C LES MALHEURS
pendant sa dernière maladie, que depuis qu'il est mnrt, elfe souffre beaucoup de la poitrine, et je vois que §a j&nfe pu est ftrt inquiète.
— Quoi! M. de Civrai est mort?
-rftya plijs rfe six semaines.
tt ?t sa yeuve estrelte ici?
rr fie me faites pas tant de questions, Yiptor ; fr 99 saurai mentir avec vous, et j'ai peur de désobéir à madame en. vqw en disant davantage.
— ftotf; je n'insiste plus. Viegs m'aider à placer les tableaux de monsieur dans sa galerie, pour qu'il tas tWW rapgég en arfivai^
— Sa galerie n'est plus 4ans le pavillon, du jardin, Madame a loué tout ce corps de Iqgis qui était séparé de l'hôtel, et elle a fait transiter les tableaux et les livres 4# M- Gustave dans une nouvelle galerie prés de }a chambre qu 7 U occupait. Je vais vqus la montrer. C'est une surprise qu'elle veut faire à son fils; yous. verrez si ce n'est pas qijelque chose
ô'aflmirabte.
— Madame de Révanne avoir des locataires? dis^s m braalaat la (été, cela m'étqnn^.
— Eh biaa, gardes yotpe étemoemenî pour von^, répondit Louise en souriant, et suivez-moi.
Elle me conduisit alorq dans rappartement que madame de Révanne avait fait arranger pour mon maître. Il était aussi complet que celui de sa mère, seutemept une partie devait tester fermée jusqu'au jour où elle serajt habitée p^$ use jeune femme; car madame de Révanae ne supposait pas que le bonheur de Gustave pût jamais le séparer d ? elie. La vue de cet appartement décoré avec tant de goût et <Tél4gaa£e, de cet asile paré des dons de la plus tendre mère, et oft elle s'était plu à réunir tout pe qui peut mettre £ Fabri de l'ennui, me* rappela tristement l'obligation de chercher un legfeH&ent pour madame de Yerseuil, et je maudis tout bas la fefomequi allait saa*4Qute grive* gustavçàuplfgisùr a* vivre d#as cette agréable demeure.
Cependant je remplis exactement les ordres qu'on m'avait tonnés à ce sujet, et np rentrai te soir qu'aprés.m'étre assuré
d'un amant heureux 283
.dans le voisinage d'un appartement convenable pour madame de Verseiul. fl ne pie resjajj; plys *prt M éviter }a jenpontre de madame d e fl4yann& gui m PPjuy*M fnapcpjer d'êtrg forf embarrassante pour jjp}itp9 deux j majs je m'épuis#8 .en vain pour cherçl^r ij# fflpyeu & retenir h P^fe fo mère de Çustave, et je perdais l'espoir d'y F&wsir, lorsque wmuit des coups de foupt $e firen]l entendre, une vojture eitfra dans la cour, toup les gçns de la, rnajspij aûçoppirept,
— C'est lui! c'est tyi! çriaiepHty $i çhap^R apporte «a lumière pour le mjpu* ypjr et verçt pn $tre apppçu /# premier.
— Ma mère! s'empresse #q (JemaixdBr Çu5tay§; njes })ons amis, comment se porte jq$ p$rç?
— Très-bien, Œ9 WV,
— Où donc est-elle?
— Je l'ai yuç soj- fcnt de sa chambre pQi*r açcoprip vejp vous. *
Mais Gustave était déjà dans fes forap de sa mère ; U Pavait trouvée assise sur une banquette de l'antichambre; te tremtylejnent quç la jofe lui causai ge luj £73$ pas permis d'aller plus loin, et nous l'aurions crue souffrante, sajjp le sourire <}ivin qui se îpê}?jt ^ ses larmes, Ahi ces transports, ce délire maternel qui se peignait dans ses yeux, pfOtyr vaient assez les inquiétudes qui l'avaient tourmentée jurant cette longue absence. Mais ij faut 0tr e jnère, il faut avoir 4é* voué son fils au salut de la pafrie ? il fai^t avoir redouté chaque jour sa mort pour connaître le prix d'up $&na)>labl8 retour. Tant de félicjté n'est dû qu'à la yçrtu la plus courageuse, et Ton n'en saurait conteippler la récompense sans attendrissement; car, en voyant jnaçfarne de Ré vanne si Uçu* reuse, nous pleurions tous de §on bonheur.
La nouvelle de la capitulation deManJpue fut pijl)^ ^ Pa-* ris au son du tanjbouf. îjes détaçhemçitf 3 nnmbf eu$ $$ troupes dé ligne, des p^djes natjonatess, a^çQippa^nflient l'pfftqjer
public dont la voix proclamait la gloire de nos annes an milieu d'un peuple qui semblait la partager. Lorsque ces soldats, *5tte foule joyeuse, s'arrêtèrent sous les fenêtres de Gustave, il s'éveilla, et, se croyant encore à l'armée,' il s'habilla précipitamment pour se rendre à la revue ; mais la visite de deux officiers de la garde nationale lui rappela bientôt qu'il était à Paris. Ces messieurs, dont l'un était employé dans les bureaux du Directoire, venaient l'inviter à la fête que leurs compagnies donnaient le lendemain au citoyen Augereau, marchand fruitier rue Mouffetard, et père du digne compagnon de Bonaparte, du vainqueur d'Arcole. Gustave accepta avec reconnaissance l'honneur d'assister à ce banquet civique. Ensuite il passa chez sa mère, y demeura longtemps, et je n'osai interrompre leur entretien pour lui apprendre que madame de Verseuil venait d'arriver, et le priait de passer chez elle. Cependant lorsque je le vis sortir pour se rendre avec sa mère chez madame Bonaparte, je profitai du moment où il montait en voiture pour lui dire tout bas:
— Elle est descendue dans son nouvel appartement et vous demande.
— Dis-lui que ne puis la voir ce matin. — Quelle raison donnerai-je?
— Ma mère, madame Bonaparte, le ministre, mille devoirs à rendre, mais dis-lui que ce soir...
— J'entends, je tournerai cela de mon mieux.
Et j'allai porter cette triste réponse. Malgré mes soins à la rédiger le plus adroitement possible, elle fut mal reçue.
— Ainsi je passerai cette journée toute seule, dit Athénaïs avec amertume, et cependant on pouvait deviner combien elle me serait pénible à supporter: exilée de ma maison, près de mes amis sans oser les revoir, livrée à toutes les réflexions qu'une situation si nouvelle doit m'inspirer ; ah ! jo. méritais plus d'égards.
— Madame, répondis-je, n'accusez qu'un devoir indispensable de la solitude où mon maître vous laisse en ce moment; songez à la mission dont il est chargé, aux démarches qu'elle exige, aux soins que réclame madame de Révanne,
— Je l'ai prévu, sa mère va s'en emparer... Au reste, il est libre... et ce n'est pas moi qui exigerai aucun sacrifice de sa part.
En disant ces mots, madame de Verseuil sonna le vieux Picard, et lui dit de se rendre chez son homme d'affaires et chez quelquesautrespersonnesdesaconnuissance pour les engagera venir lavoir dans la journée. Je remarquai dans la liste qu'elle doûna, le nom de Salicetti qui se trouvait alors à Paris, et je pensai que Gustave ne le rencontrerait pas sans beaucoup d'humeur chez madame de Verseuil; cependant il était destiné à subir cette contrariété le soir même. Sa mère avait réuni plusieurs personnes empressées de fêter son retour ; il s'arrache à ses amis, et vole chez Athénaïs l'âme remplie des plus tendres sentiments; mais à la vue de Salicetti assis près de la cheminée, et paraissant établi comme quelqu'un qui vient pas* ser la soirée chez une ancienne amie, Gustave sentit ses sentiments si deux se changer en amertune. Il aborda madapie de Verseuil d'un air contraint, salua froidement M. Salicetti; puis après quelques mots échangés sur la prise de Mantoue, le dégel, la réception des drapeaux qui devaient avoir lieu le lendemain au Luxembourg, sur les doux moments passés en Italie, Gustave se retira ne pouvant dissimuler plus longtemps son humeur jalouse.
Il revint chez sa mère, et comme il ouvrait te porte du salon, quelqu'un s'écria :
— J'étais bien sûr qu'il rentrerait de bonne heure!
En disant ces mots, M. de Saumery s'élança dans les bras de Gustave, et le plaisir d'embrasser le vieil ami de sa famille fit un moment diversion aux tristes idées qui l'occupaient.
— Ne vous l'avais-je pas prédit, ajouta M. de Saumery en s'adressant à madame de Révanne, qu'il reviendrait bien partant, couvert de gloire : avec son caractère obstiné, audacieux, sa passion pour les périls, il fallait qu'il se fit tuer ou qu'il devînt un César; il avait tous les défauts qui font un grand homme. Mais qu'est-ce que j'entends dire partout? L'on prétend qu'il est la terreur des ménages, qu'il enlève les femmes à leur mari, qu'elles l'adorent tout haut, et vont jusqu'à s'empoisonner pour lui; enfin, dans l'impossibilité denier ses suc-
ces militaires, on veut lui en prêter de honteux, et faire d'un brave officier un fat à la mode; mais j'ai répondu comme il le fallait à toutes ces balivernes. J'ai bien fait, n'est-ce pas? demandait M. de Saumery à Gustave qui gardait le silence. Cependant comme la méchanceté ne brode que sur du canevas, je veux savoir de vous, mon ami, ce qui a pu servir de fond à tous ces beaux romans.
— En vérité, monsieur, répondit Gustave avec embarras, je ne mérite pas qrçe l'on s'occupe autant de moi, et vous m'obligeriez infiniment en priant les personnes qui prennent à mes affaires un intérêt pi charitable de se mêler dés leurs.
— ï m étais bien sur, répliqua M. de Saumery ; tous ces» que U n'ont p^s Je sep» commun. Jo sais fort bien.
Qu'un seul jour ne fait pas d'an inortel vertueux, Un perfide assassin, un lâcjie incestueux,,
JJt d'ailleurs, fi^oa cher tari, je vous ai vu trop amoureux | d'un être angéiique pour m pas vous croire longtemps à Tabri du manège die uq& femmes galantes. I
Chacun de ces mots était pour Gustave une sentence mor- ' telle, et il s'efforça 4e rompre la conversation; mais dès qu'il fut parvenu à la faire changer de sujet, il tomba dans une profonde rêverie. fy mère reraarqqa son abattement, et l'attribuant aux fatigues du voyage, elle engagea son fils à se reposer; alors ou se sépara pour se réunir le lendemain avant la présentation des drapeaux.
Je passai une partie de teimit à nettoyer l'habit et les armes de mon maître ; je vQçlais qu'il parût éclatant de beauté, de jeunesse, 4e gloire, an milieu de cette assemblée solennelle, et je fus îr.èprétojuné jj# te voir si triste le jour où il allait s'offrir au* yeux dp tout Paria, chargé dp» trophées de l'armée «l'Italie. ~ '
— Çfol pour cefte fois ja vous trouve injuste, lui dis-je en voyant soft rqgwl sombre, et j'ose vous affirmer que quel que jBQjt leguj^t qui vous préoccupe, il est indigne de troubler la joie 4'up semblable moment. (Songes donc, monsieur, que c'est #p tyruit de$ ar^larriationfl de ce peuple, pou? lequel voui avez çomj^ttfl, qne vous allas recevoir les' remereiments de
D'il* AtAftf ÉTEÛAÈUX 2B7
la patrie; que déjà lespftfc bëlteg feiônMdé la Vite sfe portent en foule au Luxembourg, et se disputent lès places où l'on pourra le inletix contempler les fronts belliqueux des jeunes ambassadeurs de la victoire. Enfin, songez qu'on va vous applaudir, et que votre mère sera là!
— Oui, cela devrait me suffire, dit Gustave ffuri ton péné^ tré< et cela Suffît, ajouta* tel en ayant Pair dé surmonter sa faiblesse. Je te remercie déEie prouver que je suis heureux, car le ciel me confonde si je m'en aperçois ï Mais tu &£ raison, je suis ingrat; et ytm vfetx £feîiëft âtffôtitd'Mf $tf èubiMèttf de ma mère!
Gomme il fimssdiHte pailer, «bûsreéteâdiuaès tetirtiit dPSflë voiturej c'était madame Btitiftôffe «fui Vébàft crfe^cher sori amie pour tecoodraire au Luietnboflf g. Bientôt aprè^ mon maître se rendit chez te Ériniôlre dé la guerre, d'où le cortège militaire devait partir pour se fôtfftfë atf Drfectoire.
J'étais mêlé à la toute qui attenta dans îa rué là sortie dés 1 drapeaux et j'écoutais avec raviëéèmènt les* disèôârs qui se i& naientsurles envoyée de Bonaparte. U\m avait éti quatre chevaux lues sous M * ta déraiètfe bataiSe; l'autre avait sauvé lai vie du général en chef eu te ooùltaÉft dé son corps dattéune attaque; enfin l'on amassait sur ces âëéx officiers les exploits de toute F armée. Les savants du groupe crû je métrdtrfai ayant' lu dans le journal les noms defr deux braves, 4è croyaient obligés, de les apprendre à tous cèôxqtti les dernand aient; et ne pouvant sirpporter sans impatience d'efitendreécofchet ces' nomade tous côtés, j'eus le malheur de dire assez haut:
— -Gé n'est yaBRégndnei mais RéVamné qu'il s'appelleV
— Ah! le citoyen les connaît, s'éMa aussitôt uùé gfôssé portière. .
Et je fus eu un mstant accablé de mille questions. Fy répondis, comme on le pense bien, avec un ton d'autorité qui trahissait mon rang. Je racontais complaisamment les hauts faits de Gustave, et quand on me disait d'un air étonné :
— BaW vraiment?
Je répondait:
— Jel'ai vu, et cette assurance! fragment*; étièofé lai curiosité d^pm auditeur , < >
— Mais qui diable est-tu donc pour savoir si bien tout cela? me dit une jolie poissard*.
— Je suis le confident du plus jeune, du chef de brigade Révanne.
— Ah ! t'es son officieux, reprit-elle, en me sautant au cou. Eh bien, tiçns, donne-lui ça de ma part.
Et elle m'honora du baiser le plus sonore qui ait jamajs retenti à la Halle. En ce moment des gardes nationales vinrent se mettre en haie pour former un passage, aux troupes, et je n'entendis plus que les cris de Vive l'armée d'Italie! Ces cris accompagnèrent les vainqueurs jusqu'au palais du Luxembourg; là ils mirent pied À terre, et suivis des grenadiers qui portaient les drapeaux, ils montèrent à la salle d'audience. C'est là que les cinq directeurs les attendaient au milieu des députations de tous les corps de l'État, et entourés de tout ce que Paris offrait alors de personnes distinguées et élégantes. A l'aspect de cette brillante assemblée où tant de jolies femmes se faisaient remarquer, Gustave s'afflige de n'y point voir celle qui l'intéresse, la seule devant qui les triomphes soient doux. Ce regret se faisait sentir à son âme en dépit des enivrements de l'amour-propre. Cependant les mots flatteurs, les signes d'admiration, les regards complaisants, rien n'épargnait sa modestie , mais qu'un seul regret peut gâter de plaisir! Enfin, Gustave aperçut une femme qui cachait sou visage et portait souvent son mouchoir à ses yeux, madame Bonaparte tenait sa main, et toutes deux s'encourageaient à supporter leur joie.
— ma mère! pensa Gustave, pardonne-moi de n'être pas tout entier à la douce émotion que je te cause !
Et ses yeux se fixèrent sur cette mère chérie, comme pour lui prouver que ce triomphe, ces lauriers, n'étaient dédiés qu'à elle.
En présentant les drapeaux, le ministre de la guerre prononça un discours; Bessières en prononça un second au nom de l'armée. Pendant que celui-ci captivait l'attention générale, un cri plaintif se fit entendre ; il semblait sortir des plis d'une riche draperie qui décorait Ja. salle. Aussitôt un des huissiers du Directoire entr'ouvrit la draperie, et. laissa voir qu'elle
d'un am^nt iieurew'X 289
recouvrait une tribune catfhée; ensuite s'étant informé de la cause de ces cris douloureux, il vint dire à Barras :
— Ce n'est rien, c'est une femme qui se trouve mal; on la transporte dehors.
Alors chacun se rassit, le président du Directoire s'avança pour répondre à*ceux qu'il appelait généreux guerriers, et l'assemblée, avide de recueillir les paroles adressées au nom de la patrie à ces jeunes vainqueurs, oublia bientôt le" petit événement qui l'avait un instant distraite. Gustave seul en resta fort troublé ; ce cri de douleur avait porté l'effroi dans " son âme, où le souvenir de Stepbania entretenait une superstition funèbre. Il avait cru reconnaître la voix qui se plaignait, et dans son premier mouvement il s'élança vers la draperie; mais Bessières le retint et lui dit :
— Soyez tranquille, ce n'est pas votre mère.
En effet, il aperçut madame de Révanne qui parlait à l'huissier et semblait le charger d'une commission, car il sortit aussitôt après l'avoir écoutée.
La cérémonie achevée, Gustave espérait pouvoir reconduire sa mère, et se donner le plaisir d'avoir, ayant le dîner, une bonne querelle avec Afhénaïs; mais, ayant trouvé les officiers de la garde qui l'attendaient à la porte du Luxembourg pour se rendre avec lui chez le père Augcreau, il remit son cheval à Germain; et, se mêlant au groupe d'employés, d'officiers, de soldats, q îi faisaient les honneurs de la fête, il prît avec eux le chemm de la rue Mouffetard.
Je les suivis confondu au milieu de la populace; nous marchions tocs au bruit des tambours et des fifres, et nos chants ,patriotiques attiraient tout le monde aux fenêtres. Tout à coup je vois Gustave s'arrêter en reconnaissant madame de Verseuii sur un balcon de la rue de Tournon ; elle lui fait un salut plein de grâce; il y répond respectueusement, mais d'un air surpris et mécontent. Alors elle sourit en lui jetant le bouquet qu'elle tenait à la main ; il le retient avec adresse, le cache dans sa poitrine, et lève vers Athénaï3 dc3 yeux remplis de clémence et d'amour.
ML
LES MALHEqmS
fai aatifté à beaucoup de repas de corps; mais aucun m m'a offert un spectacle aussi imposant qne celui de ce festin populaire. Cependant c'est le moins somptueux de tous ceux que j'ai vus. Représentez-vous un couvert de trois cents personnes dans une grande salie de cabaret. Un fauteuil placé au milieu de la table, et au-dessus duquel était suspendue par des rubans tricolores une couronne de lauriers; ce fauteuil était occupé par un vieillard de soixante-quinse ans, vêtu d'un habft de gros drap couleur marron, qui, depuis vingt hivers, n'avait pris l'air que les dimanches; et cet honnie vénérable recevait en pleurant les hommages rendus par ses concitoyens au père d'un héros. De quel air fier il joutait les refrains qui célébraient h valeur du vainqueur d'Arcole; et que j'aimais à le voir trinquer d'une main tremblante avec les nobles compagnons de son fils! j'en conviens, la table n'était couverte que de mets grossiers, le plus mauvais vin se versait à la ronde ; mais l'ivresse de la gloire animait les convives. Chacun se félicitait de voir ainsi la pauvreté honojée, et ce vieux père, couronné des lauriers de son fils, était pour tous un garant de la reconnaissance publique. * J^ssistai quelques jours après à un dîner d'un autre genre, mais non moins amusant pour moi. C'était chez madame de Sfaél, chez cette femme incomparable qui, par son^rillant génie, devint bientôt l'honneur de son sexe, de son pays et de son siècle. Elle revenait'de son premier exil, et ne prévoyait pas alors que le héros libérateur de la France renouvellerait contre elle l'arrêt de la Convention nationale. Elle ne voyait en lui que le favori de la victoire, le soutien de la liberté; et Ébn imagination généreuse le parait de toutes la? vertus des César et des Gaton. Déjà célèbre par le piquant de son esprit et la profondeur de ses pensées, tous les gens distingués de cette époque s'honoraient d'être admis chezell*» Quelles que fussent ses opinions politiques, un homme de mérite était
Mb m^
D'UN AMANT HEUftEUft 291
sûr d'y trouver un asile contre les persécutions de la sottise, et de pieux ^cours contre les fureurs d&Pesprït de parti. Cette noble protection pour le malheur a fait àeftom temps, comme elle le dit elle-même, de sa maison l'hôpital des partis vaicgUw, On y voyait la réunion des opinions et des talent» les plus opposés. L'émigré s'y trouvait à côté du républicain ; l'ambassadeur auprès du journaliste; le général patriote près d'uu officier de la Vendée; et tous ces intérêts, ces esprits ennemis, subjugués par la philosophie entraînante de cette femme supérieure, imitaient sa tolérance, et, loin de l'affliger par de vaines querelles, se réunissaient pour l'entendre et l'admirer.
Son livre sur l'influence des passions venait de paraître. Cet éloquent.traité des maladies de l'àme, où chacun retrouve son iqfîrraité, devait être apprécié par Gustave; aussi ne se lassait-il point de le relire, de le citer. M. de Saumery, le voyant un jour si enthousiasmé de cet ouvrage, lui proposa de le présenter chez Fauteur.
— Moi ! dit-Gustave, comme frappé d'une proposition téméraire, moi, indigne, me présenter devant un génie pareil! Eh! que deviendrais-je, mon Dieu ! si madame de Staël daignait m'adresser la parole?
— Vous lui répondriez aussi facilement qu'à votre mère. Habitué, comme vous Têtes, à la simplicité des gens d'esprit, pourquoi auriez- vous peur de l'esprit le plus bienveillant qui soit au monde?
— Mais, pour compter sur -cette bienveillance, il faudra*! au moins que madame de Staël sût à quel point je l'admire.
— Cela n'est pas nécessaire. Sa boitte s'étend jusque sur les personnes qui ne sauraient la oompfendre, et je ne lui coût xiais de dédain que pour les gens affectés.
— L'embarras ressemble quelquefois à l'affectation.
— Ce n'est pas elle qui 3'y trompe, reprit M. de Saumery; et Jors même que cet embarras vous ferait faire mille gauchej-ies, elle vous les pardonnerait plutôt qu'une froide exagération.
— Vraiment, j'aurai bien plutôt à me défendre du défaut contraire ; car je n'oserai jamais lui témoigner mon eathou-
siasme pour son talent, et, d'nn antre côté, je ne saurais M parler comme à une nouvelle connaissance. J'ai déjà causé, pleuré avec elle ; ce qu'elle dit de mes défauts, mes faiblesses, mes peines, me semble autant d'aveux échappés à mon cœur, recueillis par le sien. Bile est pour moi une mystérieuse amie qui me devine, me répond, me gronde et me console. Après m'étre habitué à cette douce intimité, je sens que ses regards indifférents, sa froide politesse me blesseraient comme un caprice en amitié. Cependant, je n'ai rien de mieux à prétendre.
— Croyez-moi, résignez-vous à cette innocente injure, et vous verrez bientôt la politesse que vous redoutez se changer en affection. Le signal de ce changement sera, je vous en préviens, une vive querelle, puisqu'elle prétend, avec raison, qu'on ne peut se fâcher contre d'autres que ceux qu'on aime.
— ; Eh bien donc, reprit Gustave, je braverai son dédain pour arriver à sa colère.
Par suite de cet entretien, que M. de Saumery raconta probablement à madame de Staël, Gustave en fut accueilli de la manière la plus flatteuse, et il reçut, deux jours après, une invitation pour dîner chez elle avec M. de Saumery.
Les convives étaient au nombre de vingt. Leurs hommages se partageaient entre la maîtresse de la maison et une jeune femme dont la beauté rivalisait avec l'esprit de madame de Staël, si bien qu'en écoutant l'une et regardant l'autre, on pouvait s'enivrer doublement. Noyant point entendu annoncer les différents personnages qui entouraient la table, j'en fus réduit à deviner leur rang, leur nom, et môme leurs opinions, au plus ou moins de déférences ou d'épigrammes dont on les honorait. Les brusqueries, les mots piquants étaient pour les anciens amis, qui ne manquaient pas de mettre alors toute leur artillerie en campagne pour répondre à ces vives attaques. Les questions flatteuses, les saillies brillantes s'adressaient aux nouveaux élus, et les encourageaient à entrer dans la lice. Tous disaient librement leur avis sans crainte de contrarier celui de la maîtresse de la maison, enfin, sans aucun de ces égards que l'on croit devoir à la faiblesse.
J'en citerai pour exemple la réponse que lui fit M. Th. de
d'un amant heureux 293
L..., lorsqu'à propos des plus célèbres républicains, elle lui dit:
— Pour vous, j'en suis certaine, vous n'aimez pas Brutus?
— Lequel, madame, répondit-il, est-ce celui qui a tué son fils, ou celui qui a tué son père?
Parmi les convives, mon attention se porta d'abord sur les deux que madame de Staël avait placés près d'elle. L'un, décoré d'ordres étrangers, me parut un diplomate ; l'autre un patriarche. La noblesse de ses traits, la sérénité de son front, des cheveux blancs bouclés, son air simple et vénérable, rappelaient au premier coup d'oeil les sages de la Bible ; mais lorsque, entraîné par la conversation, son esprit s'enflammait, le feu de ses regards trahissait le poëte. Un reproche m'apprit son nom.
— Grâce à vous et à lui, dit madame de Staël en montrant Talma, je suis arrivée hier soir chez madame de V..., les yeux dans un état si déplorable, que chacun m'a demandé la cause de mon désespoir. J'ai répondu :
« — Hélas! Salema est morte, et je connais Pharan; il ne lui survivra pas.
— Eh bien, madame, dit M. A..., si vous étiez restée une heure de plus au spectacle, on vous aurait vu arriver chez madame de Y..., avec le visage le plus riant du monde; car votre tristesse n'aurait pas tenu contre l'excellent comique des Héritiers (1). Vraiment, à voir l'intérêt, l'esprit, la philosophie, la gaieté, répandus dans cette petite pièce, on dirait que l'auteur l'a donnée comme un échantillon de tout ce qu'il peut faire en ce genre.
En fait de comédie, M. A... était déjà une autorité; et madame de Staël crut saos peine qu'il les jugeait aussi bien qu'il savait les faire. L'entretien se continua sur l'art dramatique. Quelqu'un demanda à madame de Staël si elle avait assisté à la dernière représentation d'Hamlet.
— Oui, répondit-elle. Et comme il ne peut être comparé
(1) Comédie de M. Alexandre Duval, que ses nombreux succès placent à la tête de nos auteurs dramatiques, et dont le public espère encore de nouveaux plaisirs.
qu'à lui-même, ajouta-t-elle en désignant notre Garrfck, je suis forcée de dire que, dans ce rôle, 4 il a surpassé Talma, la perfection et l'imagination même. Son talent m'est apparu comme le génie de Shakspeare, mais sans ses inégalités, sans ses gestes familiers. Devenu tout à coup ce qu'il y a de plus noble sur la terre, cette profondeur de nature, ces questions sur notre destinée à tous, en présence de cette foule qtri mourra, et qui semblait l'écouter comme Iftracte du sort; cette apparition du spectre, plus terrible dans ses regards que sous la forme la plus redoutable; cette mélancolie, cette voix, ces regards qui révèlent des sentiments; un caractère audessus de toutes les proportions humaines; enfin; cette poésie tragique était admirable, trois fois admirable ; et mon amitié . pour lui n'entre pour rien. dans l'émotion la plus profonde que les arts m'aient fait ressentir depuis ^ue je vis (1).
Chacun applaudit à cet éloge que, depuis, tant de succès ont justifié, et que j'offre comme une preuve que l'enthousiasme du génie pour le talent est souvent une révélation de la postérité.
Ensuite on passa à la tragédie nouvelle que Ton répétait au théâtre de la République. Madame de Staël, qui eu- connaissait plusieurs scènes, en prédit le succès; mais un critique, placé au bout de la table, s'évertuait è prouver que les Atriées étant passés de mode* le parterre s'endormirait avant le retour d'Agamemnon.
— Cassandre le réveillera, interrompit Ducis, importuné des prédictions sinistres de cet oracle de journal.
Et, dés lors, il s'entama une discussion très-vive, pendant laquelle je vis sourire un jeune homme de l'air le plusmulin.
— Ah! pensai-jet en voici un qui n'est pas des amis de l'auteur.
Quelques moments après, je fus bien étonné de découvrir que c'était l'auteur lui-même» Une gaieté de bon goût, des reparties malignes, des mots heureux, me l'avaient déjà fait distinguer; et le ton paternel que Ducis prenait en lui parlant m'avait fait présumer qu'il était son fils. En cela, je M
(1) Extrait d'une lettre de madame la baronne de Staël.
me trompais que sur la parenté; car leur attachement mutuel, si tendre, si protecteur d'une part, si dévoué, si respectueux de l'autre, autorisait une erreur qu'ils ont dû spuvent partager.
Cependant le dîner s'avançait; et, beaucoup de personnes parlant à la fois, j'avais peine à entendre ce que madame dé Staël adressait de flatteur au général B..., à ce soldat heureux qui devait un jour lui rendre à dîner dans le palais des rois ' . de Suéde. Je maudissais les bavards qui couvraient de leurs phrases communes îes expressions neuves que son esprit lui fournissait pour encourager, exalter les talents du poëte ou du jeune guerrier, du vieux philosophe ou du courageux pu- • bliciste dont les travaux devaient également servir la cause da la philosophie et de la liberté. Je regrettais surtout de ne pouvoir suivre la petite guerre qui se renouvelait sans cesse entre elle et uft homme dont l'ironie piquante aurait pu servir de modèle à Voltaire lui-même. Le soin que prenait madame de Staël d'associer cet aimable moqueur aux conversations qui la captivaient le plus ; le regard qu'elle portait sur lui, après jine saillie brillante, comme pour en chercher le succès dans son sourire; enfin, l'application qu'elle mettait à le contïeflire sur chaque point : tout m'avait averti de son mérite; car il fallait compter à la fois sur la supériorité d'es* pfritde M. B. C..., et sur îa politesse de sa malice pour attaquer si vivement tin tel adversaire. Mais madame de Staël ne pouvait s'en choisir que parmi les gens supérieurs. Eux seuls savaient exciter son génie; et lorsque, soumis par son éloquence, ils s'avouaient vaincus, ils se consolaient de leur défaite en se gantant d'avoir fait briller tout l'éclat de ses armes.
liais, en voyant l'^ir dédaigneux de M. B. C..., et son insensibilité apparente pour les traits mordants que lui lançait madame de Staël, je l'accusai intérieurement de ne point partager le culte qu'elle inspirait à tous. Abusé comme tant d'autres sur le caractère de cet homme qui a passé sa vie à railler les qualités qu'il possède, et les gens qu'il préfère, j'étais loin de soupçonner tout ce que son cœur recelait de sentiments profonds pouf cette femme adorable : Hélas 1
pourquoi des regrets déchirants, des regrets éternels me l'ont-ils révélé?
d Dans toutes les jouissances de la vie, il n'est rien qui puisse compenser le désespoir de voir mourir ce qu'on aime (1). »
. Pendant que mou maître partageait ses journées entre sa mère, sa maîtresse, ses amis et ses plaisirs, Bonaparte s'avançait à grands pas vers les États de Venise, et de nouveaux exploits rappelaient Gustave à Tannée. Déjà l'époque de son départ était fixée, et chacun de nous voulait employer le peu d'instants que cet intervalle lui laissait pour traiter l'affaire qui lui importait le plus. Madame de Yerseuil, qui s'était empressée d'accomplir toutes les formalités érigées par la loi, venait de faire prononcer son divorce. Tout aux intérêts de son avenir, elle ne songeait qu'à lier Gustave par de tendres serments, et par la promesse solennelle de l'épouser le jour même où, le délai d'un an expiré, il lui serait permis de contracter un autre mariage. Par cette précaution, elle s'ôtait toute inquiétude sur son sort; car, lors même que M. de Révanne deviendrait parjure à son amour, elle était bien certaine qu'il resterait fidèle à sa parole. De son côté, Gustave, en s'engageant par tout ce qu'il y a de plus sacré à devenir l'époux d'Athénals le 5 mars 1798, exigea d'elle le sacrifice des liaisons qui lui causaient de l'ombrage. Il voulut que cette année, consacrée à la retraite, fût comme le noviciat qui prépare à des vœux éternels, et qu'après avoir réparé aux yeux du monde un tort grave par une conduite irréprochable, elle pût reparaître, au milieu de ce inonde sévère, riche de toutes les qualités qui font pardonner une faiblesse; mais, pour satisfaire à cette sage condition, il fallait renoncer aux fréquentes visites de M. Salicetti, aux présentations des jeunes gais à la mode, qui ne
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manqueraient pas de solliciter la faveur d'être admis chez une jolie femme, dont l'aventure galante faisait autant de bruit; il fallait ne pas recevoir Alméric, ce charmant étourdi qui revenait de Hambourg, où la femme d'un négociant l'ayant associé au commerce de son mari, ce brave homme lui avait fait gagner des somipes considérables, qu'il s'apprêtait à dépenser à Paris le plus gaiement possible. Cet ami d'enfance avait été de tout temps la terreur des amours de Gustave; il savait combien l'ascendant qu'Âlméric prenait sur l'esprit des gens qu'il voulait captiver devenait impérieux ; et il redoutait surtout son talent d'amuser en faisant rire de ce qu'il y a de plus sacré sur la terre; mais Athénals, tout en se moquant des craintes de Gustave présent, jura de les respecter dans son absence; et mon maître, rassuré sur ce point essentiel, se trouva plus calme, et plus fort pour soutenir l'entretien que lui ménageait sa mère.
Rentré chez lui, il apprit que madame de Révanne l'avait déjà fait demander plusieurs fois; et il se rendit près d'elle.
— Avant de nous séparer encore, mon cher Gustave, lui dit-elle d'un air triste, il faut que je vous confie mes peines.
Ces premiers mots émurent visiblement Gustave; la certitude que son propre malheur pouvait seul causer le chagrin de sa mère l'empêcha de lui adresser la question que ce début commandait; et après un moment de silence, madame de Révanne ajouta :
— La guerre, en vous épargnant malgré les dangers que vous avez si courageusement bravés, m'inspirait moins d'effroi ; je rêvais pour vous un avenir glorieux, et votre bonheur me semblait ne pouvoir m'échapper. 11 faut renoncer à la moitié de cette espérance. Vous ne serez pas heureux, mon fils!
— Je von s comprends , répondit Gustave , 'et je cesse de m'aiïïiger d'une inquiétude que le temps dissipera bientôt. Je conçois qu'abusée sur le caractère de madame deVerseuil, ne connaissant d'elle que les torts dont je suis complice, vous soyez effrayée de me voir enchaîné pour la vie à une femme que votre sagesse vous donne tant de droits de blâmer; mais vous ignorez toutes les circonstances qui 1 ont
298 LES MALHEUftS
conduite à ce fâcheux éclat; vous ignores la (passion ftmeste qui en a fait ma victime, après m'avoit rendu si ingrat, si coupable pour une autre. Eh ! comment n'aurait-elle pas eu pitié des regrets, des remords déchirants que me coûtait cet invincible amour? Àht ma mère, si vous aviez vu l'excès de ma douleur, vous lui pardonneriez d v avoir pu radoacir.
— C'est au ciel qu'il appartient de punir ou de pafdonnet de semblables fautes, reprit madame de Ré vanne, je tt*tett suis point juge; cependant je crois que le monde, en permet* tant aux hommes d'user impunément de tous leurs moyens de séduction, s'oblige à l'indulgence envers les femmes qui succombent ; mais si la faiblesse mérite là pitié, l'effronterie révolte, et je suis sûre de ne pas me tromper sur le résultat que doit avoir la conduite d'une femme qui, loin de rougir d'avoir été surprise, loin de se résigner à tous les sacrifices pour apaiser la plus juste colère, brave Popinioû en se dénonçant elle-même, et livre ainsi son amant à la vengeance d'un mari outragé.
— Àthénaïs n*a point provoqué cette cruelle Séparation.
— Eh! qu'a-t-elle fait pour Pempêcher? vous a-t-elle ordonné de la laisser expier ses torts en vous sacrifiant à son honneur? a-t-elle essayé de fléchir son mari par l'assurance d'une résignation sans borne? a-t-elle refusé de vous tous les secours dont la délicatesse s'offense? enfin, jalouse de votre gloire, vous a-t-elle défendu de penser jamais à Têpouâer?
Ici, Gustave baissa les yeux, et madame de Révanne ajouta :
— Non, elle n'a rempli aucun des devoirs que lui imposait sa situation; elle tfa pas même songé à l'honorer par la misère; et comme elle espère que vous lui rendrez plus qu'elle n'a perdu, peu lui importe, que vous partagiez sa honte; c'est votre fortune, votre nom qtfelle veut; et le pire de votre condition est d'être, aussi bien que moi, convaincu de cette vérité.
— Je n'en saurais convenir, dit Gustave en se levant précipitamment; et c'est par trop m'avilir que de me croire capable de ih'unir volontairement à une femme que je ne
pourrais estimer; si je soupçonnais UU instant madame de
Verseuil d'être telle que vous la supposez Je ne la reverrais de ma vie; mais j'ai déjà trop coûté à son amour pour en pouvoir douter. - . %
— Eh bien, mon fils, qne cet amour nous serve à la juger. Rappelez-vous le premier sentiment que vous avez inspiré, les combats qui raccompagnèrent, et le courageux sacrifice qu'il s'ordonna, Croyez-vous que la femme qu'un veuvage, presque prouvé, livrait à l'espoir de s'unir bientôt à vous; * dont vous étiez la première, Tunique passion, qui vous avait confié son honneur et sa vie; croyez- vous que cette femme, en rompant les liens les plus chers pour partager le sort d'un, malheureux proscrit, pour supporter à toute heure les reproches les plus amers, et mériter son pardon à, force de soins etde larmes; croyez-vous que cette infortunée ne von» aimât pas plus, en s'arrachantà vous, que toutes celles qui s'abandonnèrent à vos désirs*
— Je ne crois pas à l'amour qui cède si facilement au devoir.
— Méfiez- vous plutôt de celui qui le brave.
— Cette Lydie que vous me préférez maintenant dit Gus- ' tave en marchant à grands pas dans la chambre, elle seule est la cause de tous mes maux; cette Lydie qui a ouvert mon âme aux sentiments les plus passionnés, pux émotions , les plus tendres, c'est pour oublier son abandon qçe j'ai commis tant de fautes; c'estpour n'être plus le jouet d'çn vertueux caprice que j'ai voulu régner despotiquemeilt sur le cœur qui se livrait au mien ; et vous exigez que je préfère l'amour qui se convertit à celui qui se dévoue? Non, voua me blâmeriez vous-même de cette injustice. J'aurais donné ma vie pour épargner à madame de Verseuil, à moi, le tort d'une séparation qui nous sera longtemps reprochée; mais, puisqne - ' j'en ai été le motif, et qu'elle*me. doit son malheur, je le, réparerai par tous les moyens qui sont en ma puissance. L'honneur m'en fait la loi, et, en obéissatit à ce sentiment impérieux, je ne crains pas de mécontenter ma mère; cas c'est d'elle que j'ai appris à tout soumettre à l'honneur.
— Ii ordonne, il est vrai* répliqua madame de Révaane, de se consacrer tout entier à la femme que l'on a séduite,
enlevée à son ménage, à sa famille, à la société ; car celle-là, éprouvée par le repentir, par une retraite austère, peut encore devenir une épouse fidèle, une mère respectable; mais celle que la vanité seule...
— N'achevez pas, ma mère, interrompit Gustave, et ne détruisez point l'espérance que vous venez d'affermir eu mon âme. J'en ai besoin pour vivre; car, après avoir commis tant de fautes malgré vos sages conseils; après m'ôtre rendu odieux à moi-même, j'ai besoin de me dévouer pour réparer, s'il se peut, tout le mal que j'ai fait. Ne me détournez point d'une action louable; protégez Athénaïs, et accordez-lui cette céleste indulgence qui vous fait ressembler à la Divinité.
Madame de Révanne, émue par les prières de son fils, leva les yeux au ciel, ef dit :
— fuisse- t-elle mériter un si noble dévouement!
Ensuite, désespérant de faire renoncer Gustave à ses projets, elle lui parla de ses intérêts de fortune, et lui apprit que le décret, qui avait remis les biens des condamnés à leurs héritiers, le rendait possesseur d'une terre considérable eu Touraine.
* — C'était, lui dit-elle, Punique patrimoine de mon vieil oncle. Détenue cotnme lui dans le temps où il a quitté la prison pour aller } l'échafaud, il a pensé que je n'échapperais pas au même sort; et, prévoyant ma mort prochaine, il vous a nommé dans son testament comme le seul qui dût hériter de sa fortune. Je veux accomplir sa dernière volonté; votre père, qui s'obstine à rester en Ecosse, vient de m'autoriser à vqus céder mes droits sur cet héritage, et vous pouvez, dès aujourd'hui, disposer des revenus de la terre de Goormont. Us montent à près de trente mille francs, sur lesquels j'en retiens si* pour assurer le sort d'un pauvre être qui n'aura jamais de droits à aucun héritage en ce monde, et que l'honneur aussi vous ordonne de secourir.
Alors, tout an sentiment que ces derniers mots venaient de foire naître, Gustave s'écria :
— Est-il passible? ma mère... Lydie... Quoi ! je serais?... Et des larmes inondèrent son visage.
i, reprit padame de Révanne; rien n'a manqué à son
d'un amant heureux 301
malheur, t£ je doute qu'elle y survive; car les soins qu'il a fallu prendre dans le temps pour cacher son état, et la nécessité de sacrifier son unique consolation à ses devoirs ont cruellement altéré sa santé.
— Quel reproche, ô ma mère ! Et que vous la vengez bien de tous ses maux; mais votre cruauté ne peut détruire en ce moment le doux ravissement que j'éprouve ! 11 faut que je la voie, que je lui parle, que je rassure son cœur sur la destinée d'un être aussi cher, que je la rende dépositaire de ce bien qu'il possède déjà, puisque vous me le donnez ; enfin, ajoutat-il en posant la main sur son cœur, je lui dois la plus douce émotion que je ressentirai de ma vie; il faut qu'elle voie ma reconnaissance.
— Ne vous- en flattez pas, mon fils ; elle ne peut, ne veut plus vous revoir.
Cet arrêt, prononcé d'un ton sévère, interdit Gustave en lui rappelant tout à coup ses nouveaux liens; et il tomba dans une profonde rêverie.
— Je me charge, continua sa mère, de faire connaître à Lydie vos dispositions en faveur de l'enfant que la loi ne lui permet pas même de nommer son fils ; elle saura qu'avant de vous marier, vous le doterez d'une somme que vos autres enfants ne pourront lui contester, et que, malgré vos nouveaux engagements, vous promettez de devenir à ma mort le protecteur de cet orphelin. Cette assurance suffira pour lui rendre la tranquillité ; ne cherchez plus à la troubler.
En finissant ces mots, madame de Révanne donna sa main à Gustave, lui souhaita le bonsoir, et se retira dans sa chambre.
Mon maître, resté seul dans le salon, ne s'aperçut du temps qu'il avait passé à méditer sur cet entretien que lorsque le feu et les bougies s'éteignirent. Alors, il regagna son appartement, et je le vis accablé sous le poids de ses réflexions. 11 me dit d'un air distrait :
— Je guis fâché de t'avoir fait ainsi veiller inutilement. Va te coucher, je ne me mettrai point encore au lit; j'ai des lettres à écrire» des comptes à régler.
Ht il «'établit près de sa cheminée, bien sûr de n'y pouvoir Xairs antre chose que de rêver tout à son aise»
Nos adieux ee firent à la hâte, et nous ne mimes que dix jours pour rejoindre l'armée. Pendant là roule, mon maître, agité par une idée qui lui revenait sans cesse, me fit de vifs reproches sur toa discrétion envers lui, à propos d'un mystère qui l'intéressait vivement :
— Car je ne doute pas, ajouta-t-il, que tu n'aies su par Louise tout ce qui est arrivé à madame de Civray?
— C'est possible, répondis-je, mais monsieur ne m'ayant jamais adressé la moindre question à ce sujet...
— Tu devais m'en parler, interrompit-il, et tu as manqué en cela de ta pénétration ordinaire.
— En vérité, monsieur, j'étais fort incertain du plaisir que je vous causerais en vous racontant qu'elle en est encore à son premier amour, et qu'à la manière dont elle vit, on ne croit pas qu'elle en guérisse jamais.
— Ce n'est point cela que je te demande, reprit Gustave d'un air embarrassé ; mais tu n'ignorais pas le lien qui en dépit de tout nous attachera éternellement l'un à l'autre, et tu De m'en as rien dit.
— J'ai cru que vous en étiez instruit, et qu'en ne me di sant rien vous-même, c'était m'imposer silence à ce sujet.
-* Qui* pu t'en donner l'idée?
— Ma foi elle m'est venue tout naturellement, il y a huit jours, en vous voyant caresser l'enfant que portait dans ses bras une bonne qui traversait la cour lorsque vous attendi M. de Nornel pour aller vous promener ensemble.
*— Quoi! c'était lui? s'écria vivement Gustave.
— Quand je vous ai vu jouer evëc ce joli marmot, le posa sur votre cheval, lui faire faire, en. le soutenant sur cetM grande monture, quelques pas dans la cour, lui livrer votitl cravache, et vous amuser de sa joie à nous en frapper touty je vous ai cru dans le secret...
d'un amant heureux 303
— Et je ne rai pas deviné! ces yeux bleus que je recousais maintenant ne. Font pas trahi... Je ne l'ai pas dévoré de caresses!... C'est ta faute wmU pourquoi me payer d'un si grand bonheur ? *
— Et comment supposer que tous ne le goûtiez pas? A moins d'étouffer ce pauvre enfant^ vous* ne pouviez guère l'embrasser davantage*
— Ah ! si j'avais su que ce fût... mais je l'ai pris pour un enfant du voisinage ; son sourire, sa gentillesse, m'oflt attiré près de lui ; il me tendait ses petits bras, il voulait caresser mon cheval, j'ai joué avec lui, et je me suis amusé deises cris joyeux jusqu'au moment où Almérie est venu me prendre. Ah ! si j'avais su tous mes droits sur oe petit angel
— Qu'auriez-vous fait de plus ?
— Je l'aurais emmené avec moi I
— Où cela? à la guerre? Vraiment, monsieur, nous en aurions été fort embarrassés*
— Je l'auiais confié à quelque brave nourrice qui lîaurait élevé sous mes yeux.
— Au quartier générai?
— Eh ! non, reprit en souriant Gustave, mais dans un joli village aux environs de Mantoue.
— Dont nos troupes sont déjà sans doute fort éloignées.
— Et j'aurais été le voir tout le temps que je ne me serais pas battu.
— Gela me parait fort bien arrangé; mais pendant que vous auriez joué avec l'enfant, que serait devenue la m4l?e?
A cette question, Gustave ne trouva rien à répondre; et, après un moment de silence, il me demanda si Louise m'avait parlé de la maladie dont on craignait que madame de Givtay ne fût menacée*
— Elle était moins souffrante lors de notre départ, lui répondis- je. 11 y a des hasards bienfaisants; Louise avait remarqué qu'elle se portait mieux depuis le jour <qù,' cachée derrière la persienne, elle vous a vu caresser cet enfant.
— Lydie était à Paris 1 chez ma mère? dit Gustave avec étonnement;, tu prétends qu'elle m'a vu? Traître, pourquoi ne m'as-tu pas averti de son retour?
30 1 LES MALIÎEUUS
— Ceci est autre choie. On m%vait défendu de dire à qui que ce fût qu'elle habitait Le pavillon du jardin qui donne sur la cour; car madame de Civray n'a consenti à venir passer les premiers mois de son deuil près de sa tante, qu'à la condition de laisser ignorer son séjour à Paris, et je me serais cru fort coupable de trahir un secret auquel elles attachaient beaucoup d'importance, et qui me semblait n'en avoir pas pour vous. '
Alors Gustave fit un mouvement que je traduises par ces mots : Qu'en sais-tu ? Mais aussitôt, retenu par je ne sais qu'elle idée, il dit :
— Je ne t'en veux point d'avoir obéi à ma mère... Elle a bien fait; sa nièce était malade, elle avait besoin d'être soignée, consolée par une amie... Ma mère devait lui épargner des visites importunes... le monde est si insupportable aux malheureux!...
Et par suite de cette réflexion mélancolique, Gustave repassa toutes les situations de sa vie où il aurait voulu fuir pour jamais ce monde ennemi de tout repos, et finit par me confier la résolution qu'il avait prise de se consacrer désormais aux seuls intérêts de sa gloire militaire.
J'en dois convenir, cette fois il se tint parole ; car tout le temps que dura cette campagne, je ne lui connus d'autres distraction à ses travaux que le plaisir d'écrire à Paris et d'en recevoir des lettres. Il avait quelque mérite à ne pas s'amuser davantage; car son amabilité et sa tristesse même le faisaient rechercher de toutes les jolies françaises qui marchaient pour ainsi dire à la suite de nos bataillons. Madame Bonaparte, en venant se fixer à Milan pendant Pété, avait attiré une grande partie des femmes dont les maris étaient employées à l'armée ; et pour celles que le monde gouverne, il était indispensable de parcourir le théâtre de nos conquêtes, ne fût-ce que pour en rapporter des chaînes de Venise ou des camées antiques. Milan était alors le séjour .des plaisirs, et le salon de madame P..., celui de madame Bonaparte, où se réunissaient chaque soir l'admirable madame V... la jeune et belle madame R... de S-J...-d'A..., la sémillante madame H... la bonne et spirituelle madame À... et vingt autres
d'un amant heureux 305
femmes charmantes, offraient la réunion de tout ce qui peut charmer l'esprit et les yeux. Mais toutes les séductions imaginables n'auraient point déterminé Gustave à rentrer dans cette ville, et il refusa plusieurs fois la faveur que son général croyait lui accorder en le chargeant de porter ses dépêches aux autorités de Milan. Ce séjour si agréable pour tous les officiers ne lui présentait plus que l'aspect d'un tombeau, et peut-être, en l'éloignant de ces plaisirs dangereux, l'ombre de Stephania lui a-t-elle sauvé de nouveaux remords.
Au moment où j'écris ces Mémoires, j'apprends qu'il en vient de paraître dans lesquels les événements de cette seconde campagne sont retracés avec autant d'exactitude que de talent, et que les auteurs mêmes se sont emparés de tous ces petits détails qui composaient ma fortune. Ainsi dépouillé de mes faibles ressources, il ne me reste plus qu'à parler de nos intérêts particuliers ; aussi dirai-je tout simplement qu'après s'être distingué dans les affaires les plus périlleuses de cette illustre campagne, mon maître, honoré d'un grade supérieur, fut admis par le général en chef au nombre de ses aides de camp, et qu'après la signature du traité de Campo- Formio, et la promotion de Bonaparte au commandement en chef de l'armée des côtés de l'Océan, Gustave reçut l'ordre d'aller attendre son général à Paris, pendant que ce dernier se rendrait à Rastadt pour y présider la légation française.
Aucune aventure galante n'ayant occupé mon maître durant cette longue absence, je pensai que son cœur, partagé entre le souvenir de cet enfant dont il parlait sans cesse, et l'image adorée de madame de Verseuil, n'éprouverait désormais que les combats d'une double tendresse. Il en eût été ainsi sans le hasard qui amena M. de Léonville en Italie au moment où nous allions la quitter. Gustave éprouva d'abord un vif plaisir à embrasser l'ami de sa famille, à l'entendre parler de madame de Révanne ; mais quand M. de Léonville eut satisfait à toutes ses questions sur sa mère, on passa à des intérêts moins chers, et Gustave ayant demandé ce que devenait Alméric, fut frappé comme par la foudre en entendant cette réponse ;
— Ce que devient AJméric? Vraiment vous deyet le savoir mieux que moi; car il passe, dit-on, sa vie chez madame de VereeuiL
— C'est impossible, avait répliqué vivement Gustave; je fiais qu'il ne met point les pieds chez elle, et c'est pour se venger de n'V point étrç reçu qu'il se vaut» d'y passer sa vie. Je reconnais bien là son «corrigible fatuité.
— Pourquoi vous emporter ain^i; vous ai-je dit qu'il lui fit la cour?
— Mais s'il est toute la journée chez elle?
— Ne peut-il y venir pour lui parler de vous? Sans doute il n'ignore pas plus que tout Paris la folie que vous allez faire, «jouta IL de Léo&vilie, et je ne pense pas qu'il ait envie de se brouiller avec vous pour le mince avantage d'inscrire sur sa liste une femme de plus. D'ailleurs je répondrais de madame de Verseuil en cette circonstance; car si je n'ai pas pour elle autant d'estime que vous, je la crois incapable de vous trahir»., si tôt.
— Voilà une justification pleine d'avenir; mais n'importe, ajouta Gustave d'un ton amer. Gomme les jugements portés sur les gens que Ton ne connaît pas ne sauraient être des arrêts irrévocables, j'espère que vous reviendrez bientôt sur ceux que vous prononcez si légèrement aujourd'hui.
Et, changeant de conversation, Gustave fit tous ses efforts pour cacher le trouble qu'un seul mot venait de jeter en son âme.
Depuis plusieurs mois, je m'apercevais que mou maître évitait les occasions de me parler de madame de Verseuil: Cette discrétion m'avait fait présumer que 6es sentiments pour elle étaient un peu plus raisonnables; mais je fus bien désabusé de cette erreur er le voyant tout à coup passer de la tristesée silencieuse à tous les transports de la jalousie. La mélancolie se passe de confident, le malheur en réclame; et, dés que Gustave se sentit livré à la torture des soupçons, il éprouva le besoin de me confier son tourment. Je lus effrayé du ravage que ce mal affreux avait déjà fait dans son cœur, et je le blâmai vivement de s'abandonner ainsi à des idées de trahison sur le simple rapport d'une personne mai instruite.
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— Non* me disait-il d'une voix étouffée, M. de Léonville a dit yrtti; elle seule me trompe. Ne m'avait-elle pas juré de ne point recevoir Àlmérk ? Va, elle n'a 'pu violer sa promesse que pour me trahir; mais je saurai me venger de tous deux.
J'avoue qu'à force d'accuser sa maîtresse, Gustave m'avait fait, malgré moi, partager bes soupçons, et je commençais à redouter le succès de la ruse qu'il méditait pour la surprendre. Je frémissais surtout à la seule pensée de le voir se couger la gorge avec son ami; et, pour leur épargner peutêtre une scène sanglante, je pris sur moi de faire avertir secrètement madame de Verseuil du retour de mon maitre, en lui recommandant toutefois d'en paraître étonnée ; car il ne me pardonnerait pas d'ôter à son arrivée tous les charmes de la surprise.
Rassuré par cette précaution, je me prêtai de fort bonne grâce au désir que témoigna Gustave de descendre à l'hôtel des Colonies, et d'y rester un jour et une nuit avant d'aller reprendre son logement chez sa mère, dette démarche prouve assez le désordre qui régnait alors dans l'esprit de mon maître. Après dix mois d'absence, se retrouver à Paris, si près de sa mère, et ne pas voler dans ses bras; ne pas chercher cet enfant qu'il brûlait de revoir; sacrifier autant de bonheur au plaisir humiliant d'épier sa maîtresse. Àh ! l'affreuse jalousie peut seule étouffer de si doux sentiments !
Huit heures du soir venaient de sonner lorsque nous arrivâmes à Paris.' C'est l'heure des visites; aussi à peine descendu de voiture, Gustave s'enveloppa dans un grand manteau et se rendit chez madame de Verseuil. Son premier soin lut de demander à la porte si madame était visible; on lui répondit non, ce qui ne l'empêcha point de monter l'escalier avec tant de précipitation, que la portière, désespérant de le rattraper, le laissa aller au risque d'être grondée pour avoir manqué à la consigne.
— Elle a fait défendre sa porte, pensait Gustave; sans doute elle n'est pas seule.
Et la tête remplie de cette idée, il passa dans l'antichambre sans apercevoir le vieux Picard qui dormait près du poêle, traversa le salon, et s'offrit tout à coup aux regards d' Athénaïs. En l'apercevant elle jeta un cri de surprise et parut un moment prête à s'évanouir. Le premier mouvement de Gustave fut de la secourir, le second de chercher à deviner si cette émotion subite n'était pas plutôt causée par l'effroi que par la joie. Mais Athénaïs était seule ; sa parure négligée, les livres ouverts sur sa table, tout annonçait le projet de consacrer sa soirée à la retraite, et Gustave se sentit un peu calmé par cet aspect. 11 s'excusa de son mieux sur le saisissement qu'il venait de causer, le mit sur le compte de l'impatience qu'il avait de revoir son amie, et finit par avouer que le désir de se convaincre de la fidélité d'Athénaïs à ses promesses était bien aussi pour quelque chose dans ce brusque retour.
A cet aveu, madame de Yerseuil parut beaucoup moins étonnée qu'à l'apparition de mon maître, et, prenant un ton grave, elle lui dit :
— J'ai prévu les reproches que vous ne manqueriez pas de m'adresser si vous veniez à apprendre par d'autres que par moi les visites que j'ai reçues de M. de Norvel.
En ce moment Gustave abandonna la main qu'il tenait, et lança sur Athénaïs un regard indigné.
— Ne vous irritez pas, poursuivit-elle d'un air calme; écoutez ce que je n'ai point osé vous écrire dans la crainte d'être mal interprétée, et vous me jugerez ensuite.
— Parlez, dit Gustave en témoignant par un sourire dédaigneux toute son incrédulité.
— Je n'ai point oublié la promesse crue je yous ai faite de ne point recevoir votre ami, reprit-elle, et sans trop comprendre les craintes qu'il vous inspirait, j'étais bien décidée à les respecter, lorsqu'un événement fâcheux m'a forcée d'accepter ses services. L'été dernier je me promenais suivie de mon fidèle Picard dans une des allées solitaires des Champs- Elysées. Deux soldats ivres m'accostent; Picard veut me protéger contre eux; il en reçoit un coup dans la poitrine qui ie
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renverse, et je le crois mort. Mes cris attirent les garçons d'un café voisin, et font retourner sur leurs pas deux hommes qui venaient de passer au galop. Ils descendent de cheval, volent vers nous, et dans le premier qui aide à relever le pauvre Picard, je reconnais M. deNorvel. J'avoue qu'oubliant alors ma promesse et vos craintes, je me félicitai d'être secourue par un de vos amis, et que, touchée des soins qu'il prodigua à mon vieux serviteur, je ne crus pas devoir en dissimuler ma reconnaissance.
» Après avoir ramené Picard, nous le fîmes transporter ici, et M. de Norvel, me voyant seule, s'offrit pour me reconduire. Le refuser eût été faire preuve d'une pruderie ridicule, et lui défendre ma porte, après en avoir reçu un semblable service, n'aurait paru qu'une impolitesse affectée. Enfin, j'ai préféré vous désobéir à vous humilier; car j'aurais eu honte de laisser croire à votre ami que vous le jugiez si dangereux pour moi. Suis-je donc si coupable? ajouta madame de Verseuil en tendant la main à Gustave et en levant sur lui un regard plein d'amour.
— Je veux vous croire... Je vous crois, dit-il, en se rapprochant d'elle; mais si la crainte de m'alarmer vous a fait garder ce mystère avec moi, si vous avez cru convenable d'être polie avec Alméric, rien ne vous obligeait à le voir si sauvent?
— Gela est vrai, reprit Athénaïs avec cet air de candeur qui prête tant de charme à l'aveu d'un tort, et qui ne permet pas de soupçonner qu'on en puisse dissimuler un plus grand. Oui, j'aurai3 pu me dispenser de causer avec lui si longtemps lorsque le plaisir de parler de vous l'attirait chez moi. Je l'aurais dû peut-être, car il n'était pas difficile de prévoir le parti que la méchanceté tirerait de ces fréquents entretiens ; ' mais je confesse qu'en m'apprenant tout ce que votre famille, vos amis tentaient pour nous séparer, les espérances que votre mère conservait à cet égard, et les nouveaux moyens qu'elle se promettait d'employer pour arriver à ce but, M. de Norvel me devint chaque jour plus nécessaire. Son amitié pour vous, la connaissance qu'il a de votre caractère, les assurances qu'il me donnait de votre fermeté à braver des
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préventions injustes, m'aidaient à supporter des humiliations dont je vous épargne le redit; je qe vous reproche pas les .larmes qu'elles m'ont {ait répandre* ae me reprochez pas à votre tour Tunique consolation que j'aie trouvée, dans une situation où il ne m'était pas même menais de me plaindre à vous. ».
— Serait-il possible! s'écria Gustave» quoi! ma mère, s» bonne, si indulgente...
— Lorsqu'il ne s'agit pas de vos intérêts, Interrompit Athénaïs; mais, en cette occurrence, elle ne voit qqe les sacrifices que vous me faites, et me blâme avec raison éte tes accepter. Elle ignore le refus que j'en ai fait cent fois, et que je suis prête à répéter; elle oublie surtout le sentiment qui m'a fait renoncer à de semblables biens pour vous consacrer ma vie, et croit de son devoir de vous détourner d'un lien qui contrarie son ambition maternelle. Je sens qu'à sa place j'agirais peut-être de même, et voua navea qd'un mot à dire pour me voir seconder ses projets ; mais si je suis çrtissi in» dispensable à votre bonheur que vous l'êtes au mien* aucun obstacle ne m'empêchera de l'accomplir.
, Ce discours, suivi des plus' tendras assurances, dissipa entièrement les soupçons de Gustave; mais sa colore se reporta aussitôt sur les personnes qu'il accusait de persécution envers madame de Verseuil> et de despotisme envers lui L'idée que M. de Léonville lui avait été envoyé par sa mère pour lui dénoncer AAhénaïs s'empara de son esprit; il se persuada qu'il était l'objet d'un* conspiration de famille qui tendait à lui faire rompre se? engagements avec madame de Verseuil, et, révolté de se voir ainsi le jouet d'une autorité tyrannique, il s'affermit dans le- dessein de résister aux conseils qui lui seraieitf donnés au nom de cette amitié suspecte qui peut calomnier avec les meilleures intentions du monde. II. alla. même jusqu'à se promettre de conserver chez madame de Révanne une attitude si Hère que personne n'oserait l'attaquer sur sa résolution.
Livré à l'amertume de ces pensées, Gustave hésitait à revoir sa mère. Cependant la crainte de ne pouvoir rester plus longtemps incognito à Paris le décida à paraître, atriver che& elle
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le lendemain de notre retour. On peut sa figurer l'étonnement de madame de Révanne en voyant son fils l'aborder é*tt& air contraint, e| recevoir sans émotion ses tendres embrassemente. Sa première idée fut de le croire en disgrâce auprès de Bonaparte, puisqu'il ne l'avait point accompagné à Rastadt. Rassurée sur ce point, elle hasarda d'autres questions auxquelles Gustave répondit si brièvement, que, désespérant d'apprendre de lui la cause d'une froideur si marquée, elle s'abandonna à de tristes conjectures, et au chagrin d'avoir pour la première fois à se plaindre du cœur de son fils.
Malgré la distance qui nous séparait, je m'étais souvent associé aux peines de madame de Révanne, et quand je le» avais prévues, j'en souffrais avant elle; mais aucuue ne m'inspira yne plus profonde pitié que celle dont je la vis accablée ce jour-là. Il est vrai qu'en amitié, comme en amour, un accueil* glacé m'a toujours paru le plus cruel des mécomptes de l'âme. *