LA BOITE A OUVRAGE
Quand Sophie voyait quelque chose qui kii faisait envie, elle le demandait. Si sa maman le lui refusait, elle redemandait et redemandait jusqu'à ce que sa maman, ennuyée, la renvoyât dans sa chambre. Alors, au lieu de n'y plus penser, elle y pensait toujours et répétait :
(( Comment faire pour avoir ce que je veux? J'en ai si envie! Il faut que je tâche de l'avoir. »
Bien souvent, en tâchant de l'avoir, elle se faisait punir; mais elle ne se corrigeait pas.
Un jour sa maman l'appela pour lui montrer une charmante boîte à ouvrage que M. de Réan venait d'envoyer de Paris. La boîte était en écaille avec de l'or; le dedans était doublé de velours bleu, il y avait tout ce qu'il fallait pour travailler, et tout était en or; il y avait un dé, des ciseaux, un étui.
un poinçon, des bobines, un couteau, un canif, de petites pinces, un passe-lacet. Dans un autre compartiment il y avait une boîte à aiguilles, une boîte à épingles dorées, une provision de soies de toutes couleurs, de fils de différentes grosseurs, de cordons, de rubans, etc. Sophie se récria sur la beauté de la boîte :
« Comme tout cela est joîi ! dit-elle, et comme c'est commode d'avoir tout ce qu'il faut pour travailler! Pour qui est cette boîte, maman? ajouta Sophie en souriant, comme si elle avait été sûre que sa maman répondrait : C est pour toi.
— C'est à moi que ton papa l'a envoyée, répondit Mme de Réan.
SOPHIE
Quel dommage! J'aurais bien voulu l'avoir,
MADAME DE RÉAN
Eh bien! je te remercie! Tu es fâchée que ce soit moi qui aie cette jolie boîte! C'est un peu égoïste.
SOPHIE
Oh! maman, donnez-la-moi, je vous en prie.
MADAME DE RÉAN
Tu ne travailles pas encore assez bien pour avoir une si jolie boîte. De plus tu n'as pas assez d'ordre. Tu ne rangerais rien et tu perdrais tous les objets les uns après les autres.
SOPHIF.
Oh non! maman, je vous assure; j'en aurais bien soin.
MADAME DE RÉ AN
Non, Sophie, n'y pense pas; tu es trop jeune.
Je commence à très bien travailler, maman ; j'aime beaucoup à travailler.
MADAME DE RÉ AN
En vérité! Et pourquoi es-tu toujours si désolée quand je t'oblige à travailler?
SOPHIE, embarrassée.
C'est..., c'est... parce que je n'ai pas ce qu'il me faut pour travailler. Mais, si j'avais cette boîte, je travaillerais avec un plaisir..., oh! un plaisir....
MADAME DE RÉ AN
Tâche de travailler avec plaisir sans la boîte, c'est le moyen d'arriver à en avoir une.
SOPHIE
Oh! maman, je vous en prie!
MADAME DE RÉ AN
Sophie, tu m'ennuies. Je te prie de ne plus songer à la boîte. »
Sophie se tut ; elle continua à regarder la botte, puis elle la redemanda à sa maman plus de dix fois. La maman, impatientée, la renvoya dans le jardin.
Sophie ne joua pas, ne se promena pas; elle resta assise sur un banc, pensant à la boîte et cherchant les moyens de l'avoir.
« Si je savais écrire, dit-elle, j'écrirais à papa pour qu'il m'en envoie une toute pareille; mais... je ne sais pas écrire; et, si je dictais la letti*è à
maman, elle me gronderait et ne voudrait pas l'écrire.... Je pourrais bien attendre que papa soit revenu; mais il faudrait attendre trop longtemps et je voudrais avoir la boîte tout de suite..,, ;>
Sophie réfléchit, réfléchit longtemps; enfin elle sauta de dessus son banc, frotta ses mains l'une contre l'autre et s'écria :
« J'ai trouvé, j'ai trouvé. La boîte sera à moi. »
Et voilà Sophie qui rentre au salon, la boîte était restée sur la table ; mais la maman n'y était plus. Sophie avance avec précaution, ouvre la boîte et en retire une à une toutes les choses qui la remphssaient. Son cœur battait, car elle allait voler, comme les voleurs que l'on met en prison. Elle avait peur que quelqu'un n'entrât avant qu'elle eût fini. Mais personne ne vint; Sophie put prendre tout ce qui était dans la boîte. Quand elle eut tout pris, elle referma doucement la boîte, la replaça au milieu de la table et alla dans un petit salon où étaient ses joujoux et ses petits meubles ; elle ouvrit le tiroir de sa petite table et y enferma tout ce qu'elle avait pris dans la boîte de sa maman.
« Quand maman n'aura plus qu'une boîte vide, dit-elle, elle voudra bien me la donner; et alors j'y remettrai tout, et la jolie boîte sera à moi! »
Sophie, enchantée de cette espérance, ne pensa même pas à se reprocher ce qu'elle avait fait; elle ne se demanda pas : « Que dira maman? Qui accusera-t-elle d'avoir volé ses affaires? Que répon-
mMu^.
drai-je quand on me demandera si c'est moi? >> Sophie ne pensa à rien qu'au bonheur d'avoir la boîte.
Toute la matinée se passa sans que la maman s'aperçût du vol de Sophie; mais à l'heure du dîner, quand tout le monde se réunit au salon, Mme de Réan dit aux personnes qu'elle avait invitées à dîner qu'elle allait leur montrer une bieli jolie boîte à ouA^rage que M. de Réan lui avait envoyée de Paris.
« Vous verrez, ajouta-t-elle, comme c'est complet; tout ce qui est nécessaire pour travailler se trouve dans la boîte. Voyez d'abord la boîte ellemême ; comme elle est jolie !
— Charmante, répondit^on, charmante. »
Mme de Réan l'ouvrit. Quelle fut sa surprise et celle des personnes qui l'entouraient, de trouver la boîte vide !
« Que signifie cela? dit-elle. Ce matin, tout y était, et je ne l'ai pas touchée depuis.
— L'aviez-vouR laissée au salon? demanda une des dames invitées.
MADAME DE RÉAN
Certainement, et sans la moindre inquiétude; tous mes domestiques sont honnêtes et incapables de me voler.