À. LE BRAZ
(Su ite)
Est-il besoin de faire remarquer la sécheresse, le prosaisme de ce document? C’est tout au plus un fragment de chronique rimée, sans caractère et sans charme, écrite d’ailleurs en un style déplorable. Le choix de l’alexandrin lui-même est malheureux. Il alourdit encore la pièce, la fait paraître plus traînante et plus vide. L'auteur eût été mieux inspiré en s’en tenant au vers octosyllabique, consacré par la tradition pour les gwerz religieuses aussi bien que pour les profanes. Mais ce qui frappe surtout dans ce morceau, c'est moins l’aridité de la forme que la pauvreté du fond. Ni la figure, ni la personnalité du saint n’y sont dessinées nettement. À peine y est-il fait une mention rapide —et presque honteuse — de son séjour à Landeleau, dans le pays qui s’honore de porter son nom. L'origine du « tour des reliques, » cette grande solennité de la région, est expliquée vaille que vaille en deux vers. Cette absence, chez l’auteur, de tout patriotisme local suffirait à montrer que son œuvre est de fabrication récente. Voyons, en regard, comment la croyance populaire s'exprime sur le compte de saint Theleau.
« Lorsque saint Theleau vint en ce pays, sa première intention fut de bâtir sa maison sur le Ménez Glaz, près de Lann-al- Loc'h. Il y planta dans le sol des pierres debout qu'il recouvrit, en guise de toit, d'une pierre plate. Tout enfant, je me suis
blottie plus d’une fois dans cette espèce de four, pour m'abriter contre la pluie. Mais depuis, paraît-il, la maison du saint s’est en partie écroulée, parce qu'on a voulu y faire des fouilles, sous prétextequ'il y avait là un trésor !. Sur la pierre plate qui servait de toit, on voyait les empreintes de mains énormes, les mains de saint Theleau, dit-on, qui se hissait parfois sur le faîte de sa demeure pour y soleiller ou pour y faire son oraison à ciel ouvert.
» Il commença à construire son église dans la lande. Mais aussitôt qu'il eut disposé les premiers matériaux, il fut soudainement distrait de sa besogne par un tapage infernal. C’étaient les grenouilles d’une mare voisine, de Poull-al-Loc’h, qui coassaient toutes ensemble, comme pour lui dire :
». — Theleau, arrête-toi.
» Le saint s'obstina. Le vacarme s’accrut. Et finalement les grenouilles eurent raison du saint. Ne pouvant plus ni prier, ni dormir en ce lieu, il s'enfonça plus avant dans le pays et arriva sur l'emplacement de Landeleau, auprès d'une fontaine et d’un petit bosquet.
» Il trouva l'endroit à sa convenance et s’y bâtit une maison de bois. Il en ajusta les planches avec des chevilles qu'il façconnait sur son bonnet en guise de billot.
» La maison bâtie, il édifia son église; puis il songea à se tailler dans le pays une paroisse. Le seigneur qui commandait sur la contrée lui dit :
» — Je t’'abandonne tout le territoire dont tu pourras faire le tour en une nuit. Mais il est bien entendu qu'au chant du coq, quelque part que tu sois, tu feras halte.
» Le saint, en rentrant de chez le seigneur, conta la chose à sa sœur qui était venue depuis quelque temps tenir son ménage. Celle-ci feignit la joie, mais concut dans son cœur une violente
1. Quand nos paysans voient pratiquer des fouilles sous un dolmen ou dans un tumulus, ils sont convaincus que c’est pour y découvrir des trésors cachés par des lutins.
jalousie. Theleau cependant se placa sur le seuil de la porteetse mit à siffler. Aussitôt un cerf sortit du petit bosquet et vint s'agenouiller aux pieds du saint. Le saint monta sur son dos et, la nuit étant tombée, se mit en route. Le cerf galopait de toute la vitesse de ses jambes. Ils arrivèrent à Castel-Gall !. Comme ils traversaient la cour, les gens du manoir lächèrent sur eux les chiens. Le saint n'eut que le temps de sauter dans un chêne, tandis que le cerf se réfugiait dans une garenne.
» Il ya peu d'années on voyait encore sur le lieu même une partie du tronc de l’arbre. La procession s’y arrêtait, pendant le tour des reliques, et l’un des prêtres y faisait un sermon. Mais, comme chaque pèlerin détachait un morceau de l'arbre pour l'emporter (la croyance étant que ce bois préservait de l'incendie), l'arbre entier a fini par s'émietter ainsi, de sorte qu’il n’en reste plus trace.
» Saint Theleau fut tres mécontent de la conduite des gens de Castel-Gall à son égard. Même après sa mort il leur garda rancune de l’avoir retardé dans sa route et d’avoir obligé son cerf à prendre la fuite. Une année, au beau milieu de la procession, il survint une pluie torrentielle. Les pelerins se débandèrent. On dut mettre le reliquaire et les reliques à l'abri dans la grange du manoir. On y laissa également les croix et les bannières, sous la surveillance d’un gardien. Mais tout à coup, en pleine nuit, les cloches de Landeleau s’ébranlèrent, sonnant à toute volée. Dans les maisons du bourg, dans les fermes de la campagne, partout on se réveilla en sursaut. On se levait à demivêtu, on courait, on s’abordait, on se demandait avec stupeur :
» — Qu'est-ce qu'il y a? Au nom de Dieu, qu'est-ce qu'il y a?
> Nul ne savait. On se précipita dans l’église. Personne. Les cloches sonnaient toutes seules!... Les chemins s’emplirent
1. Ce Custel-Gall est célèbre dans notre histoire populaire, De là était originaire François, marquis de Mesle, que la plaintive et délicieuse Marie de Kéroulaz fut contrainte d’épouser (Cf. l'Æéritière de Kéroulaz, Gwerziou Breiz- Ier p 131);
96 LES SAINTS BRETONS de monde. Tout le pays était sur pied. Quelqu'un ayant levé la tête s’écria :
> — Regardez donc!
» Tous regardèrent et virent une chose surprenante. Le ciel était éclairé comme par des cierges et dans les nuages une procession passait. C’étaient le reliquaire et les croix qui n'avaient pas voulu demeurer à Castel-Gall et qui s’en retournaient d’euxmêmes à Landeleau. Le lendemain matin, tous ces objets étaient à leur place ordinaire dans l’église.
» Le saint eût sans doute rattrapé le retard que lui avaient causé les gens de Castel-Gall, si sa sœur n'avait fait le jeu de ses ennemis, par jalousie, pour l'empêcher d’avoir une grande paroisse. Vers les deux heures de la nuit, elle alla prendre un coq dans le poulailler et le fourra dans le tuyau de la cheminée ; puis elle mit le feu, dans l’âtre, à un fagot de bois vert. Le coq, cherchant à fuir la famée, battit des ailes, chanta désespérément, réveilla les basses-cours du voisinage. Tous les coqs d’alentour se prirent à chanter. Saint Theleau, lié par sa parole, dut faire halte. Sans quoi la paroisse de Landeleau se serait étendue jusqu'à Collorec d’un côté, jusqu'à Cléden de l’autre. »
Je demande à la conteuse quelques explications sur « le tour des reliques. > C’est une cérémonie analogue à la Troménie de Locronan, avec cette différence qu’elle a lieu chaque année, tandis que la Troménie ne se célèbre que tous les sept ans. Comme pour cette dernière, moins cependant, l'affluence des pèlerins est considérable au tour des reliques.
Francoise Hourmant l'a fait à trois reprises, deux fois nu-pieds. Le cortège part de l'église de Landeleau. Le reliquaire est placé sur le brancard : une douzaine d'hommes se relaient pour le porter. C’est un grand honneur d’être choisi pour cet office. Aussi le brigue-t-on longtemps à l’avance. Il en est qui, pour l'obtenir, font au saint des offrandes de deux cents francs et plus. Jadis même on mettait à l'enchère la corvée sacrée. La procession, au sortir du bourg, se dirige vers la chapelle du
D'APRÈS LA TRADITION POPULAIRE. | Lannac’h par le chemin qui mène vers Collorec. C’est la première station : on y chante le cantique de la Vierge. À partir de là, on s'engage à travers champs et landes, par des sentiers, de mauvais chemins ruraux. À l'arbre de saint Theleau, nouvelle halte, avec arrêt d’une demi-heure et sermon. La troisième et la quatrième stations se font au penèily de saint Laurent, sur la route de Collorec à Carhaix, où se dit la messe, et à la chapelle Saint-Roch, où l’on entonne la gwerz de ce saint. On revient alors à Landeleau. Le parcours total peut être évalué à cinq lieues environ.
Il en est pour le tour des reliques comme pour la Troménie. Si on ne l’a fait de son vivant, on le revient faire après sa mort, avec son cercueil sur les épaules, et l’on n’avance, chaque jour, que de la longueur du cercueil. Quelquefois, cependant, Dieu permet au mort de se faire remplacer par un vivant. Voici ce que me raconte à ce propos notre hôtesse:
« Une personne qui avait promis de faire le tour des reliques mourut avant d’avoir accompli son vœu. À quelque temps de là, elle apparut à une de ses amies et lui dit :
> — Veux-tu me sauver des flammes du Purgatoire?
» — Certes, oui, dis-moi seulement ce que je dois faire.
> — Faire pour moi le tour des reliques.
» — Je ne demande pas mieux.
-> — Bien, mais il faudra que tu voyages de nuit et que tu n’adresses la parole à âme qui vive.
> — Si pourtant les chapelles où je dois entrer sont fermées, je serai bien obligée de demander la clef.
> — Nete mets pas en peine de cela. Fais comme je te dis.
» La nuit suivante, l’amie commença le pèlerinage. Sachez, en effet, que si la procession des reliques n’a lieu que le jour du pardon, le tour des reliques peut se faire toute l’année. Il suffit de suivre, pas à pas, le chemin traditionnel, en s’arrêtant aux endroits consacrés et en y disant les prières d'usage. Arrivée au Lannac'h, la pelerine se dirigea vers la chapelle. La porte en était
te) LES SAINTS BRETONS
grande ouverte et, sur l'autel, les cierges brülaient, comme au jour de la procession. Il en fut de même dans toutes les chapelles du parcours. La femme put achever le tour sans recourir à personne et, dans l’église de Landeleau elle vit devant elle, toute blanche, l’âme de la morte qui lui dit :
» — Je te remercie. Maintenant, je suis sauvée. »
Le pardon de saint Theleau se célèbre le dimanche de la Pentecôte ou, comme parlent les Bretons, le dimanche de Pâques de la Pentecôte (Zul Fask ar Pentécosl). Ce jour-là toutes ses ouailles se pressent dévotement autour de lui; il recoit même, à ce que l'on prétend, la visite et les hommages des autres saints de Bretagne. C’est encore de Françoise Hourmant que je recueille la légende ci-après, laquelle montre que saint Theleau jouit au ciel d'une haute considération, et aussi qu’il n’est jamais bon, fût-ce avec les intentions les plus pieuses, de déserter le pardon de sa paroisse.
« Un homme de Landeleau avait fait vœu d’aller en pelerinage à Sainte-Anne d'Auray, justement le dimanche où avait lieu la fète de saint Theleau. Il avait déjà fait un bon bout de chemin dans la direction du pays vannetais, quand il eroisa deux personnes vénérables, un vieillard à longue barbe blanche et une femme âgée, quoique belle encore. La femme lui adressa la parole :
» — Oüallez-vous ainsi, brave homme? demanda-t-elle. Vous vous êtes mis en route de bonne heure et vous avez l'air de cheminer bon pas.
» — Certes. C’est que j'ai aussi une fameuse distance à parcourir. Je vais en pelerinage à Sainte-Anne.
> — D'où êtes-vous donc?
> — De Landeleau.
> — Tiens! mais n'est-ce pas aujourd’hui le pardon de saint
Theleau, patron de votre paroisse?
» — Si bien.
> — Et vous n’y assistez pas?
» — Je n'eusse pas demandé mieux. Mais, j'ai fait un vœu, je dois l’accomplir à jour fixe.
» — Eh bien! croyez-moi, retournez sur vos pas, rentrez à Landeleau, faites avec les autres de la paroisse le tour des reliques, et vous y gagnerez plus d'indulgences qu'en faisant le voyage de Sainte-Anne. C'est moi qui vous le dis.
» La bonne dame parlait d'un ton sérieux. L'homme s’imagina cependant qu’elle voulait se gausser de lui; il haussa les épaules et continua son chemin. Il arriva à Sainte-Anne, pria dévotement, et, quand son tour fut venu, entra au confessionnal,
» — D'où êtes-vous? lui demanda le prêtre.
> — De Landeleau.
> — Comment! Est-ce que ce n’est pas aujourd'hui le pardon dé votre paroisse?
» —\Si.
> — Eh bien! il fallait y rester.
» — On me l’a déjà dit.
> — Si vous aviez regardé en face ceux qui vous l'ont dit, vous auriez suivi leur conseil.
> Le pelerin s’en revint de Sainte-Anne tout marri. Comme il approchait de son pays, il croisa de nouveau les deux personnages qu’il avait rencontrés à l'aller. Ils se honjourérent.
> — Eh bien! demanda la vieille femme, avez-vous fait bon voyage?
> — Ma foi, non! Le recteur de Sainte-Anne m’a grondé de
la belle façon. Il n’a même pas voulu me donner l'absolution de mes péchés. Il a dit que j'aurais mieux fait de suivre votre conseil.
» — Oui, mon brave homme. Et, si le recteur vous a si mal accueilli, c’est qu'aujourd'hui ni sainte Anne ni saint Joachim n'étaient chez eux.
> Elle souriait étrangement, la vieille femme, en parlant ainsi. L'homme, cette fois, la dévisagea ainsi que son compagnon. Et, subitement, il les reconnut. C'était précisément sainte Anne et
saint Joachim qu'il avait devant lui. Ils revenaient de faire visite à saint Theleau, à l’occasion de son pardon. Le pelerin ne savait quelle contenance prendre. Il s'était découvert et tournait son chapeau entre les doigts d’un air embarrassé. Sainte Anne eut pitié de lui.
>» — Consolez-vous, lui dit-elle. Il ne vous en coûtera rien, pour cette fois, d’avoir délaissé la fête du patron de votre paroisse. Mais que la leçon vous serve! Sachez désormais que les vraies indulgences se gagnent aux pieds des saints de son pays. »
Au lendemain de cette veillée patriarcale dans cette auberge primitive, j’allai visiter l’église. Ici, comme dans toute la région que je venais de parcourir, je fus frappé de l’aspect de délabrement que présente le cimetière : c'est proprement un champ des morts. Des tertres herbeux, des dalles d’ardoise à peine taillées, sans une inscription funéraire, souvent même sans un nom, voilà les tombes. On dirait une terre en jachère, un arpent de garenne, avec cà et là de vagues sentiers. Et toutefois, nulle part ailleurs, en Bretagne, le culte des ancêtres n’est plus vivant qu’en ce pays. Ces tombes, en apparence si abandonnées, on s’y vient agenouiller chaque dimanche. Chacune est munie d'une écuelle servant de bénitier, celle-là même, me dit-on, où le mort avait coutume de manger sa soupe quand il était de ce monde !. On y renouvelle l’eau bénite pieusement. Le calvaire qui veille sur l’enclos funèbre tombe de vétusté. Les jambes du Christ se sont effritées, mangées par le temps. Une Notre-Dame-de-Pitié se tient au pied de la croix, figure navrée de paysanne sous un mantelet de deuil, avec le cadavre de son fils en travers sur ses genoux. Un autre calvaire, plus neuf, a été dressé à l’entrée du cimetière et porte la signature de Larc’hantec, un des bons imagiers en pierre de la Basse-Bretagne contemporaine. À l’intérieur de l’église, rien à signaler. La patronne est la Vierge, invoquée, on ne sait
1. Ilest d'usage, dans les maisons bretonnes, que chacun ait son écuelle et sa cuiller. Souvent même on fait graver son nom sur la cuiller pour éviter les confusions.
D'APRÈS LA TRADITION POPULAIRE. Al
pourquoi, sous le nom de Notre-Dame-de-Trémiohan, On dit, dans les « grâces. »
En em laket dindan protection Itron Varia Tremiohan,
Ar Penn hac ar Batronez,
Tud Collorec, deuz ho parrez,
(Mettez-vous sous la protection — de Madame Marie de Trémiohan, — la Tête et la Patronne, — Gens de Collorec, de votre paroisse.)
Une autre sainte vénérée de ce pays fut sainte Barbe. Elle a sa fontaine à un kilomètre du bourg. Les gens qui revenaient le soir de leur journée ne pouvaient passer devant la source, sans être contraints par une force inconnue d'y tremper leurs mains et d'y boire une gorgée d’eau. A cette condition seulement on les laissait aller.
S 9.— De Collorec à Landeleau.— Spézel.— Saint-Hernin. — Carhaix.
Dans l'après-midi, nous prenons la route de Landeleau, par la traverse. Le paysage est d’un vert lumineux, sent bon l'odeur de miel des sarrasins en fleur. Nul bruit que la chanson des eaux courantes dans des vallées fraîches et mystérieuses. Et nous voici cependant près d’un lieu tragique : cette ferme, sur la hauteur, c'est l'ancien manoir du Granec, tout hanté encore des farouches souvenirs qu'a laissés dans ces parages le fameux Guy Eder de la Fontenelle. L'histoire dit que ce condottière de la Ligue pilla la maison; la légende ajoute qu’il y vécut, s’y trouvant bien. Comme nous entrons dans la cour, on nous montre, auprès du puits aux pierres élégamment sculptées dans le goût de la Renaissance, une auge de chène où il avait coutume, paraît-il, de faire ses ablutions du matin et du soir, avant et après ses terribles équipées.
«€ En ce temps-là, nous raconte la fermière, il y avait ici une église à quatre tours. Quelquefois on entend encore les cloches inter. Fontenelle en fit une salle de banquet, de joyeux ébats et de danses. On buvait du vin dans des écuelles d'argent. Des jeunes filles, des femmes mariées même venaient à ces orgies, de Collorec, de Landeleau, de Plouyé, de toute la région. I] n’était pas de péché que l’on ne commiît. Le meilleur de la bande était encore le chef !. Il regardait s'amuser les autres mais, quant à lui, il demeurait grave. Il n’aimait pas les femmes, quoiqu'il les renvoyàt comblées de cadeaux et se plüt à les affubler de riches vêtements.
€ Quand il fait claire lune, on voit des demoiselles se promener dans les avenues, sous les grands arbres. Elles chuchotent entre elles, on ne sait quoi, personne n'ayant osé s’embusquer pour écouter ces conversations de mortes. Mais le nom de Fontenelle revient à tout moment dans leurs discours. »
C'est par une de ces avenues que nous gagnons le grand chemin. Nous faisons, au passage, une visite au dolmen de saint Theleau qui n’est pas aussi ruiné que le prétendait notre hôtesse de Collorec. Tout au plus s'est-il tassé sur lui-même comme pour s’ensevelir sous les hauts ajoncs, les genêts et les fougères qui l'entourent. Un peu plus loin, sur notre droite, voici la chapelle de Notre-Dame du Lannac’h qui, au dire de notre guide momentané, Pierre Le Mentéour, était sœur de saint Théleau. C'est un édicule rustique abrité par un if gigantesque et ceint, comme tous nos oratoires, d’un modeste enclos. Nous arrivons à Landeleau, sur le soir. Bourg coquet, formé d’une seule rue en pente dévalant vers l’église. Dans les courtils, derrière les maisons, les machines à battre font leur bourdonnement traversé d'appels humains, de sonores éclats de rire. L'église avec son cimetière et sa fontaine occupe le fond de la vallée. Un bouquet d'arbres,
1. Ilest à remarquer que l'opinion populaire est en général sympathique à La Fontenelle,
La]
D'APRÈS LA TRADITION POPULAIRE. à) ormes et hètres, ombragent ce lieu paisible où saint Theleau a dù méditer avec délices. Il faut croire que ces saints de Bretagne avaient le sentiment artistique très développé, les résidences qu'on leur prête en témoignent. Ils avaient le goût du pittoresque, savaient choisir entre mille endroits celui d’où ils pourraient le mieux jouir des merveilles de Dieu. On ne saurait rien imaginer de plus frais, de plus gracieux à l'œil et de plus reposant que ce coin de terre. Il semble que ce soit une oasis tout indiquée pour un rêve de vie érémitique.
L'église toutefois ne fait plus grand honneur à son patron. Elle tombe en ruines littéralement. La façade occidentale s’est écroulée en partie; on a dû boucher les jours avec des planches.
- La date primitive de l'édifice est probablement celle de 1627 qu'on lit encore sur une des pierres de la maçonnerie. En 1886, il a fallu reconstruire le clocher. Pendant les travaux, on se servit des arbres du cimetière pour y suspendre les cloches. De là le proverbe : « loti comme les cloches de Landeleau », c’est-à2 dire fort mal. A l’intérieur, l’objet le plus curieux est un sarcophage en granit, désigné dans le pays sous le nom de quélé sant Thelo (lit de saint Theleau). Ce fut à la fois, s’il faut en croire la légende, le lit de repos du saint, sa couche mortuaire et sa tombe. Le maïître-autel, très lourd, mais très orné, est surmonté d’une balustrade derrière laquelle, dans une niche, apparaît saint Theleau sur son cerf. Il est représenté mître en tête, la figure jeune, le corps revêtu d’un manteau rouge à fleurs d’or. Dans sa main gauche il tient la crosse, et de la droite il semble bénir. A l'un des piliers du chœur est adossée une statue de saint Maudez. Ce saint partage avec saint Theleau la vénération des fidèles. Un des bassins de la fontaine est placé sous son invocation et a les mêmes vertus curatives que la source de Coat-ar-Roc'h; les pratiques aussi sont identiques (Cf. $ 3).
Au pied du balustre qui ferme le chœur, on me montre une dalle en granit, Là-dessous repose François de Castell-Gall,
44 LES SAINTS BRETONS marquis de Mesle, dont la touchante élégie, l'Hérilière de Kéroulaz, à immortalisé le nom dans nos campagnes.
Le soir est venu. Je prends congé de M. Podeur, qui rebrousse chemin vers Collorec, tandis que je me dirige sur Spézet. Ce voyage au crépuscule, à travers un paysage d’une beauté imposante, m'a laissé une impression singulièrement forte et profonde. Je suivis l’ancienne voie de Landeleau à Carhaix, une de ces vieilles routes abandonnées que les libres végétations ont reconquises et qui, s’il faut en croire la superstition bretonne, ne sont fréquentées, la nuit, que par le peuple mystérieux des âmes, par les êtres du silence (an dud didrouz). Elle me conduisit au pont du Meil-Glaz (Moulin-Vert). Il ne reste de ce passage, autrefois Je plus important de la contrée, que quatre piles monumentales mais croulantes: on les franchit sur des planches à moitié pourries. La rivière bondit avec un grand bruit sonore à travers les pierres lézardées d'un vieux barrage, puis s'étale, ralentie et apaisée, avant de s’aller perdre dans le canal de Nantes à Brest. Dans lés cartes, elle s'appelle l’Aulne. Les riverains de cette région ne la connaissent que sous la désignation de Ster Blomm, la rivière du Plomb, ainsi nommée parce qu'elle traverse le territoire de Poullaouen et le pays des mines. À mesure qu'elle se déroule entre les grasses prairies du Pratulo, elle s'élargit encore, se prélasse, a dans son allure quelque chose de la majesté d’un fleuve. Les hauteurs qui bordent sa vallée, couronnées de futaies antiques, lui font un cadre grandiose. À Pont-Treffin elle s’unit au canal, devient le S{er Aon. En cet endroit aussi s’amorce le chemin de Spézet. Il escalade des étages successifs de collines, derniers contreforts septentrionaux de la Montagne-Noire. Sur l’un des paliers, dans un pli de terrain, s'élève un oratoire dédié à sainte Brigide, santez Berhed.
Quand j'y arrivai, malgré l'heure tardive, la porte était encore ouverte. J’ai su depuis que c'est à dessein qu'on ne la ferme pas, contrairement à ce qui se fait ailleurs, dès que l’angélus a tinté. Il faut qu'on puisse invoquer la sainte à toute heure de nuit
comme de jour, car elle est la patronne des femmes en couches. Si l’enfantement menace d’être laborieux, vite on envoie à sainte Brigide. On lui porte en offrande une coiffe ou une guimpe ayant servi à la malade, et, après heureuse délivrance, un des bonnets du nouveau-né. Les femmes stériles s'adressent aussi à elle, trempent une de leurs chemises dans sa fontaine et la passent toute mouillée encore, au moment de se mettre au lit. Du reste, il n’est pas de maladie féminine que sainte Brigide n'ait pouvoir de guérir. Ce pouvoir, elle l’a reçu de la Vierge Marie elle-même, voici en quelles circonstances :
« Quand Marie, dans l’étable de Bethléem, sentit que les grandes douleurs approchaient, elle dit à Joseph :
> — Joseph, mes douleurs augmentent. Va trouver l'hôte et demande une de ses filles pour venir recevoir l'enfant.
> Joseph alla. Mais l'hôte lui répondit que toutes ses filles étaient allées se coucher, sauf Berhed qui était restée se chauffer près de l’âtre. Joseph supplia Berhed de venir.
»y — J'irais volontiers, dit-elle, mais je n'ai ni bras, ni mains: comment pourrais-je recevoir l'enfant?
» Elle suivit néanmoins le père nourricier, et, dès qu'elle fut entrée dans l'étable, il se trouva qu’elle avait bras et mains; ce fut elle qui recut l’enfant Jésus et qui l’'emmaillota.
» La Vierge lui dit:
> — Pour ta récompense, tu seras désormais, dans le ciel, la patronne des femmes en couches.
» Et elle ajouta.
» Je veux même que ta fête précède la mienne, pour montrer aux gens en quelle amitié je te tiens. »
— En effet, conclut Marie-Jeanne Collorec, qui me donne ces renseignements, la fête de Berhed se célèbre le 1° février, veille de la fète de Marie-des-Lumières (WMari-ar-Goulou), c'est-à-dire de la Chandeleur.
L'épisode ci-dessus se retrouve plus au long dans une gwer: que j'ai recueillie naguère à Pleudaniel et qui a été publiée depuis
dans les Soniou Breiz-lzel (t. II, p. 309). Mais l'héroïne differe, elle s'appelle Bertel (Berthe), au lieu de Berhed (Brigide). Il est probable que la similitude des deux noms aura produit une de ces confusions si fréquentes dans la mémoire populaire.
Les chapelles sont nombreuses en Spézet. Celle de Sant Drien ou Drin (que le clergé à identifié avec saint Adrien) attire beaucoup de pèlerins à ses trois pardons qui se célèbrent le premier dimanche de mai, le deuxième dimanche de juillet et le troisième dimanche de septembre. Le saint estreprésenté, comme, le Renaud de la ballade, « tenant ses tripes dans sa main. » C’est sans doute à cause de cette figuration qu'il passe pour guérir des maux d'intestins (an drouk bouëéllou). On l’invoque surtout pour les « tranchées » des enfants. On trempe dans la fontaine une des chemisettes du petit malade et on la lui fait revêtir. Les offrandes consistent surtout en poules et poulets.
La chapelle de saint Turek ou Tudek est située dans la direction de Gourin, au pied des bois de Toul-Laëron. Le pardon a lieu le deuxième dimanche de septembre. Les pèlerins qui s'y rendent déposent aux pieds du saint des bonnets remplis de seigle. On le prie pour les maux de tête et surtout pour Ja surdité.
Sant Dénés (saint Denis) a son oratoire sur la limite de Roudouallec. C’est, dit-on, l’un des saints les plus puissants du paradis. On lui recommande les âmes des défunts; Dieu lui a octroyé la permission d’en délivrer une par jour et une autre par nuit des flammes du Purgatoire. On lui offre du blé noir, parce qu'il est le saint des morts.
Sur les bords du canal s'élève la chapelle de saint Conogan qui fut évêque de Quimper et qui préserve de la fièvre. Dans les mèmes parages près de Pont-ar-Stank, la statue de saint Goneznou ou Iguinou survit seule, à côté de sa fontaine, sur l’emplacement de son oratoire détruit. Son culte n’en est pas moins resté populaire. Les visiteurs abondent à la source sacrée. Ses eaux,
qu'on se verse dans le cou et le long des bras, ont la propriété de guérir des maux de reins et de communiquer aux membres une vigueur indomptable. Les lutteurs en faisaient autrefois grand usage. Par exemple, il faut avoir soin de faire ces ablutions avant le lever du soleil, sinon elles demeurent sans efficacité. C'est pour cette raison que le pardon de saint Iguinou n’est fréquenté que le soir.
Mais le grand sanctuaire de Spézet, c'est Notre-Dame du Crann. Le chemin creux qui y mène se détache de la route de Spézet à Châteauneuf, à environ un kilomètre du bourg. Un tronc de bois fruste avec une image de faience dans une niche grillagée indique où commence « la terre » de la Vierge. On descend entre de hauts talus plantés de vieux chênes jusqu’à un bas-fond verdoyant, arrosé d'eaux vives que nulle sécheresse, au dire de la superstition locale, n’a jamais pu tarir. La chapelle est dans un enclos muré, ombragé par des frènes. Elle a grand air, tout armoriée d'écussons qui témoignent de ses origines seigneuriales, D’après l'inscription qui se lit sur un des contreforts du transept de droite, elle fut fondée par une dame du Crannhuël, en 1532. La sacristie a été bâtie plus tard et porte la date de 1655, Y. Guen, de Coatfraval, étant fabrique. L'édifice entier est de proportions élégantes et présente un des types les plus gracieux de l’architecture du X VI siècle en Cornouailles ; seule, la toiture paraîtrait un peu massive si le clocher, en forme de minaret, ne s’en élançait avec tant de sveltesse.
L'intérieur est littéralement peuplé de merveilles, Le maîtreautel est flanqué de deux niches à volets. Celle de droite contient une image de la Trinité : le père est assis, la tête auréolée du triangle mystique, une tiare au front. Il soutient par les aisselles son fils debout et demi-nu au-dessus duquel voltige, sous forme de colombe, le Saint-Esprit. Tout à l’entour des nuées d’anges jouent des instruments les plus divers; le biniou même n’a pas été oublié. À gauche est la niche de Notre-Dame du Crann; sur les volets sont sculptés les principaux épisodes de sa vie : son mariage
avec Joseph, l’Annonciation, la Visitation. Le panneau le plus curieux est celui qui représente les couches de la Vierge. Marie est étendue sur son lit de douleurs, les draps tirés jusqu’au menton. Près d’elle veille une matrone, et Joseph assis un peu à l'écart sur une chaise, semble attendre l'événement avec anxiété. Un ange à genoux tient dans les mains un cierge allumé. — D’autres sculptures encore, dans la frise de l’autel, mériteraient une étude attentive. Mais ce qui frappe surtout dans ce bèau sanctuaire, ce qui, dès l'entrée attire le regard, ce sont les vitraux, Ils sont malheureusement détériorés en plusieurs de leurs parties, et, comme la paroisse de Spézet n'a pas de ressources suffisantes pour subvenir, je ne dis pas à leur restauration, mais à leur entretien, il est à craindre qu'on n'ait à déplorer avant longtemps la perte complète de ces chefs-d'œuvre. Les meneaux de la maîtresse-vitre renferment les principales scènes de la Passion. L'épisode du baiser de Judas est particulièrement saisissant de naturel et de vérité tragique. Au tympan de l’ogive se déroule le tableau du Jugement dernier : Le Christ plane dans le ciel au milieu d’une troupe d’anges, assisté de la Vierge et de saint Joseph. Cette composition porte la date de 1548. La même date se lit sur le très remarquable vitrail de saint Jacques-le-Majeur, reproduisant la légende de ce saint; d’abord sa décollation sur l'ordre d’Hérode Agrippa, puis l'exhumation clandestine de son cadavre dans une plaine au fond de laquelle se découpent les murs à créneaux d’une Jérusalem féodale. Au troisième panneau, nous sommes en pleine mer : le corps de saint Jacques repose étendu dans une barque qui vogue seule, sans matelots et sans pilote : un ange la suit en volant et souffle dans la voile pour la gonfler. Voici maintenant Compostelle ; le mort vénéré a été placé sur un chariot attelé de bœufs qui se dirigent d'eux-mêmes vers la ville. — De 1548 encore est le vitrail qui représente le martyre de Saint- Laurent. Mais le plus curieux, le plus intéressant de tous est assurément celui qui nous retrace un des chapitres les plus populaires de la légende de saint Éloi, le maître forgeron. Il
- porte la date de 1550 que certain touriste de ma connaissance, prenant les chiffres pour des lettres, a cru devoir lire Zsso. Ne soyons donc pas étonnés d'apprendre bientôt que, grâce à la perspicacité de M. X.., on sait enfin à quoi s’en tenir sur l'auteur, jusqu'à présent inconnu, des magnifiques verrières de Notre-Dame du Crann, lequel n’est autre qu’un artiste du nom d’Isso dont la signature, etc... etc. Mais, revenons à saint Éloi. Il se dispose, avec l'aide de son fils Oculi, à ferrer un cheval ombrageux. Pour faciliter le travail, Oculi coupe à la bète le pied qu'il s’agit de ferrer, le tend à son père, qui le ferre, puis le rajuste à la jambe, sans se presser, en ayant l'air de dire aux spectateurs émerveillés : « Ce n’est pas plus difficile que cela! » Détail typique : Éloi et son fils sont habillés à la mode du règne de Henri II.
Pour terminer, mentionnons deux autres vitraux de la même époque, représentant, l’un, le baptème de Jésus dans les eaux du Jourdain, l'autre, la mort et l’apothéose de la Vierge.
Un seul nor est inscrit sur tous, celui de Charles Champion, fabrique.
« Madame Marie du Crann, me dit Marie-Jeanne Collorec, est une bonne sainte et une excellente mère, Dieu la bénisse! Il n’est pas d’infirmité qu’elle ne puisse guérir, ni de malheur qu’elle ne puisse empêcher.
« Telle que vous me voyez, je lui dois la vie. J'étais alors toute petite. Mon père charroyait de grosses pierres de taille : on m'avait assise sur le haut de la charretée. Les chemins en ce temps-là étaient mauvais, avec des ornières profondes. Il y eut un cahot violent : je tombai, et l’une des pierres me roula sur le corps. J’eus le sentiment que j'étais perdue : je promis un cierge de cinq sous à Notre-Dame du Crann si elle me sauvait. Mon père qui s'était précipité vers moi enleva l’énorme moellon aussi aisément que si c'eût été un caillou. Je n'avais qu'une légère meurtrissure au genou; je pus faire à pied le reste de la route, On avait laissé la pierre à l'endroit où elle gisait. Quand
on la vint reprendre, le soir même, il fallut les efforts réunis : de six hommes pour la déplacer. Comment mon père l’eût-il soulevée, si Notre-Dame du Crann ne lui avait donné un coup de main ? »
À deux cents mètres environ de la chapelle, dans un retrait du chemin creux, est située la fontaine. On y vient puiser de l’eau pour toute espèce de maladies internes ou externes. Quant au pardon, il a lieu le dimanche de la Trinité. Ce jour-là Notre- Dame de Cléden vient rendre visite à Notre-Dame du Crann, sa sœur. On les a vues causer ensemble en se promenant à la brune, dans le pré qui avoisine le sanctuaire. Toutes deux portaient de longues robes blanches, flottantes, et elles avaient la démarche si souple qu'on eût dit qu’elles volaient. Les offrandes consistent en beurre et en argent. On dispose les monceaux de beurre sur des tables de pierre, en forme d’autels rustiques, dressées à cet effet dans l’intérieur de la chapelle. Dans chaque monceau ou moche est plantée une croix de bois, et, dans ces croix, sont pratiquées des entailles où les pelerins qui n’ont pas apporté de beurre insèrent des pièces d'argent et même des pièces d’or. Le soir du pardon, le beurre est vendu à la criée sur les marches du calvaire. Ce sont là, comme on dit, les rentes de Notre-Dame du Crann. Il serait à souhaiter que le produit en fût assez élevé pour lui permettre de faire réparer et de tenir en état son admirable mobilier qui menace ruine.
L'aspect du bourg de Spézet est des plus misérables que je connaisse. Les maisons en sont bâties pêle-mêle, en une pierre de schiste dont la teinte ardoisée tourne vite au gris sale. Des mares de purin croupissent devant les seuils. Par contre, en vertu d’un usage que je n’ai constaté qu'ici, tous les linteaux des portes sont marqués d’une croix à la chaux. Quant à la population, je ne crois pas qu'on puisse trouver nulle part ailleurs un type de notre race plus alerte, plus nerveux et plus fin. Les hommes sont grands, plutôt bruns que blonds, les traits expressifs, le regard intelligent et narquois. Parmi les jeunes filles que le
travail des champs n'a pas déformées, il en est qui ont la figure et le corps d’une pureté de lignes remarquable. Rarement on voit chez des paysannes tant de fraicheur et de grâce. J'en ai rencontré qui, pour la suavité du visage, pourraient être comparées sans exagération aux madones des Primitifs.
L'église est dans le style du XVIT siècle. C'est dire qu'elle n’a aucun caractère. Une inscription latine sur un des piliers nous apprend qu’en 1719, le neuvième jour de juillet, Hyacinthe de Plœuc, évèque et comte de Cornouailles dedicavit hanc ecclesiam el consecravil. L'intérieur est à peu près vide; le plafond figure un ciel étoilé où se font pendant, de chaque côté du transept, un soleil et une lune à face humaine. Tout cela, on le voit, est d’un art bien médiocre. A signaler, néanmoins, quelques peintures murales, malheureusement à demi-effacées, dont une représente saint Pierre, patron actuel de la paroisse. Près de l'église se trouve l’ossuaire qui sert en même temps de lieu de débarras. Des objets mis au rancart, des vieilleries hors d'usage, les fragments d’un autel, les jambes d’un Christ traînent là parmi des planches pourries de cercueils, des ossements, des têtes de morts, des boîtes percées d'une ouverture en forme de cœur, où se lit l’épitaphe traditionnelle « Ci-giît le chef de... » Deux crânes, posés sur le rebord d’une lucarne, ont l'air de gens qui se seraient mis à leur croisée.
On a cependant en ce pays le plus grand respect pour les trépassés. Il m'a été donné, pendant mon rapide séjour, de le constater par moi-même. Une femme du bourg étant morte dans l'après-midi, je vis arriver des points les plus éloignés de Ja commune tous les parents et amis de la défunte pour assister à la veillée funèbre. Notez que l’on était en pleine moisson ; en un tel moment, il faut un sentiment singulièrement fort pour arracher le paysan à sa besogne. Tout ce monde défila devant le lit de la morte, secoua sur elle le rameau de buis trempé d’eau bénite, puis se dispersa dans les maisons d’alentour, sûr d'y trouver pour toute la nuit place au feu et à la chandelle, Quand vint l'heure de
commencer « les grâces » dans la maison funéraire, un homme parcourut les rues et les impasses en faisant tinter la « clochette de la mort » cloc’h ar maro pour avertir les « veilleurs et les veilleuses, » 11 y eut durant la nuit quatre ou cinq de ces rappels lugubres. Et c'était à chaque fois un grand remuement dans le village, un bruit de portes qui s'ouvrent, d'innombrables claquements de sabots sur la terre sonore. On m'avait prévenu que je dormirais mal, mais je ne regrettai point mon sommeil interrompu, trop heureux d’avoir pu saisir sur le vif une de ces coutumes locales auxquelles on n’a pas souvent l’occasion d'assister.
Le lendemain, 6 août, je prenais la route de Saint-Hernin.
(A suivre).
F.-M. LUZEL
Brise-Tout, Passe-Partout et Plus-Vite-que-le-Vent
(Suite)
On s’informa partout si l’on n'avait pas vu entrer en ville un jeune chevalier monté sur un beau cheval pommelé bleu et couvert d'une armure couleur de la fleur du poirier. Personne ne l’avait vu. Il était retourné auprès des princesses du chàteau d'or.
— Hé bien! Iui demandèrent celles-ci, le serpent a-t-il mangé la fille de votre roi?
— Pas encore, répondit-il ; j'ai abattu quatre des têtes du monstre, et il a demandé quartier, jusqu'à demain matin, à dix heures. J'y ai consenti, et la princesse est alors retournée au palais de son père. Je lui ai promis de l’assister encore, demain, et je viens vous rapporter jusqu'alors l’armure, le cheval et le sabre que vous m'avez procurés, et grâce auxquels j'ai pu si maltraiter le serpent. À présent, qu'il ne lui reste plus que trois têtes, j'espère avoir plus facilement raison de lui.
— Ne croyez pas cela, répondirent les princesses ; demain. il aura encore ses sept têtes et sera plus terrible que jamais.
— Ce n’est pas possible! Mais, quoi qu'il arrive, j'ai promis à la princesse de l’assister encore demain, et je ne manquerai pas à ma parole. Mais, le soleil baisse, et il est temps que je ramène les vaches du roi à l’étable.
— Baste! restez ici avec nous, et ne vous inquiétez plus nt du roi, ni de sa fille, ni de ses vaches. Vous êtes vraiment bien bon d'exposer ainsi votre vie pour eux.
— Non! non! il est inutile d’insister; je veux, comme d'habitude, ramener ses vaches au roi, au coucher du soleil, et demain, j'irai encore défendre sa fille contre le serpent, comme je l'ai promis.
Et il déposa son accoutrement de chevalier, n’en gardant que le manteau, reprit ses habits de vacher et alla rejoindre ses vaches. Les princesses, ne pouvant le retenir, lui firent encore la conduite et lui recommandèrent, avant de le quitter, de ne pas oublier de revenir, le lendemain matin, lui promettant de lui fournir encore ce qu'il fallait pour combattre victorieusement le serpent.
Il embrassa les princesses et partit. Il trouva ses vaches couchées dans l'herbe, comme la veille, et les poussa hors du bois. La servante l’attendait, comme toujours, à la brèche du mur, et, feignant de tout ignorer, il lui demanda :
— Hé bien! et la princesse?
— La princesse, répondit-elle, grace à un chevalier inconnu, qui l’a défendue contre le serpent, a eu quartier jusqu'à demain matin, à dix heures, où elle doit retourner.
— Tant mieux! réponditl, et espérons que cet inconnu réussira à la délivrer pour toujours. Et personne ne le connait, dites-vous ?
— Personne ne le connait.
— C’est bien singulier!
En arrivant à sa chambre, Jean renferma soigneusement son manteau dans son coffre-bahut, puis il se rendit à la cuisine pour souper. Il n’y était question, entre les valets et les servantes, que du chevalier inconnu qui avait combattu le serpent. Quand il eut mangé, il se rendit immédiatement à sa chambre, pour se coucher Mais la princesse, en l’entendant passer dans le corridor, ouvrit sa porte, l’appela et lui raconta comment elle avait obtenu quartier jusqu'au lendemain matin.
s BRISE-TOUT, PASSE-PARTOUT ET PLUS-VITE-QUE-LE-VENT. 09
— J'en suis bien aise, répondit-il, et je fais des vœux pour que demain le chevalier inconnu vous sauve la vie et vous délivre pour toujours du serpent.
Elle lui souhaita le bonsoir et il se retira dans sa chambre.
Le lendemain matin, à l'heure ordinaire, il conduisit ses vaches au pâturage, toujours accompagné de la servante, qui s’en retourna dès qu'ils furent dans la prairie. Jean poussa les vaches dans le bois et se hàta de prendre le chemin du château d'or. Il trouva bientôt les trois princesses, venues à sa rencontre, et qui lui sautérent au cou, pour l’embrasser, en lui disant :
— A présent, vous resterez ici avec nous!
— Hélas! répondit-il, je ne le puis pas; la fille du roi sera encore conduite aujourd'hui au serpent, dont elle a obtenu quartier pour vingt-quatre heures, et je lui ai promis de l’accompagner et de combattre encore pour elle, comme je vous lai déjà dit.
— Que vous avez donc tort d'exposer ainsi votre vie pour cette princesse, lorsque vous pourriez en avoir une autre, ici, qui la vaudrait bien, pour le moins, et cela sans vous donner tant de mal! Croyez-nous, restez ici avec nous, et ne vous inquiétez plus ni du roi ni de sa fille.
— Non, je ne le puis pas; j'ai promis à la princesse de combattre encore pour elle, demain, et je ne voudrais, pour rien au monde, manquer à ma parole.
— Hé bien! puisque nous ne pouvons vous retenir, nous voulons vous venir encore en aide, en vous procurant les moyens de combattre victorieusement le monstre, qui, aujourd'hui, sera plus furieux et plus redoutable que hier.
Et elles Jui fournirent un autre cheval, une autre armure el un autre manteau couleur de la fleur du pommier, avec un nouveau sabre trempé dans du venin d’aspic. Il les remercia, les embrassa, puis il monta à cheval et partit, en leur disant : à tantot!
Le roi a encore conduit sa fille, en grand cortège, jusqu'à la
lisière de la forêt, où elle est entrée, seule, personne n'osant l'y accompagner. Il a aussi recommandé à ses soldats, s'ils voient venir le chevalier de la veille, de l’arrèter au passage, afin de savoir de lui d’où il vient et qui il est. Ils sont donc aux aguets, rangés des deux côtés de la route. — Le voici! le voici!... crie tout à coup la foule. Et on se dispose à lui barrer le passage. Mais il passe encore, comme un éclair, en renversant tous ceux qui essayent de l'arrêter, et sans que personne ait pu le reconnaitre, ni même savoir s’il est homme ou femme.
Cependant la fille du roi s’avance, seule et lentement, dans la forêt, se détournant souvent, pour voir si son défenseur de la veille n'arrive pas. Elle l’apercoit enfin, et se rassure. Jean, en la voyant, ralentit la marche de son cheval, arrive près d'elle et Jui dit : ,
— Bonjour, princesse! Me voici, comme je vous l'avais promis; montez en croupe, derrière moi, et ne craignez rien.
Elle monta, sans se faire prier, et ils se dirigèrent vers la caverne du serpent. Celui-ci les attendait, à l'ouverture de la caverne, avec ses sept têtes, comme si quatre d'elles n'avaient pas été abattues, la veille, et plus terrible que jamais.
— Jette-moi la princesse, cria-t-1l.
— Viens la prendre, répondit Jean.
Et le combat recommenca sur-le-champ. Le serpent lançait des torrents de flammes, par ses sept gueules; mais le cheval lançait aussi des torrents d'eau, qui éteignaient le feu, et Jean frappait comme un enragé avec son bon sabre. Le combat fut long et les combattants, des deux côtés, étaient épuisés et n’en pouvaient plus, quand le serpent, qui avait perdu trois têtes, demanda encore quartier, jusqu'au lendemain.
— Soit, répondit Jean, je t'accorde encore quartier, jusqu'à demain, mais pour la dernière fois, car demain, j'en finirai avec toi.
Et le serpent se retira dans sa caverne, pour panser ses blessures, et Jean reconduisit jusqu'à la lisière de la forêt la prin-
BRISE-TOUT, PASSE-PARTOUT ET PLUS-VITE-QUE-LE-VENT. D7 cesse, qui, pendant le trajet, coupa encore une mèche de ses cheveux et un morceau de son manteau, qu'elle mit dans sa . poche.
— Allons! princesse, lui dit-il, descendez ici et rejoignez votre père et votre mère avec tous vos autres parents, qui vous attendent avec inquiétude. Demain, vous me retrouverez, ici et je combattrai encore pour vous, pour la dernière fois.
La princesse insista encore, mais en vain, pour qu'il la conduisit à son père, et ils se séparèrent en se disant : à demain.
Ils s’en allèrent chacun de son côté; lui, retourna au château d'or des géants, et elle rejoignit son père, sa mère et toute la cour, qui attendaient, dans une grande anxiété, à la lisière de la forêt. Dès qu'on la signala, les cris de joie éclatèrent, et le roi et la reine coururent l’embrasser, en lui demandant :
— Tu es enfin sauvée pour toujours, ma fille chérie?
— Pas encore, répondit-elle ; il me faudra retourner, demain matin, à dix heures : ce sera pour la dernière fois, et le chevalier inconnu qui a combattu pour moi, hier et aujourd'hui, m'a promis de le faire encore, demain. Nous pouvons donc avoir confiance, Car jamais on n'a vu de chevalier si vaillant.
Et l’on rentra à Paris, au son des trompettes et des cloches et dans l’allégresse générale.
Quand Jean arriva au château d'or, les trois princesses, qui l'attendaient avec impatience, lui demandèrent :
— Hé bien ! est-ce fini? avez-vous tué le serpent et délivré la fille du roi?
— Hélas! pas encore, répondit-il; je n'ai pu abattre que trois des têtes du monstre, et il m'a encore demandé quartier, jusqu'à demain, ce que je lui ai accordé avec plaisir, car Je n'en pouvais plus moi-même.
A peine eut-il prononcé ces mots, quil s'évanouit. Les princesses Jui enlevèrent son armure et virent quil était presque cuit dessous. Elles le frottèrent avec une eau de leur
composition, et aussitôt 1l se retrouva sain el‘vigoureux et dispos, comme devant. Le soleil était déjà bien bas, et il dit :
— Il est grand temps que je ramène à l'étable les vaches du roi!
Et 1l partit, malgré toutes les instances des princesses pour le retenir, en leur disant : — À demain!
Il pousse ses vaches hors du bois, retrouve la servante qui l’attendait, à la brèche du mur, et lui demande, d’un air indifférent, en marchant lentement derrière le troupeau :
— Hé bien! et la princesse est-elle enfin délivrée pour toujours du serpent?
— Hélas! non, répondit la servante: elle est encore revenue aujourd'hui à la maison, saine et sauve, grace au chevalier inconnu, qui a encore combattu pour elle; mais, il lui faudra retourner, demain, et ce sera pour la dernière fois.
— Comment, et on n'est pas encore parvenu à connaitre ce vaillant chevalier ?
— Non, on a bien essayé de l'arrêter, au passage, mais en vain; et pourtant, le roi ne demande qu'à le récompenser généreusement et même lui accorder la main de sa fille, s'il réussit à la délivrer pour toujours.
— C'est bien singulier! dit Jean.
Et, tout en causant ainsi, ils entrèrent dans la cour du palais, et, pendant que la servante rentrait les vaches à l’étable et était occupée à les traire, Jean se rendit à sa chambre, serra dans son coffre-bahut le manteau couleur de la fleur du pommier, à coté de celui couleur de la fleur du poirier, puis, il alla souper, à la cuisine.
Il ny était toujours question, dans les conversations des valets et des servantes, que du chevalier inconnu, qu'on ne pouvait arrêter et sur l'identité duquel on n'avait toujours aucun renseignement. Jean prit peu de part à la conversation
BRISE-TOUT, PASSE-PARTOUT ET PLUS-VITE-QUE-LE-VENT. 09 et, comme il était fatigué, il se retira de bonne heure. La princesse l’arrêta, comme la veille, à son passage dans le corridor. Elle lui raconta comment elle avait été sauvée, pour la seconde fois, par le chevalier inconnu, et qu'elle devait encore se rendre, le lendemain matin, à la caverne du serpent, pour la dernière fois. Jean fit toujours l’ignorant, lui souhaita bonne chance pour le lendemain, lui dit bonsoir et alla se se coucher.
Le lendemain matin, il partit, comme d'ordinaire, avec le troupeau et la servante. Aussitôt les vaches entrées dans le bois, il se hâta de se rendre au chäteau d'or, auprès des princesses. Celles-ci firent encore leur possible pour le dissuader de poursuivre l'aventure périlleuse dans laquelle il s'était engagé imprudemment. Mais, ne pouvant le fléchir et le trouvant bien décidé, elles lui fournirent de nouvelles armes. L'une lui donna un dromadaire noir, qui faisait sept lieues, à chaque saut, et dix, quand il lächait un pet; la seconde, une armure et un manteau couleur de la fleur de lande, et la troisième, un sabre qui coupait dix pieds plus profondément que l'endroit où il frappait, füt-ce sur la pierre la plus dure.
Ainsi armé, il partit de nouveau, et les trois princesses le conduisirent encore jusqu'à la sortie du bois. Là, elles l'embrassérent, puis le quittèrent, après lui avoir bien recommandé de ne pas les oublier.
Le roi, de son côté, accompagné de toute sa cour, a encore conduit sa fille jusqu'à la lisière de la forêt, où on l’a laissée entrer, seule, et les soldats sont encore rangés des deux côtés de la route, avec ordre d'arrêter au passage le chevalier inconnu, afin de savoir son nom et que le roi puisse le remercier de l'assistance qu'il veut bien continuer à la princesse. Mais, le dromadaire que monte Jean, passe avec une telle rapidité, qu à peine peut-on l'entrevoir, comme un éclair. Mais, si on ne le voit pas bien, on sent du moins le vent qu'il produit sur son passage, et qui est si fort, qu'il jette par terre les soldats, et le roi et la reine eux-mêmes,
Une fois entré dans la forêt, le dromadaire dit à Jean :
— Écoute un conseil que j'ai à te donner : le serpent te demandera encore quartier, jusqu'à demain. Mais, garde-toi bien de le lui accorder, quelque fatigué que tu puisses être par la lutte, et combats toujours avec courage; je te seconderai de mon mieux, et en vomissant de l’eau pour éteindre le feu qu'il lancera par ses sept tètes, — car il a encore ses sept têtes — et en le mordant et le foulant aux pieds. Si tu lui accordes encore quartier, jusqu'à demain, tu es perdu : c'est à trois serpents, et non à un seul, que tu aurais alors affaire, car il a fait avertir deux autres serpents, aussi redoutables que lui, de venir à son secours. Je te le répète, ne lui accorde plus de quartier, pour rien au monde.
— Je suivrai votre conseil, répondit Jean.
Et ils s'avancèrent dans la forêt et trouvèrent bientôt la fille du roi, qui marchait lentement et en regardant souvent derrière elle, pour voir si son chevalier ne venait pas.
— Bonjour, princesse, lui dit Jean, en la rejoignant. Montez en croupe derrière moi, je vous prie, et rassurez-vous, je ne vous abandonnerai pas.
Elle monta sur le dromadaire, qui s’agenouilla pour la recevoir, et ils furent bientôt devant la caverne du serpent.
— Jette-moi vite la princesse, dit le monstre, en les voyant.
— Viens la prendre, si tu veux, répondit Jean.
— Jette-la moi, te dis-je, ou je vais vous couvrir de flammes et vous réduire tous en cendres.
— Il faut combattre, et la princesse sera à celui de nous deux qui l'emportera.
Et le combat recommenca aussitôt, furieux. Le serpent lançait des torrents de flammes, mais, le dromadaire vomissait aussi des torrents d’eau, qui les éteignaient, et le chevalier frappait à coups redoublés de son bon sabre. Le serpent sifflait plus fort que le sifflet d’un chemin de fer; le dromadaire
BRISE-TOUT, PASSE-PARTOUT ET PLUS-VITE-QUE-LE-VENT. 61 poussait des cris terribles; le sabre retentissait comme le tonnerre sur les écailles du monstre : c'était un vacarme épouvantable, et tout tremblait de frayeur, à plus d’une lieue à la ronde, hommes et bêtes. Le dromadaire, rendu furieux par les flammes, qui le brülaient, se précipita sur le serpent, le mordant et le foulant aux pieds, si bien qu'il lui fit au ventre une large ouverture, par où ses entrailles sortirent.
— Quartier, jusqu'à demain ! cria-t-l.
— Point de quartier! répondit Jean.
Et il sauta à terre et abattit, l’une après l’autre, les sept têtes du monstre. Mais les vainqueurs eux-mêmes avaient été rudement éprouvés. Le dromadaire avait perdu tout son poil et souffrait beaucoup de ses brülures; Jean était à moitié cuit, sous son armure de fer, et la princesse elle-même, quoique abritée derrière lui, avait eu le visage roussi et les cheveux brülés.
Jean et la princesse s'étaient assis l’un près de l’autre, pour respirer et se reposer un peu, lorsqu'ils s’aperçurent. que les tètes du serpent se rapprochaient de son corps et allaient le rejoindre. Aussitôt Jean se leva, coupa le monstre en plusieurs morceaux, qu'il jeta loin les uns des autres, et dispersa également les têtes, après en avoir coupé les langues, qu'il mit et emporta dans son mouchoir. Puis, ils remontèrent sur le dromadaire, pour sortir de la forêt, et, pendant le trajet, la princesse coupa encore une mèche des cheveux de son sauveur et un morceau de son manteau, qu'elle mit dans sa poche.
Arrivé à l'endroit où ils se séparaient ordinairement, Jean dit à la princesse :
— Je vais, à présent, prendre congé de vous, princesse. Vous êtes désormais délivrée à toujours du serpent, vous et tout le royaume, el vous pouvez l’annoncer à votre père. Descendez, je vous prie, pour continuer seule votre route, car je ne puis vous accompagner plus loin.
— Oh! répondit-elle en le serrant dans ses bras, je ne vous Jlaisserai pas partir ainsi. Vous m'accompagnerez, aujourd’hui, jusqu’à mon père, qui désire vous connaitre pour vous remercier et vous récompenser généreusement.
— Non, princesse, je ne puis aller plus loin avec vous, aujourd’hui, n'insistez donc pas, je vous prie, et descendez à terre; nous nous reverrons encore plus tard.
Et, comme elle ne voulait pas descendre et qu’elle le serrait toujours, il se dégagea de son étreinte, la déposa à terre et partit. Mais, elle courut après lui en criant : — De grâce, arrètez-vous un instant, pour écouter un dernier mot que j'ai à vous dire.
Il s'arrêta et elle le rejoignit et lui dit :
— Acceptez de moi cet anneau; c’est tout ce que je puis vous donner pour reconnaitre le service que vous m'avez rendu. Mais, venez me voir, à la cour de mon père, et vous serez récompensé par Jui... et par moi aussi. Sur la présentation de mon anneau, on vous introduira aussitôt auprès du roi.
— J'irai vous voir, princesse, répondit Jean, dans un an et un jour. En attendant, prenez ces deux poires, en souvenir de moi.
Et il lui donna les deux poires qui lui restaient de celles qu'il avait emportées du jardin d’en bas.
— Ces poires, reprit la princesse, après les avoir examinées, ressemblent beaucoup à deux autres poires qui m'ont été données par un garçon vacher de chez mon père, et je n’ai jamais vu leurs pareilles, nulle part.
Et ils se séparèrent alors et allèrent chacun de son côté.
Jean repassa, avec la rapidité de l'éclair, au milieu du cortège et des soldats du roï, sans qu'on püt l'arrêter ni le reconnaitre, et le vent produit par le dromadaire sur son passage les jeta encore tous à terre. Quand il arriva au château d'or, les princesses s’empressèrent autour de lui, demandant s’il avait enfin délivré pour toujours la fille du roi et tué le serpent.
— Oui, répondit-il, la fille du roi est délivrée pour toujours et le serpent est mort.
Et il descendit de dessus le dromadaire et s’évanouit aussitôt entre les bras des princesses, tant il avait souffert, dans ce dernier combat! Les princesses s’empressèrent de le frictionner encore, avec leur eau merveilleuse, et il retrouva bientôt et la santé et ses forces premières.
Mais, pendant qu’il conte aux princesses les péripéties de son dernier combat, voyons ce que devient la fille du roi et ce qui se passa à Paris, à son arrivée.
A peine Jean l’eut-il quittée qu'elle rencontra, dans la forêt, un charbonnier, qui l'aborda et lui dit :
— Bonjour, princesse ; êtes-vous enfin délivrée pour toujours du serpent?
— Oui, répondit-elle, je suis délivrée pour toujours, et toutes les jeunes filles du royaume le sont également, grâce à la vaillance du chevalier inconnu qui a combatiu pour nous.
— Oh! l'heureuse nouvelle! Mais, dites-moi, je vous prie, qui donc est cet inconnu, car vous devez le savoir, à présent?
— Hélas! non, répondit-elle, car il a refusé de me dire son nom et de m'accompagner jusqu'à mon père; il m'a seulement promis de venir me voir à la cour, dans un an et un jour.
— Dans un an et un jour et pas avant?
— Non, et toutes mes instances et mes prières pour qu'il me reconduisit à mon père, qui veut le récompenser, ont été inutiles.
— Et après avoir tué le serpent, qu'en a-t-il fait?
— Il l'a coupé par morceaux, qu'il a dispersés de tous côtés, pour les empêcher de se rejoindre.
— Et il n’a pas emporté les têtes?
— Non, il a aussi laissé les têtes près de la caverne.
— Voulez-vous me conduire sur les lieux et me faire voir où elles sont?
— Oh! je ne puis, en ce moment, je suis pressée de rejoindre mon père et ma mère, qui m'attendent, à l'entrée du bois, pleins d'inquiétude sur mon sort?
— Vous me conduirez sur les lieux, ou je vais user de violence. |
Il lui fallut obéir et conduire le charbonnier à la caverne. Arrivé là, celui-ci ramassa les têtes du serpent, et les mit dans un sac à charbon. Puis présentant un papier à la princesse, il Jui dit :
— Vous allez, à présent, me signer que c'est moi qui vous ai délivrée du serpent, et que vous m'épouserez, dans trois mois.
— Je ne ferai pas cela, répondit-elle.
— Vous le ferez, ou je vais vous ôter ia vie à l'instant.
Elle était jeune et belle et elle ne voulait pas mourir encore. Elle signa.
— À présent, reprit le charbonnier, je vais vous conduire à votre père et lui demander votre main, comme étant votre sauveur.
Le charbonnier avait deux maigres chevaux. Il mit le sac qui contenait les tètes du serpent sur l’un d'eux, monta sur l’autre, prit la princesse en croupe, et ils sortirent ainsi de la forêt.
Le soleil allait se coucher, et le roi et la reine et toute la cour étaient dans la désolation de ne pas voir revenir la princesse, et la pleuraient déjà comme perdue, quand enfin ils la virent arriver, avec le plus grand étonnement, en croupe derrière un charbonnier. On poussa des cris de joie, la princesse sauta à terre et courut à son père et à sa mère, qui la pressèrent sur leur cœur en pleurant de joie.
— Tu es enfin sauvée pour toujours ? lui demandèrent-ils.
— Oui, pour toujours, car le serpent est bien mort.
— Et qui est ton sauveur et le nôtre, mon enfant?
— Moi! répondit le charbonnier, qui s'était approché d'eux.
—- Vous!... dit le roi, étonné; est-ce vrai, ma fille?
— Oui, mon père, répondit la princesse avec hésitation.
— Je ne l'aurais pas cru, reprit le roi. Et s'adressant au charbonnier : — Je vous suis très reconnaissant et pour moi-
- même et pour toute la ville de Paris, et je vous récompenscrai comme vous le méritez.
— Je ne veux d'autre récompense, sire, répondit le charbonnier, que la main de votre fille.
— Rien de plus juste, si ma fille y consent, et soyez le bienvenu parmi nous, comme mon propre fils.
Et l’on rentra à Paris, en chantant, en dansant, au son des trompettes et de toutes les cloches de la ville carillonnant à toute volée. Et pendant quinze jours entiers, il y eut des festins et des fêtes contimuelles.
Le soir même, le charbonnier mangea à la table du roi, qui le pria, au dessert, de raconter les détails de son combat avec le serpent et lui demanda quelles étaient ses armes.
— Je n'avais, répondit-il, d'autres armes que mon fouet el mon couteau.
Cela parut extraordinaire à tous les convives, et l’on remarquait aussi que la princesse paraissait assez triste, au milieu de l’allégresse générale. On voyait même un air de doute sur quelques figures. Mais le charbonnier alla chercher son sac, en tira les têtes du serpent, et l’on fut obligé de se rendre à cette preuve.
Le mariage du charbonnier avec la princesse fut donc décidé, après les trois mois expirés, suivant l'engagement signé par la princesse, mais non de bon gré. On habilla alors le charbonnier en prince, on le décrassa, on le parfuma, et deux courtisans furent chargés de lui apprendre les manières et le langage de la cour, ce à quoi ils ne réussirent guère.
Mais, pendant qu'ils se livrent sans grand succès, à cette besogne ingrate, voyons ce qu'est devenu Jean.
Jean, comme je l'ai dit déjà, était retourné au château d'or, auprès des trois princesses, et celles-ci usaient de tous leurs moyens de séduction pour le retenir et lui faire oublier la fille du roi, mais en vain.
— Il faut, disait-il, que je reconduise les vaches du roi à
66 n LES TROIS CHIENS
l'étable, et que je voie aussi un peu les fêtes de Paris, car tout le monde y doit être en fête et en festins. Je reviendrai demain, à l'heure ordinaire.
Et il partit, malgré toutes les instances des princesses pour le retenir. |
Il ramena ses vaches hors du bois et trouva la servante qui l'attendait, comme d'ordinaire, assise sur une pierre, près de la brèche du mur. Il remarqua qu'elle était gaie et paraissait heureuse.
— Qu'avez-vous donc, lui demanda-t-il, pour être aujourd'hui si gaie, quand vous étiez si triste, hier?
— Comment, répondit-elle, vous ne connaissez done pas la bonne nouvelle? x
— Non, vraiment, dit-il, faisant l'ignorant, apprenez-moi-la, vite, cette bonne nouvelle.
— Tout le monde le sait, excepté vous : le serpent est mort et la princesse delivrée!
— Ah! vraiment? j'en suis bien aise. Et qui donc a tué le serpent et délivré la princesse? Le chevalier inconnu, sans doute?
— Hé! non, c’est un simple charbonnier, ce qui étonne tout le monde.
— Il y à vraiment de quoi être étonné, un charbonnier !... Mais Comment, avec quelles armes a-t-il pu venir à bout d’un monstre si redoutable?
— Avec son fouet et son couteau, tout simplement, dit-il.
— C'est incroyable, il y a certainement quelque fourberie là-dessous.
Et, tout en causant ainsi, ils arrivèrent dans la cour du palais. Le roi, en voyant revenir Jean, vint à sa rencontre, radieux et lui annonça la bonne nouvelle; la princesse la lui confirma, à son four.
— Comment, princesse, lui demanda-t-il, et c'est bien un charbonnier, comme on me l’assure, qui a tué le serpent, et cela avec son fouet et son couteau, tout simplement?
La princesse parut hésiter un moment et répondit pourtant oui, pour ne pas aller contre sa promesse, mais de manière À faire sentir qu'elle en savait plus qu'elle ne voulait dire.
— A présent, dit le roi à son vacher, {tu n'iras plus avec les vaches au grand pré, car on les gardera à l'étable, pour les engraisser, et elles seront tuées pour les noces de ma fille avec celui qui a tué le serpent. Mais, comme tu es un bon serviteur, je te conserverai à la cour et te trouverai quelque emploi qui te conviendra mieux que celui de gardeur de vaches.
Et, à partir de ce moment, Jean n'eut d'autre occupation que de se promener et se divertir, selon ses goûts. Comme il plaisait au roi et encore plus à sa fille, ils l’emmenaient partout avec eux, dans leurs parties de plaisir et leurs voyages.
Quand les trois mois furent révolus, le charbonnier demanda au roi de faire procéder à son mariage avec sa fille. Le roi en parla à la princesse, qui répondit que rien ne pressait et qu'elle voulait attendre jusqu'à ce que lan et le jour fussent révolus depuis sa délivrance, ajoutant qu'elle en avait, du reste, fait vœu et qu'elle ne voulait pas y manquer.
Le charbonnier, qu'on avait fait prince, sous le nom de prince Dubois, en fut très contrarié et rappela la promesse de la princesse de l’épouser, dans les trois mois qui suivraient sa délivrance. Le roi lui répondit qu'il ne voulait pas aller contre la volonté de sa fille, en pareille matière, et lui conseilla de faire comme lui et d'attendre.
Cependant la princesse se sentait de plus en plus attirée vers Jean; elle aimait à causer avec lui et on les voyait souvent ensemble. Un jour, Jean, enhardi par la familiarité qui régnait entre eux, la plaisantait sur son mariage projeté avec le prince Dubois.
— Oh! répondit-elle, si je ne me marie pas avant d'épouser ce charbonnier, je ne suis pas encore sur le point de me marier |
— À qui donc voudriez-vous vous marier, si ce n'est à celui
vous a sauvé la vie?
— Tout juste, répondit-elle, à celui qui m'a sauvé la vie, mais ce n'est pas celui-là ?
— Qui est-ce donc, le savez-vous?
— Tout ce que je sais, c'est que ses cheveux ressemblent beaucoup aux vôtres. Mon sauveur m'a, du reste, promis de venir me voir, chez mon père, dans un an et un jour après ma délivrance, et je l’attends, et alors seulement je saurai sûrement qui il est.
Cependant, le prince Dubois, trouvant mauvais le pied d'intimité sur lequel il voyait que vivaient ia princesse et l’ancien vacher, s’en plaignit au roi et à la princesse et insista, de nouveau pour que le mariage fût célébré, sans autre délai. Mais, la princesse persistant à s’y opposer formellement, le roi lui répondit encore qu'il fallait se conformer à sa volonté.
Jean mangeait, à présent, à la table du roi, au bas de la table, et le prince Dubois était en haut, entre le roi et la princesse, Celle-ci avait les yeux constamment fixés sur Jean, et, ayant remarqué que, souvent, il se retirait seul, aussitôt le repas terminé, elle fut curieuse d’en connaître la cause, et, accompagnée d'une suivante, elle alla, un soir, regarder par le trou de la serrure de sa chambre et fut tout étonnée d'y voir un jeune prince aux beaux cheveux blonds et portant un beau manteau de la couleur de la fleur du poirier.
— Ah! s'écria-t-elle aussitôt, voilà celui qui a tué le serpent et m'a sauvé la vie!
Et tirant de sa poche une mèche de cheveux et le morceau qu'elle avait emporté du manteau couleur de la fleur du poirier que portait, le premier jour, le chevalier inconnu, elle constata qu'ils ressemblaient absolument aux cheveux et au manteau de ce beau prince, et le fit remarquer à sa suivante. — Plus de doute, pensa-t-elle, voilà bien mon sauveur. J’en avais bien le pressentiment; mais, à présent, j'ai la certitude.
Le jour suivant, aussitôt que Jean se fut retiré dans sa chambre, après le repas du soir, la princesse et sa suivante
BRISE-TOUT, PASSE-PARTOUT ET PLUS-VITE-QUE-LE-VENT. 69 -allèrent encore regarder par le trou de la serrure, et le virent qui portait, cette fois, un manteau de la couleur de la fleur du pommier, et elles constatèrent que la princesse possédait encore un morceau de drap absolument semblable au tissu de ce manteau, et elles remarquèrent aussi qu'au côté droit de ce manteau il manquait un morceau de la même dimension que celui qu'elles avaient entre les mains.
— C'est là sûrement mon sauveur! dit la princesse, et il faut que je le dise à mon père, qui croit toujours que c’est le charbonnier.
Elle le prévint, en effet, et le lendemain, dès que Jean se fut retiré, comme d'ordinaire, après le repas du soir, elle le conduisit à la porte de sa chambre, lui dit de regarder par le trou de la serrure, ce qu'il fit, et il vit, avec le plus grand étonnement, un beau prince portant sur ses épaules un superbe manteau couleur de la fleur de lande.
— Voyez, mon père, lui dit la princesse, ses beaux cheveux blonds, et remarquez aussi qu'il manque un morceau au côté droit de son manteau.
— Oui, répondit-il, il a de beaux cheveux blonds, et il manque un morceau au côté droit de son manteau.
Alors la princesse tira de sa poche une mèche de cheveux et le morceau du manteau couleur de la fleur de lande que portait le chevalier inconnu, dans son troisième combat contre le serpent, les mit sous les yeux de son père et lui dit :
— Voyez, à présent, mon père, si cette mèche de cheveux et ce morceau de drap ne ressemblent pas tout à fait aux cheveux et au manteau du prince.
Le roi les examina attentivement, regarda de nouveau par le trou de la serrure et répondit :
— Ils se ressemblent absolument, et il faut que ces cheveux aient été coupés sur la tête de ce jeune prince et que le morceau de drap provienne de son manteau. Mais, comment les possèdes-tu, ma fille ?
70 LES TROIS CHIENS — Eh bien! mon père, je les ai moi-même pris au chevalier inconnu qui combattit et tua le serpent, quand il me menait en
croupe sur son cheval, à la caverne du monstre et m'en ramenait.
Mais, alors, le vainqueur du serpent serait donc le garçon vacher et non le charbonnier.
— Comme vous le dites, mon père.
— Tout ceci demande à être éclairci.
Et ils se retirèrent là-dessus et allèrent se coucher.
Le roi songea, toute la nuit, à ce qu’il venait de voir et d'entendre et à la faute qu'il avait été sur le point de commettre en accordant légèrement la main de sa fille à un charbonnier, et la princesse rêva du beau chevalier, heureuse de le savoir si près d’elle.
Le lendemain, il y avait un grand diner à la cour, et comme le terme fixé pour le mariage de la princesse était à la veille d'expirer, le prince Dubois voulait que le roi annonçàt devant tous les convives, à la table du festin, son intention bien arrétée de lui accorder la main de sa fille et fit connaitre l’époque fixe du mariage.
Je donnerai ma fille, dit le roi, à celui qui fera la preuve, devant tous les convives, que c'est lui qui a tué le serpent et délivré la princesse.
— Je ferai la preuve, répondit le prince Dubois.
Le festin fut magnifique, et les convives étaient nombreux. Toute la cour et les principaux dignitaires du royaume se trouvaient là. Vers la fin du repas, le prince Dubois demanda à faire la preuve que c'était bien lui qui avait tué le serpent et sauvé la vie à la princesse et que, par conséquent, son mariage avec celle-ci devait être célébré immédiatement, le délai demandé étant expiré.
Le roi le lui permit, persuadé que Jean, qui assistait aussi au repas, au bas de la table, protesterait et ferait la preuve que le véritable vainqueur du serpent était Tu.
BRISE-TOUT, PASSE-PARTOUT ET PLUS-VITE-QUE-LE-VENT. jh
Alors, le prince Dubois alla chercher son sac, et fit rouler les sept têtes du serpent sur le pavé de la salle, en disant :
— Voilà mes preuves! J'espère qu'elles sont bonnes et que personne ne pourra en produire de meilleures!
On examina les têtes et l’on reconnut, le roi lui-même, que c'étaient bien celles du serpent et que nul autre que celui qui l'avait tué ne pouvait les posséder, que, par conséquent la récompense promise était due au prince Dubois.
Cependant, le roi et la princesse regardaient Jean, pour l'inviter à parler, à son tour. Mais, il ne dit mot, ce qui les contraria beaucoup. Le roi, voyant cela, reprit :
— Oui, voilà bien les têtes du serpent, mais, ma fille, avant de se marier, veut qu'on lui rapporte encore son anneau qu'elle a donné à son sauveur, et de plus, deux poires pareilles à cellesci, qu'elle a reçues de lui.
Et le roi montra les poires aux convives, qui les firent circuler autour de la table.
Le prince Dubois murmura et témoigna son mécontentement ; mais il se mit pourtant, dès le lendemain, à la recherche de l'anneau et des poires et visita tous les bijoutiers et tous les jardiniers de Paris, où il fit provision d'anneaux et de poires.
Pendant ce temps, Jean descendit au jardin des géants et en “apporta deux poires pareilles à celles qu'il avait données à la princesse.
Au jour fixé pour faire la preuve, devant toute la cour, le prince Dubois produisit ses anneaux et ses poires. La princesse les examina et dit :
— Non, ce n’est pas cela.
Jean montra à son tour son anneau et ses poires, et la princesse les reconnut tout de suite pour être les véritables, et mettant la main sur l'épaule de Jean, elle dit : :
— Voici celui qui a tué le serpent et m'a sauvé la vie, et c'est lui et pas un autre qui sera mon époux !
Le prince Dubois, furieux, dit :
— Des anneaux! des poires! De belles preuves, en vérité! et il courut chercher son sac, et le vida sur le pavé de la salle, en criant :
— Voilà des preuves sérieuses et telles que nul autre que moi ne pourra en produire |
— Oui, voilà bien les têtes du serpent, dit Jean, que tu as ramassées près de la caverne, où je les avais laissées ; mais ces têtes avaient aussi des langues; où donc sont-elles ces langues? qu'on examine, et l’on verra que toutes les langues manquent.
L'on ouvrit les gueules du serpent et l’on constata qu’en effet aucune d'elles n'avait sa langue.
— Oui, où sont les langues? demanda le roi au prince Dubois.
Celui-ci, confondu, ne put répondre.
— Eh bien! reprit Jean, je vais vous les faire voir aussi, les langues.
Et il tira sept langues d’un petit sac, les mit dans les gueules du serpent et dit :
— Voyez, sire, ne sont-ce pas là les vraies langues du serpent? Je les avais coupées et emportées, après avoir tué le monstre, en laissant, comme trop lourdes, les têtes, que ramassa plus tard le charbonnier.
— Il y a encore d'autres preuves, dit à son tour la princesse.
Et montrant les mèches de cheveux et les morceaux coupés aux trois manteaux :
— Voyez si ces cheveux et ces morceaux de drap, que j'ai coupés sur la tête et sur les trois manteaux que portait mon sauveur, dans ses trois combats contre le serpent, ne ressemblent pas aux cheveux et aux manteaux que va vous faire voir le vrai vainqueur.
On rapprocha les mèches de cheveux de ceux de Jean, les morceaux de drap furent comparés aux tissus des manteaux, el l'on reconnut qu'ils étaient absolument semblables et qu'ils ne
BRISE-TOUT, PASSE-PARTOUT ET PLUS-VITE-QUE-LE-VENT. HS pouvaient provenir d'ailleurs. I n’y eut alors qu'une voix pour proclamer que le vainqueur du serpent était l’ancien garçon vacher et que le prince Dubois n'était qu'un imposteur effronté. Celui-ci essaya de fuir; mais le roi dit :
— Qu'on arrête ce charbonnier et qu'on le jette en prison, en attendant qu'on ait le temps de s'occuper de lui et de le récompenser comme il le mérite!
Ce qui fut fait sur le champ !.