‹ Les Malouins à terre-neuveChapitre 5 sur 22 · IA · texte numérisé non relu

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Alors, tout s'expliqua clairement, et le mariage de l’ancien vacher avec la fille du roi fut arrêté.

Le roi dit en conséquence à Jean :

— Situas des parents que tu désires voir assister à ton mariage avec la princesse, dis-moi où ils sont, et je leur enverrai un courrier.

— Je n'ai plus de parents, répondit Jean, qu'une sœur qui demeure bien loin d'ici. Je me charge du reste de la prévenir et de l’amener par un courrier qui saura où la trouver et qui est plus rapide que les vôtres.

— Je ne le pense pas, répondit le roi, car j'ai dans mes écuries des chevaux qui n’ont pas leurs pareils pour la course.

— Mon courrier à moi, reprit Jean, est un chien, quine craint

1. Cet épisode du serpent et de la fille du roi me paraît être une interpolation dans la fable originaire. On est, en effet, étonné, dans le combat contre le serpent, de ne pas voir intervenir les chiens, destinés à tirer le héros de toutes les mauvaises passes. C’est là, du reste, un des épisodes dont les conteurs usent et même abusent le plus ordinairement, quand l'intérêt de leur auditoire commence à languir, ou tout simplement pour allonger leurs récits, car on aime généralement les longs contes, qui durent toute une veillée ou davantage, et où les conteurs qui aiment à se donner carrière peuvent déployer toutes leurs ressources.

Ce tribut d’une jeune fille de sang royal dû périodiquement à un monstre, rappelle la fable grecque de Thésée et du Minotaure de Crète, et aussi un passage du roman de Trystan, qui n’est, du reste, qu'une amplification d’un lai ou conte breton.

74 LES TROIS CHIENS aucun cheval à la course, et qui nous amènera promptement ma sœur, sur son dos.

— Comment, tu as un chien qui porte des personnes sur son dos, comme un cheval? Je voudrais bien le voir, pour le croire.

— J'en ai même trois, et vous allez les voir, dans un instant.

Jean donna trois coups de sifflet, et aussitôt les trois chiens arrivèrent, et ils le regardaient dans les yeux, comme pour lui dire : — Nous voici, maitre; qu'y a-t-il pour votre service?

— Oh!les beaux chiens! ne put s'empêcher de crier le roi, en les voyant.

Et Jean lui dit leurs noms, en posant successivement sa main droite sur leurs têtes :

— Celui-ci s'appelle Brise-Tout, et il n’a pas son pareil pour la force; celui-ci est Passe-Partout, que rien n'arrête et qui pénètre partout où il veut, et celui-ci, qui a nom Plus-Vite-quele-Vent, ne craint nul autre animal à la course. C’est lui que je vais charger de nous amener ma sœur.

Et parlant au chien :

— Allons! Plus-Vite-que-le-Vent, mon bon chien, va chercher ma sœur Jeanne, et amène-la ici, promptement.

Et le chien partit comme un trait.

Quand il arriva au chàteau qu'habitait Jeanne avec son géant, elle était en train de le battre, avec un manche à balai, et le géant criait :

— Ah! méchante femme! Je voudrais que le diable t’emportàt et que je ne te revisse plus jamais!

Plus-Vite-que-le-Vent entrait, au moment où il prononçait ces mots. Il se jeta sur la méchante femme, la mit sur son dos et partit. Le géant, qui croyait que c'était le diable lui-même qui l’emportait, s’en réjouit et dit :

— Puissè-je ne jamais plus la revoir, la méchante!

Quand Jeanne arriva à la cour du roi, on l’y reçut comme on

BRISE-TOUT, PASSE-PARTOUT ET PLUS-VITE-QUE-LE-VENT. 75 aurait fait pour la fille d'un empereur. La reine lui délégua toute autorité sur les domestiques et tout le personnel du palais, et elle les menait durement, comme c'était son caractère.

On était au plus fort des préparatifs de la noce: Quand il fut question de dresser le lit des nouveaux mariés, la reine en chargea trois dames d'honneur, sous la direction de Jeanne.

Mais celle-ci dit :

— Laissez-moi m'en charger, seule, c'est mon frère bienaimé, et personne ne saurait le traiter mieux que moi.

Et on la laissa seule. Elle commanda à un forgeron de lui fabriquer trois fourches de fer à pointes tres aiguës, et elle Les plaçca sous les matelas, une en tête, une autre au milieu et la troisième au pied du lit, disposées de telle façon que les pointes, affleurant les matelas et dissimulées par un drap blanc étendu dessus, devaient, à la moindre pression, entrer dans le corps des nouveaux mariés.

Le jour des noces venu, il y eut un festin magnifique, suivi d'un bal superbe. Vers minuit, comme tout le monde dansait, au son de la musique, Jean et la princesse disparurent discrètement et se rendirent à leur chambre à coucher. Jean se mit le premier au lit; mais, dès qu'il s’y fut étendu, il poussa un cri de détresse, et expira aussitôt. La fourche du milieu lui avait traversé le cœur de part en part. La princesse poussa des cris de désespoir, appela au secours, et on accourut de tous côtés. Des médecins, qui étaient parmi les invités, vinrent aussi mais hélas! ils ne purent rien. Le pauvre Jean était bien mort. Les trois chiens eux-mêmes étaient accourus, et ils ne quittèrent pas un seul instant leur maitre et le suivirent jusqu’au bord de la tombe. La désolation et le désordre régnaient partout dans le palais. On visita le lit, et on découvrit les fourches de fer. Qui pouvait être l’auteur d’un crime si abominable? Qui avait préparé le lit? La reine répondit que la sœur de Jean avait démandé qu'on lui confiàt ce soin, à elle seule.

— Où est-elle?

On la chercha partout, mais en vain; elle avait disparu.

Le roi se rappela ce que Jean lui avait dit de ses chiens, et il dit à Passe-Partout :

— Passe-Partout, toi que rien n'arrête et qui pénètre, partout, cherche et amène-nous la coupable, celle qui est la cause de la mort de ton maitre.

Et Passe-Partout partit aussitôt. Il trouva Jeanne, dans un grenier, où elle s'était retirée avec des provisions de bouche pour plusieurs jours, et l’amena de force devant le roi. Celui-ci, furieux, tira son épée, pour la tuer sur la place. Mais, il se retint et dit :

— Rendons d'abord-les derniers devoirs à ce malheureux prince, puis, nous verrons comme nous devrons punir un crime si abominable. Qu'on la jette en prison, en attendant.

Et on la mit en prison.

On fit à Jean des obsèques royales. On l’enterra dans l’église de Saint-Louis, à Paris, sous les pieds de la sainte Vierge, et les trois chiens, tristes et la tête basse, le suivirent jusqu'au tombeau, à la grande admiration de tous les assistants.

Quand la cérémonie fut terminée, chacun rentra chez soi. Mais, les trois chiens restèrent sur la tombe de leur maitre, et on ne put les faire sortir de l’église. On en informa le roi, qui dit :

— Laissez-les, ces pauvres bêtes, qui aimaïent si bien leur maitre.

Et, la nuit venue, on ferma sur eux les portes de l’église.

On dit communément que la langue du chien est un bon médecin et qu'elle peut même ressusciter les morts, ce que ne font pas les meilleurs médecins. Restés seuls dans l’église, les chiens! déterrèrent le cercueil, avec leurs pattes, en tirèrent le corps, et se mirent alors à le lécher avec leurs langues, tant et si bien qu'ils finirent par le ressusciter. Il se leva, se frotta les yeux, comme s'il sortait d’un profond sommeil, sortit de l’église, dont

BRISE-TOUT, PASSE-PARTOUT ET PLUS-VITE-QUE-LE-VENT. 77 Brise-Tout ouvrit la porte, d’un coup de patte, et se dirigea vers le palais du roi, suivi de ses trois chiens, un peu avant que le jour parüt. Pendant le trajet, les chiens lui parlèrent de la sorte :

— Vous avez été mort, maitre, tué par trahison, et nous sommes parvenus à vous ramener à la vie, et, aujourd’hui, vos épreuves sont terminées. Mais, à présent, il faut que vous nous meltiez aussi à mort...

— Moi, vous mettre à mort, après que vous m'avez si souvent sauvé la vie! Je ne ferai jamais cela!

— Il faut pourtant nous séparer, pour un moment, par la mort; mais, ne craignez rien, c'est pour votre bien et pour le nôtre, et nous nous retrouverons encore réunis, et sans tarder. Tenez, voilà un sabre, avec lequel vous nous couperez le cou.

Et Brise-Tout lui présenta un sabre et continua ainsi :

— Quand nous serons morts, vous couperez nos corps en menus morceaux, puis les jetterez dans une vieille carrière abandonnée, qui est ici près, parmi les ronces et les épines. Vous répandrez dessus la poudre contenue dans ce sac, — et Passe-Partout lui présenta un petit sac rempli de poudre, — puis, vous nous laisserez là, dans cet état, et vous retournerez auprès de votre femme et de son père, qui sont inconsolables de votre perte.

Tout cela parut bien étrange à Jean. Mais, il avait déjà vu tant de choses merveilleuses, et sa confiance dans ses chiens était si grande, qu'il leur obéit. Il leur coupa le cou, les hacha en menus morceaux, vida dessus le sac contenant de la poudre, et jeta le tout dans la vieille carrière abandonnée, parmi les ronces et les épines. Puis, 1l continua sa route vers le palais du roi, seul, triste et rêveur.

Mais, à peine avait-il fait quelques pas, qu'il sentit une main se poser sur son épaule droite. Il se détourna vivement et fut étonné de se trouver en présence de trois jeunes seigneurs de bonne mine, qu’il ne connaissait pas. Et ils lui dirent :

LES TROIS CHIENS — Bonjour, maitre: pourquoi êtes-vous si triste? Ce mot de maitre l’étonna. Il répondit :

— J'avais trois chiens, les meilleurs qui fussent au monde, el qui m'avaient rendu les plus grands services, et je les ai tués, de mes propres mains. Et voilà pourquoi je suis triste, et je ne m'en consolerai jamais.

— Rassurez-vous, pourtant, car le mal n’est pas aussi grand que vous le croyez; vous les retrouverez bientôt.

— Et comment voulez-vous que je les retrouve, puisque je les ai tués moi-même et hachés en menus morceaux ?

— Mais, rappelez-vous donc que vous-même vous avez été mort, tué par trahison, et vous voici pourtant encore en vie, et bien portant.

— C'est vrai. Ah! s'il en pouvait être ainsi de mes pauvres chiens!

— Oui, et c'est nous-mêmes vos trois chiens, Brise-Tout, Passe-Partout el Plus-Vite-que-le-Vent, qui vous avons accompagné et secouru, dans vos aventures périlleuses. Nous sommes trois princes, fils de rois, qui avions été métamorphosés en chiens, par la mère des géants du château d’or, pour avoir tenté de délivrer les princesses qu'ils détenaient captives. Vous avez été plus heureux que nous, et vous avez délivré et les princesses et nous-mêmes |,

Is se jetèrent dans les bras les uns des autres, en pleurant de joie de s'être retrouvés, et Jean invita les trois princes à l'accompagner au palais du roi.

1. J'ai publié une autre version moins développée de ce conte, sous le titre de L'homme aux deux chiens, dans mon petit volume de Contes bretons (Th. Clairet, Quimperlé, 1870). Là, en effet, les chiens ne sont que deux et se nomment Brise-Fer et Sans-Pareil. Au dénouement, les chiens redeviennent aussi des hommes et nous apprennent qu'ils sont le père et la mère du héros, et que Dieu leur a permis de venir, sous cette forme, assister leur fils, dans ses aventures périlleuses. Là aussi, on nous laisse ignorer qui est le personnage mystérieux qui échange ses chiens contre un agneau ou une chèvre. C’est peut-être le bon ange du héros, ou le bon Dieu lui-même, car il est évident que la fable, païenne à l’origine, a été christianisée.

Mais, pendant qu'ils s’y rendent, voyons ce qui se passe dans l’église où Jean avait été enterré, et aussi à la cour.

Quand le sacristain pénétra, le lendemain matin, dans l’église, pour sonner l’Angelus, il fut étonné de trouver la porte forcée , la tombe ouverte, le mort disparu de son cercueil et les chiens partis. Il alla, en toute hâte, en instruire Île roi et la princesse. Celle-ci, à cette nouvelle, remplit le palais de ses lamentations, criant : — Ah! je suis la femme la plus malheureuse du monde, moi qui perds mon mari deux fois, et en vie et après sa mort!...

Pendant qu'elle se lamentait ainsi, Jean entra tout à coup et courut l’'embrasser, et les larmes et les cris de douleur furent aussitôt changés en cris et en démonstrations de joie et de bonheur.

Jean présenta les trois princes au roi et à la princesse, leur expliqua les grands services qu'ils lui avaient rendus, sous la forme de chiens, et ils en reçurent le meilleur accueil. Il fut décidé que le mariage de Jean avec la princesse serait célébré de nouveau, et qu’il y aurait même quatre mariages, au lieu d’un, le même jour, et voici comment : Jean proposa aux trois princes, pour reconnaitre les services qu'ils lui avaient rendus, de les marier aux trois princesses du château d’or, ce qu'ils acceptèrent avec empressement.

On alla alors, en grande pompe, visiter les princesses en leur château, et leur faire part de l’arrangement convenu. Elles auraient toutes préféré épouser Jean; mais, ne le pouvant pas, elles acceptèrent volontiers les trois princes qu’on leur proposait, et qui, du reste, étaient de forts beaux partis, de toutes les façons.

On revint donc à Paris, avec les trois princesses, à qui il fut fait une belle réception, et on fixa le jour de la cérémonie des quatre mariages.

En attendant cet heureux jour, le roi voulut régler l'affaire du charbonnier et de Jeanne. Il les fit sortir de prison, pour paraître

devant toute la cour assemblée, et surtout devant Jean et les trois princes, constitués en tribunal pour les juger.

— Voilà vos juges, leur dit Le roi; à eux, qui ont tant souffert par vous, 1l appartient de prononcer votre sentence et de choisir la peine à laquelle ils voudront vous condamner, pour vos trahisons abominables. Comme ils diront il sera fait.

Jean était le président du tribunal.

— À quelle peine les condamnerons-nous ! demanda-t-il aux (O1S princes.

— À la mort! répondirent ceux-ci, d’une seule voix.

— Bien; mais, à quel genre de mort?

— Il faut les précipiter dans le puits de l'enfer, où votre sœur vous a fait précipiter vous-même par la sorcière mère de son séant, et d’où nous vous avons retiré. Nous verrons bien s'ils s'en tireront aussi, eux.

— Qu'ils soient donc précipités dans l'enfer ! dit le roi.

Aussitôt le jugement rendu, on lia l’un contre l’autre le charbonnier et Jeanne, et on les mena au puits de l'enfer, où on les précipita, et ils doivent y être encore, car je n’ai pas entendu dire qu'ils en soient revenus.

On célébra ensuite les quatre mariages, le même jour, et tout Paris était en liesse.

Il y eut, à cette occasion, pendant un mois entier, des fêtes et des festins continuels, comme je n’en ai jamais vus... que dans mes rêves.

Conté en breton par François THÉPAUT, garçon boulanger, né à Botsorhel (Finistère).

Recueilli et traduit, en janvier 1890, par F.-M. LUZEL.

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