‹ Les malheurs d'un amant heureuxChapitre 6 sur 25 · M LES MALHEURS · texte numérisé non relu

M LES MALHEURS

voyant ces afhfès abattus, ce pavillon dévasté, cette chambre à coucher, et ce cabinet de lecture, perdus dans des cloisons nouvelles, il s'écriait, sanspenser au concierge qui raccompagnait :

— C'est donc un pacha, un vandale, qui s'est emparé de ce château pour le traiter ainsi?

— Non, monsieur, lui répondit le concierge sans y entendre finesse, c'est un négociant du pays.

— A-t-il aussi détruit l'écho de la place Coulanges?

— Ah! monsieur, cela ne se vend pas.

— Voyons un peu.

En disant ces mots, M. de Saumery entraîna Gustave qui regardait à une fenêtre s'il n'arrivait pas de voiture dansCja cour, et tous deux se .rendirent à cette place Coulanges, à côté de laquelle se trouve un bosquet de lilas. Gustave ne tarda pas à faire l'épreuve de l'écho, par le nom de Lydie. Il ne se lassait pas de le répéter, lorsqu'une femme sort tout à coup du bosquet, en décriant :

— Oh ciel! qu'entends-je? qui m'appelle?

A l'émotion dont elle parait saisie, on croit qu'elle se trouve mal, on s'empresse autour d'elle; Alméric s'avance, la soutient, et gronde son ami de la surprise qu'il vient de faire à madame de Civray. Gustave, trompé sur l'effet que produit sa présence, l'attribue à l'embarras de voir un tête-à-tête mal à propos interrompu. En moins d'une seconde, mille circonstances se représentent à son esprit pour achever de le convaincre qu'il doit être jaloux; et le voilà qui déraisonne en conséquence. Mais comme on n'est pas dans le monde pour y parler avec franchise de ses sentiments, il s'efforce de cacher sa rage sous le masque d'une ironie piquante, avec le môme courage qui fait sourire Lydie des plaisanteries qui déchirent son cœur.

En ce moment madame de Belrive et sa fille les rejoignent, en l'excusant d'être restées si longtemps à parler d'affaires avec le régisseur des Rochers, qui l'était aussi d'une terre voisine appartenant à madame de Belrive.

— Depuis cette belle Révolution, ajouta-t-elle avec humeur, c'est à nous à courir après tous ces gens-là; autrefois ils se donnaient la peine de nous apporter eux-mêmes l'ar-

gcnt qu'ils avaient à nous remettre; maintenant il faut venir le chercher, et les remercier encore de vouloir bien ne pas le garder pour eux.

Ce peu de mots expliquait assez clairement par quel motif Lydie était restée seule avec Alméric, et livrait Gustave à la honte d'avoir conçu un injuste soupçon. Il se rapprocha de Lydie dans l'intention de réparer sa faute par quelque signe de repentir, mais ce fut inutilement; la femme la plus indulgente ne pardonne jamais qu'après avoir puni. Gustave, repoussé avec mépris, se persuada qu'en blessant ainsi le cœur de son amie, il l'avait perdu pour toujours; et le désespoir «'emparant de son Ame, il lui dit de manière & n'être entendu que d'elle :

— Puisque vous avez résolu ma perte, c'en est fait, ce soir même, A minuit, à la porte de votre parc qui donne dans la forêt, vous trouverez le dernier adieu d'un homme qui ne vous importunera plus.

A ces mots, il s'éloigne brusquement de Lydie, et la laisse dans un trouble impossible à décrire.

Ces grandes agitations, plus ou moins bien dissimulées, ne troublèrent en rien le babil du reste de la société. Madame de Belrive, enchantée de rencontrer des gens de sa connaissance, les invita avec instances à partager le dîner champêtre qu'elle avait fait préparer dans une salle de verdure où se trouvait autrefois le labyrinthe que madame de Sévigné appelait son galimatias. Lorsque j'y vins pour aider les gens de madame de Belrive à tout disposer pour le repas, mon maître me donna l'ordre de faire mettre ses chevaux dès qu'on se lèverait de table, en prétextant le désir de revenir assez tôt pour passer la soirée avec sa mère. M. de Saumery approuva cet aimable empressement, et dit qu'il regrettait bien que madame de Révanne n'eût pu les accompagner :

— Car, ajouta-t-il, elle est venue si souvent ici recueillir tous les souvenirs du château, qu'elle nous en aurait faijt les honneurs à merveille.

— Dites même à s'y tromper d'un siècle, interrompit Alméric, qui manquait rarement l'occasion de dire un mot flatteur sur madame de Révanne.

*à LES MALHEURS

. Puis, se penchant vers madame de Civray, \il ajouta : — Ne trouvez-vous pas i[ue Gustave servirait très-bien à l'illusion, et que mademoiselle} de Belrive la compléterait, en se chargeant du rôle de mademoiselle Duplessis? ., La comparaison n*était guère juste relativement à Gustave, dont Pair accablé ne rappelait d'aucupe manière $lors la gaieté du brillant niarquis de Sévigné. D'ailleurs rien n'était moins propre à ramener les idées du siècle de Louis XIV, que les continuelles élégies de madame de Belrive sur la Révolution,, qu'elle accusait de tout le mai présent et à Tenir, et qu'elle attribuait à tout le mal passé. A l'entendre, Pharamond lui-même n'en était pas innocent; et le Grand-Mogol en serait bientôt victime. Pleuvait-il, grêlait-il, c'était encore l'influence de cette maudite Révolution qui avait bouleversé jusqu'aux astres. Enfin cette éternelle rancune contre la Révolution me donnait envie de la défendre par le même sentiment qui fait prendre le parti de gens qu'on déteste, lorsqu'on les voit attaquer avec un acharnement ridicule.

Celui de madame de Belrive était fondé, comme tous ceux de ce genre, sur des intérérêts personnels. Bile souffrait surtout de l'obligation d'assurer à ses enfants un sort qu'elle avait crut fixer pour jamais en mettant l'un sous la garde de Dieu, et l'autre sous la protection du roi. Débarrassée par cette précaution des soins qu'aurait exigés d'elle l'éducation de sa fille et l'avancement de son fils, madame de Belrive se proposait de reporter sur elle-même la dose d'intérêt qu'elle avait jusqu'alors partagée entre eux, et elle ne pouvait pardonner à la Révolution de l'avoir ainsi distraite du plaisir de s'occuper d'elle seule par la nécessité de songer de nouveau à l'avenir de ses enfants. 11 n'était pas facile de préparer une douce existence à ce pauvre Antonin. Ses premières habitudes ^ contrastaient si fort avec celles des hommes destinés à servir 'la patrie par leurs divers talents, que sa mère ne savait qijel étaf lui choisir. Cependant il fallait l'occuper, et surtout le soustraire à la vie militaire, que sa santé n'aurait pu supporter. C'est pourquoi madame de Belrive avait imaginé de ' lui faire apprendre l'allemand, et de lui faire porter des lunettes; ce qui n'ajoutait d'agrément ni à son esprit, nia sa

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personne A ces deux avantages, il avait voulu joindre celu de savoir monter à cheval; et pour son début, il s'était décidé à suivre en cet équipage la voiture qui avait amené ces dames. Mais son noble coursier, irrité par lés mouvements d'une main inhabile, s'était emporté à toutes jambes dans une des routes de la forêt, sans que son cavalier, cramponné au pommeau de la selle, pensât à autre chose qu'à s'y maintenir tant qu'il lui plairait de galoper. Il fit plus d'une lieue ainsi emporté, puis, s'arrôtant tout court près des poteaux d'un moulin, son cheval voulut bien lui permettre de reprendre haleine, et de boire un verre d'eau pour remettre ses sens, trop émus du danger qu'il venait de courir. Après avoir bien examiné si le froissement des arbres ne lui avait brisé aucun membre, et s'être convaincu qu'il n'avait à regretter dans cet événement que la moitié d'un verre de ses besicles, il remonta courageusement sur sa bête, à la condition qu'un des fils du meunier le conduirait par la bride jusqu'aux Rochers, où il croyait sa famille dans une grande inquiétude. C'était la calomnier, carpersonne n'avait remarqué son absence. Madame deBelrive avait seulement dit : « La fatigue de trottera cheval aura forcé Antonin à retourner sur ses pas. t Et lorsqu'on le vit arriver au milieu du dîner, conduit par ce petit meunier, qui n'avait jamais consenti à le laisser descendre avant de l'avoir réuni à'cette famille sensible dont il espérait bien quelque récompense particulière, chacun fut si gaiement frappé de leur tournure burlesque, que maîfres, valets, tous éclaté* rent de rire. Antonin n'avait pas prévu un semblable accueil; il l'attribua au désordre de sa toilette et à ce veVre rompu, qui, le faisant loucher, doimait à sa figure un air assez 4 étrange. Il se disposait à ôter ses lunettes; mais madame de Belrive, qui répétait sans cesse devant ses nouveaux domestiques, que, sans le secours de ses besicles, son fils ne voyait pas même à se conduire, lui fit signe de les garder. Il obéit, et seconda d'autant mieux l'intention de sa mère, que ses yeux • postiches changeant tous les objets à ses yeux naturels, il avait la mine et les gestes d'un véritable aveugle. Enfin je ne puis mieux rendre le comique de cette scène, qu'en disant qu'elle triompha un instant du sérieux de Lydie et du cha-

grin de mon maître. 11 n'est pas rare de voir le rire fie faire Jour à travers les sentiments les plus pénibles, et je me rappelle à ce sujet le récit qu'un brave homme nous fit un jour de la mort de son père. Les circonstances, racontées avec simplicité, en étaient fort touchantes ; et Ton s'attendrissait sur les regrets de ce bon fils, lorsqu'il dit en pleurant :

— Enfin j'arrivai assez tôt pour fermer l'œil de mon père,

— L'œil ! s'écria-t-on, et pourquoi pas les yeux?

— Hélas! il était borgne, reprit l'héritier.

Et l'on se mita rire comme on allait pleurer.

Mais ces éclairs de gaieté ne changent rien au fond Pâme; et Lydie ne s'en trouva pas moins malheureuse, l'orsqu'au moment de quitter Gustave, elle se vit dans l'impossibilité de lui dire un mot qui pût le détourner de sa résolution. Une seule fois elle espéra qu'il allait s'approcher d'elle : en traversant le parterre, il s'était arrêté près d'un oranger semé par madame de Sévigné le jour de la naissance de sa fille. Elle se plaisait à le cultiver elle-même, et les gens du pays le montrent comme la seule relique qui vienne de cette femme ce* lèbre. L'arbre portait de jeunes fruits; Gustave demanda la permission d'en prendre quelques-uns. Lydie ne douta point que ce ne fût pour elle; mais eue s'abusait, et les larmes lui vinrent aux yeux, lorsqu'elle entendit Gustave qui disait :

— Ce sera un souvenir de plus pour ma mère.

Gomme le desirait mon maître, nous fûmes de retour avant la nuit. Il laissa descendre M. de Saumery le premier, pour lui donner le temps de prévenir la marquise de la rencontre qu'ils avaient faite aux Rochers. Cette nouvelle empêcha madame de Révanne de s'étonner du trouble qui paraissait encore dans les yeux de son fils. Elle le remercia de s'être arraché au plaisir d'une si agréable compagnie pour venir retrouver la sienne, et l'engagea à se retirer de bonne heure, pour se reposer d'une journée qui paraissait l'avoir beaucoup fatigué. Mais cette journée n'était pas finie pour Gustave. En

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ayant Pair de céder aux sollicitations de sa mère, il était effectivement monté chea lui pour s'y déshabiller; mais il s'était mis ensuite à écrire, et s'interrompant i chaque instant, pour me demander des renseignements sur la route de traverse qui conduisait à cette petite porte du parc de B**\ Je devinai «on projet ; mais, respectant l'intention qu'il montrait de n'enpoint parler, je m'appliquai simplement à lui donner l'itinéraire de cette route avec tant de détails, qu'il ne pût s'égarer, même en la parcourant de nuit. Lorsqu'il se crut suffisamment instruit, il m'envoya coucher, et se remit à écrire. Mais la curiosité, qui est infatigable, me tint éveillé. Caché derrière la persienne d'une fenêtre qui donnait sur le jardin, j'aperçus bientôt, à la faveur d'un beau clair de lune, Gustave qui se dirigeait du côté de la grille du parc dont il avait la clef. J'attendis longtemps à la même place, espérant que la nuit, en calmant son esprit, lui inspirerait peut-être la sage résolution de renoncer & cette folle démarche ; mais le diable oa l'amour en avait ordonné autrement.

Tourmenté par l'inquieiud* de savoir mon jeune maître ainsi livré à tous les hasards d'une grande aventure, je m'endormis à travers mille suppositions de bonheur et de malheur pour lui; et j'y rêvais encore lorsque le bruit de sa sonnette me réveilla à l'heure accoutumée. Je ne fus pas longtemps à me rendre à ses ordres, car je brûlais de lire dans ses yeux ce que bien certainement sabouche ne me dirait pas. Je le trouvai couché, il ne restait aucune trace du changement de sa toilette, et j'aurais été tenté de. croire que je m'étais trompé sur son absence, si le feu de ses regards et le son de sa voix n'avaient trahi son trouble et son ivresèe.

— Quoi ! tu dormais encore? m'a-t-il dit; tu es ordinairement plus matinal.

— 11 est vrai , lui répondis-je , j'ai ce matin oublié l'heure.

-Tiens, voilà de quoi te la rappeler, reprit-il, en me donnant une de ses montres qui était accrochée à son lit.

— C'est cela, pensai-je, après l'avoir remercié; généreux comme un jour de succès ? qui n'a pas éprouvé ce besoin de feiteprotiterde son bonheur ceux même qui doivent l'ignorer?

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--• Tu es peut-être encore fatigué de ta coursed'hier? ajouta-t-il avec bonté.

— ■ Oh! jion, monsieur. Je suis prêt à la recommencer.

— Puisque c'est ainsi, tu vas porter cette lettre à madame de Civray. Je l'ai laissée hier fort souffrante, et je désire avoir de ses nouvelles.

— Quoi! elle était malade hier? Cela me surprend; jamais elle ne m'a paru plus fraîche et plus jolie.

— Cependant elle venait de se trouver mal quand tu Tas vue.

— C'est peut-être de surprise; elle ne s'attendait guère à vous trouver là; à moins pourtant que M. de Norvel ne l'en ait prévenue, car ils me paraissent en grande confiance tous deux, ajoutai-je d'un ton qui semblait en vouloir dire beaucoup plus.

— Tu te trompes, reprit Gustave, sans se douter du piège que ma curiosité fui tendait ; Alméric a bien conçu le malin projet de Ae rendre jaloux: c'est, dit-on, un plaisir que les meilleurs amis ne se refusent jamais entre eux; mais la pureté du cœur de Lydie ne pouvait se crèter â tourmenter le mien par un jeu si perfide. La noblesse de son âme. qui s'oppose à tout sentiment factice, aurait dû me garantir d'un soupçon dont je rougis encore. Non, Lydie succomberait aux chagrins d'un amour qu'elle condamne, plutôt que d'en punir l'objet par une trahison. Tout en elle respire la candeur; et l'homme le plus corrompu respecterait jusqu'à sa faiblesse.

Je me gardai bien d'interrompre par la moindre réflexion un discours auquel la reconnaissance la plus vive trouvait toujours quelque chose à ajouter. D'ailleurs, je me plaisais à entendre ce témoignage parlant de l'effet du bonheur sur un cœur généreux. J'ai toujours plaint celui que l'accomplissement de ses désirs rendait à la froideur et à l'ingratitude; il ignore la meilleure part des bienfaits de l'amour, et mêîne de l'amitié, qui ont attaché autant de bonheur à remercier qu'à recevoir.

11 était impossible de m'en apprendre davantage sans me rien eontier: moins de discrétioft m'aurait paru blâmable; mais, tout en l'approuvait, je formais le projet de la décon-

corter, non par quelque preuve de ma pénétration qui rendait toute feinte inutile. Cependant je partis pour B*** sans laisse r échapper un mot qui trahit ma pensée. Madame de Givra y était encore au lit lorsque j'arrivai; on me dit que, se trouvant indisposée, elle avait demandé à passer la journée dans son appartement. Présumant qu'elle reposait encore, je répondis que j'attendrais son réveil.

— Je ne crois pas qu'elle dorme, reprit madame Le Noir d'un ton mystérieux ; mais je vais m'informer si Ton peut vous, recevoir. Madame d'Herbelin est en ce moment chez madame et je les crois occupées toutes deux à lire une lettre du chevalier de Givray , qui a été remise ici par un paysan de la Vendée, il n'y a qu'un instant; peut-être madame y voudra-t-elle répondre sur-le champ : car, ww t'imaginai bien, ce plaisirlà passe avant tous les autres.

— Et quelquefois après, dis-je tout bas, en réfléchissant avec humeur à Parrrivée de cette maudite lettre.

— Voilà bien, pensai-je, encore un des coups de cette pro* vidence maritale qui ne manque jamais à venger l'injure lors môme que la victime doit l'ignorer toujours ! Ce paysan avait bien besoin de braver tant de dangers pour venir apporter ce beau recueil de tendresses intempestives, car, dans mon impatience, je composais l'épître du chevalier à ma guise, et l'accusais déjà de réunir tout ce qui pouvait empoisonner le bonheur de ces pauvres amants. Je calculais juste relativement à madame de Givray, et lorsqu'on vint m'avertir de passer dans sa chambre, je n'eus qu'à lever les yeux sur elle pour me convaincre du pénible état de son âme. Cependant, à travers les signes d'une douleur concentrée, je m'aperçus du plaisir que fui causait ma présence. C'était presque la sienne. Je venais de le voir : il m'avait sans doute remis quelque nouvelle assurance de son amour pour elle; j'étais le premier à qui il eût parlé depuis que sa bouche avait prononcé les plus tendres serments. Enfin je brillais à ses yeux d'un reflet endhanteur; et si j'étais poëte, ou môme académicien,. il ne tiendrait qu'à moi de me comparer en cette occassion à la lune refléchissant les rayons du soleil ; mais, outre que ce serait calomnier mon visage, je n'ai pas l'ambition d'élever mon

humble prose au noble galimatias de ces vers non rimes qui serventindifféremmentàplaiderpour et contre la même cause, et qui ornent aussi bien le récit d'une galante historiette que les déclamatiops d'un écrit sur la politique, Tant de rididule n'appartient qu'au sublime; et ma médiocrité se rend justice en m'imposant la loi d'être aussi simple que je voudrais être amusant.

On connaît dupQthot les disgrâces tragique! j Et souvent on ennuie en termes magnifique*.

En voyant madame d'Herbelin au chevet du lit de madame de Givray, j'hésitai d'abord à parler du sujet de mon message ; mais Lydie ayant avancé la main comme pour recevoir un billet attendu, je le lui donnai: elle le serra, sans l'ouvrir, dans un portefeuille qui lui servit de pupitre pour tracer à la hâte quelque lignes, tandis que madame d'Herbelin, tout occupée de lire une grande lettre, s'écriait:

— Pauvre garçon I que je le plains! Courir ainsi, de ville en ville, implorer des secours étrangers, et se voir si souvent réduit aux privations les plus cruelles, tandis qu'il pourrait être si parfaitement heureux dans sa famille et près de son aimable femme ! Vraiment j'admire sa persévérance ; à sa place je risquerais tout pour venir ici, et peut-être bien le verronsnous arriver au premier moment.

Ces derniers mots couvrirent d'une pâleur mortelle le visage de madame de Givray. Elle essaya d'interrompre une conversation qui la tuait.

— J'ai voulu vous voir, me dit-elle d'une voix étouffée, pour vous prier, Victor, de ne point parler de mon indisposition au château de Révanne: on pourrait s'en alarmer, et je serais désolée d'inquiéter ma tante pour si peu de chose.

— N'oublies pas, ma chère, interrompit & son tour madame d'Herbelin, de lui faire dire que nous avons reçu de bonnes nouvelles de votre mari.

— Je n'y manquerai pas, madame, m'empressai-je de répondre, pour en épargner la peine à madame de Givray, dont l'accablement toisait pitié.

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Puis, voulant lui rappeler quelques motifs de consolation, j'ajcutai :

— Cette nouvelle augmentera encore la joie qui règne au château depuis que M. Gustave a recouvré la santé et môme la gaieté; car jamais je ne l'ai vu de si bonne humeur que ce matin. Aussi madame la marquise ne cesse-t-elle de rendre grâce à Qieu de cette guérison, car elle se mourait elle-même en voyant souffrir son fils. Et madame sait bien, dis-je, enm'adressant à Lydie, que la môme providence qui a sauvé le fils a conservé la mère.

A ces mots une expression divine se peignit dans les yeux de madame de Givray, et je me sentispresque aussi ému qu'elle, lorsque d'une voix attendrie elle me dit:

— Brave Victor, je vous sais bon gré de partager ainsi le bonheur de vos maîtres; n'en doutes pas, tant d'attachement sera récompensé.

Je l'étais déjà par le plaisir d'avoir rendu cette âme tendre à de plus doux sentiments, et j'aurais été bien aise d'avoir à confier ce petit triomphe à quelqu'un ; mais je tins ma parole, en laissant ignorer tous ces détails à Gustave, qui, dans 6on empressement à lire les trois lignes que je lui rapportais, courut se renfermer chez lui sans me faire la moindre question. Je ne sais trop pourquoi ce silence me piqua; il me sembla que c'était pousser la réserve jusqu'à la défiance, et j'en pris de l'humeur au point de souhaiter que quelque accident m'en vengeât. J'en eus bientôt la petite satisfaction. Alméric vint dîner, dans l'intention d'arracher son ami, disait-il, à ce commencement de spleen dont il lui avait paru menacé la veille.

— Vous voulez plaisanter, répondit madame de Rôvanne, Gustave est aujourd'hui d'une gaieté sans exemple ; il prétend que je n'ai jamais été mieux inspirée que lorsqu'il m'est venu l'idée de le mettre au monde; et, dans sa reconnaissance pour cet obligeant procédé, il m'embrasse, et me dit mille folies. Vous conviendrez que de pareils accès ne ressemblent guèrr à ceux de la maladie anglaise.

— En ce cas, reprit Alméric, c'est bien le plus capricieux des hommes; car s'il est amusant aujourd'hui, il était paapablement ennuyeux hier.

52 LES WALHEDRS

— Bah! dit M. de Sauniery, Une faut souvent qu'une bonne nuit pour opérer de semblables métamorphoses.

Cette réflexion fit rougir Gustave compie un coupable, et il s'empressa de raconter l'histoire chevaleresque de ce pauvre Antouin, pour faire diversion, et prouver à sa mère qu'il avait ri comme un autre de la première expédition lointaine de ce brave-cavalier.

— A propos de ce cher Antonin, interrompit Alménc, je suis sûr que tu n'as pas eu l'attention d'envoyer savoir de ses

nouvelles.

— Non vraiment, reprit Gustave; j'aurais cru lui faire injure. As-tu jamais lu dans Le Tasse ou dans l'Arioste qu'on

, envoyât aima chez les héros après leurs périlleuses aventures?

— Il ne s'agit point ici de héros, maïs d'un écuyer malheureux poursuivi nar quelque malin enchanteur qui s'oppose à "ses moindres succès, si j'en juge par l'état pitoyable où je l'ai vu ce matin. Figurez-vous, madame, un infortuné couché de profil tout de son long, appuyé sur un coude, et avec défense de se mettre sur le dos, sous peine de jeter les hauts cris, et tout cela pour avoir fait dix lieues à cheval. Vraiment cela fait pitié; et quand j'ai vu venir la vieille gouvernante destinée à panser ses plaies, je me suis enfui à B*** pour m'épargner un si triste spectacle. J'espérais attendrir madame de Givray par le récit des désastres de ce brave chevalier, mais je n'ai pu la voir; elle est, m'a-t-on dit, fort souffrante, et ma cousine elle-même parait fort inquiète de son état,

— Victor, dit aussitôt Gustave en se retournant brusquement vers moi, pourquoi ne m'av^z-voua pas dit comment se portait madame de Givray?

— Monsieur ne me l'a pas demandé, répondis-je avec un peu d'affectation.

— Ah! vous avez raison, je ne sais à quoi je^pensais. Mais que vous a-t-on répondu lorsque vous avez demandé si elle 6e ressentait encore de son indisposition d'hier?

- — Elle-même m'a chargé de dire à monsieur et t madame qu'elle était en bonne santé.

— Tu le vois, on t'aura fait un conte, dit Gustave à son ami,

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qui, s'apercevant qu'il y avait du mystère dans la contradiction de ce fait, ne répliqua rien.

Le soir du môme jour, une petite espièglerie me rendit toute la confiance de mon maître. Pavais la clef de sa bibliothèque • et là permission d'y prendre les ouvrages qui me plairaient. Cette faveur était un hommage rendu à mon éducation et à mon goût pour la lecture, qui remplissait presque lui seul tous mes moments de loisir. Mon maître avait, ainsi que moi, l'habitude de lire chaque soir avant de se coucher; et, comme il m'était défendu de toucher au livre qu'il posait sur sa table, il avait coutume de le prendre sans le regarder, bien sûr de trouver le signet au môme endroit où il Pavait laissé. Il me vint à l'idée, ce jour-là, de changer ce livre. C'en était un de la correspondance de Voltaire, j'y substituai le premier volume de la Nouvelle Héloïse, en mettant le signet à cette lettre qui commence par ces mots : mourons, ma douce amie ! A peine Gustave eut-il jeté les yeux dessus, qu'il s'écria : Oh! ciel! par quel hasard?... Puis, m'apercevant dans un coin de la chambre où je souriais malgré moi de son exclamation, il se mit à rire aussi, et dit :

— En vérité M. Victor a une érudition bien perfide.

— Monsieur me pardonnera cet excès de zèle, répliquai-je d'un air humble; la confiance dont il m'a honoré jusqu'à ce jour m'autorisait bien à lui préparer cette petite lecture de circonstance.

— Soit, dit Gustave, en fermant le livre; puisque tu devines mieux que je ne puis feindre, tu sauras tout; mais songe que la confidence te rend responsable du secret.

— Jeji'en avais pas besoin pour le garder, monsieur en était certain d'avance.

— Il est vrai, répliqug-t-il, car je te crois capable de tout ce qui est bien.

Ce mat me valut une très-bonne nuit : je m'appliquais ces vers d'Horace :

Ineorrupta fides, nudaque veritas, Quando ullum inventent yarem*

Cette confidence tant désirée ne m en apprit guère plu* que Je n'en savais, à l'exception des détails que j'ai rapportés à leur place; je n'y joindrai pas le récit d'une de ces scènes commencées par le désespoir et terminées par l'ivresse, que chacun peut se peindre ou bien se rappeler. Avec ce que j'ai dit du cœur de madame de Givray, on ne s'attendait pas qu'elle dût avoir la cruauté de laisser cet aimable Gustave en pleine forêt, au milieu de la nuit, succombant à sa douleur mortelle : ne fût-ce que par pitié, elle devait le secourir; et, cet acte de bonté une fois prévu, on ne s'attendait pas moins à, l'abus qu'en devait faire un amant passionné. Ainsi je ne m'étendrai pas plus sur un événement fatal pour les uns, heureux pour les autres, et que chacun appelle du nom qui lui convient.

La vertu de madame de Givray s'en fit de cruels reproches; mais elle sentit l'injustice qu'il y aurait à punir son amant d'une faute dont le blâme ne devait retomber que sur elle; et, ne tenant plus désormais à. la vie que par le bonheur de celui qui la livrait à. d'éternels regrets, elle se jura de ne le troubler par aucune plainte. C'est ce noble sentiment qui lui avait dicté, au 6ein môme des plus cruels tourments d'une conscience agitée, le billet suivant :

« Puisque j'ai renoncé à tout pour votre bonheur, oubliez les larmes qu'il me coûte, et conservez-moi dans votre amour le seul bien qui me reste au monde. »

— Ah ! s'écriait Gustave, en relisant ces mots, rassure- toi, céleste amie! Ma vie entière acquittera ton sacrifice. En te livrant, c'est moi que tu viens d'enchaîner pour toujours. Ah! je le sens, mon amour est encore plus nécessaire à ma vie qu'à la tienne!

Le plaisir de s'entendre répéter ces douces assurances, sans triompher complètement des pénibles réflexions de madame de Civray, parvenait souvent à l'en distraire. D'ailleurs la défaite a cela de bon qu'elle dispense du moins des fatigues du combat; et, comme il est dans la nature de s'étourdir sur les

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inconvénients d'une fausse position en s'abandonnant sans réserve aux consolations qui en dépendent, Lydie ne pensa plus qu'à légitimer sa faiblesse par l'excès de son amour.

Malgré la difficulté de croire que madame de Révanne n'eût pas soupçonné la cause du changement subit qu'un seul moment venait d'opérer sur son fils, je ne pourrais citer une action, un mot d'elle qui le fit supposer, à moins d'en regarder comme une preuve le redoublement de ses soins pour Lydie, lorsqu'elle venait passer une journée à Révanne, et l'affectation qu'elle mettait à ne la point retenir jusqu'au lendemain. Cependant rien n'était plus indiscret que te silence de Gustave; n'osant approcher de Lydie lorsqu'il la rencontrait chez sa mère, il parlait de tout sans jamais lui adresser la parole, et souffrait même souvent qu'Alméric le remplaçât près d'elle dans les petits soins d'un maître de maison ; et pourtant, il faisait à ravir les honneurs delà sienne. Chaque jour, sa politesse acquérait plus de grâce, ses manières plus d'aplomb, son esprit plus d'étendue, et l'on aurait deviné à ses progrès en tous genres, qu'il voulait justifier, par toutes les qualités d'un homme distingué, la passion qu'il inspirait à la plus aimable des femmes.

Mais, si heureux qu'on soit, on ne réussit pas toujours dans ce qu'on entreprend. Le hasard qui fait les succès, fait aussi les revers; et l'aventure suivante en offre un nouvel exemple.

Un de ces matins où j'avais coutume d'entrer une heure plus tard chez mon maître, je fus très-surpris de le trouver occupé à humecter d'eau fraîche une grande blessure qu'il avait à la jambe. Ses mains aussi étaient tout écorchées, et je ne pus m'empécher de lui demander s'il avait été attaqué dans la nuit par quelque voleur de la forêt.

- Ma foi! je l'aurais bien préféré, répondit Gustave avec colère.

Puis, se mettant à rire, il ajouta :

— Je m'en serais sans doute tiré plus glorieusement. Mais, avant de te raconter cette ridicule aventure, imagine quelque mensonge honnête pour tromper ma mère sur la cause de cet accident ; car, avec tout le courage d'un César, je ne saurais me soutenir aujourd'hui sur cette maudite jambe. Dis que je

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sais tombé de cheval ou du haut d'une échelle. Enfin invente une chute qui, sans effrayer ma mère, me donne la faculté de boiter à mon aise devant elle.

Je commençai d'abord par dire aux gens de la maison que mon maître étant sorti de bonne heure ne rentrerait pas de la matinée, me réservant de parler de sa chute au moment du diner, afin d'assurer à Gustave quelques instants de repos avant de se rendre chez sa mère. Ensuite je revins m'en fermer avec lui dans son appartement; j'y préparai un déjeuuer furlif, que, malgré son dépit et 'ses douleurs, il mangea de fort bon appétit ea me racontant sa déplorable histoire.

Fallut manger, car maigre nos chagrins, Chétifs mortels, j'en ai i 'expérience, En enrageant, on fait .encor bombance.

Voltaire.

— Tu connais, me dit-il, la distribution du château de B***, dont Paile droite, habitée par Lydie, donne sur la route qui conduit au bois. Tu sais que le mur du parc aboutit à cet endroit au-dessous d'un balcon de fenêtre, et qu'on peut franchir sans risque la distance qui les sépare. J'attendais cette nuit le signal convenu qui m'avertit ordinairement de l'instant où je puis escalader ce mur, sans danger d'être vu. Bientôt j'aperçois cette lumière dont les premiers rayons font palpiter mon cœur, et je m'élance aussitôt sur les pierres saillantes qui m'aident à gravir le mur. Je touchais déjà au balcon, lorsque la fenêtre s'ouvre; une femme paraît et tombe à la renverse, en criant au voleur, à l'assassin. Au môme instant, il part un coup de fusil, et je me précipite machinalement de l'autre côté du mur, sans penser qu'il donne sur un fossé à moitié comblé par les débris d'une ancienne glacière, dont la voûte se trouve fort heureusement près de là pour me servir d'asile. Je m'y traîne avec beaucoup de peine, tant la violence de la chute avait rompu et déchiré mes membres. Mais la crainte d'être découvert soutenait mes forces, et je m'oubliais complètement pour songer à ce que devait éprouver cette pauvre Lydie en voyant tous les gens de la maison se

d'un amant heureux 57

disputer la gloire de saisir ce voleur, que madame Le Noir soutenait avoir vu de- ses propres yeux, et qui ne pouvait avoir eu le temps de s'éloigner beaucoup du château. Toutes ces recherches m'inquiétaient bien moins que celle d'un gros v chien, que, contre les préceptes de Figaro, je n'avais point vendu, et dont par conséquent je n'avais aucun procédé à attendre. Heureusement pour moi il dirigea aes pas d'un côté opposé, et je cessai tout à feit de le craindre, lorsque je l'entendis aboyer dans la cour du château au moment où la patrouille des vaillants défenseurs de madame d'Herbelin se retirait en ton ordre, mais avec la honte d*ai oir laissé échapper l'ennemi. Pendant le calme qui succéda à cette alerte, j'eus tout le temps de me livrer aux plus tristes réflexions sur la fatalité qui avait inspiré à madame Le Noir l'idée de venir fermer les volets de cette fenêtre, et cela au moment où, la croyant déjà couchée, je me doutais si peu que cette lumière fit la sienne. La trayeur que je lui avais causée était de nature à ne pas se dissiper facilement, et je savais que Lydie mourrait plutôt que de la rassurer par une confidence. Toutes ces réflexions ne faisaient qtfaugmenter mon supplice chaque fois que l'horloge du château m'annonçait la fia d'une heure que j'avais espéré passer bien différemment. Enfin j'entendis sonner celle qui fixait ordinairement l'instant de nos adieux; et, perdant tout espoir de bonheur, je ne pensai plus qu'au moyen de sortir de ma retraite avec moins d'éclat que je* n'y étais entré. Je ne sais vraiment pas comment je serais pai«venu à ce but, si la plus douce voix n'était venue à mon secours. Mon nom, articulé tout bas, me fit l'effet d'un enchantement qui" suspendait tout à coup mes douleurs, et c'est de la meilleure foi du monde que je répondis : — Non, je ne suis point t blessé, quand Lydie me témoigna les plus touchantes in- . quiétudes. Mais lorsque j'arrivai guidé par elle, à Pes<?alier dérobé qui conduit à son appartement, la douieur de ma blessure à cette malheureuse jambe se fit si cruellement sentir, que je faillis m'en trouver mai. Gela t'étonûera d'aut'int moins, qu'étant tombé du haut de cette muraille sur un tas de pierres mêlées de tessons de bouteilles, il était resté uu morceau de verre dans ma plaie. Le sang qui en sortait

causa un tel effroi à Lydie, que je fus, pour ainsi dire, obligé de la remettre de ma souffrance avant de penser à m'en soulager. Ge coup de fusil, tiré au hasard par le jardinier du château, lui faisait supposer que j'étais mortellement blessé : elle s'accusait, se désolait tout en me prodiguant les plus tendres soins. Mais le jour allait bientôt paraître; et, tremblant de l'idée qu'il pourrait me surprendre avant de m'étre assez éloigné du château pour ne donner aucun soupçon, j'arrachai précipitamment le morceau de verre qui me déchirait encore; puis entourant ma jambe d'un mouchoir, je me remis en route, hélas ! bien plus occupé de mes regrets que de mes blessures.

— Et vous avez fait quatre lieues dans cet état? m'écriai-je*

— II le fallait bien, reprit Gustave; mais je n'aurais pu faire quatre pas de plus*

*- Et pourquoi ne m'avoir pas appelé quand vous êtes rentrât

— Parce que je pensais que tu te moquerais de moi, répondit-il en riant, et que d'ailleurs on n'est pas fat après de semblables bonnes fortunes.

— Ah! monsieur peut-il me croire assez...

— Malin, interrompit-il, pour rire aux dépens de mon bonheur? Non-seulement je te crois capable d'en prendre le plaisir, mais encore d'en amuser bien d'autres, si je te le permettais.

Ge soupçon m'inspira l'envie de le justifier; et ce fut ainsi que, sans s'en douter, mon maître me donna l'idée de ces mémoires.

Après avoir longuement médité sur te choix d'un mensonge, nous nous étions décidés pour la chute de cheval, j'en avais feit, en véritable valet de comédie, un récit tellement pathétique à la marquise, qu'elle voulait à toute force voler au secours de son fils, et que j'eus besoin de toute mon éloquence pour lui persuader de l'attendre chez elle, où lui-même allait

D*ÛN AVANT HEVRBU* $9

le rendre, avec l'intention de s'établir dans un fauteuil pour toute la journée. Ravi du succès de mon invention, j'en redisais les détails à mon maître, lorsque nous entendîmes le bruit d'une voiture ; c'était celle de M. de Saumery : il en sortit le premier; et nous le vîmes ensuite donner la main à, une femme que Gustave ne tarda pas à reconnaître.

— Oh! ciel! s'écria-t-il, c'est Lydie !

— Pourquoi tant de surprise? Monsieur s'attendait bien un peu à sa visite...

— Non, d'honneur, et, si j'osais, je dirais que c'est le seul jour de ma vie où je ne l'aie pas désirée.

— Aht monsieur!.,. -

— Que veux-tu? Ce n'est pas ma faute, et je dis aussi-bien que toi: Où diable l'amour-propre w-t-il se nicher? Mais j'ai de l'humeur; et, comme rien n'enlaidit davantage, il m'aurait mieux convenu de ne voir personne aujourd'hui. Cependant il n'y a pas à délibérer; puisque tu m'es annoncé, aide-moi à descendre.

— Alors il prit mou bras, et je le conduisis jusque dans le salon où le plus tendre accueil l'attendait M. de Saumery dit en l'apercevant :

— Vraiment, je me sais bon gré d'avoir été ce matin che* madame d'Herbelin, et d'être arrivé au moment où ipadame de Civray se plaignait de ne point trouver de chevaux pour la couduire ici ; cela m'a valu le plaisir de l'accompagner, et je m'en félicite d'autant plus, qu'elle va nous aider à consoler ce pauvre Gustave de ne pouvoir courir les champs. Mais par quel hasard est-il ainsi éclopé ?

— Ah! par pitié, répondit Gustave, ne m'obligez pas à vous raconter ma triste aventure. C'est une maladresse qui me coûte asser cher. Je n'y saurais penser sans entrer en fureur contre moi, et c'est un de ces événements qu'on se reproche toujours de n'avoir pas prévu.

Après cet aveu, Gustave se croyait quitte de tout embarras ^ ce sujet; mais il arriva du monde, et, chaque personne l'informant du motif qui obligeait Gustave à tenir sa jambe étendue, il fallait, ea dépit de lui, raconter comment son ehetal s'était abattu, et recommencer sans cesse la même his*

60 LES MALHKtlflS

toire, ce qui est, à mon avis, le plus grand des ennuis attachés à tous les accidents. Aussi ai-je fort approuvé le parti qu'avaij pris M. J*** lorsqu'il fit imprimer la relation de sa captivité en Perse, uniquement, dit-il, pour n'être plus obligé de la raconter.

L'arrivée d'un homme vêtu d'un habit gris, d'une veste noire; avec une culotte brtftieetdesbasbleus, suspenditlecours de toutes ces questions. On l'annonça sous le nom de M. Desehamps; et aux acclamations qui se firent entendre à son entrée, je ne doutai pas que sa tenue bizarre ne provoquât la gaieté de tout le monde : c'était bien en effet de la joie, mais il ne s'y mêlait pas la moindre dérision. Sous ce costume rustique, on avait reconnu l'ancien curé de Révanne, respectacle vieillard, que les fureurs révolutionnaires avaient réduit à se cacher pendant trois ans chez un cultivateur de ses amis qui venait de mourir, et dont les héritiers avaient donné congé à celui qu'ils appelaient le vieux calotin, sans même lui laisser le temps de trouver un autre asile. S'étant misçn route son petit paquet sur le dos, et sans savoir précisément où il irait dépenser le peu d'argent qui lui restait, un voyageur l'avait tiré de peine en lui apprenant que le marquise habitait encore le château *de Révanne. * Je suis sauvé, s'était-il écrié ! ».

Ce mot jfeint à lui seul le cœur de madame de Révanne; on ne pouvait mieux la connaître : celui qui s'était vu si souvent chargé de distribuer ses bienfaits avait raison de compter sur sa bonté' protectrice. Dès le soir même, le vénérable curé se vit établi dans un des pavillons qui tenaient aux dépendances du château. Madame Duval fut chargée de soa service particulier; emploi que, dans sa dévotion, elle regarda comme la retraite la'pius honorable. Les habitants du village • s'empressèrent de venir saluer leur ancien pasteur : celui dont les aumônes et les sages conseils les avaient si souvent secourus dans le malheur. Combien depuis ces temps de trouble ils avaient regretté ce véritable ministre de la bonlô divine! Le retour de madame de Ré vanne leur avait dokné un moment l'espérance de le revoir ; ils ne croyaient pas que la Bouicede tant de bienfaits pat leur être ifendue, saaa retrou-

Ter aussi la {nain qui savait les répandre; car les vertus du pasteur leur avaient toujours paru la conséquence naturelle de celle de leur châtelaine; aussi quand l'un d'eux le bénissait en rappelant ses bonnes œuvres, l'autre répondit aussitôt : Eh! pourrait-il être autrement avec notre bonne dame? Cette réflexion d'un simple paysan contient reloge ou la satire de la plupart des grands seigneurs et même de souveraine. Heureux le peuple qui peut dire, en vantant les vertas d'un ministre :Eh! pourrait-il être autrement avec celui qui nous gouverne?

Toutes les qualités du curé de Révanne ne l'excusaient pas aux yeux de Gustave du tort d'avoir mariémadame de Civray. Cependant il s'efforça de le bien accueillir. Aux égards dont chacun le comblait, au soin que prit la marquise de le placer à côté d'elle à table, je présumai que cette mise champêtre pétait qu'un déguisement; et le signe de croix que je lui vis faire mystérieusement en déployant sa serviette, fixa toutes nies idées. H. Deschamps raconta qu'il avait marché une partie de la nuit pour arriver plutôt. *

— C'était très-imprudent de votre part, interrompit M. de Saumery, car les bois qui nous environnent sont, dit-on, fort mal habités depuis quelque temps.

~ Ah ! monsieur, reprit le curé, avec mon équipage on n'a guère peu* des voleurs !

Ce mot de voleur rappelant de tristes souvenirs à Gustave, «dit:

-* Vous avez raison, monsieur, car c'est bien la plus sotte peur qu'on puisse avoir.

— Oui, répliqua M. de Saumery, allez dire cela aujourd'hui chez madame d'Herbelin, et vous serez bien reçu.

— Comment, dit la marquise, l'aurait-on volée?

— Ha foi, il s'en est fallu de«peu ; et, sansles cris d'une femme de chambre qui s'est aperçue à temps qu'un homme escaladait à minuit les murs du parc, le ciel sait ce qui serait arrivé. J'ai trouvé toute la maison encore émue de cette aventure, et fatigué d'avoir passé la nuit dans de vaines recherches; car une fois leur coup manqué, ces coquins-là ne sont paa si^betes que de se laisser prendre;

— Ils étaient donc une bande? demanda la marquise. — Apparemment, s'il faut en croire les gens de madame d'Her-

belin qui racontent le fait chacun à leur manière; mais madame peut vous dire ce qui en est, ajouta-t-il en montrant Lydie, car elle n'aura sûrement pas mieux dormi que les autres.

Il ne fallait que la regarder pour en être certain. Son trouble, à chaque détail qu'ajoutait M. de Saumery, à propos des événements de cette malheureuse nuit, prouvait assez qu'elle en avait souffert plus que personne. Dans la pénible obligation de répondre, elle dit en peu de mots et d'une voix qu'on entendait à peine, qu'en effet les cris de madame LeNoir avaient alarmé toute la maison, mais qu'elle s'était probablement effrayée mal à propos, car on n'avait découvert aucun indice.

— J'en étais bien sûr, interrompit Gustave, qui épiait l'occasion de venir au secours de Lydie ; c'est avec toutes ces terreurs paniques qu'on assure le succès des voleurs, et maintenant ils pourraient Tenir enlever dix fois madame Le Noir avant que personne accourût à ses cris. C'est du moins ce qu'elle mériterait pour lui apprendre à faire tant de vacarme pour une vision.

— Voilà une punition bien sévère, dit en riant ifiUdamede Révanne, et qui se ressent de la chute de Gustave. Mais il faut lui pardonner sa rigueur extrême; il est dans un de ces moments d'humeur où les princes ne Bignent jamais la grâce d'un coupable.

— C'est peut-êÇrebîen, reprit Gustave, parce qu'ils ne peuvent s'accorder la leur! On n'est jamais moins indulgent que lorsqu'on a quelque sottise â réparer.

— Oh! oh!' s'écria M. de Saumery, ceci ressemble à une confession; et je prierais Gustave de nous la faire tout entière, si nous ne savions de reste comptent on pèchq à son" âge.

Cette plaisanterie en amena beaucoup d'autres sur les folies 'de jeunesse. Chacun voulut raconter la sienne, en la terminant par ces mots : Ah! p'était le bon temps! Excédé de ce continuel refrain, Gustave se pencha vers madame de CSvray, et lui dit:

' — ' Ne peaseriez-vous pas, à les éntendrg, que <Jp leur temps il n'y ayaifr tu teuntents ni obstacles? ,

— Non, répondit-elle arec un sourire charmant; je pense plutôt <fue le bonheur d'être aimé les leur faisait oublier.

Cette réponse triompha de la maussaderie de Gustave; et il finit par croire qu'il pourrait bien dire aussi quelque jour, en parlant de sa triste aventure : Ah! c'était le bon temps f

L'automne finissait; madame de Ré vanne atait fixé à cette époque son retour à Paris ; son fils, que ce retour devait séparer de Lydie, en retardait sans cesse le moment sous différents prétextes. Tantôt c'était une coupe de bois ou des plantations, une partie de chasse ; mais toutes ces ressources commençaient à s'épuiser; Gustave imagina de s'en créer une autre, en persuadant à sa mère que la tranquillité de Paris n'était pas encore assez rétablie pour que la femme d'un émigré pût y demeurer sans danger.

— Eh bien, avait répondu la marquise, j'attendrai l'avis de Robertin pour me mettre en route. Justement son ministre l'envoie à Ratines cette semaine ; et, sa mission remplie, il viendra sans doute passer quelques jours ici.

— Quoi ! nous allons voir encore ce vilain homme.

— Ah ! Gustave, pouvez-vous nommer ainsi celui qui m'a sauvé la vie!

— J'ai tort, il est vrai ; mais aussi comment se persuader qu'une bonne action soit sortie d'une telle âme ? Quand on pense au nombre de victimes que ses dénonciations ont conduites à l'échafaud, il est bien permis de croire que s'il en a sauvé une, c'est par mégarde.

— C'est possible ; mais un plus honnête homme ne m'aurait pas rendu le môme service, et ne se serait pas mieux acouitté de ceux qu'il avait reçus dans un temps où je ne me doutais pas qu'en donnant mon argent au père, je payais ma rançon au fils.

— Voilà qui me confond ; je ne saurais accorder le plus noble dea sentiments que le ciel nous inspire, la reconnais-

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