I. Journal d'un bahfnier, tome I, pages
bi MAMMIFÈRES.
Un arquebusier français, M. Devisme, a iuventé pour lâchasse à la baleine un projectile explosif. La batte foudroyante ou o p^~ cussion de M. Devisme porte deux ailettes, qui, s'ouvrant au moment de l'explosion dans le corps de l'animal, forment une sorte de harpon.
La balle foudroyante proposée par M. Devisme pour la chasse de ces animaux dangereux qu'il faut tuer net du premier coup, tels que les lions, les tigres ou les éléphants, et qu'il croit également propre à l'attaque des grands cétacés souffleurs, n'est autre chose qu'une sorte d'obus, réduit à des dimensions assez petites pour
Fi g. u. Balle -harpon uDiricaine.
pouvoir être lancé par une carabine rayée ordinaire. Cette balle renferme une certaine quantité de poudre qui peut s'enflammer par la percussion exercée sur une capsule fulminante contenue dans son inti^rleur.
Cette balle foudroyante (fig. 1 6) est cylindrique et longue de huit centimètres ; elle est formée d'un tube en cuivre, recouvert, à sa base, d'une couche de plomb sur une longueur d'environ deux centimètres. Cette lame de plomb se force, au moment du tir, dans les rayures du canon de la carabine, dont le calibre est le même que celui des carabines de Vincennes. La partie supérieure de cette balle est un cône en cuivre se vissant sur le tube. Ce cône
est armé d'un piston, à l'extrémité inférieur duquel se trouve placée une capsule ordinaire, laquelle vient s*appuyer sur une traverse en acier. Quand le projectile a frappé le but, cette traverse d* acier écrase la capsule fulminante, et les 6 grammes de poudre que contient la balle s'enflamment et font voler tout le projectile en éclats meurtriers.
De tous les moyens tentés jusqu'à ce jour pour frapper et tuer de loin la Baleine, le seul qui soit pourtant entré jusqu'ici dans la pratique, c'est le projectile américain qui a reçu le nom de bombe' lance.
Cet engin (fig. 1 7) se compose d'un tube en fonte, de trente à quarante centimètres de long sur deux ou trois de diamètre. Ce tube est rempli d'environ cent grammes de poudre de chasse. Il se termine en haut par une pyramide triangulaire à faces évidées, avec angle et pointes très-aigus; le bas se joint au moyen d'une vis à un tube plus étroit renfermant une mèche. Ce projectile peut être lancé par la charge d'un lourd fusil, qui, bien épaulé, porte juste à quinze, vingt et même trente brasses. Lorsqu'on a lâché le coup de fusil, la bombe qui forme le projectile' pénètre dans les parties charnues de l'animal, avec la mèche, qui a été allumée par l'explosion même du fusil. Quelques secondes après, un bruit sourd se fait entendre. C'est la bombe qui éclate au milieu des flancs de Tanimal. La Baleine fait un violent soubresaut; et si rexplosion a eu lieu au milieu du poumon, elle peut mourir presque instantanément.
L'emploi de la bombe-tance se combine également avec celui du harpon. Quand une Baleine a été saisie et amarrée par le harpon envoyé à la main, on remplace la lance, pour tuer l'animal, par le projectile explosible.
M. Thiercelin a rendu plus meurtrière encore la bombe-lance américaine, en y adjoignant un poison d'une grande puissance, la strychnine, mélangée de curare.
Après de nombreuses expériences, M. Thiercelin s'est assuré qu'un mélange composé d'un sel très-soluble de strychnine et d'un vingtième de curare suffit pour mettre à mort les animaux, lorsqu'il est administré à la dose d'un demi-milligramme par kilogramme du poids de l'animal expérimenté. Il a donc confectionné des espèces de cartouches, du poids de trente grammes, contenant ce mélange toxique. Une seule de ces cartouches doit suffire pour tuer une Baleine du poids de 60 000 kilogrammes ;
deux seraient plus que suffisantes pour les plus grosses Baleines du pôle nord, dont le poids ne dépasse guère 100 000 kilogrammes.
M. Thiercelin a ensuite enfermé chaque cartouche dans le projectile, dit balle-harpon^ plus connu en Amérique sous le nom de bombe-lance y et que nous venons de décrire. Ce projectile, lancé dans les flancs de l'animal, éclate et y projette le mélange vénéneux.
Dans son premier voyage à Terre-Neuve, M. Thiercelin a fait lancer ses bombes empoisonnées sur dix Baleines de diverses grosseurs. L'effet a répondu parfaitement à son attente. Les dix Baleines sont mortes dans un laps de temps qui a varié de quatre à dix-huit minutes. Six ont fourni leur huile et leurs fanons. Les .chairs n'étaient d'ailleurs restées nullement imprégnées de la matière toxique, car leurs dépouilles ont été maniées par des hommes ayant des écorchures et même des plaies récentes aux mains, sans qu'un seul ait éprouvé le moindre accident.
Quatre de ces cétacés appartenant à des variétés que néglige la grande pêche, ont été perdus, par suite de circonstances indépendantes de la nouvelle méthode.
Les résultats de cette campagne mettent hors de doute l'avenir réservé à Tidée de M. Thiercelin. Désormais Ton ne craindra plus, lorsqu'on attaquera une Baleine, de la voir s'échapper, criblée de coups. Tout cétacé atteint sera, pour ainsi dire, foudroyé. Sa prise sera à peu près certaine. Il y a donc là le germe d'une révolution dans la pêche de la Baleine.
Ce procédé d'attaque a l'avantage de paralyser en peu d'instants les mouvements de l'animal. Six ou Mit minutes après la blessure, le pêcheur peut s'approcher de la Baleine, et la frapper de sa lance, pour la faire saigner, la rendre ainsi plus légère , et l'empêcher de couler.
Nous ne doutons pas de la terrible efficacité du procédé de M. Thiercelin. Nous avouerons même que nous redoutons aujourd'hui que, dans un avenir peu éloigné, la race si extraordinaire, si innocente de ces Mammifères marins, soit totalement détruite par ce moyen d'attaque.
Espérons que M. Darwin n'expliquera point par sa théorie la disparition de cette espèce animale : M. Thiercelin et sa bombe empoisomnée y seront bien pour quelque chose. Tour compléter ce qui concerne la pêche^de la Baleine, il nous
reste à parler du dépècement de ranimai et de la fonte du lard pour en retirer Thuile.
Quand la Baleine est morte, on la fixe le long du navire, le ventre en Tair, la queue en avant et le nez correspondant ^u panneau de l'arrière. Ce n*est pas sans peine que Ton peut remorquer, pour l'amener à terre, cette masse énorme, qui tout à l'heure traversait la mer avec tant de rapidité.
Les anciens pécheurs du nord de TËurope dépeçaient la Baleine en descendant le long de son dos, munis de bottes à crampons de fer. Us enlevaient ainsi des bandes de lard^ dans toute la longueur de ranimai, de la tète à la queue. Mais ce mode de dépècement était long, difficile et même dangereux. ,
Les pêcheurs de TOcéan méridional suivent un procédé préférable, qui consiste à découper, le long du corps de l'animal, une large bande en forme d'hélice continue, commençant à la tète et ne finissant qu'à la queue, à peu près comme font les enfants lorsqu'ils enlèvent Técorce d'une orange.
Le docteur Thiercelin raconte avec beaucoup de détails l'opération du dépècement, sur laquelle nous ne saurions nous arrêter davantage ici. Il nous suffira de dire qu'on sape, à l'aide de pelles tranchantes, un des côtés de la lèvre inférieure et qu'on enlève cette partie ; qu'on détache ensuite la langue, qui pèse plusieurs milliers de kilogrammes ; puis Tautre moitié de la lèvre, puis la mâchoire supérieure avec ses fanons, de plus en plus recherchés dans le commerce. Ënfln, on commence à couper un ruban épais de graisse et de peau, que l'on continue à détacher à mesure qu'il est soulevé et attiré sur le pont. C'est ainsi que l'on dévide, pour ainsi dire, la Baleine, en faisant tourner le corps sur lui-même. Au second plan de la figure 18 (page 55), qui représente une pêche à la Baleine, on voit l'opération du dépècement de l'animal exécuté à bord d'un autre navire.
Dans les mers du Sud, la carcasse n'est pas plutôt jetée à la mer et détachée du navire qu'elle est littéralement couverte d'oiseaux, particulièrement de pétrels et d'albatros. Les requins viennent aussi prendre leur part du festin. Les os, roulés et amoncelés dans des criques, sont ensuite emportés par des navires; ils con* stituent une véritable mine de noir animal.
Avant d'être emmagasinées dans la cale du navire, comme produits de retour, les parties enlevées au corps de la Baleine doivent subir diverses préparations.
Chaque morceau de lard est divisé, à Faide d'une machine, en tranches d'un centimètre d'épaisseur, puis on procède à la fonte, qui a pour objet de séparer Thuile de cette énorme couenne graisseuse.
L'opération de la fonte s'effectue sur le pont du navire, au moyen d'un fourneau que l'on entretient avec des grattillons, c'est-à-dire des fragments de tissu cellulaire, qui viennent flotter à la surface de l'huile quand elle est fondue. Une Baleine ordinaire suffit à sa propre fonte, et même laisse encore assez de résidu pour commencet la fonte suivante. La base du fourneau ne repose pas directement sur le pont; elle en est séparée par un espace libre, iians lequel circule constamment de l'eau froide, qui ramène les parties voisines du pont du navire à une température inférieure à 100*. Sans cette précaution, l'incendie serait continuellement à craindre. La quantité d'huile fournie par une seule Baleine peut s'élever jusqu'à vingt-cinq ou trente hectolitres.
Les opérations dont nous venons de tracer une esquisse rapide font du navire baleinier un lieu peu ragoûtant. Pour en donner une idée, nous emprunterons quelques lignes à l'ouvrage du docteur Thiercelin.
a Je me souviens, ditrauteur, d'une soirée de décembre 1838; j'étais à bord de la ViUe-de- Bordeaux. Nous avions tué quatre Baleines dans la journée. Nous avions pu virer une de nos quatre victimes : la seconde était allongée à tribord, et les deux autres tanguaient sur des amarres. Le pont ruisselant d'huile était encombré de fûts vides, de fanons, de nageoires pectbrales en partie dépouillées de leur lard. Le blubbers-room était comble et deux lampes fumeuses y laissaient voir deux ou trois novices tout graisseux occupés à découper les small-pièces. Quel charnier que ce parc ' !
Cachalot. — Le Cachalot macrocéphale {Physeter macrocephaîus) est d'une taille considérable. La Baleine seule l'emporte sur lui sous ce rapport. Il peut arriver à vingt-quatre ou à vingt-six mètres de long et une circonférence de dix- sept mètres. Sa tête fait à peu près le tiers de la longueur du corps; elle est de forme cylindrique, légèrement comprimée et tronquée en avant. Le Cachalot est donc une énorme masse cubique, de dix, douze à quinze mètres de longueur, sur une largeur de quatre ou cinq mètres. Quand l'animal mort flotte le long d'un navire, on a besoin de