LXI1I
Depuis ce retour, si différent du premier, tout était changé dans la maisop de madame de Révanne. Gustave n'y parais* sait plus qu'un instant dans la matinée ou le soir fort tard, et lorsque sa mère réunissait quelques personnes à diner, elle en était réduite à l'inviter pour ce jour-là comme les autres convives. Chacun remarquait ce changement : on soupirait en voyant le3.yeux de madame de Révanne se remplir de larmes toutes les fois que Germain ttait le couvert de mon maître après le premier service; car, malgré qu'il ne vint presque jamais dîner avec sa mère, elle s'obstinait toijs les jours à l'attendre, et chacun de ses amis, en s'attristant pour, elle, imitait son silence. M. de Léonville seul n'eut pas craint de le rompre ; mais il était absent, et madame de Révanne n'avait pas même la consolation de se plaindre de son fils à l'ami qui, tout en le condamnant, aurait pris sa défense.
Cependant, ne pouvant plus contenir l'indignation que m'inspirait la conduite de mon maître, je pris le parti de l'aborder un malin et de lui dire :
— Monsieur connaît mon attachement pour lui : je l'ai cro à toute épreuve; mais je n'avais pas prévu que mon maître me rendrait témoin de son ingratitude pour sa mère, et je veux sortir de cette maison avant de voir succomber à sa douleur la femme que j'honore le plus.
— Vous voulez me quitter, dit Gustave, en se retournant d'un air fier : vous êtes libre; dispensez-vous seulement de donner à votre caprice des prétextes qui m'offensent.
— La vérité a souvent ce triste privilège, repris-je; mais vos bienfaits m'ont acquis le droit de vous la dire, et je serais un lâche si je ne vous avertissais pas, en partant, de l'abîme où l'on vous conduit.
— Je suis las des avertissements qu'on me prodigue.
— Eh bien, ordonnez-moi de me taire, sinon je braverai votre courroux môme, pour vous éclairer sur la fatale influence qui, après vous avoir coûté la vie de madame Rughesi, vous rend aujourd'hui le bourreau de votre mère.
Ici Gustave mit la main sur ses yeux, et un profond soupir s'échappa de son sein; je continuai :
— J'ignore si madame de Verseuil mérite ou non la fortune qne vous lui destinez; un seul fait l'accuse, c'est votre conduite envers tous ceux qui vous aiment, depuis qu'elle vous captive; car on peut juger du caractère d'une femme par les débats qu'elle excite et les défauts qu'elle encourage ; encore si pour prix de tant de torts elle vous rendait heureux, filais ne vois-je pas chaque jour les tourments qu'elle vous cause? Sans cesse agité par la méfiance qu'elle vous inspire, et l'obligation de paraître ne pas douter de sa fidélité, vous n'osez ni la défendre, ni vous plaindre. On ne peut en parler sans blesser votre orgueil, et c'est pour l'épier ou pour lui obéir que vous délaissez des amis, une mère adorable; que vous étouffez jusqu'au sentiment qui devait, disiez-vous, doubler votre existence. Ah! je ne puis sans un profond regret, ajoutai-je d'une voix entrecoupée, je ne puis voir mon maître, ce bon jeune fconyne dont tant de nobles qualités assuraient
le bonheur, prêt à s'exiler de sa famille pour fuir l'aspect des larmes qu'il y fait répandre, et se préparer dans le désespoir de sa mère des remords éternels.
— Si;o te parais si malheureux, pourquoi m'accables-tu? dit Gustave, attendri par rémotion qui m'oppressait ; pourquoi me reprocher une situation dont je ne puis sortir? Penses-tu que si j'avais la force de m'affranchir du joug qui m'asservit, je n'irais pas à l'instant môme me jeter aux pieds de ma mère, la conjurer de m'arracher à l'indigne puissance qui me rend coupable envers elle, envers tout ce que j'aime; qui me livre déjà au malheur, au ridicule ; qui m'enlève jusqu'à ma propre estime : car tu sauras, ajouta-t-il, en me prenant le bras d'une main tremblante, que je n'ai plus moimême l'illusion qui me soutenait... Mais qu'ai-je besoin de t'avouerla faiblesse qui me déshonore... ce fatal secret doit mourir avec moi...
Et il retomba sur le fauteuil qu'il venait de quitter. Alors, me précipitant à ses* genoux, je le supplai de me rendre sa confiance. A
— Non, me répondit-il, j'ai besoin de ton estime, et je la perdrais aussi !
— Je vous en défi% repartis-je; je puis vous blâmer, vous offenser, mais vous mésestimer, jamais!
— Quoi! le lâche insensé qui, certain d'être trompé, n'ose briser sa chaîne; qui sacrifie ses plus chères affections, sa dignité, son repos, à une passion humiliante qui n'a plus de l'amour que ses fureurs jalouses, ce misérable serait encore digne d'amitié?
— Oui, m'écriai-je; et ce ne sont pas là des malheurs qui déshonorent.
— Mais songe donc que je le sais.... qu'à force de l'épier, je l'ai vue sortir de chez Alméric; que, malgré l'évidence, elle a tout nié, et que iïai feint de la croire!
— Ne vous y (rompez pas; il entrait dans cette aveugle indulgence moins de faiblesse que de générosité. Il fallait fermer les yeux ou livrer madame de Verseuil au mépris générai. C'était la diffamer après l'avoir séduite, et vous avez préféré dévorer votre affront à publier sa honte. C'est Faction d'un
honnête homme; j'étais bien sûr que tous n'en pouviez commettre d'autres,
— ■ Je voudrais en vain me justifier par les excuses que ton bon cœur me fournit ; mais je sens trop qu'aucune de ces no* blés considérations ne m'a retenu. Il fallait la fuir, la perdre à jamais; convenir aux yeux du monde entier que j'avais fait un choix méprisable; voir mes amis, ma mère s'enorgueillir d'avoir prédit ma honte ; et voilà le fantôme qui m'* glacé d'effroi.
— Eh bien, laissez à votre mère le soin de vous défendre contre ce vain fantôme.
— le ne saurais, te dis- je; car alors même, qu'elle triompherait de mon sot orgueil, elle échouerait devant l'honneur qui m'ordonne de remplir mon serment.
— Madame de Verseuil a-t-elie été fidèle au sien?
— Non ; mais tu l'as dit ; je ne puis l'abandonner sans la perdre, et j'attendrai, pour m'en séparer, que je sois quitte avec elle.
— Sous quels auspices* grands dieux, formeres-vous cette union?
— Sous l'influence de cette fatalité qui n'a jamais cessé de me poursuivre.
— Du moins, n'ajoutez pas à tant de maux le uegret d'affliger votre mère.
— Qu'elle me pardonne mon malheur, qu'elle respecte ma résolution, mes engagements, et ma vie entière sera consacrée à la consoler de mes peines.
— Elle n'a point perdu son fils, m'écriai-je en pleurant de joie, et j'ai retrouvé le meilleur des maîtres.
Une visite interrompit cet entretien.au moment où j'allais déterminer Gustave à descendre chez sa mère ; je maudis l'importun qui retardait une explication dont j'attendais un heureux résultat. Voyant que mon maître se disposait h sortir avec la personne qu'il venait de recevoir, je me rendis chez madame de Révanne, et sans savoir un mot de ce que j'oserais lui dire, je demandai à lui parler.
Louise vint m'annoncer que je ne pouvais entrer chez sa maîtresse, qu'elle était avec M. de Saumery et M. de Léon-
d'un amant heureux 315
Tille, et qu'elle paraissait occupée d'affaires trop importantes pour qu'on osât l'interrompre. Je fus enchanté de cp contretemps en pensant qu'il me sauverait une démarche fort embarrassante, et je me réjouis du retour de M. de Léonville; car il me semblait plus convenable de le charger de dire à madame de Révanne tbut ce qui devait la rassurer sur la tendresse de soa fils. £n conséquence, j'allai l'attendre chez lui, et, profitant du moment où il rentrait, je lui confiai iine partie de l'entretien que j'avais eu le matin avec mon maître. Il témoigna d'abord la plus grande indignation contre Gustave. L'état où il venait de retrouver madame de Révanne l'avait pénétré de la plus vive douleur, et il accusait dans des termes fort injurieux madame de Verseuil et son complice. J'approuvai sou ressentiment; mais je lui fis observer qu'il s'agissait bien moins de punir mon maître, que d'apporter quelque soulagement aux. chagrins de sa mère, et je le forçai de convenir que le retour des soins de Gustave pouvait seul la rendre à la vie ; il fallait les racheter à tout prix.
— . Ne faut-il pas, disait M. de Léonville avec une ironie amère, qu'elle aille implorer la protection d'une madame de Verseuil, pour obtenir quelques-uns des moments de son fils? Et ses amis se résigneraient à voir ainsi humiliée la plus respectable des mères I...
Et sa colère reprenait le dessus. Enfin je l'apaisai par le récit du tourment qu'éprouvait Gustave; je lui laissai entrevoir que la conduite légère de madame de Verseuil avait beaucoup diminué ses sentiments pour elle; mais qu'il se croyait engagé d'honneur à l'épouser, et que nul raisonnement ne pouvant ébranler sa résolution à cet égard, il était inutile de vouloir l'en faire changer.
— A cette condition, ajoutai-je, je réponds que mon maître redeviendra tout ce qu'il était pour sa mère, et que madame de Verseuil perdra beaucoup de son empire dès qu'il ne lui sera plus contesté par personne.
M. de Léonville, séduit par cette dernière assurance, promit de s'acquitter le soir même de ce qu'il appelait ma commission, et finit par louer le zèle qui m'animait pour les intô-
rôts et le bonheur de la famille Révanne. Hélas! le lendemain m'offrit une triste occasion de mériter cet éloge.
C'était le 10 décembre, Bonaparte venait d'arriver à Paris, et le Directoire, forcé de répondre au vœu de tous les Français, lui préparait ce jour môme une réception brillante. Pour satisfaire à un immense concours de spectateurs, Barras avait voulu tenir l'audience,- non dans l'enceinte du palais, mais dans la vaste cour du Luxembourg. Un autel de la patrie y était dressé, les trophées de l'armée d'Italie le décoraient, et c'était après avoir passé sous une voûte formée par les drapeaux qu'il venait de conquérir, que Bonaparte devait recevoir les remerclments de la France.
Quelques mois plus tôt, madame de Révanne se serait fait un grand plaisir d'assister à cette fête; mais dans les dispositions où elle se trouvait alors, elle chargea son fils de renvoyer ses billets d'invitation à madame Bonaparte, en lui faisant dire que sa santé ne lui permettait pas d'eh profiter. Gustave n'avait point pensé à en procurer à madame de Verseuil, tant il lui semblait inconvenable qu'elle se montrât dans le monde avant d'avoir laissé le temps d'oublier son divorce, et Ton peut juger de sa surprise lorsqu'en entrant au Luxembourg, il l'aperçut assise sur l'un des gradins réservés aux femmes les plus élégantes de Paris, et les éclipsant toutes par l'éclat de sa parure et de sa beauté. 11 se rappela qu'Alméric avait fait demander la veille à Barras des billets pour ces places de faveur. Il se persuada qu'ils étaient destinés à madame de Verseuii; une foule d'autres indices vinrent à l'appui de ce soupçon. Gustave en concluyiaturellement qu'Ath^-naïs l'avait trompé en lui jurant que depuis la scène de jalousie qu'elle avait imprudemment provoquée, elle n'avait eu aucun rapport avec M. de Norvel. Ces idées disposaient fort mal Gustave à entendre ce qui se disait à ses côtés; car aux acclamations, aux cris de joie causés par Par-
rivée de Bonaparte, à l'enthousiasme inspiré par ses paroles prophétiques, succédèrent les caquets du grand monde. C'est alors que mon maître eut cruellement à souffrir de la célébrité de sa future compagne. Comme Bonaparte avait désiré paraître dans cette assemblée solennelle accompagné d'un seul de ses aidés de camp (1), les autres s'étaient dispersés dans la foule de militaires invités à la fête, et le hasard ayant placé Gustave au milieu de plusieurs officiers de l'armée d'Allemagne dont il n'était pas connu, sa présence ne gêna en Tien leur médisance. D'abord, il eut l'avantage d'apprendre son histoire avec Athénaïs, telle qu'elle se racontait dans le monde; ensuite un vieux générai prédit le sort qui attendaitle ravisseur, et, pour comble d'agrément, un jeune capitaine ajouta que la vengeance du ciel s'exerçait déjà sur le coupable, et qu'il savait très-positivement qu'un certain Alméric de Norvel était en secret honoré des faveurs de la dame.
— Vous en avez menti, s'écria Gustave en se retournant vers l'officier, et je vous le prouverai en sortant d'ici.
A ces mots le capitaine avait porté la main sur son épée. Ses voisins le retinrent.
— Point d'esclandre ici, dit le vieux général : le colonel va nous dire son nom ; il sait ce qu'exige une telle insulte, et vous serez satisfait. à
Alors mon maître, tirant ses tablettes, inscrivit son nom sur un feuillet, le remit au capitaine, et lui dit froidement :
— Choisissez l'heure et les armes.
Puis ils se rassirent tous deux si paisiblement, qu'excepté leurs proches voisins, tous les autres pouvaient croire que ce colloque d'un instant avait eu pour motif l'échange de quelques politesses.
M. de Léon ville, fidèle à sa parole, était venu ce même soir disposer madame de Révanne à recevoir son fils avec indulgence; Gustave avait promis de dîner avec elle si la cérémonie du LuxenK/ôurg ne finissait pas trop tard. Déjà plusieurs personnes en étaient de retour, et il n'arrivait pas. Enfin, l'heure ne permettant plus de l'attendre, madame de Révanne
(i) Le général MarmonU
la.
318 LES BALHErBS
dosna l'ordre de tenir; mais a pane le <fîner est-il à moite, que Germain entre l'air égaré, les lèvres tremblantes* demaod* toat bant û 1. de Léoorille est là, hd dîftle ptos gancbement possible de Tenir toat de suite, qoH n'y a pas kl moment à perdre; puis s'apercerant de reffroi qu'A caose, œ n'est rien, ajoute-t-il, pins sottement encore, c'est vn monsieur qui le demande; et fl s'enfuit en fusant à IL de Léon- Tille des signes mystérieux, le les suis tous deux.
— Accoures, s'écrie Germain de manière à être entendu de la rue : Accoures rite; il s'est battu, l'épée a traversé le corps; il n'a peut-être plus qu'un moment à TiTre!
— Tais-toi, misérable, lui dis-je en mettant ma main sur sa bouche, tu Tas tuer sa mère.
Et je me précipitai an bas de l'escalier sans savoir où j'allais.
— Par ici, nous dit Germain en nous conduisant Ters le pavillon.
— Je n'ai pas voulu, ajoota-t-il, le faire porta- dans sa chambre, de peur d'effrayer madame, n est la sur un matelas* dans le pavillon du jardin. Le chirurgien et un jeune officier sont avec lui : ne faites pas de bruit : on a recommandé le plus grand silence. Ah! mon dieul ce brave maître!...
Et Germain poussait des sanglots déchirants, et j'enviais ses larmes.
M. de Léonville, entre ouvre doueraient la porte, et nous apercevons Gustave qui, à l'aide du jeune officier et du chirurgien qui le soutiennent, s'efforce de tracer quelques mots sur un papier; mais presque au même instant la plume s'échappe de ses mains, et il perd connaissance. Hélas! je crus à sa pâleur qu'il ne respirait plus; maifc le chirurgien nous rassura en nous disant que cette faiblesse était causée par la quantité de sang qu'il avait déjà fallu lui tirer; car, ajoutat-il, la blessure est si proche de la poitrine, qufrl faut avant tout le garantir de l'hémorrhagie. Je ne puis rien prononcer avant vingt- quatre heures ; mais s'il ne survient pas de crise fâcheuse, nous le sauverons. Otez ce papier qui l'inquiète, dit-il en se tournant vers moi, et veillez à ce qu'il n'éprouve aucune émotion vive; je ne le quitterai pas de la nuit.
' d'un amant heoreux 319
— Permettez-moi d*en faire autant, dit le capitaine à M. de Léonville; je -suis le malheureux qui Ta mis dans cet état, et si votas m'ôtez la consolation de te soigner, je ne sais où le désespoir pourra nie conduire.
Touché des larmes qu'il lut voyait répandre, M. de Léon- Ville lui fit signe de rester* ensuite il s'approcha du lit qu'on Venait d*arranger à là hâte, nous aida à y transporter Gustave, et mfe tirant par lé bras :
— Remontons, dit-il, et sachons nous contraindre devant ^cette pauvre mère, nous reviendrons dans un instant.
Je tenais le papier que le chirurgien avait ôté de la main de Gustave, et craignant de le lire, j'allais le cacher dans nia poitrine. M. de Léonville me le demanda; il le lut à la lueur de la lampe du vestibule, pui3 me le remettant, il dit :
— Gardez ce papier, et ne dites jamais à personne que je l'ai lu.
Alors jetant les yeux dessus, je vis ces mots tracés d\me main tremblante ;
« Je lègue mon enfant à ma mère. »
En rentrant dans la salle à manger, nous n'y trouvâmes plus que Louise qui préparait une boisson calmante, et pleurait amèrement en répétant que Germain avait assassiné madame.
— Je l'avais pressenti, m'éCriai-je.
Et je suivis M. de Léonville dans la chambre de madame de Révanne. Noué trouvâmes cette malheureuse mère livrée aux pltiB affreuses convulsions. Quand la triste nouvelle si mal dissimulée par Germain lui avait été confirmée par les mots distinctement entendus « Tépée a traversé le corps, » elle était feafée longtemps inanimée, et n'était revenue de cet évanouissement que pour tomber dans un délire effroyable. Je eourus che* son médecin, et le ramenai presque aussitôt muni d'une potion qu'il avait ordonnée sur ce que je lui dis de l'état de madame de Révanne, et du coup affreux qui l'avait cbusé; ensuite je retournai dans le pavillon. Peu de moments après, M. de LèotivUle vint în'y rejoindre.
~ Bile est ptas calme, me dit-il tout bas; mais la fièvre
Tient de se déclarer, et j'ai peur que cette crise ne détermine une maladie : elle souffre depuis si longtemps!...
— Et puis qu'arrivera-t-il s'il faut lui annoncer!... ajoutat-il en montrant Gustave.
Nous levâmes les yeux au ciel, et chacun de nous alla prendre silencieusement sa place dans cette chambre où nous allions passer la nuit : le chirurgien couché sur un canapé; H. de Léonville, au coin de la cheminée, méditant sur la manier» la plus efficace de secourir ou de consoler ses amis; moi près de la porte, pour être plus tôt à même de lui servir au premier signe; et le jeune capitaine au chevet du lit de Gustave, les yeux fixés sur son visage décoloré, et l'oreille attentive à ses moindres soupirs.
Heureusement pour madame de Révanne, elle ne retrouva la raison qu'au moment où son fils était hors de danger. Le premier soin de M. de Léonville, en recevant de la bouche du chirurgien cette bonne nouvelle, fut de la porter à la mère de Gustave. Elle crut d'abord que la pitié de son ami cherchait à la tromper; mais se livrant bientôt à la confiance que méritait un homme si vrai, elle reprit courage, et conjura son médecin d'employer toutes les ressources de son art pour diminuer la fièvre qui la dévorait encore* et pour lui rendre à tout prix la force de se traîner jusqu'au lit de son fils. Mais cette fièvre se déclara maligne, et dans le danger qui menaçait madame de Révanne, nous retrouvâmes toutes nos inquiétudes pour Gustave.
Cependant il avait passé le terme fatal; sa respiration était moins oppressée, un doux assoupissement l'empêchait de sentir les douleurs de sa blessure, et tout annonçait son prochain letour à la vie. M. de Léonville et le capitaine Saint-Firmîn, rassurés sur l'état de Gustave, avaient consenti à retourner chez eux pour y prendre quelque repos, et je devais veiller, pendant cette seconde nuit, seul auprès démon maître.
La faible lueur d'une lampe éclairait la chambre ; il y ré-
d'un amant heureux 321
gnait un profond silence; et malgré moi, épuisé par la fatigué,, par tant d'émotions douloureuses, je m'endormis sur mr. chaise près du feu que je voulaib entretenir avec soin, car la nuit était froide. Je rêvais la convalescence de mon maître, celle de sa mère ; je les voyais réunis, se racontant leurs mutuelles inquiétudes, leur frayeur de mouiïrsans s'être dit adieu. Je m'associais à leur bonheur, il devenait ma récompense : tout à coup mon oreille est frappée par ces mots articulés d'une voix faible :
— Ma mère? est-ce vous?
J'ouvre aussitôt les yeux, et je crois rêver encore en apercevant une femme près du lit de Gustave; mais il lui parle, elle se penche vers lui; ce n'est point une vision.
— Donne-moi ta main, lui dit-il, mets-la sur mon cœuf, je croirai que tu me pardonnes. Et pendant que cette main se laissait conduire, de l'autre on me faisait signe de me taire. Je restai immobile à contempler ce charmant fantôme; bientôt après je le vis retirer doucement la main qu'il avait posé sur le sein de Gustave, s'assurer par un regard attentif que le malade était rendormi, et s'avancer à pas lents vers une porte qui donnait sur l'escalier intérieur du pavillon. Alors il s'évanouit comme une ombre et me laissa stupéfait de son apparition. J'espérais que men maître me parlerait de cette vision, . et j'attendais avec impatience son réveil, pour m'expliquçr un événement sur lequel je formais différentes conjectures;
-car l'obscurité où nous étions ne m'ayant pas permis de distinguer les traits de cette femme à demi voilée, je flottais entre deux noms que je craignais également de prononcer devant Gustave. Enfin il s'éveilla; mais l'excès de sa faiblesse ne lui permettait pas de rassembler ses Idées, et il ne me parla pas même de sa mère, seulement il m'appela pour me dire :
— Quelque chose me blesse, tiens, là, 4out proche de nrç plaie.
Présumant que c'était une des épingles qui retenaient l'appareil, je détachai la première bande, et je sentis une bague glisser dans ma main.
— Voilà ce qui vous blessait, dis-je à Gustave en lui mon-
trant la bague, et cette petite fleur en turquoises devait voa faire un mal «affreux si près de votre blessure.
— Ciel! s'écria Gustave, je la reconnais: c'est la bagueqs j'ai donnée à Lydie le jour où,.. Mais je me trompe peut-êt* regarde... Sou chiffre et le mien doivent être graves sons leur.
Les chiffres s'y trouvaient, et ce talisman ne me laissa pis -aucun doute sur le- nom du fantôme. Je devinai sans pek que sa jolie main, maigrie par la souffrance, avait laissé échapper cet anneau au moment eu Gustave la pressait tendrement sur son sein.
Avec le souvenir de son premier bonheur, Gustave sembla avoir retrouvé la vie et l'espéranoe. Il me demandait eomma; cet anneau lui avait été rendu, se rappelait confusémen; d'avoir cru voir sa mère, de lui avoir parlé, et je n'osais répondre à aucune de ses questions, tant j'avais peur de détruire une illusion nécessaire à son repos; maïs il élaii impossible de le tromper teog temps sur l'état de madame de Révanne, une maladie grave pouvait seule la reteair loin de son fils quand il était blessé, et son imagination allant jusqu'à la supposer morte, nous fumes contraints de lui avouer la vérité pour l'empêcher de se livrer Moût l'excès du désespoir. Malgré sa faiblesse et la défense du chirurgien, il voulait qu'on le portât dans la chambre de sa mère. Nous ne savions comment modérer son inquiétude. Cependant madame de Révang? se trouvait mieux, et je pensai à chercher quelque moyen d'en convaincre son fils; le hasard m'en fournit un excellent Gustave m'envoyait à chaque instant chez die pour loi e& rapporter des nouvelles. Hais quelle que fût ma réponse, il la recevait d'un air fort incrédule; j'avais beau lui répéter que de son rétablissement dépendait celui de sa mère, quelle lui ordonnait de se calmer, d'attendre plus patiemment le jour où il pourrait la voir ; il ne m'écoutait point. Offensé de soa peu de' confiance en mes paroles, je priai Louise de me faire entrer dans la chambre de sa maîtresse pour lui peindre l'inquiétude continuelle de Gustave, et la supplier de trouver an moyen de la calmer.
Vous serez bien reçu, me dit Louise d'un air riant que je
d'un amant heureux 323
ne lui avais pas vu depuis plusieurs jours i madame a .reposa deux heures, sa fièvre est moins ardente; elle nous a topg reconnus ce malin, et à l'instant mêmt elle témoignait l'envie de vous parler. v
En finissant ces mots, Louise ouvrit la porte, et un enfant courut à moi pour me dite eu levant sa petite main :
— Chut, maman dort! T
— Non» elle oe dort pas, reprit Louise, fciafe c'est qu'Alfred est bien aise 4e vous répéttr ce qu'on, lui dit à chaque minute.
Efc je regardai attentivement cet Al|red,-<pii me parut d'une beauté angélique. Madame de Kévanne, %m 190 voyait l'admirer, me dit d'une voix <Jue j'entendais & peine : *
— N'est-ce pas qu'il est charmant? • • « * * Ensuite elle me questionna sur son fils i et con$me je lui
répondis qu'il ne guérirait pas tant qu'il ntyurait paa la preuve positive qu'elle-même était moins souffrante :
— Attendez, me dit-elle, je vais vous la donnée
Alors elle fit signe à Louise de mettre Alfred sur son lit» e* lui dit en -me montrant : , -
— Tu vois bien cet homme-là, c'est nu ami qpi va Je mener chez quelqu'un qui te caressera, te donnera des ty*r bons, et que tu embrasseras bien fart pour uioi. -
— Oui, répondit Alfred, avec la joie qu'éprouve UU erfaflt quand on lui promet un plaisir.
Et, se tournant vers moi» madame de Rêvànneajout* :♦
— Dites à Gustave jd'en croire ce petit messager, et êe permettre qu'il me remplace en ete moment près'de. luijKmj lui tenir compagnie, et lui ordonner d'être sage.
Avec quel ravissement je m'emparai de pe petit ange! quB j'étais fier de le porter à mon maître! Louise nou$|\jivit dans la crainte qu'il ne s'apprivoisât pas tout de suite avec* nos visages inconnus, et puis elle .avait bien un peu envie de voir comment il serait accueilli de Gustave. Je consentis à lui laisser ce plaisir; mais ce fut à condition qu'elle resterait à la porte, et que j*entrerais seul avec mon précieux fardeau; car j'étais jaloux du bonheur que j'allais causer.
Germain était resté auprès de mon maître ; jô l'appelai, jo
324 LES ■ALHECES
loi donnai mie commiaon, et puis allant tout droit an lit de Gostaie :
— Puisque tous doutez toujours de mes nouvelles, lui dis- Je, vrtlà un témoin que tous en croirez peut-être?
— Ah! Victor, s'écria mon maître en serrant Tenant dans ses bras, sans penser qu'il allait déchirer sa blessure, chère Lydie!
Je le ris aussitôt pâlir, sa tête retomba «ur l'oreiller, et je me repentis de n'avoir pas prévu qu'une si vive émotion pouvait lui être funeste ; mais le premier moment de surprise passé, on renaît vite quand de douces impressions vous rappellent à Ja vie, et Gustave fut bientôt en état d'écouter le petit ambassadeur de madame de Révanne. Deux mots de cet enfant suffirent pour lui prouver qu'elle était moins souf- ' fiante, qu'elle pensait tendtefhent à lui; enfin, tout ce que je lui répétais vainement depuis deux jours. Combien j'étais attendri en.'voyarit briller la joie sur ce visage décoloré, dans ces regards languissants, dans ce sourire où se montrait l'oubli de* tous les maux.
— Ne me quitte pas encore, lui disait Gustave d'un ton suppliant; Victor va t£ chercher des joujoux.
Et, en attendant, je couvrais le lit d'estampes, de morceaux de sucre, d'oranges, çt de tout ce que j'imaginais pouvoir retenir Alfred. .
— Gomment t'appelles -.tu? lui demanda Gustave.
— Alfred de Révanne,- rue du Mont-Blanc, n° 15, lui répondit-il dans son petit langage, % et comme s'il répétait sa leçon; car cette .longue phrasç était la seule qu'il pût clire si couramment.
On reconnaissait dans le soin de joindre son adresse à son nom la sollicitude commune & toutes 3 les mères qui supposent quo leurs enfants peuvent se perdre, et qu'il faut aVant tout, qu'ils apprennent à dire où ils demeurent.'
— Ah î tu l'appelles Alfred de Révannè? répéta Gustave en souriant, et moi aussi je me nomme' Révanne ; et, si notn maman le permet, tu viendras jouer ayee mof tout les jours.
En disant cela, Gustave passait 6a main dans les blonds cheveux- d'Alfred. Tout à coup i'enfont s'écrie :
— La voilà, la voilà, ma bonne, la voilà
Louise accourt, et Alfred lui montre la bague bleue qui esi au doigt de Gustave :
— Que veut-il dire? demande mon maître.
— C'est qu'il croit reconnaître une bague que madame de Civray a perdue ces jours-ci, répoûd Louise. Comme nous l'avons tous inutilement cherchée, et qu'Alfred a été grondé pour lui faire dire où il l'avait cachée; il s'en ressouvient.
— Elle était semblable à celle-ci, croyez-vous?
— Absolument de môme : et madame de Givray pleure tant . de l'avoir égarée, que, si je l'osais, je prierais monsieur de confier la sienne à madame de Révanne, pour en commander une pareille.
— C'est inutile; dites à madame de Civray que sa bague a été .trouvée par Victor, qu'il me Fa remise, et que j'espère la rendre bientôt moi-même à ma cousine.
Alors Alfred sauta du lit pour aller vite apprendre à toute la maison qu'il avait retrouvé la petite bdgue bleue ; mais, avant de le laisser partir, Gustave lui fit promettre de revenir lesoir ; et deux heures après cette visite, le canapé de mon maître était si bien rempli de polichinelles, de charrettes, de ménages ; enfin, de joujoux de toute espèce, que son chirurgien même n'y trouva plus une place pour s'asseoir.
Parmi les lettres qu'il m'avait été défendu jusqu'alors de remettre à Gustave, se trouvait un billet de madame de Verseuil, écrit le lendemain de l'affaire que mon maître avait eue à propos d'elle. Comme elle ignorait ce triste événement, son billet était rempli de plaisanteries légères sur l'air boudeur qu'avait pris Gustave çn l'apercevant au Luxembourg, et d'agaceries piquantes pour rengager à venir lui pardonner le crime d'avoir voulu être témoin du triomphe qu'il partageait. Après la lecture de cette lettre badine, Gustave demanda s'il n'eu était pas venu d'autres de la même part.