us *ALH«yHS
fit entendre avec toute la modestie d'un sot, qtje plusieurs dt ses voisins, s'intéressant beaucoup à ce qu'il appelait soi* commerce, l'avaient considérablement augmenté, et qu'U pouvait se vanter de chausser tous les châteaux de son arrondissement. Ne doutant pas que le récit de ses succès en tous genres ne lui eût acquis la bienveillance de oes dames, il si permit de petites plaisanteries sur le plaisir qu'on pouvait trouver à ipesurer un joli petit pied de femme; et passant de se sujet à plusieurs autres, U dit tant* d'impertinences x que ta pruderie de la marchande et la pudeur dç la jeune femme en furent également blessées. Touché du supplice qu'éproumil cette dernière, j'imposai silence ai\ municipal grivois, il t'en fâcha; mais l'officier, s'étant mis de mm parti, il* consentit à changer de conversation, à condition pourtant qu'il obtiendrait son pardon de cette jolie petite mère qui paraissait Bi courroucée. En disant ces mots, il s'emparait de sa main, st se disposait à l'embrasser, lorsque tirant ce butor par le collet de sa carmagnole, je lie fis retomber à sa place d'une manière si brusque, que la voiture en retentit. IJort heureusement pour lui et peut-être pour moi, il prit très-bien ce Dadinage, et me dit : Que ne parliez-vous, citoyen ? est-ce que je pouvais deviner qu'on vous taquinait en embrassan la citoyenne t Alors il nous fallut supporter une autre espèce de gaieté toute aussi désagréable en ce qu'elle portait sur l'intimité qu'il supposait exister entre la jeune femme et moi. Rien n'annonçait que cela fût impossible, et cependant ces manières, même 'celles de me témoigner sa reconnaissance ppur mes procédés honnêtes, me recommandaient cette sorte de respect qui interdit toute familiarité. Je devinai qu'elle voyageait pour la première fois seule, et dans une voiture publique, aussi- m'empressai-je de lui rendre tous les soins d'un vrai serviteur, en dépit des propos goguenards du cor* donnier jaloux.
C'est ainsi que nous arrivâmes à Rennes, où une calèche élégante attendait notre jolie compagne de voyage; j'eus l'honneur d'y transporter ses cartons, et de lui donner la main pour y monter. « Je ne vous fais pas d'adieux, me dit-elle en partant, j'espère avoir bientôt une autre occasion de vous
D'Un AMANT HEURfcU* il
mercier de votre extrême obligeance. » La rue de cet équipage interdit un peu notre maire de viMage; car son àme républicaine n'était pas à l'abri de l'ascegdant du luxe sur la simplicité- Grâce i son peu de rancune, nous bous quittâmes bons amis. Jt retournai pi^s de la voiture dans l'intention d'y saluer les autres voyageurs. Tous avaient disparu. J aperçus, seulement à quelque distance notre avocat à moitié étouffé dans les bras d'une grosse femme que je présumai être la sienne. Je me gardai bien d'interrompre de si tendres embrassemeate, et gagnant la première auberge, j'y défis mou paquet, préparai tout pour ma toilette du lendemain; et j'affirmerais bien que jamais ambassadeur, la veille* de sa présentation, ne fut plus inquiet de son costume, ni de. l'effet qj^'il devait produire.
tanas homiaum mental I
— Qu'on le fapse entrer dit madame de Révanne ait domestique qui m'annonçait
Et je me trouvai dans un immense salon meublé du temp* de Henri IV, et décoré d'une tenture dont on ne pouvait reconnaître la véritable couleur qu'à la faveur de larges places d'un rouge cramoisi, autrefois cachées sous des tableaux de famille je ne croyais pas qu'on pût habiter Un lieu si gothique sans avoir tout au moins des paniers et un bonnet à bec; •. je fus très-stirpris d'y trouver une femme vêtue d'une longue tunique blanche, et les cheveux relevés à la grecque. Je crus voir Aspasie dans le fauteuil de GaJ)rielle d'Étrées. J'avoue que la beauté de ses traits, la noblesse de sa taille, me firent tant d'illusion, que ne pouvant lui supposer un fils de dixhuit ans, je lui dis d'un ton très-naturel, en m'excusantde l'avoir déraUgée :
-7 Je désirais parler à madame de Révanne» madame; jîai une lettre à lui remettre, .
14 « LES HALHIURS-
— Eh bien, donner-la moi, répondit la marquise, en souriant avec assez de complaisante, j'y vais répondre.
Elle avait prévu mon étonnement, et Bedonna Je plaisir d'en jouir,' en décachetant lentement la lettre par laquelle madame Dubreuil m'annonçait. J'eus à mon tour la petite satisfaction de remarquer dans l'attitude de madame de Révanne un air de surprise qui semblait dire ; « A cette tournure distinguée, je n'aurais jamais reconnu un domestique. » Cette double méprise nous assurait d'une bienveillance réciproque; aussi la marquise mit-elle autant de bonne grâce à, m'instruire de ce qu'elle exigeait de mon service auprès de son fils, que j'employai de grands mots à lui protester de mon exactitude et de "mon zèle.
*- Songe*, me dit-elle, qpe je ttms place auprès de mon fils, bien moins pour le servir que pour le diriger. On m'a vanté la bonne éducation que vous avez reçue, et tous pouvez compter sur tous les égards dus à un homme bfen élevé. Malheureusement les circonstances ne nous permettent pas de vous traiter aussi convenablement que nous eussions pu le faire il y a quelques années. Depuis que l'égalité s^st introduite partout, elle règne à l'office comme daps nos salons, et vous aurez, ainsi que nous, bien des petits sacrifices à lui faire. Tâchez de les supporter sans peine, et croyez que nous chercherons à vous en dédommager. Appliquez- vous à gagner la confiance de Gustave; soyez d'abord complice des folies de son âge pour en être toujours le confident,* et vous assurer le droit d'en devenir parfois le censeur. Je crois très-peu à l'influence des gouverneurs sur leurs élèves, et beaucoup à celle des valets de chambre sur leurs jeunes maîtres*; c'est pourquoi j'ai voulu confier mon fils à un honnête homme instruit, dont les conseils pussent remplacer les miens.
Jamais compliment ne fut mieux adressé; mon amourpropre s'en fit un point d'honneur, et se jura de mérite] 4 l'éloge. Soit adresse ou bonté, madame de Révanne en me traitant avec une aussi hsrjute estime, m'en avait inspiré pour moi-même. Cette place, qui m'humiliait intérieurement, se changea tout à coup en emploi honorable. Une mère me confiait l'unique héritier qui devait assurer le bonheur de sa
d'un amant heureux 3
vie; du sein de mon obscurité, je devenais peut-être le personnage le plus important de la famille. Cette idée m'exalta si bien à mes propres yeux, que je me crus toutes les qualités qu'on me supposait. Certainement ma conduite y gagna : tant il est vrai qu'on obtient plus des hommes en leur montrant ce qu'on en espère que ce qu'on en redoute !
Le souvenir des mots obligeants de madame de Révanne me fut d'un grand secours contre l'impertinence de ses gens; mais j'étais résigné à tout souffrir par égard pour elle. Ces faquins, encouragés par ma douceur, redoublèrent d'insultes. Mors, me rappelant les leçons de Philippe, je devins insolent avec eux; et tout rentra dans Tordre.
En attendant l'heure à laquelle mon jeune maître devait revenir de la chasse, je causai avec une vieille bonne qui l'avait élevé, et je m'acquis sa protection, en lui laissantdire de madame Dubreuil tout le mal possible. Je poussai même la lâcheté jusqu'à me vanter de la connaître fort peu, bien que je fusse recommandé par elle. Le procédé n'était pas noble, j'en con* viens; mais on me le pardonnera en faveur de l'usage.
Je commençais à savoir par cœur toutes les intrigues par lesquelles madame Dubreuil s'était enrichie aux dépens de sa maîtresse, lorsque nous aperçûmes au bout de la grande avenue deux jeunes gens qui descendaient de cheval.
— C'est lui, dit madame Duval, c'est Gustave; voyez-vous ïe petit espiègle, il est encore avec ce démon d'Alméric, et pourtant sa mère l'a bien prié de ne plus aller avec ce mauvais sujet. Ils ont chassé ensemble, je gage; si madame le savait! Mais il ne s'en vantera pas. Tenez, les voilà qui se quittent; ils nous auront aperçus à cette fenêtre, et Gustave a peur que je n'aille tout dire à madame.
— Gardez- vous-en bien, m'écriai-je; il croirait que c'est moi qui l'ai dénoncé, et nous serions brouillés avant de nous connaître.
— Eh! n'ayez pas peur, reprit- elle; croyez-vous donc que je veuille faire gronder ce cher enfant? Vraiment non, il est trop charmant ; vous allez le voir. Sans être très-grand, il est beau comme un ange; et puis une tournure, de l'esprit, et une tendresse pour sa vieille bonne! C'est un petit saint,
1/ LÇS MALHEURS
*ous dis-je^et s'il ne faisait pas le diable si souvçnt, on u'au rait rien à lui reprocher.
Pendant ce discours, le petyt saint endiablé s'approchait î je descendis pour aller à sa rencontre; il me Ht en peu de mots un accueil gracieux, et s'empressa de rejoindre sa mère, qui l'attendait pour diner. On me fit demander si je consentirais à servir à table le jour môme de mira arrivée; je répondis que je m'en ferais un vrai plaisir. En effet ma curiosité s'en réjouissait d'avance; car c'est là seulemeiit que l'on fait .connaissance avec ses maîtres, leurs' amis et ennemis. À peine fus-je entré dans la salle à manger pour y débuter dans l'art de donner une assiçtte à propos, que je fis im mou* veinent de surprise en voyant ma jolie compagne de voyage assise à côté de mon maître : j'eus la discrétion de ne point oser la saluer; elle m'en récompensa aussitôt par le plus aimable sourire. Madame de Révanne l'ayant remarqué, dit ;
— Quoi, Lydie, vous connaissez Victor? ■
— Oui, ma tante, répondit-eliç, je le connais pour être aussi poli qu'obligeant.
. La conversation sur ce sujet n'alla pas plus loin ; un parept de madame de Révanne, placé à sa droite, ne cessa de me considérer; il m'était facile de deviner qu'il cherchait tout simplement à découvrir sur mon visage si j'étais un fripon ou bien un honnête homme. Son âge annonçait assez d'expérience en ce genre pour m'intimider, si ma conscience avait été moins pure; mais je soutins sans me troubler l'examen qull fit de ma personne; et, profitant des moments où ses yeux daignaient se porter ailleurs, je l'examinai si bien à mon tour, que j'aurais pu faire son portrait de mémoire. II paraissait avoir à peu près cinquante-ans. Un mélange de malice et de bonté donnait à sa physionomie une expression toute particulière qui inspirait autant de crainte que d'attrait pour lui. Sa prétention était de connaître à fond les hommes, non pas pour être moins qu'un autre, victime de leurs défauts, mais dans la seule idée de n'en pas être dupe. Tolérant pour toutes les faiblesses humaines, il ne se réservait que le droit de s'en moquer, et ne jugeait sévèrement quelle* actions échappées à sa prévoyance. Heureusement pour mot
d'un amant heureux Vk
je ne me trouvai posséder que leê défauts et les qualités qu'il me soupçonnait; aussi fus-je bientôt honoré de ses bonnes grâces.
À travers la contrainte causée par ma présence et la vide d'une conversation que chacun s'efforçait de rendre insignifiante (effet ordinaire d'un visage nouveau dans les temps de révolution), je devinai, à peu de chose près, les opinions et même les sentiments des convives. Il ne fallait pas être bien malin pour s'apercevoir de l'amour de Gustave, et de la peine que sa cousine se donnait pour prouver à tous le peu d'imptrtance qu'elle voulait y attacher. L'inquiétude qu'en éprouvait madame de Révanne, et son impatience contre M. deSaumery, n'étaient pas moins visibles que la satisfaction de celuici» dont Je regard et le geste semblaient lui répéter à chaque instant son éternel refrain ; Je vous l'avais bien dit. Quant aux opinions, il était clair que l'esprit indépendant de la marquise approuvait tout bas des principes que sa situation et son titre la forçaient de blâmer tout haut. D'ailleurs on avait tiré de si cruelles conséquences de ces principes si sages dans le fond, que personne n'osait plus les défendre. Née d'un père que ses talents en finances avaient porté à de grands emplois,, et d'une mère inconsolable d'avoir changé l'illustre nom de sa noble famille contre celui d'un mari bourgeois, madame de Révanne avait été si souvent ténjoîn de combats ridicules entre l'orgueil féodal et la vanité financière, qu'elle s'était appliquée à se garantir de l'une et de l'autre; die y était parvenue en plaçant sa vanité sur des sujets plus dignes. Le mérite en tout genre exaltait son imagination; et fiète de celtoi qu'elle s'était acquis par ses talents, elle dédaignait tous les avantages de convention qu'un revers de fortune ou la moindre disgrâce peut détruire. Cette philosophie, assez rare, même chez les hommes, donnait à sa conversation ce charme incompatible avec l'esprit de parti, qui, de tout temps, a déparé celui des femmes. le n'eus besoin pour la juger ainsi que de l'entendre parler pendant quelques instants des faits hernies ne notre histoire présente. Son enthousiasme à vanter tant d'actions généreuses, sans s'informer du parti qui pouvait s'en glorifier, décelait
ife LÈS MALHEURS
un cœur sensible, un esprit juste; et, dès cemoment, je me félicitai de dépendre d'elle; car les personnes de ce caractère sont aussi faciles à aimer qu'à servir.
Le soir du înême jour, mon maître s'étant débarrassé avec assez de peine du domestique qui, sous le prétexte de m 'instruire des moindres détails de mon service, ne pouvait se décider à nous laisser seuls, me dit avec vivacité :
— Maintenant que nous voici libres; dites- moi, Victor, où vous avez rencontré madame de Givray, et depuis qu'elle époque vous la connaisse ?
— Monsieur veut probablement parler de cette jolie dame qui dinalt au château aujourd'hui ?
— N'est-ce pas qu'elle est charmante ! interrompit Gustave d'un air qui commandait l'affiripative..
— Beaucoup trop, lui répondis-je, surtout pour le repos d'un certain cordonnier qui avait déjà formé de grands pro-
" jets sur elle.
— Que voulez-vous dire ? reprit mon maître avec hautçur. Alors je lui racontai les petites aventures de notre voyage. Ce récit l'amusa, mais comme l'idée de voir l'Objet de son
culte livré à des hommages grossiers avait blessé son amourpropre autant que son amour, il prit soin de m'expliquer les
. motifs qui condamnaient sa cousine à l'ennui de voyager ainsi ; et, pour prolonger le plaisir qu'il trouvait à parler d'elle au lieu de me dire tout simplement qu'ayant perdu sa for* tune à la Révolution, elle en était réduite comme tant d'autres à voyager par la diligence, il me fit son histoire à partir du berceau. Je sus que, fille d'une sœur de madame de Révanne
' et d'un colonel qui avait dissipé tous les biens de sa famille, son père avait poussé la fureur du jeu jusqu'à jouer sa vie à pair ou non dans une affaire d'honneur où il l'avait perdue comme le reste. Madame de Révanne, touchée de l'état où cette mort plongait 6a sœur et sa nièce, leur avait oifert un
asile, et s'était engagée à doter la charmante Lydie, le jour où il se présenterait un parti convenable. Le marquis, sans mettre opposition à la générosité de sa femme, ayant désiré qu'elletournât au profitdes siens, choisit un de ses cousins pour épouser la dot et la nièce. Le chevalier de Givray, cadet de famille, s'estima fort heureux de s'assurer, par un moyen si doux, la protection et peut-ôlre l'héritage de madame de Révanne, mais à peine marié, il se vit contraint de quitter sa jeune femme pour suivre son cousin en Allemagne. Le caractère jaloux du chevalier ne l'aurait jamais porté à prendre une semblable résolution, si le marquis ne lui avait persuadé qu'on ne pouvait rester en France sans se déshonorer. Quatre ans s'étaient écoulés depuis cette époque, pendant lesquels madame de Givray avait vécu, soit chez sa tante, soit chez sa belle-mère qui venait de mourir. C'était pour aller lui prodiguer tous les soins d'une tendre fille que Lydie avait quitté précipitamment le château de Rôvanne; et c'était pour avoir consacré tout son argent à une bonne action, qu'elle y revenait par la voiture publique.
Mon attention à écouter ces détails, et plus encore les éloges que je donnai à la conduite de madame de Givray me placèrent au premier degré dans l'esprit de mon maître, qui me dit franchement :
— Je m'étais trompé sur votre compte, Victor ; sachant que ma mère avait mis tous ses gens en campagne pour me découvrir une espèce de Mentor déguisé eu valet de chambre, je m'attendais à quelque vieux personnage bien pédant, que, dans mon premier mouvement, j'avais projeté d'envoyer au diable, si un de mes amis, que vous connaître! bientôt, et qui mérite totite ma confiance, ne m'avait conseillé de le bieu recevoir, par oondescendjince pour ma mère, quitte à lui rendre ensuite mon service si désagréable qu'il fût contraint à demander lui même son congé avant la fin du mois.
— L'idée était fort bonne, répondis-je d'un air sérieux, et conciliait à merveille le respect dû aux volontés de madame votre mère, etie désir bien naturel de vivre aussi libre que tous les jeunes gens de votre âge. Madame la marquise doit se féliciter de vous avoir livré à de si bons conseils.
— Malheureusement c'est le contraire» reprit Gustave ça soupirant, et chacun s'étonne qu'avep le bon esprit et toutes les qualités de ma rçère, elle se laisse aller à des préventions aussi injustes. Alméric est étourdi, j'en conviens; mais ioiu d'avoir le cœur sec, comme on le prétend, il est généreux, bon camarade, et toujours en train de se divwtir. On lui fait un crime d'avoir dérangé les ménages de quelques vieilles coquettes de cette province» comme si ces dames l'avaient attendu pour tromper leurs maris, et qu'il dût expier le tort de les avoir séduites par le malheur de les garder. Vraiment c'est trop exiger de la vertu d'un homme de vingt ans, et j'ai besoin de me rappeler sans cesse les perfections de ma mère, sa tendresse envers moi, pour lui pardonner la défense qu'elle m'a faite de continuer mes liaisons d'amitié avec Alméric.
--Cette défense ne tient peut-être qu'à quelque? tracasseries devoisiàage, dis-je en vrai courtisan ; et madame n'y attache probablement pas assez d'importance pour que vous ne puissiez l'éluder sans inconvénient,
— C'est bien aussi ce que je fais, reprit Gustave, enchanté de me voir approuver d'avance un tort dont l'aveu gênait son respect filial, et je vous demanderai sur ce point une discret tion nécessaire au repos de ma mère ^ elle mérite bien que je mette tous mes soins .à ne le'pas troubler; mais je lui ai si souvent entendu dire que la perte d'un ami ne se réparait point, qu'elle m'excusera un jour d'avoir osé lui désobéir pouy me conserver le meilleur ami de mon enfance.
L'appubbation la plus générale de ma part termina cet entretien, qui, tout en m*apprei\ant que ma place avait tenu à bien peu de chose, me confirmait dans l'espoir 4e la garder longtemps. Je me retirai très-content de mon début, car j'avai» acquis en cette seule journée totft ce qui fait le crédit des gens en place ; le secret 4u maître.
D'igi AMANT HEUREUX 19
Peu de joure après mon installation, je vis entrer Gustave dans mon appartement, fermant les portes avec violence, et donnant tous les signes de la plus grande agitation.
— Faites seller mes chevaux, me dit-il brusquement, je ne puis rester plus longtemps dans cettç horrible incertitude. Je veux partir.
— Est-ce pour la chasse^oubiea ctois-je suivre monsieur?
— Certainement il faut Die suivre, et peut-être au bout du inonde; car je suis décidé à fuir le caprice et l'insensibilité partout où je les. trouverai.
—Si ce n'est que pour cela» monsieursera bientôt convaincu de l'inutilité du voyage.
— Tu crois plaisanter, Victor* ajouta-t-il, avec ce ton familier que les maîtres savent si bien allk* à des airs protecteurs ; mais je t'en fais ici le serment ; jamais je ne serai le jouet d'une coquette.
— Auriez-vouseu déjà le malheur d'en rencontre» une?
— Vraiment j'en ai peur; et tout me prouve en ce moment qtfon s'est amusé à me tourner la tète, sans autre* motif que de se divertir des premières impressions d'un cœur franc et dévoué.
— Ce n'est pas, j'imagine, la mélancolie de madame de Civray que vous accusez de cette espièglerie ?
— Justement, c'est elle à qui j'en ve«x de m'avorr laissé croire que cette belle mélancolie pouvait être causée parle regret de s'être marié trop tôt, ou de m'atoir connu trop tard. J'ai malgré moi conçu des espérance&qui n'auraient rien coûté à son bonheur, mais qui faisaient le charme de ma vie. Un mot d'elle vient de les détruire pur toujours.
— Et ce mot est, je gage :
«Nçn^ Gustave, je ne dois paç vop aimer, jene voua aimerai jamais, »
— Quoi! tu nous écoutais donc !
— Non certes, on n'a pas besoin fl'écouteîles amants pour savoir ce qu'ils se disent.
— C'est fort bien, quand ils sont d'accord ; mais le langage d'une femme qui résiste à son amant*.
— Ressemble baucoup au langage d'une femme qui lui cède, interrompis-je, et je n'en veux pour preuve que la conduite de vçtre cousine. Elle exige que vous cessiez de l'aimer; eh bien, feignez pendant quelques jours de prendre cet ordre au pied delà lettre, de vous résigner de bonne grâce au sacrifice qjjé la cruelle vous impose, et vous la verrez bientôt gémir de votre obéissance.
— Serait-il vrai? s'écria Gustave, en quittant tout à coup son air sombre. D'honneur, tu es un garçon plein d'esprit, et je m'attache à toi chaque jour davantage ; avec tant d'éducation, il faut que tu aies éprouvé de grands malheurs pour t'obliger à servir ; mais je veux les réparer autant qu'il me sera possible : ma pension est fort au-dessus des dépenses que je puis faire ici, je sais que tu attends le paiement de tes gagespour lesenvoyer à ton père, je vais t'en remettre sixmois d'avance pour que tu sois tranquille sur le sort de tes parents.
— Monsieur me comble déboutés, hii dis-je, ému de reconnaissance ; mais il ne fait pas réflexion qu'avant six mois je pourrais avoir le malheur de lui déplaire, et que, malgré toutes les probabilités qui répondent de la constance des femmea, ajoutai-jp en riant, madame de Givray pourrait bien changer.
— Nimporte, je t'aurai dû la plus douce illusion de ma vie, celle de me croire aimé : et je défie toutes les trahisons du monde de me causer autant de peine que j'éprouve de plaisir en ce moment. Mais, instruis-moi de ce que je dois faire. D'abord, je ne la regarderai plus.
—.Très-bien ; mais queferez-vous de vos yeux? car depuis longtemps je ne leur vois pas d'autre occupation que celle delà contempler.
— Je les axerai sur notre vieille cousine, madame de Belrive, qui vient justement passer la journée ici avec toute <r* Camille. .
D'UN ÀlfANT HEUREUX 21
— La pauvre femme aéra bien étonnée de cette agacerie ; mais ne pouriez<*ous pas la faire tomber sur quelque objet pins digne de voire colore?
— Elle a bien une grande fille droite comme un cierge, et «sévèrement enfermée dans une cuirasse en façon de corset, qu'elle fait peine à voir.
— N'importe, monsieur, c'est elle seulequ'U faudra regarder,
— Cela est bien facile à dire, tu ne la connais pas; mais elle est capable de prendre cette légère attention pour une promesse de mariage. Ces demoiselles élevées à Saint-Gyr ne badinent pas sur l'article de la galanterie ; elles ont toujours un frère tout prêt pour prouver & la pointe de l'épée qu'elles ont été séduites, alors même qu'on y pense le moins; et si Ton est trop heureux d'exposer sa vie pour la femme qu'on aime, il est fort désagréable de se couper la gorge pour une femme qui déplaît. Ce n'estpas que le frère decelle-làsoità craindre ; destiné depuis sa tendre enfance à la paix du cloître, la suppression des couvents l'a tellement dérouté en le rejetant dans le monde, qu'il y a l'air d'un chien perdu. Le pauvre garçon frissonne des pieds à la tête au seul mot de réquisition, et sa famille est en ce moment à la recherche d'une infirmité quelconque pour le dispenser de partir.
— Pauy re garçon ! il faut le consoler en faisant hardiment la cour à sa sœur.
— Non, jamais Lydie ne croira que je puisse tffençr une fille si désagréable.
— Ah! lajalou6ie n'est pas difficile, monsieur; elle s'arrange de tout ce qui peut alimertterson dépit, et vous ea verrez bientôt Ih preuve. Suivez d'aberd ce conseil; «'il. vous réussit, comme je n'en cloute pas, vous n'aurez plus besoin de ceux de personne pour être heureux.
En effet l'expérience n'eut que trop de succès. Gustave, encouragé par ma présence, joua si bien son Tôle pendant le dîner, que la pauvre Lydiefut obligée de sortir de tablepour cacher ses larmes. On crut qu'elle se trouvait mal; et mon maître s'élançait déjà de sa place pour aller la secourir, lorsque, feignant de ramasser sa serviette, je le retins par la basque de son habit, en lui disant restez. Dans le même ins-
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tant la marquise m'ordonna d'aller dire à fea femme de chambre de se rendre auprès A madame He Civray. Pensant biei>' que les secours d'une femme àe chambre lui seraient fort unitiles, je pris sur moi d'aller lui demander si elle en avait besoin. L'apercevant sur la tçrrasse qui conduit au bois, je me dirigeai de ce côté. Le bruit de mes pas la fit tressaillir; elle n'osa sfrretourner, et je devinai l'impression désagréable qu'ajlait lui causer le son de ma vok. Elle en espérait une autre, et dans sa surprise elle ne chercha puis feiêfeé à le cacher.
— Je mè «entf fort Bien, me répondit-elle en essuyant ges yeux ; dites à ma tante que je la remercie ; je n'ai besoin de personne : la chaleur de la salle à manger m'a porté un ins- .tent à la taie ; mais depuis-que je respire te grand air, je ne gouffre plus. '
• Elle fctdtaffait si tfeiblement en prononçant ces derniers mots, que j'en eus pitié. LWée-que j'étais en partie l'auteur ■de son supplice, ttut en flattant mon orgueil, attendrit mon cour. Une jolie femme Çui pleune a toujours eu de grands droits sur mon âm#, et sans réfléchir si la consolation que je ménageais à madame deCirrçy ne lui coûterait pas plus delasmes uû jour qu'elle n'en versait alors, je résolus de lui rendre l'objet de ses regrets présents. Voilà pnimpertïhent valet ! ditesvous, mesdames, ( en me voyant ainsi disposer du sofrt de vos . amours. Ce Nouveau Frontin v0udrait-il nous faire croire qu'un homme comme il faut attend l'avis de son valet de chambre pour sa brouiller ou se raccommoder avec celle qu'il aime? Non» mesdames; il ne l'attend pas; mais il le suit plussouventqu'eune péage. Je sens tout ce qu'il y a d'humiliant à convenir que les nobles effets ont des causes si vulgaires; et cependant il am?e Souvent que le moindre mot d'un être dont on fait peu de cas a quelquefois la puissance . de ïaire naître ou de détruire defc sentiments qu'on stipposait ou imaginaires ott éternels. Dietf semblé avoir fait le mondé ainsi pour y maintenir un fonds d'égalité impérissable. Eu donnant au riche les passions qui remplacent la misère, il * laissé au pauvre tous les trésors de la flatterie; et chacun de trouve bien du partage. .
Avant la fin d'une soirée passée dans la plus pénible contrainte, Gustave avait vu madame de Givray prétexter une violente migrape pour se retirer de bonne heure; et il était monté presque aussitôt chez lui pour coordonner d'aller mJinformer des nouvelles de sa cousine, dès qu'il serait jour chez elle. Je n'y manquai fâs, et revins apprendre à mon maître qu'elle était sortie de bon matin pour aïler voir à la ferme voisine sa petite filleule, qui venait de tomber malade.
— G'est ma filleule aussi, dit Gustave en prenant son chapeau, et je veux savoir ce qu'a cette pauvre enfant.
— A ces mots, il sortit. QÎel que fût l'état de la malade, fêtais bien certain de le voir revenir avec l'air satisfait. Aussi ne pus-je m'empûcher de sourire quand je le vis rentrer au château donnant le bras à sa chère Lydie, qui ne paraissait pas à beaucoup près si triste que la veille. J'étais sur te perron, et j'entendis M. deSaumery leur dire):
— Mais d'où venez- vous donc? vous avez probablement oublié l'heure; on vousattend depuis un siècle pour déjeuner. Votre mère est inquiète, Gustave ; elle a craint qu'il ne fût arrivé quelque chos&à madame.
Ces derniers mots, dits avec malice, colorèrent les joues de madame de Givray.; ell* quitta brusquement le bras de son cousin pour entrer chez sa tante, et fut bien étonnée d'entendre M. de Saumery les excuser tous deux auprès de madame de Ré vanne, avec autant de chaleur qu'il avait mis de méchanceté- à Iqs embarrasser le moment précédent, Mais sa charité avait beau faire, le trouble de Lydie en détruisait l'effet. La maïquise feignit de ne s'en pas apercevoir ; et Gustave, espérant fixer sur lui seul toute l'attention de sa mère, se mit à bavarder sans penser à un mot de ce qu'il disait, et sans remarquer que personne ne se donnait la peine de l'écouter. 11. de Saumery interrompit enfin ce monologue, pour demander à Gustave par quel enchantement il était tombé si vite épris des charmes imposants de mademoiselle de Belrive.
— Je pense aussi qu'il y avait de la magie, répondit-il, car j'en suis tout à fait désenchanté.
— Si c'est ainsi» pourquoi toi rendre des soins si empressés?
— Pour suivre les avis de ma mère, qui me répète souvent qu'on ne réussit auprès des femmes qu'eh s'en occupant beaucoup, r
— Sans doute, mais non pas en s'en moqpant, dit la marquise; à parler vrai, je ne saurais, ajouta- t-elle, approuver le petit jeu d'hief, et encore moins deviner leproitque vous eu vouliez tirer, Gustave; car je ne] vois pas ce qu'il y a de si glorieux à troubler le repos d'une jeune fille qui n'a peut-être pas d'autre bonheur k prétendre. Puisque vous marquez tant de déférence pour mes conseils, vous devez vous souvenir qu'en vous parlant du droit qu'ont les hommes d'adresser leurs hommages partout où ils espétent les voir bien accueillir; je vous ai parlé aussi des succès qu'un homme d'honneur doit s'interdire, et ceux qu'on obtient auprès dtane jeune personne sans expérience 60ntde ce nombre. J'y pourrais joindre aussi le tort d'entraîner une femme intéressante dans des fléûiarches qui peuvent la perdre. Mais ce serait une morale trop austère pour le monde, où l'on est convenu d'avoir autant d'intulgence envers celui qui attaque que de sévérité pour celle qui succombe.
— V«is conviendrez que cela est bîen injafete, dit Gustave avec dépit.
— Je l'ai quelquefois pensé, reprit en souriant madame de Révanne ; mais la loi proclamée ne se discute plus, et le mieux est de s'y soumettre.
Pendant ce discours, Lydie était tombée dans une profonde rêverie. M. de Saumery, auquel il suffisait d'ten deviner la cause pour s'y intéresser, interrompit la conversation en priant madame de Civray de lui prêter une brochure nouvelle qu'elle avait rapportée de Paris. Elle saisit avec empressement cette occasion de monter chez elle. M. de Saumery l'accompagna. • Gustave, qui redoutait une explication avec sa mère, sortit au même instant, et vint me raconter cette petite scène dont Bon amour s'alarmait avec assez de raison. Une simple ré-
flexion de madame de Révanne avait ramené Lydie à ses premières résolutions. 11 est vrai qu'elle avait perdu, par un imprudent aveu, le droit de nier sa faiblesse; mais elle se croyait encore la puissance <Fy résister; et je dois sur cepoin^rendre justice à mon maître. Heureux» de voir son amoui partagé, il fwait promis de la meilleure foi du monde de s'en tenir à un bonheur qui passait son espérance; et je faillis même encourir sa disgrâce pour avoir osé douter de ^accomplissement d'un vœu qui me semblait bien téméraire de sa part; mais cette présomption n'appartient qu'aux âmes pures; et je la respectai comme une sainte erreur. Dans l'excès, de sa reconnaissance, Gustave écrivait lettres sur lettres. J'étais chargé de les porter, et j'avais* le plaisir de les voir reçues avec .autant d'émotion qu'en faisait éprouver la .réponse. Ce commerce sijdoux de s'écrire toutes les nuits, de se voir tous les jours, ne suffit pas plus longtemps que je l'avais prévu au bonheur de Gustave; il devint peu à peu sombre, agité, rêvetfr, fuyant toute société, même celle d'Almériç dont Hrsnie blessait sa sensibilité. Il efrait des journées entières dans les bois- de Révanne; ses crayons, son album, servaient de prétexte à ces longues promenades, où il était censé prendre les vues de tous les environs; mais lorsqu'à son retour je çroyaispouvoirregardersans indiscrétion son dernier paysage, j'avais beau feuilleter le livret, je n'y voyais que des profils de femme dont la ressemblance plus ou moins exacte n'offrait jamais que le même modèle. Ces courses fatigantes, souvent entreprises par un temps effroyable, et cette agitation continuelle, qu'augmentaient encore de fréquentes insomnies, finirent par altérer la santé de Gustave. Malgré tous ses efforts pour le cacher, je m'aperçus qu'il avait la fièvre, et je rengageai à consulter le médecin de sa mère. Non-seulement il s'y refusa, mais il me traita de visionnaire, en m'assurant qu'il se portait à merveille. Cependant ayant remarqué que cette fièvre recommençait souvent, je pris le parti d'en ayertir madame* de Révanne, en lui demandant le secret sur cette confidence. Elle m'en remercia les larmes aux yeux, et me chargea d'envoyer un exprès à Rennes pour inviter le docteur Marcel à se rendre au plutôt à Révanne. Prévenu par un billet de
la marquise du désir qu'elle avait de dissimuler le vrai motif de sa visite, en laissant supposer qu'elle la devait à l'amitié qui le conduisait souvent chez elle, il arriva comme par hasard à l'heure du diner, et parut si frappe du changement de Gustave, qu'il ne put s'emsjêoherdelui en témoigner sa suçprise» Le tnalade en prit d'abord d* l'humeur; mais s'était aperçu de l'effroi qui 6e peignit tout à coip dans les yeux de Lydie, il pardonna au docteur l'inquiétude qu'il voulait lui donner sur som état, et- promit,- en regardant madame de Civray f de ne plus rester si tard dans les bois, surtout quand il pleuvrait, .
— dp njest-pas assez, reprit le docteur* vous prendrez ttu quinquina, car voufr avez la-fièvre,
— Oh! pqur vos drogues, je n'entends point raison, reprit Gustave; d'abord je n'y crois pas; ensuite, çussen^elles le don de guérir,, j.'aime autant la maladie que l'ennui de les avaler. D'ailleurs je ne trouve pas la fièvre aussi douloureuse à supporter qu'on le prétend : la chaleur de l'accès double nos facultés en exaltant notre imagination, alors tout nous semble possible, on se croirait également capable de prendre une ville d'assaut, de faire un poëme épique, ou d'ealevw sa m#tresse, et dans l'abattement qui succède à ce délire n'éprouvet-on pas une langueur divine?
— Oui, la fièvre a du bon, dit -M, defiaumery ; c'est dommage qu'on en meure*
— Qu'importe?..*
Gustave n'acheva pas; car il vit la pâleur dont ce seul mot venait de couvrir le visage de sa mère. Ne sachant comptent en détruire l'impression, il s'approeha du docteur, lui demanda pardon d'oser se «évolter ainsi contre la médecine, et lui promit la plus grande docilité pour ses ordonnances dès qu'un danger réel le forcerait à y avoir recours. 9 — Eh bien, repriHL Marcel, préparez-vous à m'obéir. Vous croyer pouvoir badiner avec-ces fièvres nervalles; vous verrez bientôt l'état où elles vous, réduiront. C'est alors qu'il faudra vous résoudre à suivre un régime très-sévère, peut-être inutile, et dont vous vous seriez épargné l'ennui par quelques précautions. Hais voilà comme sont tous les jeune gens: ils
d'unjmuaut heureux 27
comptent pour rien, la santé, sans penser qu'ils lai doivent leurs succès en tous genres.
-«Certes, j'en fais grand cas, monsieur le docteur, et pour vous le prouver, je me résigne à tout.
— Non, vous aimez mieux mourir, diteshvous, que de vous donner la pçine de guérir.
— Cela est vrai ; mais j'aime enGorq xpieux guérir que l'affliger, dit Gustave en baisant la main de sa mère.
Un tendre embyassement paya cette aimable résignation, et pour le reste du jour i'amoyur filial l'emporta sur tout autre. Gustave, uniquement occupé de prouver à 6a mère qu'il n'était pas possible ^ dédaigner la vie qu|on tenait d'elle, et qu'on pouvait lui consacrer, jouit du plaisir de dissiper son inquiétude ; et, l'assurant que le bonheur d'être aimé d'une mère adorable le consolerait toujours des maux ou des malheurs" qui pourraient l'accabler, il finit par. croire ce qu'il voulait seulement persuader à sa mère.
Un billet de ipadame de Civray, que je remis le soir môme à mon maître, le rendit à toutes les agitations d'un sentiment dont la tendresse de sa mère avait bien pu le distraire, mais non le guérir.
— Suis- je assez malheureux ! dit-il aprèsl'avoir lu; sa présence ôt^jt l'unique soutien de mon courage, et la voilà qui veut me fuir ! mais elle ne sstitjtas tout ce que cette résolution peut lui coûter. D'abord, je la suivrai partout,
— Pauvre femme, dis-je tout bas,
— Quoi ! c'est elle que tu plains? reprit Gustave fiveç indignation, toi qui vois ce que je sopffre pour aile, ma sotte condescendance à -ses moindres volontés, et la manière dont elle m'en récompense ? je te suppoç&ç plus d'intérêt pour moi.
Je n'étais pas embarrassé de répondre à cet injuste reproche ; mais, quand j'e&aïtf de preuv^r qw Vipgratitods dont
il accusait Lydie n'était pas plus réelle qpe 4 la mienne, Gustave s'emporta sî vivement qu'il me réduisit au silence. t
—Me fuir, répétait-il sans cesse,aller s'établir à quatre lieues' d'ici chez une vieille parente de son mari- qu'elle connaît à peine; et cela dans la noble intention de m'oublier ! Ce dernier trait m'accable, et je veux'la remercier de l'avoir imaginé pour combler tous mes maux.
Alors il se mit à écrire, et je me retirai.
Il y a dans les sentiments vrais quelque ebose de si touchant, qu'on ne peut y rester étranger ; et, bien' que ma raison voulût traiter d'enfantillage le désespoir de mon maître, l'idée qu'il y serait livré toute la nuit m'empêcha de fermer l'œil ; j'allai plusieurs fois à sa porte, dans l'intention de lui offrir mes services si j'entendais du bruit ; mais tout était tranquille; je voyais seulement de la lumière à travers la serrure, ce qui m'annonçait qu'il ne dormait pas. N'osant lui parler, dans la crainte de lui déplaire, et ne pouvant me décider à quitter sa porte, je m'assis à côté; et la fatigue surmontant mon inquiétude, je m'endormis profondément.
11 était près de six heures du matin lorsque je fus Téveillé par une voix de femme, qui disait :
— C'est Victor ; auraiÇ-il passé la nuit là?
— Mais à peu près, madame, répondis-je, en reconnaissant madame de Révanne.
— Mon fils a donc été bien malade; pourquoi n'être pas venu m'avertir? réprit-elle avec l'air inquiet.
En ce moment Gustave parut, habillé des mômes vêtements qu'il portait la veille, et le visage dans une altération qui démontrait assez qu'il n'avait seulement pas essayé de prendre uninstantde repos. A la surprise qu'il témoignade voir sa mère levée de si grand matin, elle lui dit qu'ayant vu toute la 'nuit ses fenêtres éclairées, elle avait envoyé sa femme de chambre chez moi pour s'informer de ses nouvelles, et que ne me trouvant pas dans ma chambre, on avait présumé que je veillais près de mon maître. Cette idée lui causai? beaucoup d'inquiétude, elle s'était levée pour venir le soigner. Gustave, désolé de la peine de sa mère, allait me gronder d'en être cause, lorsqu'elle lui fit sentir tout ce qu'il y aurait
d'injuste à me reprocher un «ces de zèle qui méritait plutôt & reconnaissance.
— Mais c'est à moi à l'en récompenser, ajouta-t-elle, en me regardant avec bonté.
À ces mots elle entra chez son fils. Je sus bientôt après le sujet de leur entretien.
—Je vois, dit-elle, en jetant les yeux sur la table où se trouvait une lettre toute cachetée, et à l'adresse de madame de Civray, je vois que Lydie vous a prévenu ainsi que moi de sa prochaine absence,
— Ah ï ma mère, s'écria Gustave, n'y consentez pas, ou j'en mourrai.
— C'est mettre mon courage aune grande épreuve, reprit la marquise, d'un ton ferme et affectueux ; mais quelle quo soit l'étendue du sacrifice, il faut s'y soumettre dès que l'honneur l'exige. Tu ne (toutes pas que ton existence, ton bonheur, ne composent ma vie; eh bien, je renoncerais à tous deux plutôt qu'a ton estime ; réfléchis à ma situation, et juge toimême des devoirs qu'elle m'impose. Par suite des malheurs qui exilent la moitié de notre famille, je me trouve le seul guide de mon fils et l'unique appui d'une jeune femme confiée à mes soins par son mari et sa mère. Faut-il qu'au mépris de tant d'engagements sacrés, Je livre cette pauvre Lydie à tous les regrets d'un amour coupable, dont les conséquences font frémir, et cela dans la seule vue de satisfaire les désirs d'un jeune homme que tant d'autres objets peuvent distraire.
— Ne le croyez pas, interrompit Gustave; si javais pu triompher de cette malheureuse passion, elle n'aurait jamais troublé son repos ni le vôtre.
« Longtemps je me suis flatté d'y parvenir, et cela peut vous expliquer le silence que j'en ai gardé près de la meilleure des mères: car je ne me ferai pas un titre de mon inexpérience pour excuser mes torts, sans prévoir les tourments que je me préparais en adorant Lydie; tout m'avertit du danger de lui plaire. D'abord je me promis de lui cacher ce que sa présence me faisait éprouver; mais ayant cru m'apercevoir qu'elle avait deviné mon secret sans en être émue, et
fort de sa prétendue indifférence, je me livrai pana scrupule au sentiment que Lydie m'inspirait. Elle remplaça l'objet idéal qui enflammait déjà, mon .imagination. Ce culte si pur
ne pouvait l'offenser; j'y consacrai ma-vie. Loin de vouloir affliger la sienne par le récit de mes souffrances, je les dévorai secrètement, et c'est lorsque j'y succombe que l'ingrate m'abandonne, et que vous, approuvez sa barbarie I
— Dites plutôt son courage. Vous savez aussi bien que moi, Gustave, ce que ce départ lui coûte ; mais vous feignez d'en doujer.pour provoquer une Movelfe preuve d& sa faiblesse. Je voulais vous épargner cette ruse indigne de votre caractère ; niais, puisque la passion sous aveugle au point dp mépriser nies conseils, punissez-moi d'avoir trop compté sur votre délicatesse, en pensant que vous protégeriez contre vous-même la femme intéressante qui vouj confie sa destinée. Puisque rien ne saurait vous arrêter, suivez-la dans la retraite qu'elle. choisit pour cacher ses larmes; joignez au tort de la séduire lin famie delà compromettre; et vous me direz alors si vous êtes plus heureux qu'aujourd'hui. Mais c'est déjà trop (le m'ètre rendue complice de sa perte par mon imprudence, je ne le serai point de 'votre triomphe, et vous trouverez tout simple qnejna maison n'eu soit. pas le témoin. Partez, puisque je ne suis plus rien pour vous, et, tachez d'oublier la douleur où tous laissez votre mère. "
Eu finissant ces mots, maflame de Révaane se leva, etsortit précipitamment de lachambrer Gustave resta quelques moments auéant^sous le poids d'un arrêt qui semblait l'exiler de la maison paternelle ; puis, revenant à lui, il s'écria saus penser qu'elle ne pouvait plus l'entendre :
— Ha mère ! et vous aussi, vous m'abandonnez !
. L'accent déchirant de cette exclamation parvint j usqu'a moi, j'accourus aussitôt, et jetrouvai mon maître dans un accès de désespoir impossible à décrire.
— Viens, me dit-il, traine-moi-chez ma mère.
Mais en parlant ainsi, un trenibjement affreux l'empêchait de se soutenir; il tomba sur un siège : je le conjurai de se calmer par pitié pour sa mère, qui mourrait de chagrin en le voyant dans un accès aussi violent.
ft'UN AMANT HEUREUX 3l
<~Bb bien, médita ai tu Yeux quejereepire,vaïui peindre l'état où me plonge la seule pensée d'avoir mérité sa colère; dis-lui que Lydie parte, mais qu'elle me laisse la pleurer près d'elle. Je yeux, je gens que je puis lui obéir ; mais qu'aile me pardonne, ou je meurs.
Je m'acquittai de cette commission avec tout le sèle d'un ami, et j'eus le bonheur d'eu rapporter la plus douoe réponse, la pardon d'une mèrç.
Le bxuitd'une voiture qui sortait des cours du château noua avertit bientôt du départ de madame de Qjvray. Je redoutais ce moment pour Gustave ; mais son cœur y était préparé, et le noble désir de paraître au-dessus de sa situation par sop courage l'empêcha <Je se livrer à aucune démonstration. Je profitai de sou accablement pour lui proposer de prendre quelque repos, et de se fréter enfin aux moyens de rétablir sa santé, qui causait de si vives inquiétudes à sa mère.- A ce nom» il promit de faire tout ce qu'on exigerait d,e lui ; et, voulant donner une pretpre de sa résignation, il consentit à se mettre au Ut, et même à recevoir le docteur Marcel, si la fièvre continuait. Nais quelques heures de sommeil en triomphèrent bientôt; et, lorsque la clocjie du dîner se fît entendre, Gustave se trouva en état de se rendre dans le salon comme à. l'ordinaire. 11 y trouva la marquise entourée de plusieurs personnes du voisinage, parmi lesquelles il fut bien surpris de reconnaître Alméric.
— Remerciez votre ami, dit madame de Révanne à son fils, d'avoir consenti à passer la journée avec nous: à pane a-t-il su que vous étiez malade, qu'il s'est empressé de venir s'informer de vos nouvelles. Je savais trop le plaisir que vous causerait sa présence, pour ne pas chercher à le retenir, et je dois convenir qu'il s'est rendu de la meilleure grâce à mes instances*.
Gustave fut très-sensiblo à cette attention de la marquise; il la regarda cQwm UA? r^p^aUw faite au caractère de son
ami, et se promit d'en récompenser sa mère, en lui laissant croire que la présence d'Alméric aurait, autant qu'elle le supposait, la puissance de le distraire.
Je vis enfin ce jeune homme que je pensais déjà connaître par les diverses préventions qui existaient pour et contre lut; préventions également injustes; car, s'il n'était pas digne d'une amitié aussi dévouée que celle de Gustave, il méritait encore moins la colère de madame de Révanne. C'était simplement un de ces étourdis brillants dont le grand monde offre tant de modèles. Gai, brave, spirituel, vain, tout occupé de ses succès, sans vouloir nuire à ceux des autres, le mérite de réussir, n'importe comment, était à ses yeux le premier de tous: on le voyait alternativement raisonnable ou insensé; prudent ou audacieux ; indiscret ou dissimulé, selon que ces défauts ou ces qualités devaient servir à ses projets. Celui de stytacher Gustave par une confiance réciproque était bien conçu, et lui promettait de grandes ressources pour le genre de vie qu'il voulait mener. Unique fils d'un petit gentilhomme de province qui avait dépensé le plus clair de sa fortune pour faire élever son enfant à Paris, il aimait le luxe, les arts, faisait d'assez jolis vers, avait, en un mot, les goûts d'un grand seigneur et les revenus d'un poète, inconvénient qui n'oblige dans le monde qu'au soin de se choisir des amis riches et dissipés. Ce principe s'étant gravé de bonne heure dans l'esprit de M Alméric de Norvel, il était entré au service sous les ordres d'un colonel dont la plus grande ambition était de faite valoir les officiers de son régiment, et l'unique plaisir de dépenser sa fortune à divertir ses camarades. Avec un semblable protecteur et l'amitié de Gustave qui devait l'associer à sa destinée, il s'inquiétait fort peu de l'avenir; et prenant pour devise cette pensée: Pour être heureux, il ne faut que vouloir l'être, il jouissait d'avance de tous les biens que lui promettait sa volonté. Malheureusement son expérience n'était pas encore au niveau de ses grandes conceptions, et le désir de parvenir lui faisait souvent commettre des fautes difficiles à réparer. C'est par une inconséquence de ce genre qu'il s'était brouillé avec madame de Révanne. La trouvant encore bel In, il s'était figuré que le plus sûr moyen d'acquérir sa bien vt.'l-
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lance était de lui faire la cour. Ayant lu dans Les romans et les comédies que les fermes dtm certain âge sont rarement cruelles pour les jeuûes gens, il n'avait pas même pensé que l'esprit de la marquise pût la mettre à l'abri de ce travers; et lorsqu'il se vit traité par elle avec tout le mépris au'inspire * une tentative ridicule, sa surprise égala son mécontentement. C'est alors qu'il sfeppliqua à gagner dans la confiance du fils autant qu'il venait de perdre dsnsïestime de la mère. Ce calcul lui réussit. Madame de Révanne feignit d'oublier l'intentionqu'il avait eue d'éprouver un instant sa vanité, en faveur de l'attachement qu'il témoignait à son fils. D'ailleurs n'ayant pas réussi à rompre cette intimité lorsqu'elle en avait exigé le sacrifice, il était de son esprit d'avoir Pair d'y consentir. C'est ainsi qu'elle savait accorder souvent la faiblesse et la dignité maternelle.
M. de Saumery n'était point au dîner. J'appris qu'il avait accompagné madame dp Givray, et qu'il devait passer la semaine avec elle chez madame d'Herbelin.Ace nom,.Àlméric s'écria:-
— Enfin le ciel a pitié de moi, et je rencontrerai donc une figure humaine chez ma vieille cousine! Quoi! madame d'Herbelin va posséder quelque temps votre charmante nièce, madame, ajouta-t-il en s'adressant à la marquise? Et de quel crime veut-on punir cette aimable personne en la condamnant au supplice d'entendre matin et soir les éternelles histoires de cette bonne femme? Moi, qui n'ai ce malheur qu'une fois par semaine J 'ai besoin de tout mon courage pour m'y soumettre; mais c'est un devoir sacré que m'imposait son ancienne amitié pour mon père; je vois que le ciel veut me récompenser d'avoir été si fidèle à ce devoir en le changeant en plaisir. Grâce à madame de Givray, ce dîner des jeudis ne sera plus pour moi un joui de pénitence.
Soit que le nom de Lydie émût trop douloureusement Gustave, ou qu'un ayitre sentiment l'agitât en apprenant qu'Aiméric jouirait plus Souvent que lui du bonheur de voir sa cousine, une profonde tristesse se peignit sur son front Madame de Révanne, s'apercevantdu malaise de son fils, rompit, la conversation en parlant du projetqu'elle avait d'aller pas-