on est tout naturellement amené à supposer que c'est peut-être l'huile ajoutée à la céruse qui émet ces vapeurs toxiques pour les moisissures. Une nouvelle expérience s'imposait donc pour vérifier ce fait.

Cette expérience fut réalisée dans les mêmes conditions que les précédentes, mais en remplaçant, dans la seconde cloche, la céruse en poudre par un mélange, en parties égales, d'huile de lin et d'huile de pavot; c'est avec ce même mélange que l'on broya, directement au laboratoire, la céruse en poudre pour obtenir la pâte qui fut placée dans la capsule disposée à cet effet dans la troisième cloche.

Or, les cultures de la cloche témoin et de la cloche contenant

la capsule partiellement remplie du mélange d'huile de lin ^t

de pavot, se développèrent d'une façon exactement semblable et

commencèrent à se couvrir de colonies quatre jours après le

montage des cloches.

Au contraire, la présence, dans la troisième cloche, de la pâte obtenue en broyant la céruse en poudre avec le même mélange d'huile, sufiit à arrêter complètement le développement des cultures « d'arpergillus niger )) qui, quinze jours plus tard, ne présentaient que quelques rares colonies.

Une dernière expérience comparative effectuée en plaçant sous une cloche disposée d'une manière analogue, une pâte de céruse à l'eau, obtenue en broyant de la céruse en poudre avec de l'eau ne donna aucun résultat ; cette bouillie de céruse à l'eau ne sembla pas retarder d'une façon appréciable le développement des cultures qui se couvrirent de colonies aussi rapidement que dans la cloche témoin.

Ainsi donc la poudre de céruse ne semble émettre que de très légères émanations toxiques pour les moisissures; nous ne parlons, bien entendu, que des émanations et nullement de la fine poussière qui peut être soulevée par une intervention mécanique quelconque. Le mélange d'huile qui sert à broyer la céruse ne dégage aucune émanation toxique; mais la pâte obtenue par le broyage de ces deux corps émet, au contraire, en quantité très appréciable, des vapeurs toxiques pour les moisissures.

Nous ne tirons évidemment pas comme conclusion que ces émanations, toxiques pour certaines cultures, le sont forcément par là même pour l'organisme humain, les expériences que nous venons d'exposer n'ayant pour but que de démontrer, sous une forme nouvelle, la réalité de ces émanations produites par la pâte de céruse broyée à l'huile et par suite par les peintures fraîches à la céruse.

L'existence de ces émanations étant ainsi établie, nous examinerons plus loin, en nous basant sur d'autres expériences, leur influence possible dans l'intoxication saturnine des ouvriers peintres.

A la suite des expériences de M. Trillat et sur les indications de ce dernier, M. le docteur A. Marie effectua des essais analogues dans son laboratoire de psychologie pathologique de l'asile

LE SATURISISME * 99

de Villejuiî'. 11 oMiiit des résullats absolument concordants, qu'il expose dans les leiines suivants :

(( Pour mettre en lumière et comparer l'action suspensive sur le développement de cultures ensemencées par les produits à base de plomb et de zinc, nous avons placé trois cloches d'égale dimensions, trois plaques de Pétri, garnies de gélose^ sur lesquelles nous avons semé le bacille d'Eberth.

{( Nous avons, au préalable, placé dans le fond, des cristallisoirs d'égales quantités d'huile de lin, pure daris l'un, additioiv née dans les autres, d'une part de céruse écrasée pour l'un, dans la proportion ordinaire du mélange des peintres, d'autre part de blanc de zinc dans les mêmes conditions.

« Nous avons laissé, durant une dizaine de jours, ces appareils convenablement bouchés au verre rodé. La culture s'est développée très vite et très nettement dans l'appareil n° 1, additionné d'huile simple. Elle s'est, vers le cinquième jour, compliquée de cultures complexes de « bac. prodigiosus », de sta phylocoques dorés et de moisissures diverses.

({ Dans le deuxième appareil, additionné de mixture à la céruse, la culture a été enrayée et s'est développée sur un tiers seulement de la surface à un degré d'épaisseur moindre et les cultures accessoires ne se sont point manifestées.

(( Dans le troisième appareil, où la boîte de Pétri était placée au-dessus de la pâte de blanc de zinc, le développement a été plus net et complexe, rappelant celui de la première culture en présence d'huile pure, mais moins florissante, bien que nettement plus vivace qu'avec le plomb.

« Ces expériences concordent avec des expériences en cours de M. Trillat, qui nous les a suggérées et qui les a faites avec r « aspergillus niger )); elles montrent l'action d'arrêt des vapeurs métalliques par rapport aux phénomènes vitaux élémentaires. Pour le plomb, en particulier, ce résultat peut trouver son application dans le procès à trancher pour les hygiénistes entre le plomb et la céruse. ))

Nous indiquons plus loin une autre expérience du docteur Marie, concernant l'action des vapeurs de plomb sur l'incuba-

100 LES MALADIES PROFESSIOKNELLES

lion des œufs de poule (U); expérience qui apporte également une preuve de plus de l'existence des émanations émises par ia céruse.

Toutes les expériences, absolument concordantes, que nous venons de commenter, ne peuvent donc laisser planer aucun doute sur la réalité de ces émanations, de ces vapeurs émises par les peintures fraîches à base de céruse.

Mais il restait à démontrer que ces vapeurs, qui sont naturellement très peu abondantes, pouvaient être dangereuses et devaient par suite être rendues, tout au moins partiellement, responsables de l'intoxication des ouvriers peintres et des nombreux malaises et indispositions, plus ou moins graves, fréquemment observés chez des personnes ayant séjourné dans des appartements fraîchement peints.

On a cité, en effet, plusieurs cas d'intoxication observés chez des personnes ayant simplement séjourné dans des pièces nouvellement peintes à la céruse; la mort du célèbre sculpteur David d'Angers fut notamment attribuée à cette cause par Guérard.

On a également cité le cas « de cet enfant qui, après avoir joué sur un balcon recouv^ert de plomb et exposé aux radiations solaires, fut pris d'accidents rapportés, avec plus ou moins de vraisemblance, au saturnisme; dans ce cas, le plomb métallique, chauffé par les rayons solaires, aurait émis des vapeurs en quantité nocive » (10).

Band adopte l'opinion émise par Osier {Praciice of Médecine) que l'absorption du plomb « se fait librement dans les poumons », lorsqu'il « y arrive sous une forme volatile analogue à l'hydrogène arsénié; nous avons tous remarqué, ajoute-t-il, qu'après un séjour dans nno chambre nouvellement |>einle, on a dans la bouche le goût du plomb. »

(9) Voir papr 143.

nO) D" K. IImm i:i \. IIkbi ht. ^nlrs sur Irs^ vaprtti\< éntiscs par /<• plomb f ses composés. Rapport Brelou, annexe XV, page 32t>.

LE SATURNISME 101

Th. Oliver admet que « lorsque le plomb a été inspiré sous forme de vapeurs » son influence se fait surtout sentir sur le système nerveux ».

Il n'était donc pas téméraire de chercher à démontrer expérimentalement la toxicité de ces émanations plombifères.

Pour résoudre ce problème dont l'importance ne peut échapper, nous avons simplement réalisé les expériences dont nous avions signalé l'intérêt dans notre rapport parlementaire sur les composés du plomb, opérant de la manière suivante :

Sous une cloche à douille à deux tubulures latérales et sur une couche de foin disposée dans un large cristallisoir, nous avons placé un cobaye en parfait état de santé; la cloche reposait sur une cuvette plate contenant de l'eau et formant joint hydraulique; lune des tubulaires latérales reçut un manomètre permettant d'observer facilement la dépression intérieure de un à deux centimètres d'eau; l'autre tubulaire était en communication, par un tube de verre coudé, avec un flacon laveur de Durand, contenant de l'eau acidulée et relié lui-même à une trompe à eau produisant une aspiration d'air; enfin, la tubulure supérieure fut mise en communication avec un flacon de Durand contenant une certaine quantité de peinture à base de céruse d'une composition courante, soit 300 grammes de pâte de céruse, 100 grammes d'huile de lin et 25 grammes d'essence de térébenthine.

La trompe fut mise en action et le cobaye, placé dans sa prison de verre, respira l'air qui avait préalablement barboté dans la peinture de céruse et s'était ainsi chargé d'émanations plombifères; la formation de ces émanations put être d'ailleurs vérifiée, à la fin de l'expérience, par l'analyse de l'eau acidulée du flacon laveur, dans laquelle on put déceler la présence du plomb.

Placé sous sa cloche un soir, à six heures, le cobaye passa toute une nuit dans ces conditions : dès le lendemain matin, à sept heures, cet animal qui, la veille, était très vigoureux et mangeait avec appétit les aliments mis à sa disposition, refusait toute nourriture et restait immobile, les yeux presque fermés,

102 LES MAL\niFS PROFESSIONNELLES

son iniiseaii enfoncé dans le foin, a^nlé par niomonts do mouvenionls fébriles ; à neuf heures, il élait rourho. les yeux fermés, la respiration saccadée et rapide; à midi, il fui {)ris de spasmes violents et mourait quelques instants après.

L'exament nécropsique effectué par le docteur A. Marie confirma les lésions maximum du rein et du poumon: pour ce dernier orpfane, l'examen histolonfi(pio montra l'état confrestif périalvéolaire et l'hypersécrétion inflammatoire intra-alvéolaire.

Ces lésions du tissu pulmonaire sont analogues à celles décrites par le professeur Laborde (11) et observées par lui chez des cobayes tués, en moins de deux heures, par l'absorption de poussières fines de céruse mises en suspension dans l'atmosphère ambiante.

Dix-huit heures avaient donc suffi, dans notre expérience, pour tuer le cobaye soumis aux émanations de peinture fraîche de céruse; loin de se montrer inoffensives, ces émanations avaient donc agi avec une rapidité surprenante; mais ne devait-on pas attribuer ce dénouement rapide, cette intoxication brutale aux vapeurs de l'essence de térébenthine contenue dans la peinture.»^

Nous savons, en effet, que Slas, tout en reconnaissant qu'il était « incontestable que l'habitation d'un appartement récemment peint au blanc de plomb puisse occasionner des malaises », ajoutait qu'il (( n'est pas démontré que le plomb soit pour quelque chose dans ce fait ».

Il est d'autre part certain que l'essence de térébenthine est toxique par elle-même, et M. .T. Hiban attribue aux vapeurs de ce corps les accidents constatés chez les personnes couchant dans une chambre nouvellement peinte :

« M. A. Bouchardat, dit-il, a constaté, dans ses expériences sur Tesscnce de térébenthine, que l'exposition aux vapeurs de ce corps produit une légère céphalalgie, suivie d'un état de lassi-

(11) Voir pape 8i.

LE SATURNISME

tilde, de défaillance, d'incapacité de travail que nous avons observé nous-môme au cours de nos recherches. C'est à la présence des vapeurs de cette essence que sont dûs les accidents bien constatés que l'on observe chez les personnes qui couchent dans un appartement fraîchement peint : le malade peut présenter alors une prostration i^énérale des forces allant jusqu'à la résolution complète des membres (12). »

Une nouvelle expérience s'imposait donc pour contrôler ce fait; isolée, notre première expérience n'avait aucune portée et la mort de notre cobaye pouvait être attribuée non pas au plomb, mais à l'essence de térébenthine seule.

Nous recommençâmes donc l'expérience dans des conditions absolument identiques, en substituant simplement à la peinture de céruse une peinture à base d'oxyde de zinc de composition analogue : 300 grammes de pâte de blanc de zinc, 100 grammes mes d'huile de lin et 25 grammes d'essence de térébenthine.

Or, c'est à peine si notre nouveau cobaye, plus heureux que son prédécesseur, parut par moments quelque peu incommodé et sembla présenter quelques instants de torpeur, environ deux heures après sa mise en expérience. Il ne perdit pas l'appétit durant les 27 heures qu'il passa sous la cloche, et était en train de grignoter avec ardeur lorsqu'il en fut retiré après ce temps; très vigoureux, il s'échappa à ce moment de nos mains et ne fut guère facile à attraper dans notre laboratoire. Il vécut encore longtemps en excellent santé et ne dut sa mort, plusieurs mois après l'expérience, qu'à une cause accidentelle.

On le voit, cette expérience est démonstrative et prouve que l'essence de térébenthine seule ne peut être rendue responsable des accidents souvent constatés; certes, son rôle ne doit pas être négligeable, et elle doit, tout au moins, en s'évaporant, faciliter la production et l'entraînement des émanations de céruse; il nous semble même très probable qu'il se forme, dans lu réac-

(12) Dictionnaire de Chimie, de Wurtz, tome III, p. 320.

lion complexe qui se produit au moment de la résinification de l'huile, un composé de plomb particulièrement toxique et que nous nous proposons de rechercher et d'isoler.

Cette supposition semble être confirmée par le résultat des expériences de M. Trillat exposées plus haut (13). Dans ces expériences, en effet, la présence, sous la cloche contenant les cultures en observation, d'huile de lin et de pavots ne retardait en aucune façon le développement des moisissures; la céruse en poudre, ou en bouillie à l'eau, n'avait de son côté que peu d'action sur ces cultures; au contraire, la pâte de céruse obtenue par le mélange de la poudre de céruse et de l'huile, émettait des vapeurs toxiques pour les moisissures dont elles enrayaient presque complètement le développement.

Gela permet donc de supposer que le mélange d'huile et de céruse détermine la formation d'une faible quantité d'un nouveau composé de plomb plus volatil et plus nocif.

Stas admettait du reste, dans ces conditions, la formation de linoléate et de margarate de plomb. Il est très possible que ce soient ces nouveaux corps de composition complexe qui émettent ces vapeurs plus abondantes ou plus toxiques.

D'autre part, on a signalé, à j)lusieurs reprises, la formation de composés divers de plomb et d'essence de térébenthine. C'est ainsi que M. Personne a pu obtenir, en faisant passer de l'hydrate d'essence de térébenthine en vapeur sur de la chaux sodée et traitant le produit de la réaction par l'acide chlorhydrique, un acide térébenthilique s'unissant directement avec l'oxyde de plomb pour former un térébcnthilate de plomb, sel incristallisable possédant à l'état sec, l'aspect de la gomme arabique (14). Il est vrai que M. Hcmpel, malgré toutes ses tentatives, n'a pu reproduire cet acide (15).

D'autre part, Papasogli indique que l'essence de térébenthine, longtemps et frécjuemment agitée au contact de l'air en présence du sodium, donne le sel de sodium d'un acide particulier, dont

(13) Voir page 96.

(14) Dictionnaire de Chimie do Wurtz, tome III, page 328.

(15) Dictionnaire de Chimie âo Wurtz, supplément ?* pnrlic. page 1503.

LE SATURNISME 105

on peut obtenir d'autres sels métalliques par double décomposition, notamment le sel de plomb.

Enfin Renard a obtenu un acide particulier, gommeux, très hygrométrique et altérable par la chaleur, par 1 electrolyse d'un mélange de térébenthine, d'alcool et d'acide sulfuriquc dilué ; le sel de plomb de cet acide, bien cristallisé en petites aiguilles brillantes, a pour formule : C*^ H^^ SC^ Pb, et se décompose vers 110 à 115 degrés, en répandant une odeur de térébenthine (16).

On voit donc que le plomb est susceptible de former des composés divers avec l'essence de térébenthine et il nous paraît très possible qu'un de ces composés se forme dans la réaction complexe qui s'opère entre la cérusc, l'huile, l'essence de térébenthine et l'oxygène de l'air, durant la résinification de la couche de peinture.

Nous avons essayé d'isoler ce corps en distillant, au bain-marie à 100 degrés, dans un courant d'air, puis dans un courant de vapeur d'eau, l'essence de térébenthine contenue dans la peinture à base de céruse; mais le temps nous a manqué pour mener à bien ces recherches et obtenir un résultat quelconque.

En tout cas, la formation d'un composé de plomb, particulièrement toxique, qui nous semble très probable, expliquerait parfaitement la grande toxicité des émanations des peintures fraîches à la céruse; il paraît, en effet, impossible d'attribuer uniquement aux quantités très minimes de plomb contenues dans ces émanations un empoisonnement aussi rapide que celui que nous avons pu constater sur notre cobaye ; il n'est donc pas douteux que l'essence de térébenthine y a contribué, dans une certaine mesure, sous une forme ou une autre.

Quoi qu'il en soit, que la céruse et l'essence de térébenthine aient multiplié leur toxicité propre à une combinaison chimique, ou aient plus simplement additionné leurs effets vénéneux dans une action parallèle et séparée, il n'en reste pas moins éta bli qu'il peut être dangereux de séjourner dans des pièces nouvellement peintes à la céruse, tandis que les peintures au blanc

(16) Dictionnaire de Chimie, de Wurtz, supplément 2' partie, page 1518.

de zinc, même additionnées d'essence de térél)enlhine, semblent tout à fait inoffensives.

L'emploi de la céruse dans les travaux de peinture est, par suite susceplible, dans certaines circonstances, non seulement d'infoxiquer les ouvriers peintres, mais encore d'incommoder sérieusement le public. C'est une raison de plus pour voter le projet de loi sur les maladies professionnelles qui provoquera, partout où la chose sera possible, la substitution de produits inoffensifs aux poisons industriels.

Action lente et insidieuse du plomb.

Si négligeables que puissent paraître, à première vue, certams de ces modes d'introduction du plomb dans l'organisme, ils n'en sont pas moins extrêmement redoutables, l'absorption des plus minimes quantités de plomb devenant dangereuse si elle se répète fréquemment.

On sait, en effet, qu'une des caractéristiques des sels de plomb est d'agir à très faible dose; ils sont assez difficilement assimilables et l'on peut parfois, sans grand danger, en ingérer une dose relativement considérable qui n'agit que partiellement et se trouve rejetée sans être totalement absorbée par l'organisme. Mais, en revanche, une fois passés dans les tissus, ils sont diffî ilemcnt éliminés et, pour peu que l'absorption se continue jour- /.lellement, même à doses infiniment faibles, ils s'accumulent dans les organes et y provoquent des troubles qui peuvent, à la longue, présenter un caractère d'évidente gravité.

C'est ce que nous a indiqué très clairement, M. le professeur Brouardel, lorsqu'il nous disait, dans sa déposition devant la Commission parlementaire :

« On dit qu'un certain nombre de sels de ploml) ne sont pas solubles ou sont à peine sohibles ; mais à cela on peut répondre que pour le plomb le danger est d'autant plus grand que la dose absorbée est minime. J'exagère peut-être un peu, mais il est démontré que la petitesse de la dose n'écarte pas le danger, an contraire.

LE SATURNISME 107

(( En effet, pour soigner certaines dysenteries, on donne des lavements, quelquefois deux ou trois jours, contenant 30 centigrammes de carbonate de plomb; on est allé même jusqu'à 80 et il n'en est jamais résulté d'accidents plombiques. Cela est vrai; mais l'individu qui absorberait ces 80 centigrammes de carbonate de plomb dans ime année au lieu de les absorber en huit jours serait atteint de paralysie saturnine. Il ne faut donc pas conclure de l'intensité de la dose absorbée à la gravité du danger ; je dirai presque, en exagérant peut-être im peu, que c'est l'inverse qui est la vérité (17) ».

Résumant ses nombreux travaux sur le saturnisme, dans un article de la Tribune médicale, le docteur G. Meillère nous mon Ire également le danger des plus infîmes doses de plomb :

(( Dans plus d'un millier d'expériences faites à l'occasion de notre récent travail sur le saturnisme (18), nous avons montré combien faible est la quantité de plomb retenue par l'organisme des saturnins ; combien faible, par conséquent, doit être la quantité de poison qu'il suffît d'absorber journellement pour être « avarié » d'une façon indélébile.

(( Il suffît, en effet, de quelques milligrammes de plomb fixés sur les centres nerveux, pour provoquer chez l'intoxiqué des troubles voisins de ceux que provoquent l'alcoolisme et la syphilis (19) ».

(17) Déposition de M. le docteur Brouardel devant la Commission des composés du plomb de la huitième législature. Rapport supplémentaire J.-L. Breton, n° 941, annexe II, page 201.

(18) G. Meillère : Etude historique, physiologique, clinique et prophylactique du saturnisme, 1903.

(19) « Harnnck a établi, mais très approximativement, la do'^e minima de plomb pour différentes espèces animales.

« Cette dose serait par kilogramme d'animal :

Pour la grenouille 0 gr. 0^

Pour le lapin 0 gr. 0125

Pour le chien 0 gr. OOK

« La dose minima diminue donc à mesure qu'on s'élève dans la série animale et elle doit être infime pour l'homme.

« Mais, à l'avis de Richet, ces doses, si faibles soient-elles, sont capables de <léterminer une intoxication aiguë, et, pour produire une intoxication chroni-

Revenant sur cette même et capitale question dans sa conférence du Grand-Orient, M. Brouardel affirma de nouveau l'influence néfaste des petites doses de plomb fréquemment , répétées :

(( Remarquez qu'il suffit d'une dose très petite, mais absorbée tous les jours, pour arriver à l'intoxication saturnine. Ainsi, vous prenez, je suppose, 20 centigrammes de céruse dans votre journée pendant quatre ou cinq jours seulement ; vous n'éprouvez aucun accident d'intoxication. En 1859, pendant que j'étais interne à la Pitié, nous avons eu une épidémie de dysenterie. Potain donnait aux malades la potion de Laidlow contenant 28 centigrammes d'acétate de plomb, prise une fois par jour ; nous n'avons jamais eu aucun accident parce que le traitement ne durait que quelques jours.

(( Mais si on prend ces 20 centigrammes en un mois, un centigramme par jour, on a une intoxication saturnine. Cela n'est pas particulier au plomb. Pour beaucoup d'autres poisons, une petite dose insignifiante absorbée pendant quelques jours ne produit aucun inconvénient, mais, absorbée pendant un temps sufiisamment long, produit des phénomènes d'intoxication tels que ceux que j'ai décrits (20) ».

Et cela explic[uc parfailenienl le peu d'inlérèt démonstratif de l'expérience citée par M. Georges Hvvert dans son ouvrage (( La crise de l'industrie française du plomb ».

(( L'expérience suivante, dit M. Hyvert, facile à réaliser, démontre la grande innocuité des peintures à la base de céruse après la période de dessiccation. Nous avons pu administrer à deux jeunes chiens, et plusieurs fois dans l'espace d'un mois. 25 grammes de poussière de vieille peinture à base de céruse,

que, il faut des doses plu^ faibles encore. C'est ainsi qu'un chien, recevant dans le péritoine et par kilorrramme 0,00002 de plomb, est très malade pendant un mois, et qu'un autre chien, préalablement tuberculisé, meurt après quatre jours de violentes convulsions, à la suite d'une injection de 0,00014 de plomb I»ar kilogramme de son poids. » D' R. Ariigue : I.'inlosicalion saturnine. 1900.

(20) Conférerice Brouardel, du 17 novembre 190i, au Grand-Orient. Rapport Breton, n° 790, annexe II, page 677.

LE SATURNISME

sans qu'aucun ciïel morbide se soit manifesté. (Depuis, nous avons renouvelé l'expérience avec 50 grammes.) Ce résultat, d'autant plus remarquable qu'un gramme de céruse en poudre eût suffi pour provoquer une intoxication complète, confirme nos prévisions et nous permet d'énoncer ce principe : que les dangers présentés par les couleurs métalliques à base de plomb, zinc et antimoine, sérieusement atténués déjà par leur mélange à l'huile, deviennent négligeables dès l'instant de leur parfaite dessiccation. »

Nous voulons bien admettre que la présence de l'huile, surtout après dessication complète rend plus difficile l'assimilation par les voies digestives de la céruse prise à doses massives ; mais cela ne fait que confirmer les dires de M. Brouardel, qui sont d'une vérité incontestable, et il suffirait de modifier les conditions de l'expérience pour établir que, prise en grand nombre de fois, la quantité indiquée de poussière de vieille peinture eût produit des effets terribles.

Que M. Hyvert partage ses 25 ou ses 50 grammes en 100 doses de 25 ou de 50 centigrammes, et qu'il administre chaque jour à ses jeunes chiens l'une de ces doses; nous lui affirmons qu'il n'aura pas besoin d'arriver au centième jour pour constater des effets non équivoques d'empoisonnement saturnin.

Et c'est justement là le mode d'absorption dont souffrent tous les ouvriers dont la profession comporte la manipulation du plomb ou de ses composés; certes, ce n'est pas à fortes doses qu'ils absorbent le poison et nous ne craignons pas de dire que, s'il en était ainsi, et que si accidentellement à de longs intervalles ils risquaient ce danger, tout en restant absolument à l'abri le reste du temps, ils en souffriraient bien moins ; c'est, au contraire, à des doses infinitésiiTiales, mais tous les jours et d'une façon continue, que le plomb pénètre dans leur organisme et y produit traîtreusement son action destructive.

Ce n'est donc qu'exceptionnellement, par suite d'une forte absorption accidentelle et de la disposition naturelle du sujet aux accidents saturnins, que l'action du plomb est rapide et se manifeste par des troubles immédiats; dans la plupart des cas

110 LES iMALADIES PROFESSIOWiNELLES

l'absorplion ise lait lentement et journellement, son action est lente, invisible, et lorsque l'ouvrier se ressent des premières atteintes du mal, il est déjà terriblement rongé par la maladie, dont souvent il ne peut se guérir même en abandonnant son métier et en se mettant totalement à l'abri des atteintes nouvelles du plomb.

Contrairement à la plupart des autres poisons industriels, le plomb ne s'élimine en effet qu'avec une excessive lenteur, ce qui rend l'intoxication qu'il produit infiniment plus redoutable.

C'est ainsi que dans sa déposition devant la Commission sénatoriale, M. Armand Gautier montrait combien le plomb était plus dangereux que le mercure :

(( L'empoisonnement par le plomb est beaucoup plus grave que l'empoisonnement par le mercure. Nous savons par les observations faites en particulier à Almaden en Espagne dans la grande mine européenne de mercure, que les ouvriers empoisonnés par le mercure, qui restent toute leur vie sur la mine et qui, par conséquent, absorbent le sulfure de mercure pour ainsi dire depuis leur enfance, n'ont qu'à quitter le chantier pendant une quin zaine de jours pour récupérer leurs forces et leur santé. C'est un fait dont la preuve a été donnée en particulier par un ingénieur français d'Almaden, dont l'Institut a récompensé par le prix Montyon l'important mémoire, il y a quatre ou cinq ans.

(( Au contraire, l'empoisonnement saturnin est insidieux, et très dangereux. Il ne suffit plus ici de mettre le malade au repos pendant quelques jours, parce que le plomb absorbé et lixé par l'organisme met fort longtemps à se désassimiler. Il faut des mois et encore des mois pour se débarrasser du poison (21). »

Parfois même, aucun accident spécifique du saturnisme ne se produit, mais, par l'affaiblissement de l'organisme, le plomb est la cause indirecte, et appelée à resfor h^ujours inconnue, de maladies de tous îrenres.

(21) Déposition de M. le professeur Armand (Gautier devant la Commission sénatoriale dee composés du plomb, 16 mars 1905. — Raporl Treille, page 894.

LE SATURMSME 111

Et (j'esl JLislcnient pour cela que l'emploi du plomb et de ses composés est terrible; ils agissent lentement, traîtreusement, mettant souvent de longues années à atteindre et à tuer leurs victimes.

Comme la plupart des autres poisons industriels, le plomb agit donc d'une manière insidieuse, il n'est pas brutal, sauf dans certaines de ses manifestations aiguës, il met parfois 15 à 20 ans à tuer ou à estropier son homme ; mais il n'en est que plus dangereux et n'en fait que plus de victimes. C'est une raison de plus pour le dénoncer et pour le proscrire comme une subt tance éminemment malfaisante et pernicieuse.

Quel est donc, en effet, le tribunal qui acquitterait l'empoisonneur qui, au lieu de verser brutalement une dose massive de poison à sa victime, l'aurait intoxiquée en lui faisant absorber lentement, par petites doses journalières, le poison qui, minant petit à petit sa santé, devait fatalement la conduire à la mort ?

Et entouré constamment par cette substance vénéneuse, comment l'ouvrier pourrait-il éviter l'absorption des quantités infinitésimales qui suffisent pour l'empoisonner à la longue P Voyez l'ouvrier peintre, par exemple. Il est guetté partout par le poison, disposé à pénétrer dans son organisme par toutes les voies : c'est la poussière mise en suspension dans l'atmosphère par les grattages et les ponçages, ce sont encore les émanations plombiques émises par les peintures fraîches et dont nous avons démontré l'existence, qui pénètrent dans ses poumons ; ce sont les projections, les gouttelettes de peinture impossibles à éviter totalement, qui se déposent sur ses mains et sur son visage ; ce sont ses outils, ses couteaux, ses pinceaux, ses brosses, qui sont plus ou moins recouverts du poison et qui le répandent sur ses mains dès qu'il les manie ; traversant la peau, le poison s'insinue ensuite dans son organisme, et s'il ne prend pas les précautions les plus minutieuses, s'il ne protège soigneusement ses vêtements, s'il ne lave avec un soin extrême ses mains, s'il ne nettoie pas avec minutie ses ongles, il souille ses aliments qui porteront le poison dans ses organes digestifs ; ce poison, il le rapporte jusqu'au foyer familial oii, inconsciemment, il risque d'intoxiquer les siens.

Et il en est plus ou moins de même pour tous les ouvriers travaillant dans les industries figurant au tableau annexé à notre proposition et que l'un trouvera plus loin.

Affections engendrées par le plomb.

Le plus souvent rempoisonnement par le plomb se manifeste par d'effroyables coliques, vulgairement appelées coliques de plomb, que le docteur Laborde décrivait, dans une très remarquable conférence consacrée à la céruse (22), dans les termes suivants :

(( La colique de plomb, pour l'appeler de son vrai nom ; la colique de miserere (ayez pitié de moi), pour en caractériser la forme horriblement douloureuse.

(( Il faut avoir assisté aux manifestations de cet état douloureux du ventre, quand on ne l'a pas éprouvé soi-même ce qui est encore autrement démonstratif, pour s'en faire une aussi juste idée qu'il est possible par le spectacle, profondément pénible, du pauvre patient, courbé en deux sur son ventre, qu'il cherche à comprimer pour atténuer ses souffrances ; des cris de douleur continus, déchirants... justifiant bien le terme de miserere qui leur est appliqué pour rendre compte de ce qu'ils éprouvent, les malades disent, dans leurs comparaisons plus ou moins imagées, qu'ils sentent a comme si on leur tordait les (( boyaux » ; ou bien a comme si des corps étrangers, des boules (( de plomb cheminaient, en forçant le passage, dans leur ventre ».

{( Quand on songe que ces horribles souffrances, sur lesquelles il y avait lieu d'insister à ce point de vue, qui suffiraient pour justifier la prohibition du poison qui les provoque : quand on songe qu'elles sont le résultat fatal, inévitable, du travail professionnel obligatoire ])our l'ouvrier, puisqu'il est son gagne-pain, n'est-on pas autorisé, je le demande, à faire peser de tout son

(22) Conférence de M. le docteur J.-V. Laborde. faite le 13 janvier 1901, sous la présidence de M. le docteur Paul Brouardel. Rapport J.-L. Breton n* 515, annexe XVI, p. 48.

LE SATURNISME 113

poids la responsabilité sociale et gouvernementale sur ceux qui l'assumont, on laissant se perpétuer, avec une indifférence d'autant plus coupable qu'elle devrait céder à la pitié, de pareilles situations ?

(( Et ce n'est encore là que le début, l'entrée en scène des accidents qui vont se succéder progressivement, et pour ainsi dire systématiquement, au cours de l'empoisonnement en train. »

Dans son discours au Sénat, le professeur Dieulafoy montrait également toute la gravité de ces coliques de plomb qui constituent déjà une affection des plus sérieuses :

(( Les exemples malheureusement ne manquent pas, je n'ai qu'à glaner dans nos hôpitaux. Tenez, voici un homme qui nous arrive, il y a quelques temps, dans mon service de l'Hôtel-Dieu, se tenant le ventre avec les mains, poussant des gémissements et la figure angoissée, exprimant une souffrance horrible, si bien que les étudiants se demandent quelle maladie il pouvait bien avoir. Etait-ce une péritonite aiguë ou une perforation de l'intestin, ou ime appendicite suraiguë ? Et l'on se dispose à interroger cet homme.

(( Mais lui : (( Je sais bien ce que j'ai; je suis peintre en bâtiment, j'ai la colique de plomb, soulagez-moi ! »

(( Le diagnostic était fait, et en effet il avait la colique de plomb, non pas cette colique de plomb qu'on se plaît à nous présenter dans quelques ouvrages comme un simple accident, et qin est un véritable accident. Ce n'est pas évidemment un accident des plus terribles, puisqu'il ne tue pas, du moins toujours (quoiqu'il y ait des cas où il soit suivi de mort), mais c'est un incident qui amène l'accident et je vais vous dire pourquoi.

(( Ces coliques saturnines peuvent durer un ou deux mois. Comment ! direz- vous, mais vous ne pouvez donc pas les guérir ? Nous arrivons à les atténuer, à les calmer, mais pas d'une façon complète et durable et, au bout de quelques jours, la colique, reprend avec les vomissements et amène une constipation terrible, des plus opiniâtres, que nous avons toutes les peines du monde à vaincre. Cette colique saturnine, il y a des ouvriers

114 LLS MALVDILS l'KOt KS6IOi\iNELLES

peintres qui 1 ojil à dix et vingt reprises dans le cours de leur existence.

(( A la suite de cette maladie, l'ouvrier se trouve dans un ti-I état d'anémie, de faiblesse, d'anéantissement physique, qu'il lui est impossible de reprendre son travail avani un mois, deu.v mois peut-être.

u La colique saturnine est donc vraimeni un accident terrible pour les peintres en bâtiments, et j'ajouterai que c'est un des accidents de beaucoup les plus fréquents (23). »

Et ces épouvantables souffrances ne sont que le commence* ment du mal, qui ne tarde pas à se traduire par une paralysie lo cale des muscles extenseurs de l'avant-bras, qui donne aux mains des travailleurs atteints de saturnisme l'aspect de griffes; l'impossibilité d'étendre les doigts constitue pour la plupart de ces victimes de la céruse une véritable incapacité professionnelle.

Puis, c'est pour le travailleur qui constitue à absorber ce terrible poison la paralysie générale, l'épilepsie, la folie et bientôt la mort.

Dans son rapport à la Commission d'hygiène industrielle, le J)^ Thoinot décrit une partie des innombrables variétés de trou blés et de maladies directement provoqués par l'intoxication saturnine :

(( L'empoisonnement par le plomb, dit-il, est celui qui présente la plus grande richesse d'expression symptomatique : les a(;cidents saturnins sont douc^ 1res nombreux, d'importance d'ailleurs très différente et quelques-uns sont encore ou mal connus ou discutés. Les énumérer tous serait malaisé et d'ailleurs inutile : nous nous bornerons aux plus fréquents, aux plus importants, aux mieux connus (24). »

Et, succcssivcmeni, le docteur Thoinot examine les accidentés aigus ou subaigus (épiphénonu'^nes aigus c^u subaigus) qu'il di vise en coliques de plomb, myalgies-arthralgies. troubles nerveux moteurs el sensitifs: [)aialysies. encéphalopathie, hystérie

(23) Jounuil officiel dn 28 novenihro 1900, p. 1028.

(24) Rapport J.-l.. lirclon u' 515, annexe XXI, page 113.

LE SATURINISMK IIÔ

t^aturnine, Ireiiiblements; et les accidents chroniques, la cachexie saturnine avec ses constituantes : anémie progressive, néphrite s^alurnine, •^oulte saturnine, artériosclérose.

La paralysie des muscles extenseurs des avant-bras mérite une mention spéciale parce qu'elle constitue, comme la colique de plomb, une affection caractéristique, spécifique, de l'intoxication saturnine, d'autant plus redoutable pour l'ouvrier qu'elle entraîne pour lui une incapacité de travail plus ou moins complète el le plus souvent permanente.

Tous les auteurs qui ont traité cette grave question du saturnisme ont naturellement étudié en détail cette affection particulière dont ils signalent les graves conséquences. Le professeur Thomas Oliver, de Durham, qui se livra tout spécialement à l'étude des maladies professionnelles, écrit dans son remarquable ouvrage Métiers dangereux :

a C'est sur le système nerveux que le plomb produit ses plus pernicieux effets. Généralement, après avoir éprouvé une ou plusieurs attaques de coliques de plomb, mais souvent sans cela, le saturnin perd graduellement ou soudainement l'usage dès doigts et des mains, ses mains deviennent paralysées, pendent impuissantes à son côté et on dit que le malade souffre de « wrist drop » (poignet mort); cela le rend incapable de se nourrir et de s'habiller lui-même. Les deux mains sont généraleinent affectées, mais pas à un égal degré. La paralysie bilatérale est généralement symplomatique de l'empoisonnement saturnin. Dans le poignet mort, les muscles extenseurs des doigts et des poignets deviennent impuissants. Généralement, l'affection est sans douleurs, mais en beaucoup de cas la perte est précédée de contractions musculaires. Les muscles des épaules et de l'avant-bras peuvent être aussi affectés, de même les muscles des pieds, ce qui cause « l'ankle drop » (pied mort). Quand la maladie a un caractère plus prononcé, les muscles du tronc deviennent para , lysés; dans celte forme, l'individu est absolument impotent : il

116 LES MALAblliS PROFESSIONNELLES

gît comme un soliveau, incapable de se tourner ou de se remuer dans son lit. C'est une caractéristique de la paralysie saturnine, même dans ses formes les plus anodines, comme le poignet mori, de rendre non seulement l'individu incapable de gagner sa vie mais aussi de pourvoir lui-même à ses soins personnels (25) . »

Cette paralysie des avant-bras et des mains, qui révèle à première vue son origine saturnine, est expliquée de la manière suivante par le professeur Laborde (26) :

(( L'on sait, en général, que les membres supérieurs, les bras, présentent deux ordres principaux de mouvements par lesquels l'avant-bras (portion inférieure à partir du coude) se fléchit sur le bras (portion supérieure du coude à l'épaule), et ceux par lesquels s'opère le relour à la position rectiligne, c'est-à-dire les mouvements d'extension.

(( Ces mêmes mouvements s'accomplissent du côté de la main et l'articulation du poignet en est le centre et le pivot : ils sont commandés et actionnés par deux ordres de muscles, qui y correspondent, les muscles jléchisseurs et les muscles extenseur>i de la main et des doigts.

(( Or, dans l'intoxication saturnine, l'impotence motrice ou la paralysie frappe le groupe des muscles extenseurs particulièrement, avec une prépondérance telle que leur action, se trouvant plus ou moins affaiblie ou anéantie, les muscles antagonistes ou fléchisseurs l'emportent de façon à forcer et à maintenir les doigts dans une flexion permanente, qui donne à la main l'aspect d'une griffe. »

Après avoir exposé les raisons probables de cette prédominance de la paralysie «les muscles extenseurs sur celle qui frappe les muscles fléchisseurs, Laborde affirme, lui aussi, l'incapacilo professionnelle qui résulte de celte affection :

« Quoi qu'il en soit de l'explication et du mécanisme, l'impotence motrice, la paralysie dans sa forme spéciale, on peut dire

(25) Thomas Oi-ivnn, profo-^stMir tlf plnsiolir".'!»^ à ruiu\or il»' de Durlmni : Métiers danqereux. 1002.

(26) Rapport Breton n"515, annexe XVI, page -18.

LE SATURNISME 117

spécifique, n'en existe pas moins à des degrés plus ou moins avancés, mais qui, même au degré moyen, constitue, une fois installée, une véritable incapacité professionnelle : attendu que les ouvriers qui en sont atteints, et c'est le plus grand nombre, ne peuvent plus se livrer, quand ils le peuvent, qu'à certains détails de leur profession, notamment et en particulier au rehouchage et à Vcnduisage par le mastic. »

Le rein est un des principaux organes d'élimination du plomb absorbé par l'organisme, et fréquemment l'urine des saturnins contient des proportions d'ailleurs très variables de plomb; cette élimination est en effet très irrégulière et particulièrement lente; elle ne s'effectue du reste pas sans dommage pour l'organe qui en est chargé et détermine une des affections les plus graves du saturnisme : la néphrite saturnine qui tue une notable quantité d'ouvriers manipulant le plomb.

Dans un langage imagé, le docteur Peyrot en montrait au Sénat les terribles conséquences :

(( Cette néphrite est en effet une maladie atroce. M. Dieulafoy vous disait l'autre jour que ces malades « pissent du plomb », se servant d'une expression triviale qui rendait bien sa pensée; mais ils ne rendent pas le plomb comme on rend la bière : le plomb passe à travers le rein comme la grêle à travers un vitrage, en le démolissant, et au bout d'un certain temps, il ne reste plus rien de ce rein à travers lequel le plomb a passé (27). »

La néphrite est d'ailleurs une des maladies faisant le plus de victimes dans la corporation des peintres; les statistiques du docteur Jacques Bertillon reproduites plus loin sont à ce sujet significatives, elles démontrent que les ouvriers peintres ont à peu près cinq fois plus de chance que les autres hommes de mourir du mal de Bright. Le plomb seul peut être rendu responsable en la circonstance.

(27) Journal officiel du 30 novembre 1906, page 1049.

118 LES MMADIES PROFESSIONNELLES

Quant à l'action du plomb sur le cerveau, elle est mise en lumière par le docteur Mosny, qui en montre toute l'importance dans le passage suivant de sa conférence du Trocadéro :

Enfin, et c'est par là que je veux terminer mon exposé succinct des méfaits du saturnisme professionnel, nous avons, mon ancien interne M. Malloizel et moi, démontré dans une série de recherches, que nous poursuivons encore actuellement, que l'intoxication saturnine professionnelle peut se révéler d'une façon précoce, avant même l'apparition de tout symptôme clinique, par une réaction des méninges qui dénonce la prédilection du plomb pour le système nerveux central et pour ses enveloppes. En d'autres termes, la présence de lymphocytes dans le liquide céphalo-rachidien des ouvriers maniant le plomb ou ses composés, constatée à l'occasion de manifestations cliniques de l'intoxication saturnine, ou en l'absence de celles-ci, parfois même avant tout symptôme d'intoxication saturnine et dès les premières semaines ou dès les premiers mois du travail dans l'industrie du plomb, révèle, sans aucune contestation possible, la localisation précoce et presque constante du plomb sur le système nerveux central et sur les méninges.

(( Cette méningite saturnine est, je le reconnais, généralement latente : aucun signe clinique n'en révèle habituellement l'existence et elle passerait certainement inaperçue si l'examen systématique du liquide céphalo-rachidien des saturnins ne permettait de la mettre en évidence.

(( Mais il n'en est malheureusement pas toujours ainsi : parfois éclatent, précédés ou non par les signes habituels de l'intoxication saturnine, les signes d'une véritable méningo-encéphalite aiguë : l'encéphalopathie saturnine, qui dans bon nombre de cas se termine par la mort.

« D'autres fois, le processus méningé plus lent, moins imm»^diatement menaçant, sinon moins grave, aboutit à la fonne chronique de l'encéphalopathie saturnine, à une méningo-encé-

Page 1