‹ Les mammifèresChapitre 12 sur 38 · Le Jardin des Plantes de Paris · texte numérisé non relu

Le Jardin des Plantes de Paris

le volume de la proie, au moins pour la masse qu'elle constitue 1 La Baleine se prélasse dans ces bancs plantureux, et broute, pour ainsi dire, dans cette prairie immense et fourmillante.

M. Thiercelin donne quelques détails sur la façon dont la Baleine saisit ses aliments.

Elle abaisse sa mâchoire inférieure, étale bien sa langue sur le plancher maxillaire inférieur, et s'avance lentement au milieu des infiniment petits qu'elle se propose d*engloutir. La bouche présente alors une ouverture antérieure, de forme irrégulièrement triangulaire, offrant six à sept mètres d'envergure (peut-on appeler une bouche ce gouffre immense?). A mesure que la Baleine avance, Teau qu'elle traverse et qui entre dans sa bouche s'échappe latéralement par les intervalles qui séparent les fanons, tandis que la boëie s'attache aux poils des fanons et se colle à son palais. Quand elle a parcouru ainsi un espace de quarante à cinquante mètres, elle ralentit sa course, relève sa mâchoire inférieure, applique ses lèvres sur ses fanons, et gonfle sa langue de manière à lui faire occuper toute la capacité de sa bouche fermée. L'eau s'échappe par les interstices des fanons; la pointe de la langue ramasse, par un mouvement de rotation, tous les animalcules pris aux barbes intérieures, les réunit en un bol alimentaire et les porte à l'entrée du pharynx, où s'exécute le mouvement de déglutition qui fait descendre ce bol dans l'œsophage, et de là dans l'estomac. Cela fait, la Baleine abaisse de nouveau sa mâchoire et recommence sa facile pèche. •

Il nous parait difficile de croire que la Baleine ne se repaisse que de ces petits crustacés. Pourquoi rejetterait- elle les méduses, les mollusques, et même quelques poissons?

Mais la Baleine ne se borne pas à se mouvoir, à se promener, à voyager, à se repaître pour entretenir son immense organisme. Elle éprouve aussi le besoin de perpétuer son espèce.

Au commencement du printemps, on trouve des mâles isolés, qui vont à la recherche des femelles. Bientôt on rencontre des groupes de six à huit Baleines, rarement plus. A mesure que l'intimité s'établit entre un mâle et une femelle, le couple s'isole de la petite bande, et les époux s'en vont, côte à côte, faire leur voyage de noce. Ils voyagent, ils jouent, ils pèchent de compagnie. Ils exécutent alors des sauts gigantesques; ils font plusieurs tours sur eux-mêmes, et l'eau de la mer s'élève, s'agite et bouillonne autour d'eux à d'énormes distances.

Les mâles vont choisir d'avance les anses maritimes où les femelles donneront naissance à leurs petits. Après avoir inspecté les lieux, ils reviennent. Les femelles arrivent ensuite et sinstallent dans une baie bien abritée, sur un haut fond de sable. Elles mettent bas dans le milieu de l'automne.

A peine né, le Baleineau tourne et nage autour de sa mère. Celle-ci se place sur le côté, pour lui donner à teter, de manière que son mamelon affleure Teau. Après bien des tentatives inutiles, le jeune prend le mamelon entre son palais, qui n'est pas encore armé de vrais fanons, et de sa langue, déjà très-développée, il aspire le lait maternel. Quelle nourrice et quel nourrisson ! Combien de litres de lait absorbe-t-il à chaque tetée?

Mais le Baleineau est bientôt sevré. Au bout de six semaines ou de deux mois, ses fanons ont grandi^ et il peut prendre lui-même sa nourriture au sein de la grande nourrice, TOcéan 1 La mère a pour lui un amour ardent, excessif. Elle le soigne, le guide, le défend ; elle Sacrifie sa vie pour le sauver.

Quand un pêcheur s'approche d'une mère et d'un jeune, il commence par attaquer le Baleineau, qui est moins fort, moins agile et moins expérimenté. Mais la mère se place entre son nourrisson et l'agresseur. Elle pousse le petit avec ses nageoires et son corps pour précipiter sa fuite. Si, malgré ses encouragements, il ne peut nager assez vite pour éviter le péril, elle passe un de ses ailerons sous son ventre, elle le soulève, et le tenant ainsi collé contre schi cou et son dos, elle se sauve avec lui. Spectacle admirable et touchant, qui nous montre au sein des abîmes des mers boréales, et au cœur des plus gigantesques créatures, le sentiment divin de la maternité I

Que le lecteur sensible se réjouisse! La mère Baleine réussit quelquefois à emporter son petit sain et sauf. Mais sa surveillance, son activité sont souvent déjouées par les armes terribles de l'homme. Elle manifeste alors sa douleur par la vivacité, Tirrégularité de ses mouvements. Elle ne renonce pas à sauver son cher blessé. Oubliant son propre salut, elle s' efforce de le ressaisir au risque de se perdre avec lui, et elle reçoit le coup mortel pour ne pas abandonner celui qu'elle a inutilement défendu.

Telle est d'ailleurs la seule phase de sa vie pendant laquelle la Baleine montre du courage et résiste à ses ennemis. Lorsqu'elle n'est pas mère, elle est extrêmement timide.

Le mâle montre un grand dévouement pour sa femelle. Quand

elle est attaquée, il fait mille efforts pour la dégager. II passe et repasse autour d'elle, essaye de la débarrasser de l'arme qui Ta blessée, et s'il n'attaque pas ses agresseurs, il n'abandonne pas non plus sa compagne , et souvent finit par périr avec elle, victime de son dévouement.

Ce géant des mers a d'autres ennemis que Thomme; le plus dangereux, le plus cruel, après lui, est le Dauphin gladiateur. Suivant Lacépède, ces dauphins se réunissent en troupe, s'avancent en corps d'armée cohtre la Baleine, l'attaquent de toutes parts, la mordent, la harcèlent, la fatiguent, la contraignent à ouvrir la gueule, et lui dévorent la langue.

Lacépède dit encore que les narvals et les scies la percent avec leur longue défense, et que les requins enfoncent dans son ventre les cinq rangs de leurs dents, pointues et dentelées, lui enlevant, avec ces. terribles tenailles, d'énormes morceaux de téguments et de muscles.

Suivant le même auteur, la Baleine blessée, ayant perdu beaucoup de sang, excédée de fatigue, peut alors être attaquée par les ours blancs, animaux voraces, redoutables, et que la faim rend encore plus hardis.

Lorsqu'elle est morte, son immense cadavre flottant devient la proie facile des squales, des oiseaux de mer et des ours blancs.

Il faut citer encore, parmi les ennemis de la Baleine, quelques mollusques et crustacés, qui s'attachent à sa peau et y multiplient comme sur un rocher. Ainsi fixés sur le dos de la Baleine, ces petits animaux deviennent la proie des oiseaux de mer, qui viennent satisfaire leur goût ou leur faim sur le dos du gigantesque cétacé, ce qui a d'ailleurs pour lui l'avantage de le débarrasser de dangereux parasites.

Les Baleines ne fréquentent que les mers froides. On assure que jamais on n'en a rencontré dans la zone torride, et que Téquateur est pour elle une barrière infranchissable.

Les points principaux où on les rencontre dans le nord, sont le Groenland, le Spitzberg, le détroit de Davis, le détroit de Behring, la mer d'Okhotsk, le Japon, la côte nord-ouest de l'Amérique, etc. Dans l'hémisphère sud, on peut dire qu'on la trouve partout à partir du trente-quatrième ou trente-cinquième degré jusqu'au cercle polaire. Nous citerons comme points principaux les côtes ouest et sud de l'Afrique, les îles Tristan, le cap de Bonne-Espérance, les îles Maurice, Madagascar, Saint-Paul etAmsierdami Van

Diémen, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Chili, le cap Horn, les iles Malouines, la côte du Brésil, etc.

On ne saurait, du reste, indiquer exactement les points principaux où, dans un temps donné, la Baleine doit nécessairement se trouver. Pour des raisons qui sont inconnues ou à peine soupçonnées, elle émigré tout à coup d'une des régions maritimes où

ellese tenait jusque-là. On nomme lieux de pêche les parages dans lesquels, à certaines époques de Tannée, la Baleine se rencontre en plus ou moins grand nombre. Ces époques se nomment saisons de pêehe. Elles sont déterminées par la température et la présence de la nourriture, de cette bo'ète dont nous avons parlé plus haut.

Dans un parage donné, on distingue, selon les habitudes de la Baleine, la saison du large, c'est-à-dire Tépoque où la Baleine se tient à vingt, trente ou quarante lieues de la terre, et la saison des baies, époque où la Baleine se rapproche de terre et se confine dans les bas-fonds, à l'abri du vent, dans une baie, une crique, près d'une côte. La saison du large se trouve au printemps et dans Tété, celle des baies dans l'automne et l'hiver. En dehors de ces deux saisons, le lieu de pèche est privé de cétacés.

Tout en obéissant aux saisons, ces animaux quittent cependant leurs demeures habituelles, ou cessent d'y revenir, quand ils y ont été chassés pendant plusieurs années par de nombreux pè« cheurs; ou bien, quand sous de mystérieuses influences leur nourriture y devient moins abondante. On ne sait pas d'ailleurs où elles vont en s'écartant de ces parages.

Avant de décrire la pèche de la Baleine et de faire connaître les engins et les procédés employés de nos jours, nous jetterons un coup d'œil sur l'histoire de cette pèche.

Qui pourrait dire aujourd'hui où fut tuée la première Baleine? On ne peut faire que des conjectures à cet égard. La température du milieu dans lequel vit la Baleine influe beaucoup sur la rapidité de ses mouvements, sur sa sensibilité. Dans les mers de l'extrême nord, ses mouvements sont lents ; elle est peu sensible à la douleur, elle sait mal se défendre, et fuit avec lenteur. C'est donc sans doute dans ces régions que l'on conçut, pour la première fois, le courageux dessein d'attaquer ces colosses de la mer. Les habitants des contrées boréales étaient d'autant plus excités à cette entreprise, qu'ils voyaient dans ces êtres monstrueux un immense réservoir d'huile, matière dont ils avaient si grand besoin, une provision de viande, qui se conservait gelée pendant l'hiver, d'os

propres à servir à la charpente de leurs demeures, et de divers autres produits utiles, fournis par les intestins et les tendons de ce gigantesque gibier.

On a fait sur cette pêche primitive des récits extravagants. On a dit que lorsque les sauvages de la Floride apercevaient une Baleine, Tun d'eux montait sur son dos, lui enfonçait un tampon dans Tun des évents, la suivait au fond de la mer, remontait avec elle, lui fermait l'autre évent avec un second tampon, et la faisait ainsi mourir par asphyxie. Gela est tout simplement impossible.

Les anciens Esquimaux employaient pour Tattaque de la Baleine un système très-ingénieux, qu'ils mettent encore en pratique aujourd'hui. La Baleine qu'il s'agit de prendre est enveloppée par de nombreuses pirogues. Ceux qui les montent lui lancent des flèches ou harpons, reliés à des espèces de ballons, de grandes dimensions, et qui sont faits de peaux de phoques, d'intestins de cétacés, etc. Quand Taninâal veut plonger, il ne peut y parvenir, car les ballons le relèvent, et il est forcé de rester à fleur d'eau. II avance d'ailleurs très-lentement dans cette position, de sorte qu'il ne peut échapper aux coups de ses ennemis, qui le tuent ainsi lentement et à coup sûr.

Nous arrivons au temps où la pèche a été pratiquée, non par les sauvages habitants du nord de l'Europe et de l'Amérique, mais par les peuples civilisés.

C'est dans un livre qui remonte à l'an 875, Miracles de saint Waast^ qu'il est question, pour la première fois, de la pêche de la Baleine. Le peuple basque est celui que Ton voit à l'œuvre.

A peu près dans le même temps, Othère, navigateur allemand, visitait les côtes de la Norvège, le cap Nord, et poussait jusqu'à l'entrée de la mer Blanche. Il rencontra dans ces mers septentrionales de nombreux pêcheurs, et vit prendre en deux jours plus de deux cents Baleines.

Du onzième au douzième siècle, cette pêche s'implante dans les Flandres et en Normandie, et les principaux armements se font dans les ports de ces contrées. L'auteur d'une Vie de saint Arnould^ évêque de Soissons^ décrit la forme des harpons, leur emploi, et énumère les dîmes que les pêcheurs payaient aux ecclésiastiques de ce canton.

Au douzième siècle, les matelots norvégiens se livraient avec activité à la pêche de la Baleine.

Au quatorzième siècle, les marins basques commencent à entre*

prendre de véritables expéditions dans les mers du Nord. Les armements de leurs navires se faisaient dans diflërents ports de notre littoral océanien. Leurs expéditions étaient toujours couronnées de succès, car on les voyait revenir chaque année avec des chargements complets. C'est alors que fut établi et régularisé le procédé classique de pèche dont nous aurons à nous occuper bientôt.

Dès l'année 1372, les Basques arrivèrent au grand banc de Terre- Neuve, d'où ils poussèrent leurs excursions jusqu*au golfe de Saint-Laurent et aux côtes de Labrador. Au quatorzième siècle, des armateurs de Bordeaux équipèrent, pour la mer Glaciale, des navires pêcheurs, qui pénétrèrent jusqu'au Groenland, et même jusqu'au Spitzberg.

Les succès des Basques excitèrent la jalousie et la convoitise des autres nations. Comme ils n'étaient point protégés par le pavillon national, on les inquiéta, et l'orî finit par les exclure des parages de pêche, soit par la force, soit par des contributions onéreuses. Aussi, dès le commencement du dix-septième siècle, commencèrent-ils à voir décliner leur industrie. Elle fut définitivement perdue pour eux et pour la France, lorsque en 1636 les Espagnols s'emparèrent de quatorze grands navires montés par des Basques et qui arrivaient des mers du Groenland, richement chargés de lard et de fanons.

Les pêcheurs basques se décidèrent alors à accepter un rôle secondaire. Ils se virent réduits à servir de guides à leurs puissants rivaux; ils enseignèrent Tart de la pêche baleinière aux Hollandais, et même aux Anglais.

La pêche des Hollandais prit rapidement une grande extension. Soutenue par de riches compagnies, l'industrie nouvelle devint une source de prospérité pour la Hollande, jusqu'au commencement du dix- huitième siècle. Mais à cette époque elle se trouva paralysée par la guerre maritime; et après la paix, elle ne put parvenir à se reconstituer.

Tandis que la pêche de la Baleine donnait aux Hollandais de si beaux résultats, elle ne prospérait pas entre les mains des armateurs et des marins anglais. Mais cette nation persévérante et active redoubla d'efforts pour en assurer le succès. En 1732, elle accorda des primes élevées à tous les bâtiments de pêche, et doubla même ces primes en 1749. Dès lors cette branche d'industrie maritime prit en Angleterre un rapide accroissement.

Poursuivies dans leurs parages naturels par une guerre sans merci, les Baleines s'éloignèrent peu à peu, et de plus en plus vers le nord. Jusque vers le quinzième siècle, la pèche se faisait sur les côtes françaises de l'Océan, c'est-à-dire dans le golfe de Gascogne. Elle était, comme nous l'avons dit, le privilège des Basques. Mais à partir du seizième siècle les Baleines, devenues plus craintives, s'étaient réfugiées dans les mers du Groenland et du Spitzberg. Elles étaient alors très-nombreuses près des côtes et dans les anses. Les pêcheurs y complétaient promptement leurs char gements en restant près de terre. Des troupes de Baleines nageaient avec confiance le long des côtes et des baies les plus voisines du Groenland et du Spitzberg. Elles ne fuyaient pas les navires et se livraient sans défense à l'avidité des pécheurs. Les Hollandais avaient même bâti, dans Ule d'Amsterdam, le village de Smeei^embourg (village de la graisse). Ils y avaient créé des entrepôts et des approvisionnements de marchandises diverses. A la suite de leurs escadres pêcheuses, ils expédiaient des navires chargés de vin, d'eau-de-vie, de tabac et de comestibles. Dans ces établissements on fondait la graisse des Baleines que l'on y amenait mortes, et on transportait ensuite cette huile en Europe.

Mais bientôt les Baleines devinrent craintives et tout à fait farouches. Elles émigrèrent peu à peu et lentement, comme si elles quittaient avec regret les côtes et les baies où elles étaient nées, où elles avaient vécu et multiplié libres et heureuses.

Elles gagnèrent les régions des glaces mouvantes , où les pécheurs les suivirent. Elles allèrent alors s'enfoncer sous les glaces fixes, et choisirent leur principal asile sous l'immense croûte de glace que les Bataves avaient nommée Wesiys {la glace de V ouest). Les pêcheurs investirent ces glaces immobiles. Poussant leurs chaloupes jusqu'aux bords, ils épiaient le moment où les Baleines étaient forcées de quitter cette voûte protectrice, pour venir respirer au-dessus de l'eau.

C'est ainsi que les pêcheurs furent forcés d'abandonner les eaux du Spitzberg, pour aller vers le grand banc de glace qui limite, vers le nord ouest, la mer du Groenland.

C'est principalement dans ces parages, c'est-à-dire vers le 78* ou le 81* de latitude nord, ou dans le détroit de Davis, vers l'île Disco, que la pêche de la Baleine a été poursuivie avec le plus d'activité depuis le milieu du dix-septième siècle. Mais ces dernières mers sont devenues désertes à leur tour, de sorte que les balei-

niers anglais sont forcés aujourd'hui de s'avancer à travers les glaces, dans la baie de Baffin, jusqu'au détroit de Lancaster, et même jusqu'à la baie de Melville. S'il est vrai qu'il existe autour du pôle Nord une mer libre de glace pendant la saison d'été, comme le pensent les hardis pionniers qui se lancent, en ce moment même, à la découverte de cette mer arctique, il est probable que l'on trouvera des bataillons de baleines réfugiées dans ces parages encore vierges de tout travail humain.

Ce n'est pas seulement vers les mers arctiques que les pêcheurs ont poussé leurs courageuses expéditions. Les régions antarctiques ont été et sont également explorées. Au commencement du dixhuitième siècle, des pêcheurs de Massachussets (Amérique) commencèrent à se diriger vers le pôle sud. Ils naviguèrent dans les eaux du cap Vert, sur les côtes du sud-ouest de l'Afrique, et le long de celles du Brésil et du Paraguay, jusqu'aux îles Falkland. Depuis lors les Anglais ont fait aussi une pêche du sud, et les navires de ces deux nations ont sillonné non-seulement les parties australes de Tocéan Atlantique, mais toute l'étendue du Grand Océan. Les Américains ont aujourd'hui plus de trois cents navires baleiniers, qui donnent tous de beaux bénéfices. Quelques navires français, mais en bien petit nombre, ont exploré les mêmi's parages.

La côte ouest d'Afrique, la baie de Lagoa, l'embouchure de la Plata, les côtes de la Patagonie, la Nouvelle Hollande , Van Diémen, la Nouvelle-Zélande et les îles Sandwich, sont les principales régions fréquentées par les baleiniers des deux mondes. Quant aux anciens lieux de pêche, nous avons déjà indiqué leur dépeuplement. L'apparition d'une Baleine dans le golfe de Gascogne est maintenant un fait inouï. La côte du Groëland, qui était une excellente station, est aujourd'hui déserte. La baie de Baffin a été dépeuplée par les Anglais , et le détroit de Davis, qui était visité au commencement de notre siècle par plus de cent navires baleiniers, appartenant à diverses nations, n'en compte aujourd'hui que cinq ou six, dont le butin n'est même jamais assuré d'avance.

Nous ne devons pas omettre de consigner ici une remarque faite par M. Paul Gervais. Ce naturaliste est porté à croire que les Baleines que l'on chassait autrefois si près de nos côtes, étaient plulôt des Rorquals que des Baleines franches. Les chroniqueurs du moyen âge, qui n'apportaient pas dans leurs descriptions la préci-

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sion désirable, avaient même pu confondre, sous le nom de Baleines, d'autres grands Cétacés qui en diffèrent plus encore que tes Rorquals, et qui donnent également de grandes quantités d'huile. C'est probablement ainsi qu'il faut expliquer, selon M. Gervais, ces assertions empruntées à des chroniqueurs de cette époque, que l'on consommait de l'Iiulle de Baleine dans les monastères du littoral océanien français; — que les églises de Saint-Bertin et de Saint-Omer prélevaient un droit pour chaque Baleine ; — que l'abbaye de Gaen exerçait la dîme sur les Baleines prises à Dives, et l'église de Coutances sur les barques de Baleines amenées à Merri.

Après cet exposé historique, nous décrirons la pêche de la Baleine, pêche si différente de toutes les autres, car il s'agit d'un gain

immense et d'un immense péril. Nous commencerons par faire connaître le procédé le plus anciennement employé, et pour ainsi dire classique; nous indiquerons ensuite une méthode nouvelle qui paraît parfaitement répondre aux exigences de la situation présente.

Les navires de pêche, qu'ils appartiennent à la France, à l'Angleterre, aux États-Unis, etc., sont toujours accompagnés chacun de cinq ou six chaloupes. Chaque chaloupe est ordinairement montée par quatre canotiers, un harponneur et un officier.

Quand on est arrivé dans les parages où l'on espère trouver des Baleines, un homme se poste en vigie sur un point élevé du bâtiment, d'où sa vue peut s'étendre au loin. Dès qu'il a aperçu une Baleine, il donne le signal convenu, et les embarcations sont

mises à la mer. A Tavant de chacune d'elles se trouve le harponneur; à l'arrière est l'officier. L'un et Tautre, l'œil fixe et le cou tendu, guettent l'approche du gigantesque gibier. Elle est indiquée par un remous , un frémissement sous-marin et un ronflement analogue au bruit étouffé d'un tonnerre lointain. L'animal a A enfin montré au-dessus de l'eau Textrémité de son museau noir. Nous savons déjà, d'après le docteur Thiercelin, par quelles alternatives de souffles et de sondts l'animal fait ses évolutions dans l'élément liquide. Le pêcheur tient compte de la manière dont la Baleine a incliné sa queue pour deviner la direction qu'elle a prise, et de la présence de la hoUe de la Baleine à la surface et au fond de la mer, pour savoir si les sondes seront plus ou moins longues, et modifier sa conduite selon les besoins du moment. C'est la connaissance exacte de ces détails qui fait le bon baleinier. Aussi les manœuvres de la chaloupe varient-elles à l'infini, selon les circonstances.

On s'approche aisément de la Baleine jusqu'à quinze et vingt brasses. Mais la difficulté est d'arriver à la distance voulue pour l'attaque, c'est-à-dire à deux ou trois brasses. On a à craindre les coups de queue et d'ailerons. Quand l'embarcation est assez près, le harponneur se dispose à lancer à la Baleine le coup de harpon. C'est ici le lieu de faire connaître cet instrument. ]1 se compose de deux parties : le fer et le manche. Le fer est une tige de métal creusée en entonnoir à un de ses bouts et terminée à l'autre par une sorte de V renversé. Les bords extérieurs de ce V sont tranchants, tandis que les bords intérieurs sont épais et droits, de manière qu'une fois entré dans la chair, le fer, retenu par les deux pointes, ne puisse s'arracher. Les bords peuvent aussi être barbelés. Ce dard a plus d'un Fig. 15 mètre de longueur. 11 est fixé dans un manche, qui est Harpon percé d'un trou dans lequel on fixe une corde de la longueur d'environ quatre cents mètres.

Le harponneur est debout, la cuisse engagée dans Téchancrure du gaillard d'arrière de la chaloupe, tenant son arme à deux mains. Lorsque l'officier juge le moment opportun, il crie : « Pique 1 »

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Nous laisserons parler ici M. Thiercelin , historien et acteur de ces émouvants combats :

c L^arme vibre, dib-il, traverse Tespace, pénètre dans le lard, et va se fixer dans les parties charnues et tendineuses. Ici, je dois faire remarquer combien peu de harpons pénètrent à la profondeur voulue : sur cinq ou six baleines piquées, il arrive souvent qu'une seule se trouve bien amarrée. Quand par suite d'un faux jugement sur la distance, par maladresse ou par frayeur, le harponneur a mal piqué, la Baleine se débarrasse promptement de Tarme qui Ta blessée, par une vive contraction de ses peaussiers. Aussitôt libre, elle part dans le vent, et c'est en vain qu'on voudrait la poursuivre; on la perd de vue après quinze ou vingt minutes, elle entraîne même le plus souvent ses compagnes, et devient désormais plus difficile à accoster que par le passé. Si au contraire elle est bien amarrée, elle frémit et paraît se rapetisser sous le coup; excitée par la douleur, elle s'apprête à fuir; empêchée par le trait qu'elle porte dans les chairs, elle hésite d'abord, si bien que le harponneur tant soit peu habile peut lui envoyer un second harpon ; en tout cas, au bout de quelques minutes elle sonde. L'officier change alors de place et va prendre son poste d'action. Jusque-là il a commandé les manœuvres, maintenant il va agir lui-même; à lui le droit et le devoir de tuer l'animal.

« Déjà plus de deux cents brasses de la ligne sont à la mer, et l'animal sonde toujours. La force d'immersion est si grande que si une coque fait obstacle au mouvement, la chaloupe peut sombrer. On a vu aussi la ligne prendre en se déroulant un homme par un bras, par une jambe, par le corps même, l'entraîner dans la mer et ne le laisser remonter qu'alors que la partie saisie avait été coupée par le frottement. On pourrait difficilement se faire une idée du sang-froid que réclament ces premières manœuvres : il faut en même temps une grande résolution, une grande promptitude et une grande prudence. Si la première occasion est manquée, toute chance peut disparaître, et le fruit d'un long travail est perdu. A voir l'air inquiet de certains officiers, on dirait qu'ils ont peur tant ils regardent partout, veillent à tout , à la direction de la ligne, ils savent si la Baleine sonde à pic, court sous l'eau ou remonte à la surface, et manœuvrent en conséquence. C'est ici surtout que l'équipage doit obéir aveuglément ; il ne peut être qu'une machine à nager et à scier, il y va du salut de tous ; dans ces moments solennels la peur s'empare de certains matelots; sitôt la Baleine amarrée, ils deviennent d'une pâleur livide, leur tête se perd, ils ne voient rien, n'entendent rien, et ne sauraient désormais obéir à aucun commandement. Chose étonnante ! les vieux matelots sont plus exposés que les jeunes à cette folle terreur. Quand les hommes ne guérissent pas promptement de cette impressionnabilité maladive, on cesse de les embarquer dans les pirogues oii leur présence ne serait que fâcheuse. On voit aussi des harponneurs, jusque-là intrépides, devenir tout à coup, et sans cause connue, incapables de lancer un harpon avec force et justesse. L'approche seule de la Baleine les glace d'effroi ; leurs bras paralysés laissent tomber l'arme à plat sur le cétacé, qui fuit averti par ce simple attouchement. Le vrai baleinier ne connaît pas la peur : il brave la mort, mais avec circonspection. Quand l'animal se relève de la première

sonde,iIembraque sur la ligne, se rapproche avec défiance, sans précipitation, et avec une apparente lenteur. Il sait quUl doit éviter la queue et les pec~ torales ; il sait que la tète est invulnérable, qu'une plaie de Tabdomen n'est jamais immédiatement mortelle, et qu'il lui faut presque toujours se hâter en belle pour atteindre les parties vita'es. Que de difficultés, et que de temps parfois pour envoyer le premier coup de lance ! Pourtant ce n'est pas un, mais dix, vingt et plus qu'il faudra pour déterminer la mort, et encore à la condition qu'ils porteront dans des lieux d'élection. Si une blessure mortelle n'est pas infligée dans le premier quart d'heure, la Baleine revient de son épouvante, reprend ses sens et fuit entraînant son ennemi après elle : alors alternent des sondes prolongées et de rapides courses dans le vent. La pirogue, emportée comme une flèche, passe à travers les lames comme entre deux murailles de vapeur; en vain deux ou trois embarcations, jetant leurs bosses à celle qui est amarrée, viennent se faire remorquer et augmenter le fardeau traîné : la course générale n'en est pas sensiblement ralentie. « Cette phase du combat commando une manœuvre nouvelle, plus difficile et plus dangereuse que celles qui l'ont précédée. Armé d'un louchet ou pelle tranchante, le baleinier attend que le cétacé élève sa queue de quelques mètres au-dessus de l'eau, et se halant jusque sous cet organe formidable, il lance son louchet au niveau des dernières vertèbres caudales. S'il divise l'artère et les tendons, le sang jaillit à flots, et la mobilité diminue dans une grande proportion. Grâce aussi à celte attaque par derrière, la Baleine change souvent de route; la pirogue se trouve par son travers, et le service de la lance peut recommencer. Il me serait impossible de peindre toutes les ruses, toutes les fausses attaques, toutes les fugues, et enfin toutes les charges à outrance de l'homme contre cette masse vivante, dont un seul coup d'aileron briserait toutes les pirogues d'un navire. Heureusement l'animal n'a pas le sentiment de sa force, et ce n'est qu'en cherchant à fuir qu'il cause des sinistres. Quand l'occasion le permet, une autre pirogue s'amarre en second, afin d'enlever au cétacé plus de chance de fuite, et d'arriver plus vite au résultat final. A chaque coup, l'animal pousse des ronflements rauques et métalliques, qu'on peut entendre de plusieurs milles de distance; le souffle est blanc, épais, chargé de beaucoup d'eaux pulvérisées, et s'élève aune grande hauteur, jusqu'à ce qu'après un coup heureux deux colonnes de sang s'échappent des évents, s'élèvent dans l'air, et dans leur chute rougissent la mer sur une large surface ; à partir de ce moment la Baleine est considérée comme morte. En effet, après quelques nouvelles blessures, les souffles s'élèvent moins haut, le sang est plus épais, les sondes se prolongent moins, les forces de l'animal s'épuisent et les pêcheurs cessent de la combattre. Quelquefois la mort vient aussitôt après l'apparition du sang dans le souffle, mais le plus souvent la vie se prolonge encore une ou plusieurs heures : cette circonstance est regardée comme favorable, en ce que la grande perte de sang prépare pour la suite un corps spécifiquement plus léger et flottant mieux. Pourtant l'animal peut «ncore être perdu, si l'éloignement, la nuit ou l'état de la mer ne permettent pas au navire de le suivre. A l'approche de sa mort la pauvre Baleine rassemble ce qui lui reste de force, et dans une fuite désordonnée, sans but, sans conscience du danger, sans espoir de salut, elle nage, nage, renversant tout ce qu'elle rencontre sur son passage :

elle ne voit rien, se jette à Taventure sur les pirogues, sur un rocher ou sur la plage. Bientôt un frisson général s'empare de son corps, ses convulsions font blanchir et bouillir la mer ; enfin elle soulève une dernière fois la tète, une dernière fois elle cherche le soleil, et meurt. Devenue désormais corps inerte, elle se renverse et flotte le dos en bas, le ventre à fleur dVau, la tète un peu plongeante par suite des poids divers de ses divers organes. La mort survient quelquefois pendant une sonde; le cadavre remonte alors et flotte sans qu'on ait pu suivre les phénomènes qui ont accompac^né son agonie*. »

M. Thiercelin, témoin oculaire, vient de nous raconter les sanglantes péripéties de cette lutte de Thomme contre la Baleine. On aura sans doute lu avec intérêt ce curieux tableau, et on aura ressenti une vive admiration pour le courage de Fhomme, un sentiment de pitié pour les terreurs, les douleurs de la gigantesque victime. Échauffé par la lutte, Téquipage du navire baleinier est bien loin toutefois d'être accessible à ces impressions de sensibilité. Il se livre aux transports de joie causés par sa victoire.

Mais la joie du triomphe fait place quelquefois à une consternation profonde. La Baleine est morte, elle flotte sur Teau et appartient à Téquipage ; mais voilà que tout à coup elle s'enfonce lentement, la tête la première, et disparait. Que de peines, que de dangers encourus inutilement ! La Baleine a cotUi !

Au moment où elle coule, de nombreuses bulles de gaz viennent crever à fleur d'eau , et produisent une espèce d'ébuUition , qui dure environ une minute. Cet accident peut arriver daas une foule de circonstances diverses ; cependant on a remarqué qu'il était plus fréquent : l"" quand la Baleine est relativement miiigre ; 2** quand elle est morte sans souffler de sang, ou, comme on dit ^ étouffée; 3» quand elle a euTabdomen criblé de coups de lance. Si, par une circonstance quelconque, à la suite d'une blessure par exemple, Teau pénètre dans les bronches, elle en chasse litir, rend tout l'ensemble plus lourd, et l'animal coule de plus en plus vite à mesure que Tair est plus complètement chafisé des bronches et remplacé par l'eau.

Nous venons de décrire le procédé que nous avons appelé classique, de la pêche de la Baleine. Ce procédé est insuffisant aujourd'hui, parce que les Baleines devenues craintives, et ayant le «antiment du danger, fuient devant le pêcheur au moment où il se flatte de les atteindre.

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