‹ Les mammifères de la province de QuébecChapitre 79 sur 97 · Genre GULO, Storr · texte numérisé non relu

Genre GULO, Storr

Formule dentaire. — /. ^^ c. — ^ pm. lll^ m. ^— -^' '^ \

Corps robuste et bas sur jambes ; cou court ; dos arrondi ; •tête large ; museau allongé ; semi-plantigrade ; ongles forts et recourbés ; queue courte et touffue.

Gulo luscus, (Linné).

1/6 Glouton ordinaire.

Poil long; pelage variable, ordinairement d'un brun foncé, plus clair sur le dessus de la tête, entre les oreilles •et les 3'eux, sur les épaules et les côtés du corps ; et noir ou presque noir aux parties inférieures, y compris les jambes ; des taches blanches plus ou moins grandes se , voient sur la poitrine. Longueur, 28 ; queue, S.

Le Glouton est propre aux régions arctiques des deux continents, et, en Amérique, il se rencontre au sud, quoique plus rare, jusque dans le nord des Etats-Unis.

Le Glouton est connu depuis longtemps des trappeurs comme des naturalistes, et ceux qui, les premiers, ont écrit l'histoire de ses mœurs, se sont plu à nous le représenter sous un jour plus ou moins fabuleux. Ainsi, on lui prête une queue d'une longueur telle qu'il peut l'enrouler plusieurs fois autour de son corps. D'après G. Magnus, lorsque le Glouton trouve le cadavre d'un gros animal, il en mange jusqu'à ce que son ventre soit gonflé comme un tambour, et, pour se soulager, il passe entre deux arbres très rapprochés qui le pressent ; puis il recommence à manger de nouveau jusqu'à ce qu'il ait tout dévoré, (i) ^Malgré le ridicule qu'offre cette histoire, elle paraît avoir rencontré des adeptes, puis-

(i) Olaus Mag-nus, Hisioria de gentibus sepien. Romœ, 1555, p. 138.

que C. Gessner la reproduit et va même plus loin, car il ajoute que « la force de ses bras est prodigieuse^ qu'elle lui permet de fendre en deux un arbre assez gros, ce qui lui arrive quelque fois lorsqu'il a besoin de se presser le ventre pour recommencer à manger. ,,

Goldsmith, de son côté, nous apprend que le Carcajou se cache dans les blanches d'un arbre pour guetter sa proie, et cela parfois pendant plusieurs jours de suite. Si un orignal ou un caribou vient à passer, il s'élance sur cette proie, lui enfonce ses griffes et ses dents dans les chairs jusqu'à ce qu'enfin fatiguée et épuisée par une course furibonde et par la perte de son sang, la victime tombe privée de sentiment. Le Glouton se dédommage alors de son long jeûne. Le même auteur ajoute qu'il préfère la chair des animaux en putréfaction, qu'il déterre les cadavres, etc. (i).

Il est étonnant que de nos jours encore, quelques personnes ajoutent foi à de telles fables.

Dépouillé de toutes ces histoires fantaisistes, le Carcajou, comme on le nomme vulgairement, est un animal bien ordinaire, dont la taille et la forme trapue le feraient prendre pour un petit ourson plutôt que pour un des représentants de la famille à laquelle il appartient. Il ne possède ni assez d'agilité ni assez de force pour s'emparer des cerfs ou autres grands animaux de chasse, comme certains auteurs

(i) Goldsmith. Earlh and anitnated nature, London, 1862. Vol. I., p. 425.

Tig. 28.— Le Glouton ordinaire.

Pont prétendu. De plus il ne grimpe pas dans les arbres, puisqu'il vit sur la terre et dans un terrier qu'il creuse.

A l'appui de ce que j'avance, je citerai Sir John Richardson qui a étudié ces animaux chez eux et qui, par conséquent, fait autorité en cette matière. Voici ce qu'il dit : « Il se nourrit particulièrement de carcasses d'animaux qui ont été tués par accident ; il dévore aussi des campagnols, des marmottes et autres rongeurs, et à l'occasion, de grands quadrupèdes blessés, incapables de fuir ou de se •défendre, r (i)

On peut également consulter le Dr Coues, qui a aussi étudié les mœurs de ces animaux dans leurs domaines. Ce savant naturaliste, dont l'autorité ne saurait être révoquée en doute, a de plus mis à contribution l'expérience qu'ont acquise, dans les régions boréales, plusieurs trappeurs intelligents et dignes de foi.

Après avoir relaté quelques-unes des fables racontées par les auteurs anciens, il ajoute : « Néanmoins, dans cette voie du merveilleux, nous lisons encore comment le Glouton, trop pesant et trop lourd pour attrapper à la course les gros ruminants, grimpe sur les arbres, s'y blottit et attend sa victime, puis, lorsqu'elle vient à passer près de lui, avec la rapidité d'un coup de feu il s'élance sur le cerf, l'orignal ou le caribou, inconscients du danger, leur enfonce ses griffes et ses dents dans les chairs, suce leur

(i) Richardson. Fauna Boreali Americana. Vol. i, p. 43

sang et les fait mourir dans leur course. Afin que rien ne soit oublié pour assurer le succès de sa chasse, Tanimal a l'instinct de jeter de la mousse et des lichens dans le dessein d'attirer sa victime ; bien plus, il accepte les services amicaux des renards qui lui chassent sa proie à l'endroit fatal. Je fais allusion à ces choses, non pas que ces stupides exagérations demandent une plus ample réfutation, mais parce qu'elles sont une partie, et non la moindre, de l'histoire de l'espèce, et aussi parce qu'elles sont également, comme nous le verrons dans la suite^ une narration parfaitement juste et véridique des habitudes réelles de l'animal, attestant suffisamment qu'il possède des qualités vraiment remarquables^ qui n'ont besoin que d'être mises en caricatures pour être transformées en de telles fables . . .

« Afin de ne pas prolonger cette partie du sujets je dirai de suite que l'animal dont les mœurs seront parfaitement exposées dans le cours de cet article, est simplement une grosse Marte ou Belette, lourde, recouverte de longs poils rudes, d'une grande force, essentiellement Carnivore, qui ne correspond pas à l'agilité qui caractérise le reste de sa tribu, déployant beaucoup de persévérance et de sagacité pour se procurer de la nourriture dans ces régions boréales, alors que cette nourriture est limitée ou précaire, étant obligé d'entreprendre de longs voyages, pour un animal aux jambes si courtes. Il est imparfaitement plantigrade, et ne grimpe pas dans les arbres,, comme la plupart de ses alliés. Il vit dans urt

antre ou dans un terrier, et ne s'engourdit pas en hiver. Il se nourrit de la chair de grands animaux qu'il trouve blessés à mort, mais il ne les capture pas, et ce sont les petites espèces qui lui servent de proie ordinaire. » (i)

D'un autre côté, le Carcajou est un animal rusé, qui évite presque toujours, avec un instinct remarquable, les divers moyens que les trappeurs emploient pour le capturer et se débarrasser d'un animal aussi incommode. Ajoutez à cela qu'il est encore un voleur notoire, et que, non content de dérober les aliments qui servent à sa nourriture, il enlèvera et cachera tout ce qu'il peut trouver, lors même que ces objets ne lui sont d'aucune utilité. Cette tendance prononcée à receler tout ce qu'il trouve est d'un grand embarras pour les trappeurs de ces endroits. Entre plusieurs exemples de cette nature je mentionnerai le suivant. Ce fait, raconté par M. Ross, est arrivé dans les Territoires du Nord- Ouest :

La famille d'un trappeur ayant laissé son habitation sans gardien, la trouva entièrement vide à son retour. Il ne restait de l'habitation que les quatre pans et rien de plus ; couvertures, fusils, chaudières, haches, couteaux et autres ustensiles, attirail de chasse, tout avait disparu, et les empreintes de pas des Carcajous sur la neige témoignaient suffisamment que les voleurs ne pouvaient être autres que ces mauvais garnements ; on suivit leurs traces et on

(i) Coues, Fur-bearing animais, Washington, 1877, p. 44.

trouva presque tous les effets enfouis clans la neige, (i)

Guidé par son flair très développé, le Glouton suit le trappeur pour lui voler des portions de chair d'animaux qui doivent servir d'appât pour ses pièges, et une fois qu'il a fait la découverte de ces derniers, il les visite régulièrement chaque nuit pour dévorer les animaux qui y sont capturés ou pour manger l'appât qu'on y a placé, quand il ne détruit pas les trappes ou les pièges mêmes. Ce qu'il ne peut consommer, il le traîne souvent à de grandes distances pour le cacher dans la neige en y pratiquant un trou qu'il comble, de manière à dissimuler toute trace de l'objet enfoui ; c'est ce que l'on appelle, en terme de trappeur, une cache. Puis il laisse tomber des déjections, afin que l'odeur qui s'en dégage, détourne de cette cachette les martes, les pécans, ou les lynx.

Lorsqu'un Carcajou est dans les environs des pièges d'un trappeur, celui-ci peut considérer sa chasse comme finie, enlever ses pièges et tenter fortune ailleurs, car l'animal les visitera régulièrement chaque nuit, à moins qu'il ne le capture, mais ce n'est pas chose facile.

Ce carnassier sait également bien trouver les matières animales cachées dans la neige, quelles que soient les précautions prises et la profondeur oi^i elles sont enfouies ; et si l'on veut mettre ces choses à l'abri de sa dent, il faut qu'elles soient entourées

U) Coues. Ftir-bearing animais, p. 51.

par une petite construction en bois, assez solide pour résister aux efforts qu'il fera pour pénétrer à l'intérieur, car on peut être sûr qu'il fera l'impossible pour atteindre son but.

M. Lockhart nous dit que pendant un hiver passé au fort Simpson, il tendait, sur un grand espace des trappes et des pièges pour les martes, les renards et les lynx. Un jour, il alla les visiter et y trouva un lynx prisonnier ; après l'avoir tué, il lui enleva la peau. Comme il ne pouvait l'emporter avec lui, il fit un trou profond dans la neige, puis y déposant la peau, la foula et l'arrangea de telle sorte qu'aucune trace ne pouvait laisser croire qu'elle avait été remuée à cet endroit. Il laissa ensuite la carcasse en ayant soin de l'ouvrir pour en extraire les entrailles qu'il dispersa sur la neige ; il prit ces précautions pour dérober la peau au flair des Carcajous qui fréquentaient ces lieux. Le lendemain matin, il s'aperçut que la carcasse et les intestins du lynx avaient été enlevés, et regardant à l'endroit oii il avait enfoui la pea i ; il vit qu2 la neige n'avait apparemment pas été remuée. Il se dit en lui-même, apostrophant le Glouton absent\* « Ah ! ma canaille ; je t'ai enfin joué un tour, » puis tranquillement il alluma sa pipe, prit une de ses raquettes et commença à creuser la neige pour en retirer la peau ; mais qu'elle ne fut pas sa surprise de constater qu'elle avait été enlevée ! Un Carcajou l'ayant flairée, l'avait extraite, puis avait comblé le trou absolument comme il l'était auparavant. Car-

casse et peau de lynx avaient été transportées ailleurs, puis cachées dans la neige, (i)

Lorsque le Carcajou est pris dans un piège, il déploie une grande énergie pour se dérober aux poursuites du trappeur ; s'il peut s'échapper, même avec le piège, il le fait, comme nous l'apprend le capitaine Cartwright, qui, passant un jourjj^au pied de Table Hill, aperçut la trace d'un Carcajou qui traînait un piège dans lequel il avait une patte prisonnière ; des renards Pavaient suivi àla trace du sang qui s'échappait de la blessure. L'animal traversait un bois touffu sur le versant de la montagne, où la neige était si profonde et si molle, que le capitaine, monté sur ses raquettes, avait beaucoup de peine à marcher. Il était à se demander comment cet animal pouvait faire pour traverser ainsi le bois, sans que le piège ne s'accrochât à quelque branche ou sans qu'il ne s'enfonçât lui-m.ême dans la neige, lorsqu'il le vit qui se reposait ; le Glouton, dans un suprême effort qu'il fit pour se sauver, prit le piège entre ses dents, puis il courut sur ses trois pattes. On a calculé la longueur du chemin qu'il avait parcouru, y compris[ks détours, et l'on a constaté qu'il avait fait ainsi six milles traînant un piège du poids de huit livres à sa patte. L'animal, qui fut tué, pesait vingt-six livres. (2)

Le Glouton peut être pris au piège ou encore à

(i) Coues. Ficr-hearing animais, p. ^^. (2) Idem, p. 55.

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