V LES MALHEURS
ser l'hiver à Paris, si, comme on le lui mandait, le séjour en devenait supportable, le} la discussion a^n^gea,; les uns prô- • têndaientqu'il étaj,timpossible4e*s'amuser da&sune ville en- , core peinte tiu sasg de taîtt d'innocentes victimes; les autres .' armaient au contraire qu'après de semblables crises, le besoin d'en effacer le souvenir faisait inventer de nouveaux plaisirs, et que, de tout temps en France, leafttea succédaient aux calamités. L'expérience *ou& prouva que ces derniers •pensaient juste. "
L'espérance de reyoir bientôt Paris me réjouit enoore plus que mon maître, dont l'amour malheureux ne concevait aucune espèce de consolation. Hais j'çn savais plus que lui sur ce chapitre; et très-convaincu de le voir incessamment guéri dé tous ses m%ux par celle qui les causait, ou par une autre, je m'occupai' d'ajouter à mon existence, (Tailleurs fort douce, .ce qui devait la rendre parfaitement agréable. L'image de cette petite nièce de madame Dubreuil revêtait souvent à ma pensée. Je révais quelquefois des heures entières aux moyens de la soustraire au despotisme de ça tante en la rapprochant de moi ; mais tant d'obstacles s'opgosaient à pe désir, que je commençais à y renoncer, "lorsque madame de Rôvanna m'ôf- •frit uqe occasion de le satisfaire.' Par suite de sa bonté ordinaire, elle avait exigé de Lydie qu'elle emmenât madame Le Noir, sa seconde femme de* chambre, qu'un long-service auprès de la marquise avait .rendu un modèle en son genre. Je prévis qu'une fois attachée à madame de Civray, la marquise ne reprendrait plus madame Le Noir; qu'il faudrait la remplacer : ot me ressouvenant tout à coup de ma reconnaissance envers madame Dubreuil, je m'adressa^ à la marquise, et lui demandai, au nom de ce beau sentiment, sa protection pour mademoiselle Louise, -qui*. se trouverait trop heureuse de , remplacer madame Le Noir, si madame voulait lé lui permettre. fc ' ^ — Vraiment, me dit-elle f si vous croye» qrçe sa tante y con- ' sente, je né demande pas mieux; on m'a dit beaucoup de bien . de cett£ jeune filie. Hais étes-vous sûr que madame Dubreuil ae décide à styi séparer?
Je n'tufciig pa à répond que j'en était certain, bientyie
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je û^û élissè pis là moindre assurance; par ce moyen, j'obtins Ja fiermisôion d'écrire à madame Dufreuîï que, iouj occupé de ses intérêts, j* venais àp déterminer madame de Révanne, à prendre sa nièce chez elle , avec l'engagement dé lui assurer un, sort convenante h ^éducation que sa tante lui avait donnée; ce qui voulait dire qu'elle se chargerait de la tafittier. Enfin cette lettfê, remplie de grosses flatteries et du galimatias inspiré par la double reconnaissance " de madame Diibruil envers sa bienfaitrice, et de mes sentiments envers madame Dubreuil, produisit un si grand effet sur la vanité etfararice delà tante, que huit jours après nous rîmes arfive? la nièce.
J'avoue que l'attente et l'arrivé* de cette petite Louiâe me rendirent pendant quelque* temps moins observateur des action» de mon maître ; je m'aperçus seulement qu'il retenait toujours plus fcalmede ses longs entretiens avec Alméric.4'ea conclus que les conseila.de l'amitié le ramenaient à la raison et la à santé* Je m'abusais. C'était bonnement de l'espérance que lui rendait son ami', en lui démontrent que madame de Révanne devmiteu agir ainsi pour mettre sa responsabilité à l'abri du soupçon de protéger l'amour de sa nièce. Car, pour son fils, elle ne pouvait lui désirer un attachement plus convenable à, sotége, oiiles premières inclinations ont tant d'influence sur le reste de la vie. Ne valait-il pas mieux qu'il fût amoureux d'une femme comme il faut, que subjugué par quelque courtisane ? Et ne voyait-on pas clairement qu'en éloignant Lydie, la marquise voulait se réserver la possibilité d'ignorer lé bon* heur de son fils, et non celle & y nuire.
Avec d'aussi bons raisonnements, on est sûr de convaincre un jeune homme bien épris. Gustave, persuadé qu'en sacri» fiant Lydie à l'apparente sévérité de madame deRévanne,il en, serait peut-être blâmé secrètement, s'enhardit dans l'espoir d'arriver à son but, et ne pensa plus qu'au moyen d'y parvenir» En ami dévoué, ' Alméric s'offrit de le servir auprès de Lydie, qu'il rencontrait souvent chef madame d'Herbelin ;
mais la délicatesse de GUstave s'y refusa ; il sentit qu'on ne doit jamais exposer, la femme que Ton respecte, à rougir de son amow devant un tiers indifférent qui devîentun iuge en pareille ciroonstançe. DepluSy.il exigea d'Alméric un profond secret, même atec Lydie, sur ce qui avait rapport à leurs sentiments. M. de Norvel espérait jouer un tôle plus actif dan 3 cette aventure ; le refus de Gustave le blessa, et sa malice se promit d'«n tirer une petite vengeance, encaissant croire à son ami que madame à$ Civray n'était pas à beaucoup près aussi triste que ses lettres voulaient bieu le dire. Ce qui est ( selon l'expression d'une femme d'esprit) la plus cruelle petite chose qu'on puisse faire à un amant-absent. Gustave, déjà fort habile dans la tyrannie amoureuse, adressa plaintes, menaces, injures, à celle qu'il accusait d'oser 6e distraire un instant de son souvenir : et sans daigner s'jnformer de la réalité du crime, il me chargea de porter ee paquet d'Injustices. 4 •
Je partis à çhpval de grand matin, aprè»m'étre fait expliquer la route de traverse que je voulais prendre pour aller à B***.' Il fallait traverser les bois ; je m'orientai mal, et ne trouvant pas le village qu'on m'avait désigné, je pris le parti de descendre h une petite porte que je vis ouvepte; jelle donnait dans un parc, où j'entrai avec l'intention de demander mon chemin à la première personne que je. rencontrerais. A peine eus-je fait dix pas, qu'un cri de surprise vint frajper mon oreille ; je nje retournai, et j'aperçus madame de Civray assise au bord d'un ruisseau, et dans l'attitude d'une femme que l'on arrache à la plus triste rêvprie. Je souris," malgré moi, en pensant à l'à-propos de la lettre que j allais lui donner. Elle me questionna, avant de l'ouvrir, sur la manière dont j'étais parvenu J'tfsqu'à elle sans avoir été vu d'aucun des gens de la maison. Je lui racontai le hasard qui m'avait conduit; elle en pafut satisfaite, et me pria d'attendre sa réponse dans Je bosquet où je i'avâis trouvée. En effet elle revint bientôt; mais son visage avait changé d'expression; on n'y vovait plus l'empreinte de cette douce mélancolie appelée justement volupté du malheur. Son regard animé, ses traits altérés, tout en elle peignait la plus vive indignation; et je
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pressentis que le soin de la calmer me vaudrait plus d'une ambassade.
A mon retour au château,, je rencontrai Gustave : il venait au-devant de la réponse qu'il redoutait môme avant de la lire: dès qu'il en eut parcouru la moitié, il s'écria :
— Le ciel dût-il m'anéantir, il faut que je la voie! Victor dis-moi comment elle t'a reçu, et s'il y a quelque moyen de parler sans la compromettre.
Je lui répondis que cela dépendait uniquement de la volonté de madame de Civray, mais qu'il ne fallait pas penser à la braver par une démarche imprudente avant de l'en avoir au moins menacée; car, une fois avertie de la possibilité d'une extravagance qu'elle aurait grand soin de défendre au nom de son repos, on était bien certain qu'elle s'arrangerait de manière à la rendre moins dangereuse dans le cas où elle ne pourrait l'éviter. Cette réflexion fit prendre patience à mon maître : il se résigna à tenter l'effet d'une seconde lettre avant de risquer davantage ; et le soleil naissant me revit encore le lendemain sur la route de B*** Pour cette fois, je fus obligé de passer par la grande porte, et de décliner le nom de madame Le Noir à tous ceux à qui il plut de me demander cbez qui j'allais. J'arrivai jusqu'au milieu de la cour, escorté de tous les enfants du village qui s'étaient disputé Thonneur de me conduire jusque chez madame d'Herbelin. Les domestiques, attirés par les aboiements des chiens des environs, sortirent par les différentes portes du château; les maîtres se mirent aux fenêtres; et jamais l'arrivée d'un messager discret ne fit autant de bruit. Lydie ne m'eût pas plutôt aperçu, qu'elle s'enferma dans son appartement, bien décidée à ne me pas recevoir ; mais je n'étais pas assez maladroit pour me présenter ainsi chez elle. Madame Le Noir eut mes premières salutations ; et je lui laissai croire pendant quelque temps, que je venais lui annoncer l'intention où était madame de Révanne de la consacrer particulièrement au service de ey nièce; puis, lui parlant de l'arrivée de mademoiselle Louise, je lui racontai toutes les nouvelles domestiques de la maison. Elle parut très-flattée de ma visito, et de la confiance dont la marquise l'honorait, en réclamant tous
ses soins pour son aimable nièce. Alors je tirai la lettre* que je dis m'avoir été donnée par la marquise pour madame de Civray. Madame Le Noir s'empressa de la porter à sa maitresse, qui me sut probablement bon gré de mon petit mensonge, car sa femme de chambre me remit, l'Instant d'après, une lettre où Ton voyait simplement sur l'adresse, auchdîeau de Révanne. J'augurai mal de la promptitude de cette rô» ponse ; et, prévoyant la peine qu'elle causerait à mon maître, j'essayai, .par mille questions, d'amener madame Le Noir à me raconter les occupations de sa maîtresse; car je ne dou* tais pas que ce récit ne fût très-consolant pour Gustave, fia effet tout ce qu'elle me dit de la tristesse de madame de Girray* qu'elle attribuait aux regrets d'un veuvage trop prolongé* me prouva combien M. de Norvel en avait imposé sur ee fait*
— Elle a tant de goût pour la solitude, qu'on ne peut l'en arracher, dit madame Le Noir; cependant madame d'Herbeltn vientde la décidera se rendre aux instances de madame de Ecrive, qui l'a priée de l'accompagner demain dans une partie de campagne qu'elle fait avec toute sa famille ; c'est à cinq lieues d'ici; on partira de bonne heure ; c'est pour cela que vous me voyez pressée d'achever cette robe ?
— U y a donc quelques fêtes de ce côté? demandai-je.
— Ah! bien oui, des fêtes. Est-ce que madame irait? Elle qui ne veut pas seulement venir sous les tilleuls, quand on y danse! Bien au contraire, c'est un vieux château qu'ils vont voir; je ne sais plus trop comment on l'appelle, mais j'ai entendu dire à madame qu'il avait été autrefois habité par une femme célèbre, et la meilleure des mères.
— C'est aux Rochers, n'est-ce pas?
— Oui, c'est bien ce nom-îa.
Je n'en demandai pas plus, et me hâtai de venir donner ces détails à mon maître. Il en eut besoin pour modérer la fureur où le mit le renvoi de cette lettre, que Lydie n'avait pas même décachetée. On devine bien que le désir de visiter l'ancien château de madame de Sévigné vint tout à coup dans l'esprit de Gustave. Sa mère, enchantée de tout ce qui pouvait le distraire, l'engagea beaucoup à faire cette promenaée, tà regrettant qu'une légère indisposition l'empêchât d'en être»
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M. de Saumery dit qu'il serait curieux de voir comment le nouvel acquéreur de ce château célèbre en massacrait tous les souvenirs.
— Car je vous préviens , ajouta-t-il , que vous y trouverez à chaque pas les traces de son irrévérence. Vous verrez que ce butor aura fait sa basse-cour de la place à Madame. En France c'est toujours ainsi ; l'intérêt du présent absorbe tout ; on se fait étouffer pour aller voir les décorations d'un' café nouvellement ouvert par quelque intrigant, Italien ou Français, dont le nom finit toujours par uni, et Ton passe chaque jour dans la rue où demeurait Molière, sans daigner jeter les yeux sur la maison qu'habitait ce génie immortel. L'asile qui reçut les derniers soupirs de M. de Voltaire offre-t-il rien aux regards des étrangers qui les avertisse du lieu où s'éteignit ce flambeau des lumières du siècle? Non! des volet3 soigneusement fermés annoncent seulement le respect de la maîtresse de la maison pour une chambre consacrée par la ïnort de son illustre ami ; respect fort rare en ce pays, et dont il faut lui faire honneur, en la remerciant de n'avoir pas permis que quelque sot locataire, quelque antiphilosophe, vînt jusque dans son appartement braver l'ombre de ce grand homme. Mais ce sentiment religieux ne devrait-il pas être partagé par la nation qui se glorifie de l'avoir vu naître ? Et quelque monument ou une simple inscription ne devraitelle pas au moins recommander sa dernière demeure à la postérité? Ah! lui môme l'a dit :
Parfaits dans le petit, sublimes en bijoux*
Grands inventeurs de riens, nous faisons des jaloux.
Élevons nos esprits à la hauteur suprême
Des fiers enfants de Romulus :
Os faisaient plus cent fois pour des peuples vaincus
Que nous ne faisons pour nous-même.
(Voyage à Berlin.)
À cet exemple de notre indifférence pour les souvenirs, M. de Saumery en ajouta beaucoup d'autres ; je sortis pour donner les ordres relatifs au voyage du lendemain. Je dis qu'on tint un cheval prêt pour moi, espérant que mou maître
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me permettrait de le suivre aux Rochers. J'avais lu les lettres de madame de Sévigné avec l'intérêt qu'elles inspirent; elles m'avaient, pour ainsi dire, associé à tous les gens illustres 4e ce beau siècle ; et j'étais si bien accoutumé à vivre avec eux auprès d'elle, qu'en partant pour les Rochers, je crus me mettre en route pour aller voir d'anciennes connaissances. Mais l'aspect de vieilles tourelles nouvellement badigeonnées en blanc détruisit bientôt mon illusion. A cette preuve de bon goût, je reconnus le génie du nouveau 'propriétaire, et tout m'avertit que j'apportais plus de souvenirs que je n'er trouverais dans ce lieu célèbre.
, Qu'op se figure, sur le sommet d'une montagne, un château bâti du temps des croisades, et dont les murs, les ogives, les pilastres, recouverts d'une couche de chaux vive, produisent un effet aussi ridicule que le paraîtrait à nos yeux un vieillard habillé à l 'enfant; tout, jusqu'à la chapelle quç le bien bon (1) avait eu le bien boa esprit d'adapter au style et au caractère du reste du château, est maintenant décoré à la moderne. En face se trouvent des écuries nouvellement construites, ornées de colonnes grecques, et un lavoir en marbre, assez vaste pour un hôpital, morceau d'une architecture vraiment bretonne. Voilà ce qui frappe d'abord en arrivant aux Rochers. Découragés par ce début, nous nous bâtâmes de passer dans le parc, espérant que le temps qui détruit tout se serait moins acharné contre la mémoire de madame de Sévigné, que son impitoyable successeur.
Le dessin du parterre était conservé. Il est dans le. genre de celui de Versailles ; mais il n'existe pas un arbre qui ait
(1) Nom que madame de Sévigné donnait à son oncle l'abbé de Coulanges.
reçn sous son feuillage la mère, le fils et la fille ; et l'on est tenté de.s'écrier avec l'harmonieux chantre des jardins;
Hélas t qu'est devenu cet ombrage enchanté Qui voyait de Grignan soupirer la fierté t
L'hiver précédent avait vu tomber, sous la hache barbare, !ss vieux chênes de Vallée de ma fille, remplacés par de jeunes arbres, et il ne restait de la place à Madame, que deux bancs usés, seuls témoins des causeries piquantes, des tendres épanchements de cette femme aimable, vrai modèle d'amitié et d'amour maternel.
Près de là est encore le petit pavillon où elle aimait tant à se reposer, à lire, à rêver en contemplant les effets de la lune. Mais il n'existe plys un seul descendant de ce brave Pilois (1), qui arrivait la pelle sur le dos pour dire à sa maltresse : « Madame, je viens me réjouir pas moins, parce qu'on m'a conté que madame de Grignan était accouchée d'un petit gars (2). » Gela vaut mieux que toutes les phrases du monde, écrivait cette mère adorable, que personne, depuis son jardinier jusqu'à son roi, n'osait aborder sans lui parler de sa fille.
Un portrait de madame de Sévigné, peint par Mignard, et dont on vantait la ressemblance, est resté, par le plus grand hasard, dans là salle à manger du château* Je m'arrêtai longtemps devant cette image de la grâce parfaite; en contemplant ces yeux si tendres, ce sourire si lin, je crus relire une de ses lettres, et je regrettai tout bas que l'amour eût laissé échapper une si belle proie.
Pendant que seul, et tout entier à mes souvenirs, Je parcourais ces lieux, il s'y passait des scènes dont le marquis de Sévigné, surnommé par sa mère le roi des Bagatelles, se serait fort amusé. Rien n'était si plaisant que la colère de M. de Saumery, à chaque bouleversement qu'il trouvait. Eu
(1) Nom du jardinier de madame de Sévigné.
(â) Lettre du 2 décembre 1671 de madame de Sévigné.