LA QUESTION DE TERRE-NEUVE A SAINT-MALO
La question des pêcheries de Terre-Neuve est l’objet de la plus sérieuse attention du gouvernement français. La pêche de la morue est, en effet, la principale ressource de la population maritime du littoral breton, et c’est pourquoi cette question intéresse aussi vivement les nombreux armateurs, capitaines, marins et matelots qui vivent de cette industrie.
Il résulte des recherches faites dans les archives de cette ville que, dès le XVI° siècle, les Malouins régnaient en maîtres à l'île de Terre-Neuve. C’est ce que l’on reconnaîtra lorsqu'on aura pris connaissance du présent rapport.
Les pièces relatives à la pêche de la morue à Terre-Neuve, existant dans les archives malouines, sont fort nombreuses : beaucoup ont trait aux divers règlements déterminant les obligations auxquelles les pêcheurs étaient tenus de se soumettre ; nous allons analyser, aussi brièvement que possible, celles qui nous ont semblé les plus importantes au point de vue des droits de la France à Terre-Neuve.
L'exploitation des pêcheries de Terre-Neuve paraît être antérieure à la découverte du Canada, par le Malouin Jacques Cartier : « Dès l’an 1504, dit Larousse, les Bretons y allaient faire la » pêche. » Il serait possible que les rapports de ces pêcheurs eussent fait concevoir à notre compatriote l’idée qu’un continent pouvait exister non loin de cette île, où Jacques Cartier fonda le premier établissement en 1540, d’après Lefebvre-Roncier, et, à l'appui de cette dernière assertion, nous trouvons une ordonnance royale du 27 février 1588 (Archives communales de Saint- Malo, série HH, 6), où il est question « du trafficq du Canada et de Terreneufve. »
La découverte de l’île de Terre-Neuve est attribuée à Jean et Sébastien Cabot, matelots vénitiens ; mais cette assertion paraît avoir été mise en doute dès le XVII' siècle. En effet, des lettres patentes de Louis XIIT, en date du 26 juin 1615 (série EE, 4), commencent par ces mots : « Les roys nos predecesseurs ayant > aprins que leurs subjects avaient descouvert les pais de Terre- > neufues, abondants en la pesche des mollues...;» il apparaît dés lors, que ce seraient des Français qui, les premiers, auraient abordé en cette île. Lesdites lettres patentes démontrent également qu'il existait, dès cette époque, des établissements permanents pour l’exploitation des pècheries, car il y est dit qu’à la suite des réclamations des bourgeois de Saint-Malo : « il est faict deffenses > a tous subjects du roy employes a la pesche de Terre- » neufue dabattre ou degrader les echaffauds bastis en cette isle » pour ladicte pesche... »
Le traité d'Utrecht n’a réservé à la France que le droit de pêche sur la partie de l’île comprise entre le cap Rouge et le cap Saint-Jean, en passant par le nord; mais les documents existant dans les archives de Saint-Malo établissent, d'une façon péremptoire, que la France exerçait un droit de souveraineté sur toute l'étendue de l’île de Terre-Neuve, antérieurement à ce traité. En outre, il semble résulter des diverses pièces qui nous sont passées sous les yeux, que les Malouins avaient une sorte de monopole pour l'exploitation de la pêche, et, en tous cas, ce sont eux qui faisaient les règlements relatifs à cette exploitation et les soumettaient au Parlement de Bretagne.
Le premier règlement de la pêche à Terre-Neuve est du 15 mars 1640 ; un arrêt de la Cour du Parlement de Bretagne l’approuvant fut rendu le 31 du même mois. Ce reglement, dressé par les notables de Saint-Malo, avait pour but d'empêcher les abus qui se commettaient sur les lieux de pêche par les divers capitaines des navires pêcheurs, et d'investir l’un d’eux d'une sorte d'autorité pour la campagne : « ... ayant meurement considere » combien chaque haure peut acomoder d'hommes selon les
LES MALOUINS A TERRE-NEUVE. 21 » gallays qu'il y a en chaque haure et que pour iceux prendre » sans confusion et par ordre il convient que tous les nauires >» aillent dans le haure du Petit mestre et auant que les nauires » ny aillent chacun nauire sera tenu d'y envoyer un bateau ou » patache qui premier posera lancre dans k dict haure du > Petit mestre demeurera pour admiral... et prendra tel haure » quil voira bon... » (Arch. série EE, 4). Les capitaines des autres navires étaient tenus de s’en rapporter à l'arbitrage dudit amiral pour toutes difficultés entre eux; suit la liste des havres d'une partie de la côte avec indication du nombre d'hommes que chacun pouvait contenir.
La pêche de Terre-Neuve, faite, comme nous l'avons dit, presque exclusivement par les Malouins, prenait chaque année une plus grande extension; aussi, nos pêcheurs, dans le but d’être en mesure de se défendre contre les attaques des « sauluaiges » de l’île et contre les déprédations dont nous parlerons plus loin, adressèrent une requête au Parlement de Bretagne qui, le 2 janvier 1647, rendit un arrêt autorisant l'armement d'un vaisseau de conserve pour protéger « les quaire mille hommes » qui allaient de Saint-Malo et Binic à la pêche de Terre-Neuve (Série EE, 4). L'entretien du navire et la solde de l'équipage étaient à la charge de ces deux villes, ce qui donna lieu à un procès entre Saint-Malo et Binic: cette dernière localité ayant fait des difficultés pour participer au payement dudit équipage. Ce chiffre de quatre mille hommes, employés à la pêche à Terre- Neuve, était considérable si l’on tient compte de l’époque où nous nous reportons |
Le 7 janvier même année (1647), le roi de France délivra des lettres patentes autorisant le maintien dudit navire garde-pèche à Terre-Neuve, entre les caps du Degras etde Saint-Jean (Série EE). C'est donc aux Malouins que l’on doit l'institution des gardespêche sur les côtes de cette île!
L'importance de la pêche de la morue à Terre-Neuve par les Français allait toujours grandissant, et l'exploitation le long de
la côte s’étendait de plus en plus : de nombreux baraquements se construisaient chaque année et cela n’était pas fait pour contenter nos voisins d'Outre-Manche, lesquels commencerent, dès lors, contre nous, cette petite guerre qui devait amener, quelques années plus tard, le bombardement de Saint-Malo et la machine infernale restée fameuse dans notre ville!
Lors de la campagne de pêche de 1653-1654, des frégates de Jersey pillèrent la flotte de Saint-Malo, composée d’une quarantaine de navires, qui se trouvait à Terre-Neuve. Aussitôt que la nouvelle leur en parvint, les habitants de Saint-Malo, par mesure de représailles, saisirent les meubles et objets mobiliers des Anglais résidant dans la ville. Ceux-ci s'empressèrent de se plaindre du procédé qu'ils trouvaient mauvais, dès l’instant qu'ils étaient les victimes; un procès s’en suivit! Les Malouins furent condamnés à des dommages-intérêts; mais, fidèles à leur entêtement breton, adresserent une requête au roi, lui exposant les dommages causés par les Anglais à la flottille de Terre-Neuve, dommages qui justifiaient, dans une certaine mesure, les représailles qu’ils avaient exercées. Le roi, reconnaissant le bien fondé des réclamations qui lui étaient soumises, rendit, le 29 juillet 1655, un arrêt par lequel il se contenta d'ordonner la restitution des effets pris aux Anglais habitant Saint-Malo, et annula la condamnation prononcée contre nos compatriotes (Série EE, 4).
Nous avons dit que seuls, ou presque seuls, les Malouins pratiquaient la pêche à Terre-Neuve; nous en avons comme preuve les lettres patentes du roi de France nommant le sieur de Kereon gouverneur de cet île (1655). À cette époque, il n’y avait d’habitée par les insulaires que la côte la plus septentrionale dite le Petit-Nord : le reste de l’île était absolument désert; aussi les Etats de Bretagne, sur la requête des Malouins eux-mêmes, s'opposerent-1ls à l’entérinement de ces lettres patentes, alléguant les difficultés de relations entre Terre-Neuve et le continent. « Lorsqu'on y arrive, disait la requete, vers la Saint-Jean, on » trouve beaucoup de glaces, tant en route que sur la côte; les
LES MALOUINS A TERRE-NEUVE. D) » sauluaiges pillent souvent les établissements, et il ne semble > pas encore à propos d'y avoir un gouverneur. »
Les déprédations des Anglais continuaient : le 29 avril 1659, un arrêt du Parlement de Bretagne (Série EE, 4), fut rendu contre plusieurs d’entre eux habitant Saint-Malo, lesquels, ayant su quelle route suivait la flottille malouine se rendant à Terre- Neuve, et le lieu où elle devait faire escale, en avaient donné avis à des frégates de Jersey qui l’attaquèrent et la pillèrent.
Néanmoins, la France étendait toujours son domaine de pêche dans l’île de Terre-Neuve, et il en résultait que les règlements existant n'étaient plus suffisants pour réprimer les abus pouvant se commettre, puisqu'ils ne concernaient que la partie septentrionale de la côte. Aussi, le 31 décembre 1661, la communauté de Saint-Malo prit-elle une délibération décidant qu’ « en raison » des abus des cappitaines qui uont a la pesche de la morue à la » cosle du chappeau rouge et lieux circonuoisins », désormais les vaisseaux qui arriveraient seraient obligés dans les vingt-quatre heures, de choisir le havre où ils voudraient faire pesche et secher (Série EE, 5).
Il ressort de cette délibération qu’en 1661 les Malouins avaient des établissements et installations pour la pêche et le séchage de la morue dans la partie sud de l’île de Terre-Neuve, et, non seulement y exerçaient un droit de pêche, mais encore un droit de souveraineté, puisqu'ils réglementaient la pêche et Je mouillage des bâtiments dans les baies et havres de cette partie de l’île.
Le 7 janvier 1662, était établi à Saint-Malo le reglement suivant, que nous transcrivons en son entier; l'importance de ce document n'échappera à personne (Série EE, 5/179).
« Nous soubzignez, maistres, contremaistres et mariniers des » nauires qui auons deja voiaige plussieurs fois a la coste du > chappeau rouge, despendant de lisle de Terreneuffue a la pesche » des poissons mollues certiflions et attestons a tous qu'il appar- » tiendra nous estre plussieurs fois assemblez pour dresser estat
des haures et gallays de lad. coste servant a lad. pesche et
secherys desd. poissons et du nombre d'hommes que les dictz haures et gallays peuuent contenir pour commodement faire lad. pesche, pour obtenir de la Cour un reglement touchant lesd. haures et gallays pour empescher les abutz et desordres qui sy commettent dans la prise desd. haures et gallays et après avoir meurement considere le tout et le nombre d'hommes que chacun dict haures et gallays peut contenir pour ladicte pesche ét secherys dud. poisson nous disons estre dauis que led, reglement soict faict en la forme qui ensuict. > PREMIER
» Que le haure du petit Paradis ainsi que ses deppendances clayes et gallays soit pour 60 hommes cy..... 60 hommes. » Le haure daudierne et ses gallays soict pour
cent hoMMESOT MAL REMISE 100 hommes.
» Le haure de pemarq et ses deppendances pour GOLhomMESCT AE SALON SE TERME ER 60 hommes.
> La bays du Grand martire ainsi que lanse du basdutpontils homnestcy er cUREPERRENReE 15 hommes. » Le haure de Rignault led. caps et son banc
40 hommes CAMES LA SN RATER 40 hommes.
» Lisle des Dramas pour 22 hommes cy...... 22 hommes. » Le haure du petit Burin pour 40 hommes
CYAN NAT A REINE TER ..... 40 hommes.
» Lisle Saint-Jean pour 15 hommes cy...... 15 hommes. » Le haure du grand burin pour 40 hommes
DO ANAL ARIANE LA ANR ARE PARU EEE MENT 40 hommes. » Le haure apelle la Crevasse pour 40 hommes
CARRE Re AN te GTS NS RES 40 hommes.
CRE ane LE Aie 1e RLREMRERENE 30 hommes.
» Le haure apelle le petit Saint-Laurent pour GO'hommesiene ANR Bla Jan RARE TEE 60 hommes.
» Le grand Saint-Laurent pour 150 hommes savoir :
» Le banc de lamiral..... 40 hommes.
» Le banc du vis amiral avec ses clayes.......... 40 hommes.
» Les deux chauffaux appelles vis amiral à la coste
AIO MENT 70 hommes cy. 150 hommes.
» Le haure de la meline 60 hommes plus si l’on HÉROS SE PC EN: Reno 60 hommes.
» Les Isles de Saint-Pierre sans scauoir le gallay dedamiral 60lhommes éy 00. LIU 60 hommes.
» Le gallay du vis amiral 40 hommes cy ..... 40 hommes. » La pointe contre le vis amiral 25 hommes cy. 25 hommes. ° » Le gallay du Barachoua 40 hommes cy..... 40 hommes. » Le gallay du suroist du Barachoua 40 hommes
LT Leu Ag ME A PME RER ESS ES CORSOTS 40 hommes, » Le gallay du trois® de lisle des grouesilles du
HestdDUROMMeEEpIER UNIL, LUNA Ne UNE 40 hommes. » Le gallay sech’ dud. Trois’ desd. Grouesilles DR ADHIMES CYAN AN SOMRERT au CHAOIE 90 hommes. » Le gallay du banc des Grouesilles du coste du UAAO0 hommes CL LLPÉMMNNN EL Din 40 hommes.
» Lislot du Millieu du haure 20 hommes cy... 20 hommes. » Lisle de Miclon 200 hommes et plus cy...... 200 hommes. » La rade de fortune 40 hommes cy......... 40 hommes. » La rade du Grand banc compris le barachoua Ones RAMAAMNMUNL ER CREUSE ULr UN 60 hommes.
» Dans la baye de fortune et les breches pour lon Roimes Cyr nQN AMONT EME EU AR 150 hommes.
» Dans les places neuffues que les nauires qui irront a lad. coste pourront habittuer aud. haures si bon leur semble.
» Aux fins duquel estant cy devant ledict reglement poura estre donne sans qu'il porte prejudice a personne attendu que aux fins dicelluy ou poura faire la dicte pesche et sechery du
» dict poisson commodement et sans se nuire les uns aux aultres. » Ce que nous attestons estre tres ueritable et a quoy nous desi- » rions nous estre fidellement portez. Arreste a Saint-Malo soubz » nos seigns le septiesme jour de janvier mil six centz soixante » deux. »
Suivent lessignatures, parmi lesquelles nous relevons Duhamel, Joliff, Simon, Girard, Nicolas Chapelle, Michel Leroux, Francoys Busson, Guillaume Carbonnel, Pottier, etc., noms portés encore par des familles Malouines.
Le 15 mars de la même année intervint l’arrèt du Parlement de Bretagne approuvant les « reglements ci-dessus » et ordonnant » quilz seront observes et executes à la Coste du Chapeau rouge » en Terreneufve selon leur forme et teneur » (série EE, 5/181).
Or, chacun sait que la montagne et le cap rouge sont situés à l'entrée de la baie de Plaisance, partie sud de l'ile de Terre-Neuve ; que l'Iôt du milieu est dans cette baie; que les pierres de Lameline se trouvent entre la baie de Plaisance et la baie de Fortune. Il est donc établi, d'une facon indiscutable, que les Français possédaient en 1662, dans la partie sud de l'ile, des apparaux servant à la sécherie des morues, ainsi que le prouvait, du reste, la délibération de la communauté de Saint-Malo du 51 décembre ‘1661. Quant à la côte du Petit-Nord, cet état de choses existait depuis longtemps, comme nous l'avons vu. La souveraineté de la France s’exerçait dans toute l'ile, d’une façon permanente, puisque les règlements faits par les Malouins et approuvés par le Parlement de Bretagne, étaient rendus exécutoires par le roi de France, et interdisaient la destruction des établissements dépendant des pêcheries.
Vers 1668, Louis XIV, en raison des aptitudes commerciales et du développement donné par les Malouins au commerce du nord, exhorte la ville à fonder une Compagnie du Nord, à l'instar de la Compagnie des Indes. « Promettant aux Maloums » 90,000 livres de ses propres deniers, s'ils veulent créer une » société de 300,000 livres de fonds » (série EE, 5).
Il fallait vraiment que le commerce que faisaient nos ancètres eut une importance considérable pour attirer à ce point l’attention et la sollicitude du grand Roi, sollicitude qui se retrouve encore dans une lettre autographe de Colbert, du 16 juin 1668 (même série) et par laquelle ce ministre propose aux Malouins, vu l'importance de leurs armements, des navires de guerre pour escorter et protéger leurs bâtiments à Terre-Neuve et autreslieux. Dès ce moment le gouvernement français prenait en mains la défense de nos intérêts à Terre-Neuve, et deux ans plus tard, le 18 juin 1670 une lettre autographe de Colbert informait les Malouins que les Français seraient seuls admis, dorénavant, à faire le commerce dans les colonies françaises de l'Amérique.
Le 4 avril 1680, les pécheurs malouins proposaient un nouveau règlement réitérant la défense de démolir les echafjauds el loges construits à Terre-Neuve pour servir à la pêche et accommodement des poissons mollues. Ce reglement fut approuvé par arrêt de la Cour royale en date du 8 février 1681, qui rappelait en même temps les prescriptions du règlement du 31 mars 1640 (Série EE, 6).
Enfin, le 18 mars même année, en raison des dangers que pouvait faire courir à nos marins l'encombrement inévitable qui se produit à bord des navires pêcheurs, lors du départ et surtout du retour de la campagne, un arrêt du Parlement de Bretagne relatif aux places dans les havres de la côte du Chapeau rouge, rappelait la défense faite aux marins de prendre à bord, comme passagers, plus d’un homme par tonneau de jauge en plus de l'équipage.
Mais déjà le nombre des navires pécheurs s'était considérablement accru, et chacun cherchait, par tous les moyens possibles, à prendre une plus grande quantité de poissous. Il importait donc de veiller à ce qu’une pêche mal entendue ne vint pas tarir cette source de richesse. C’est ce qui inspira cet arrêt du Parlement de Bretagne rendu, comme toujours, sur la requête des Malouins, qui semblent avoir eu constamment la direction de la pêche sur les côtes de Terre-Neuve.
Dans cette requête (EE, 6), les Malouins se plaignaient « des >» mauuaises coustumes et abus en la coste de Terreneufve pour » la pêche des poissons morues à la faux, qui est un instrument » de plomb en forme de petit poisson, auquel sont attachés 2 ains > sans hamecçon, et auec cet instrument le pescheur qui est dans » un bateau a la mer, secouant sa ligne en la mer; atteint quel- » quefois la morue au corps et la prend, mais le plus souvent il » ne fait que la blesser et ensanglanter, et en cet estat elle fuit » au fond de la mer et toutes les autres la suivent et ainsy epou- » vantees ne reviennent plus. »
Le Parlement de Bretagne, soucieux de la conservation du poisson à la côte de Terre-Neuve, faisant droit à la requête de nos pêcheurs, rendit, le 13 mars 1684, un arrêt interdisant d'une facon formelle l'usage de la faux pour la pêche à la morue (Série EE, 6).
Ainsi qu'on l’a vu par ce court exposé, il est formellement établi, et les preuves palpables et probantes existent, que depuis l'an 1600, au plus tard, les pêcheurs français pratiquaient la pêche à l’île de Terre-Neuve; non seulement cette pèche se faisait sur la côte dite le Pelil-Nord, devenue aujourd’hui le French- Shore, mais également dans toute la partie sud de l’île depuis le cap Rouge jusqu’au cap Saint-Jean, en passant par le sud, où on rencontre la baie de Fortune et la baie de Plaisance, citées dans le règlement du 7 janvier 1662 et l’arrèt du Parlement de Bretagne du 15 mars suivant.
Nous pourrions, concurremment avec les pieces authentiques existant dans les archives de Saint-Malo et qui nous ont servi pour la rédaction du présent, invoquer comme preuves les noms suivants de la côte sud-est de l'île : Baie des Trépassés, Belle- Ile, Harbour, cap Frehel, qui révèlent les marins bretons et malouins À.
1. Près de Pen’march, en Basse-Bretagne, il y a la baie des Trépassés; à deux kilomètres en rade de Saint-Malo, un fortin nommé l’île Harbour, et dans les Côtes-du-Nord, le cap Fréhel qui commande l'entrée des passes de Saint-Malo,
Le 11 avril 1713, intervint le traité d’Ufrecht, cédant la souveraineté de l’île à l'Angleterre; la France ne conservait que le droit de pêcher et sécher la morue sur la côte dite maintenant French-Shore; mais il n’en reste pas moins établi qu’antérieurement à ce traité, la France avait, dans toutes les parties de l’île, des établissements pour la sécherie ou la pêche de la morue, ainsi que le prouvent les documents dont nous avons donné plus haut l’analyse. Du reste, puisque la France cédail la souveraineté à l'Angleterre, c’est donc qu'elle la possédait et l’exerçait elle-même !...
Ce que nous retenons surtout de cette étude rapide de nos Archives communales, c’est que ce sont les Malouins qui, pendant des siècles, ont eu la prépondérance à Terre-Neuve, y régnaient en quelque sorte en maîtres, faisaient et appliquaient les règlements relatifs à l'exercice de la pêche et que c’est à eux que l’on doit cette source de richesse dont profite encore tout le littoral breton. C’est une page glorieuse de plus à ajouter à l’histoire de la Cité malouine.
Saint-Malo, le 26 mai 1891.
HARvUT.
J'ai cru intéressant de faire suivre cette étude de quelques détails relatifs à la façon dont se pratique ja pêche de la morue. Ces renseignements m'ont été fournis par un vieux loup de mer qui a fait cette pêche pendant vingt ans, et j'ai transcrit son récit presque mot pour mot.
Je n'aurai garde d'entrer dans une discussion historique pour savoir à quelle nation revient l'honneur d’avoir inauguré le trafic de Ja pêche à la morue. Ce que je constaterai c’est que les Bretons envoyèrent les premiers navires de pêche à Terre-Neuve en 1504, et qu'en 1540, Jacques Cartier y fonda le premier établissement. Trente ans plus tard, en 1570, cent cinquante bateaux portant le pavillon français se trouvaient réunis au même point, alors que l’Angleterre n'y comptait que trente bâtiments à peine.
Notre suprématie et nos droits sur cette pêcherie, que les Ma- Jouins ont organisée et exploitée presque exclusivement pendant plusieurs siècles, ainsi que je l’ai établi dans l'étude qui précède, n'ont jamais pu être contestés sérieusement, et dans le courant de 1891, le Foreing-office et, en son nom, Lord Salisbury, le reconnaissaient formellement. Ils s’inclinaient devant les droits acquis de la France, en émettant le vœu de la voir se montrer tolérante et de bonne composition à l'égard des nations qui envoient tous les ans, dans ces mers glacées, des flottilles entières.
Remarquons qu’en ce qui concerne la France, le mot flottille n'est pas exact. En effet, à l'heure actuelle, ces pêches qui enrichissent Saint-Malo, Binic, Granville, Saint-Brieuc, Bayonne, Dunkerque, emploient plus de quatre cents navires dont les équipages totalisés représentent douze mille matelots lesquels forment la plus sûre et la meilleure réserve de notre marine de guerre.
C’est qu’ils sont à une rude école ces braves gens, dont l’ingrat et obscur labeur met en mouvement chaque année, quinze millions de francs, au minimum, sans parler du coût primitif et de l'entretien des navires.
Examinons comment l’on procède à la pêche et à la préparation de la morue sur les différents lieux de pêche, d’après notre vieux matelot.
«€ À la côte est de Terre-Neuve, les navires sont mouillés à quatre amarres dans le havre par eux choisi : les pêcheurs vont le long de la côte dans de petits lougres ou doris dont l'équipage se compose de trois hommes (patron, avant de bateau et mousse). Ils pêchent à la seune ou à la ligne à main, amorcée avec du capelan frais. De bons pêcheurs peuvent prendre deux à trois cents morues par jour, avec leur barque ; la saison de pèche dure trois à quatre mois, et un bâtiment de 150 tonneaux peut faire 100,000 morues.
» Chaque morue étant prise (à Islande du moins), on lui
LES MALOUINS A TERRE-NEUVE. il
coupe la langue et la part se compte, pour chaque matelot, d’après le nombre de langues; à Terre-Neuve, au contraire, les langues sont laissées à la tête. Ramenée à bord, la morue est ouverte par le décolleur; on arrache la tripaille, et on met le foie de côté; puis on la passe à /’habilleur qui la finit d'ouvrir et enlève l’arête du milieu à l’aide de ses gants garnis de plomb au bout des doigts. Ensuite, la morue est jetée dans une brouette et envoyée à la Zaverie où elle est nettoyée à l'aide de bâtons manis d’une boule ovoide à l’une des extrémités. Retirée de l’eau au moyen d’un croc, elle est tassée dans des carrés par couches successives de morues et de sel. C'est ce qu'on appelle morue verte, telle qu’elle vient de Miquelon et d'Islande.
-» À la côteest, la morue est séchée sur les lieux. A cet effet, au bout de quelques jours de salaison, on la lave et on l’expose au soleil, sur la grave, jusqu'à ce qu’elle ait pris cette belle teinte dorée qu'ont les morues séchées à Terreneuve.
» Sur le banc de Saint-Pierre et Miquelon, on procède de la même façon pour la préparation, sauf que l’étal où on prépare la morue est à bord au lieu d'être à terre, et que l’on pêche avec des lignes dormantes au lieu de lignes à main. A Miquelon, ainsi qu'à Islande, lorsque la morue a rendu son sang et son eau, et qu'elle a été bien vadrouillée c’est-à-dire frottée dans une baille avec un bâton garni de toile, elle est empilée dans la cale où on l'envoie en la faisant glisser sur une dalle. Là, elle est placée par couches successives de morue et de sel comme dans les carrés à terre:
» À Islande, la pêche se fait de dessus le pont des navires, les lignes sont passées sur les méêques, morceaux de bois fourchus plantés dans la lisse : Les pêcheurs doivent constamment tirer et filer la ligne pour agiter la boëtte au fond et faire mordre la morue, La part se fait au las soit 1,600 kilogr. pesant : le métier de pêcheur est beaucoup plus dur à Islande qu’à Terre-Neuve et à Miquelon, mais rapporte davantage.
» Les Dunkerquois qui vont à Islande, ouvrent la morue jusqu'au nombril seulement : c’est ce qu’on appelle la morue ronde; elle est salée et arrimée en barils. Ce procédé est plus coûteux et plus encombrant, mais la morue est bien préférable comme qualité. »
Telles sont les grandes lignes des travaux de préparation de la morue, véritable manne pour les populations du littoral armoricain. C’est dans la pêche de Terre-Neuve qu'il faut rechercher l’origine des grandes fortunes du pays Malouin, car nos ancêtres ont été les premiers, et longtemps les seuls exploitants de cette industrie.