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MADAME DE RÉAN
Ce sont peut-être de méchants enfants qui l'ont emporté pour jouer, et l'auront jeté ensuite dans la haie, pensant qu'il pourrait revenir dans sa maison tout seul.
SOPHIE
Pourquoi aussi n'est-il pas revenu? C'est bien sa faute s'il a été malheureux,
MADAME DE RÉ AN
Il est trop jeune pour avoir pu retrouver son chemin; et puis, il vient peut-être de très loin. Si de méchants hommes t'emmenaient très loin et te laissaient au coin d'un bois, que ferais-tu? Crois-tu que tu pourrais retrouver ton chemin toute seule?
SOPHIE
Oh! je ne serais par embarrassée! Je marcherais toujours jusqu'à ce que je rencontre quelqu'un ou que je voie une maison; alors je dirais comment je m'appelle et je demanderais qu'on me ramenât
LA MAMAN
D'abord, tu rencontrerais peut-être de méchantes gens qui ne voudraient pas se déranger de leur chemin ou de leur ouvrage pour te ramener. Et puis, toi, tu peux parler, on te comprendrait! Mais le pauvre chat, crois-tu que, s'il était entré dans une maison, on aurait compris ce qu'il voulait, où il demeurait? On l'aurait chassé, battu, tué peut-être.
SOPHIE
Mais pourquoi a-t-il été dans ce buisson pour y mourir de faim**^
MADAME DE RÉAN
Les mauvais garçons l'ont peut-être jeté là après l'avoir battu. D'ailleurs il n'a pas été si bête d'être resté là, puisque vous avez passé auprès et que vous l'avez sauvé.
PAUL
Quanta cela, ma tante, il ne pouvait pas deviner que nous passerions par là.
MADAME DE RÉAN
Lui, non; mais le bon Dieu, qui le savait, l'a permis afin de vous donner l'occasion d'être clinritables, même pour un animal. »
Sophie et Paul, qui étaient impatients de revoir leur chat, ne dirent plus rien et retournèrent à la cuisine, où ils trouvèrent Beau-Minon protondément endormi sur la cendre chaude. Le cuisinier avait mis près de lui une petite jatte de lait; il n'y avait donc rien à faire pour lui, et les enfants allèrent jouer dans leur petit jardin.
Beau-Minon ne mourut pas ; en peu de jours il redevint fort, bien portant et gai. A mesure qu'il grandissait, il devenait plus beau; ses longs poils blancs étaient doux et soyeux; ses grands yeux noirs étaient brillants comme des soleils; son nez rose lui donnait un petit air gentil et enfantin. C'était un vrai chat angora de la plus belle espèce. Sophie l'aimait beaucoup; Paul, qui venait très
Roiivont pnssor rjiK'UjiK's jours avec Sophio, l'aiiiiait bien aussi. Beau-Minon était le plus heureux, des chats. Il avait un seul défaut, qui désolait Sophie : il était cruel pour les oiseaux. Aussitôt qu'il était dehors, il grimpait aux arbres pour chercher des nids et pour manger les petits qu'd y trouvait. Quelquefois même il avait mangé les pauvres mamans oiseaux qui cherchaient à défendre leurs petits contre le méchant Beau-Minon. Quand Sophie et Paul le voyaient grimper aux arbres, ils faisaient ce qu'ils pouvaient pour le faire descendre ; mais Beau-Minon ne les écoutait pas, et continuait tout de même à grimper et à manger les petits oiseaux. On entendait alors des ciiic, cuic plaintifs.
Lorsque Beau-Minon descendait de l'arbre, Sophie lui donnait de grands coups de verges: mais il trouva moyen de les éviter en restant si longtemps tout en haut de l'arbre , que Sophie ne pouvait pas l'atteindre. D'autres fois, quand il était arrivé à moitié de l'arbre, il s'élançait, sautait à terre et se sauvait à toutes jambes avant que Sophie eût pu l'attraper.
« Prends garde, Beau-Minon! lui disaient les enfants. Le bon Dieu te punira de ta méchanceté. Il t' arrivera malheur un jour. »
Beau-Minon ne les écoutait pas.
Un jour Mme de Béan apporta dans le salon un charmaat oiseau, dans une belle cage toute dorée.
«r Voyez, mes enfants, quel joli bouvreuil m*ft
envoyé un de mes amis. Il chante parfaitement. SOPHIE ET PAUL, ensemble.
Oh ! que je voudrais l'entendre !
MADAME DE RÉAN
Je vais le fairechanter ; mais n'approchez pas trop,
pour ne pas l'effrayer.... Petit, petit, continua Mme de Réan en parlant au bouvreuil, chante, mon ami; chante, petit, chante. »
Le bouvreuil commença à se balancer, à pencher sa tête à droite et à gauche, et puis il se mit
à siffler l'air : Au clair de la lune. Quand il eut fini, il siffla : Tai du bon tabac, puis : Le bon roi Dagobert.
Les enfants l'écoutaient sans bouger; ils osaient à peine respirer, pour ne pas faire peur au bouvreuil. Quand il eut fini, Paul s'écria :
(f Oh! ma tante, comme il chante bien! Quelle petite voix douce! Je voudrais l'entendre toujours!
— Nous le ferons recommencer après dîner, dit Mme de Réan ; à présent il est fatigué, il arrive de voyage; donnons-lui à manger. Allez au jardin, mes enfants, rapportez-moi du mouron ou du plantin ; le jardinier vous montrera où il y en a. »
Les enfants coururent au potager et rapportèi'ent une telle quantité de mouron qu'on aurait pu y enterrer toute la cage. Leur maman leur dit de n'en cueillir qu'une petite poignée une autrefois, et ils en mirent dans la cage du bouvreuil, qui commença tout de suite à le becqueter.
«f Allons diuer à présent, mes enfants, dit Mme de Réan, vos papas nous attendent. »
Pendant le diner on parla beaucoup du joli bouvreuil.
« Quelle belle tête noire il a! dit Sophie.
— Et quel joli ventre rouge ! dit Paul .
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— Et comme il chante bien ! dit Mme de Réan.
— Il faudra lui faire chanter tous ses airs », dit M. de Réan.
Aussitôt que le dîner fut fini, on retourna au salon ; les enfants couraient en avant. Au moment d'entrer au salon, Mme de Réan y entendit pousser un cri affreux ; elle accourut et les trouva immobiles de frayeur et montrant du doigt la cage du bouvreuil. De celte cage, dont plusieurs barreaux
étaient tordus et cassés, Beau-Minon s'élançait par terre, tenant dans sa gueule le pauvre bouvreuil qui battait encore des ailes. Mme de Réan cria à son tour et courut à Beau-Minon pour lui faire lâcher l'oiseau. Beau-Minon se sauva sous un fauteuil. M. de Réan, qui entrait en ce moment, saisit une pincette et voulut en donner un coup à Beau- Minon. Mais le chat, qui était prêt à se sauver, s'élança vers la porte restée entr'ouverte. M. de Réan le poursuivit de chambre en chambre, de corridor en corridor. Le pauvre oiseau ne criait plus, ne se débattait plus. Enfin M. de Réan parvint à attraper Beau-Minon avec la pincette. Le coup avait été si fort que sa gueule s'ouvrit et laissa échapper l'oiseau. Pendant que le bouvreuil tombait d'un côté, Beau-Minon tombait de l'autre. H eut deux ou trois convulsions et il ne bougea plus ; la pincette l'avait frappé à la tête; il était mort.
Mme de Réan et les enfants, qui couraient après M. de Réan, après le chat et après le bouvreuil, arrivèrent au moment de la dernière convulsion de Beau-Minon.
<c Beau-Minon, mon pauvre Beau-Minon! s'écria Sophie.
— Le bouvreuil, le pauvre bouvreuil! s'écria Paul.
— Mon ami, qu'avez-vous fait? s'écria Mme de Réan.
— J'ai puni le coupable, mais je n'ai pu sauver rinnocent, répondit M de Réan. Lebouvreuil est
mort étouffé par le méchant Beau-Minon, qui no tuera plus personne, puisque je l'ai tué sans le vouloir. »
Sophie n'osait rien dire, mais elle pleura amèrement son pauvre chat, qu'elle aimait malgré ses défauts .
« Je lui avais bien dit, disait-elle à Paul, que le bon Dieu le punirait de sa méchanceté pour les oiseaux. Hélas! pauvre Beau-Minon! te voilà mort, et par ia faute ! »
De Ségl'r. — Les Malheurs de Sophie.