Journal d'un baleinier, tome l
réflexion pour reconnaitre sa tète : on serait tenté de prendre cette masse pour un petit bâtiment à demi submergé.
La gueule s'ouvre au niveau du plancher inférieur de ce monument de chair et de graisse. La mâchoire inférieure est pourvue de grosses dents coniques, similaires, dont le nombre peut s'élever jusqu'à cinquante-quatre. En regard de. chaque dent se trouve, dans la mâchoire supérieure, une cavité propre à la recevoir lorsque la gueule se ferme. Derrière et au-dessus de la commissure des lèvres, est Tœil, placé de manière à voir obliquement de chaque côté, dans un. angle de quarante à cinquante degrés par rapport à l'axe du corps. Cet œil est petit et noir. Derrière l'œil vient l'orifice de Toreille, qui est à peine visible, et plus loin la nageoire pectorale, très-réduite. A l'extrémité de la face supérieure, on remarque Tévent, ou l'orifice unique des fosses nasales. Il en sort de petits nuages grisâtres et intermittents.
L'énorme tète du Cachalot se joint, sans aucune apparence de cou, à un corps conique et massif, terminé par une large nageoire caudale, laquelle se divise en deux lobes, donc chacun est échancré en forme de faux. Le bout d'un de ces lobes est souvent éloigné de l'extrémité de l'autre de près de cinq mètres. Le dos de l'animal est noir ou noirâtre, quelquefois mêlé de reflets verdâtres ou de nuances grises. Le ventre est blanchâtre, la peau est lisse et a la douceur de la soie.
Quand on considère la résistance que doit opposer au mouvement la grande surface verticale du museau de cet animal, on ne s'explique pas d'abord la rapidité de ses évolutions et de sa marche. En eflet^ malgré sa masse énorme, le Cachalot fait environ deux lieues à l'heure, mais il peut doubler cette vitesse. On le Toit alors élever et abaisser sa queue immense ; le corps suit ce mouvement, il se découvre et se plonge alternativement dans la mer. A chaque impulsion, il s'élève ainsi de huit à dix mètres au-dessus de Teau, et quelquefois même il s'élance tout entier au-dessus de sa surface
D'après le docteur Thiercelin, le Cachalot peut rester longtemps dans les profondeurs de l'Océan. On l'attend quelquefois quarante, cinquante minutes et même une heure, sans le voir reparaître.
Il se rapproche des côtes et surtout des bas fonds avoisinant les Iles, aux pleines et aux nouvelles lunes; il reprend le large aujnomentdes marées de morte eau. Selon M. Thiercelin, il se
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nourrit presque toujours de sèches, et de diverses variétés de poulpes, qui flottant dans Teau, presque sans mouvement volontaire, ne peuvent échapper à un aussi vorace ennemi. D'après Lacépède, au contraire, le Cachalot serait en même temps avide de poissons, et notamment de cycloptères, et il poursuivrait aussi les squales, les phoques et les dauphins.
Du reste, il ne voyage pas toujours seul. On a rencontré des bandes de deux ou trois cents Cachalots, hordes errantes, guidées par un chef, qui nageait en avant, prêt à donner, par uu cri particulier, le signal de la fuite ou du combat.
Les mères sont très-attachées à leurs petits. Au moindre péril, elles les entraînent avec elles, et s'ils sont attaqués, elles les défendent jusqu'à la mort. Si l'un d'eux vient à échouer, la mère, tout entière aux eflbrts qu'elle fait pour le secourir, ne tarde pas à partager son sort.
Le Cachalot se trouve dans un grand nombre de mers. Citons les parages du Spitzberg, auprès du cap Nord et des côtes de Finmark ; — les mers du Groenland ; — la plus grande partie de l'océan Atlantique septentrional; — le golfe Britannique (en 1720, un de ces animaux, poussé par la tempête, vint échouer près de l'embouchure de TElbe) ; — le banc de Terre-Neuve; — le golfe de Gascogne, etc. On entend dire, de loin en loin, que quelque individu de cette espèce a été vu sur nos rivages.
En 1784, trente-deux Cachalots vinrent échouer sur la côte d'Audierne (Bretagne). Ils avaient été précédés par une multitude de poissons et de marsouins, et leurs mugissements s'entendaient à plus de quatre kilomètres dans les terres, ils vécurent sur le sable environ vingt-quatre heures. En 1767, un Cachalot fut pris dans la baie de la Somme, près Saint- Valéry. Un autre échoua en 1741 à l'embouchure de l'Avons, sur la côte de Bayonne. En 1866, un couple de ces cétacés est venu se perdre sur les côtes d'Angleterre.
C'est dans les mers de l'Inde, du Japon, des Moluques, du Corail que les Américains et les Anglais vont chasser le Cachalot, chasse dangereuse, à cause de l'agilité, de la brusquerie et de la puissance de l'animal. L'expédition dure de trois à quatre ans, et elle est remplie de hasards et de périls sans analogues dans les autres entreprises maritimes. Le Cachalot ne fuit pas devant l'ennemi comme la Baleine; il défend hardiment sa vie. Avec son énorme tête, sorte de bélier monstrueux, il frappe et briset les
canots. D'un coup de sa queue puissante, il balaye et jette en Tair tout ce qui se trouve à sa portée.
La pêche du Cachalot est très-importante, au point de vue de l'industrie. Un de ces animaux peut fournir cent tonnes d'huile. Le prix de la tonne étant de deux cent cinquante francs, la valeur totale de l'huile fournie par un de ces êtres marins est de vingtcinq mille francs.
L'industrie et les arts retirent encore d'autres produits du Cachalot, à savoir de l'ivoire, de Tambre gris et de l'adipocire.
Les dents fournissent l'ivoire, mais cette substance est d'assez * mauvaise qualité.
L'ambre gris n'est qu'une sorte de calcul intestinal, ou plutôt une partie des aliments des Cachalots incomplètement digérés. C'est l'effet d'une maladie, et puisqu'il faut appeler les choses par leur nom, c'est le résultat d'une forte constipation. Les excréments du Cachalot, altérés, modifiés, coagulés, consolidés, deviennent l'ambre gris. L'origine de cette substance, si estimée pour la suavité de son odeur, manque donc totalement de noblesse, et Ton peut s'étonner à bon droit de ses admirables propriétés odorantes.
Lacépède fait remarquer que les déjections de plusieurs Ham« mifères, tels que les bœufs et les porcs, répandent, quand elles sont gardées quelque temps, une odeur analogue à celle de l'ambre gris. Il rappelle que les mollusques dont se nourrit le Cachalot exhalent, pendant leur vie, et même après qu'ils ont été desséchés, une odeur peu différente de celle de l'ambre. Où l'ambre va-t-il se nicher ?
Cette matière se trouve dans le canal intestinal du Cachalot, sous la forme de quatre à cinq boules, ou morceaux irréguliers. Elle est ordinairement assez dure pour être cassante ; elle adhère comme la cire à la lame du couteau avec lequel on la racle ; elle se ramollit et devient onctueuse sous l'influence d'une douce chaleur. Son odeur s'accroit par le frottement ou la chaleur ; sa den^ site est si faible, qu'elle flotte sur l'eau. C'est pbur cela qu'on recueille assez souvent des masses d'ambre gris au bord des plages ou sur la mer. Celles que Ton retire des intestins d'un seul Cachalot pèsent 500 grammes. On en trouve cependant de 5 à 10 kilogrammes. La parfumerie emploie des quantités assez notables de cette matière à l'odeur suave et pénétrante. L'adipocire (blanc de baleine) est une huile concrète, qui est
fluide dans l'état de vie de Tanimal. Elle se fige par le refroidissement. Elle est blanche, brillante, nacrée, douce au toucher, et s'écaillant facilement. On s'en sert pour fabriquer des bougies destinées à un éclairage de luxe et pour diverses préparations de la parfumerie et de la pharmacie. Un Cachalot de 19 mètres de long a fourni jusqu'à trois mille kilogrammes de blanc de baleine.
Ce produit naturel est contenu dans une sorte de canal allongé, que forment par leur réunion les os du crâne et ceux de la face. Ce bassin n'a pas moins de deux mètres de profondeur en arrière. Il est d'ailleurs très-distinct de la cavité qui contient le cerveau, cavité qui est elle-même très-petite .
La matière grasse, et par conséquent légère, qui couronne la tète du Cachalot, paraît une prévision de la nature. L'énorme tète que l'animal aurait eu tant de peine à soulever, qui aurait tant augmenté le poids de son corps, et allourdi ses mouvements, devient, grâce à l'huile qui la remplit, une sorte d appareil de flottaison, duquel cet être marin peut, par le moindre eflbrt, projeter en l'air l'orifice souftleur placé au sommet de son museau.
Dans la seconde tribu de la famille des Cétacés souffleurs, nous signalerons les genres Dauphin, Marsouin et Narval,
Dauphin. — Le Dauphin commun a des formes plus agréables que celles de tous les autres cétacés. Son ensemble parait com • posé de cônes allongés presque égaux, appliqués par leur base. La tète forme l'extrémité du cône antérieur et se réunit insensiblement au corps. Elle se termine par un museau très-distinct du crâne, aplati de haut en bas, et arrondi dans son contour. On l'a comparé à un énorme bec de cygne ; les matelots nomment souvent sa tète voie de mer. La bouche a une longueur égale au huitième de la longueur totale de l'animal. Elle est, du reste, bien armée, car elle contient de chaque côté des deux mâchoires de 42 â 45 dents, *fines, coniques et pointues, ce qui fait en tout 168 à 180.
Les évents se réunissent en une seule ouverture, située à peu près au-dessus des yeux ; l'oreille est très-bien organisée ; aussi le Dauphin entend-il de fort loin les gémissements sourds que poussent les individus de son espèce. Son dos est noirâtre, ses flancs grisâtres, son ventre blanc. Il porte une nageoire dorsale pointue
«t élevée, des nageoires pectorales en forme de faux, la caudale en croissant, échancrée dans son milieu, à cornes aiguës. Cette nageoire et la queue elle-même peuvent être mues avec d'autant plus de vigueur que les muscles puissants qui les font agir s*attachent à de hautes apophyses des vertèbres lombaires.
On a toujours conçu une si grande idée de la force du Dauphin, que, du temps de Rondelet, on disait de ceux qui prétendent exécuter une chose impossible, quMls veulent lier un Dauphin par la quelle.
C'est principalement par le secours de cette queue puissante que le Dauphin nage avec tant de rapidité, et qu'il a conquis le surnom de flèche de la mer. Lorsque ces cétacés, qui vont en troupes nombreuses et dans un certain ordre, rencontrent un vaisseau, ils le suivent, pour s'emparer des poissons qu'attirent en foule dans ses eaux les débris jetés du navire. Quelle que soit la vitesse imprimée par le. vent ou la vapeur, ils luttent de rapidité avec ce navire, ne le quittent point pendant une longue traversée, et se jouent au milieu des flots, avec des bonds, des culbutes, des caprices et des efforts sans fatigue, qui sont pour l'équipage un continuel sujet d'amusement. Leurs sauts, leurs circonvolutiorts, leurs manœuvres légères, l'agrément de leur forme et de leur couleur, forment une récréation chère aux navigateurs fatigués de la monotonie et de l'immense solitude de la mer.
Plusieurs auteurs ont dit que le Dauphin s'élance quelquefois assez haut au-dessus de la surface de la mer, pour sauter par-dessus les petits bâtiments. On a dit que, dans ce cas, l'animal recourbe son corps avec force, bande sa queue comme un arc, et la détend ensuite, de manière à jaillir comme la flèche de cet arc.
En voyant ces animaux suivre leurs navires, les marins se sont imsiginé qu'ils les accompagnaient par un instinct de sociabilité ; on est même allé jusqu'à admettre une sorte d'affection de la part de ces animaux pour l'homme de mer. Toutes ces idées sont purement gratuites.
On peut lire dans le Traité de la navigation du P. Fournier une assez curieuse anecdote à propos du Dauphin. Le 1" septembre 1638, quinze galères françaises se disposaient à livrer combat à autant de vaisseaux hispano- siciliens, qui portaient, outre le personnel ordinaire de rameurs et de matelots, trois mille cinq cents hommes d infanterie.
« Les ordres reçus, dit le P. Fournier, chacun prit son poste, et le capitaine des ennemis était déjà au milieu de ses quatorze galères, lorsque voilà tout à coup que quatre-vingts ou cent Dauphins parurent sur Peau et se rangèrent autour de la capitane de France, bondissant sur Teau, glissant de la proue à la poupe, s'élançant vers Tennemi en faisant mille passades, qui firent incontinent esclater tout Téquipage en ces voix d'allégresse : Vive le roi! nous aurons du Dauphin, prenant cette si subite et si inopinée rencontre du roi des poissons, qui se rangeait de leur partie, non-seulement pour Tannonce d'une victoire prochaine, mais de plus pour le présage assuré que la reine accoucherait heureusement d'un Dauphin, et de fait, quatre jours après, naquit Mgr le Dauphin. »
Ce Mgr le Dauphin , dont la venue au monde était si étrangement annoncée, au dire des matelots, pendant les préludes d une bataille navale, devait être Louis XIV.
Les anciens ont singulièrement chargé de fables l'histoire du Dauphin. C'était un animal doux, familier, sensible à la musique. Il avait aidé Neptune à retrouver son Amphitrite. — Philante, après avoir fait naufrage sur les côtes d^Italie, avait été sauvé par un Dauphin. — Arion, menacé de la mort par les matelots du navire qui le portait, s'étant jeté à la mer, avait été accueilli par un Dauphin, attiré par les doux accords de sa lyre, et conduit au port sur le dos de l'animal. — Apollon avait pris la ligure d*un Dauphin pour conduire sa colonie vers les rives de Delphes. — Neptune s'était changé en Dauphin pour enlever Mélanthe, etc., etc. Aussi cet être merveilleux fut-il Tobjet, chez les anciens, d'un culte religieux. Neptune était adoré à Sunium, sous la forme du poisson cher à son amante ; et VApollo7i delphinien^ honoré à Delphes, avait des Dauphins pour symbole.
Comme les figures qui ornaient ce temple remontaient aux temps les plus reculés, elles étaient grossières et inexactes. Lorsque l'art eut fait des progrès, les artistes grecs chargés de reproduire ces mêmes images ne voulurent rien changer aux dessins consacrés par la tradition, et l'image des Dauphins de Delphes se perpétua dans les tableaux et les sculptures. C'est pour cela que les peintres et les sculpteurs modernes représentent encore le Dauphin comme le faisaient les artistes grecs du temps d'Homère, c'està-dire avec la queue relevée, la tête grosse, la gueule énorme, etc.
Ces fables, ces admirations, ces superstitions, héritage de l'antiquité, se sont conservées dans les différentes contrées que baignent les eaux de la Méditerranée. Chez beaucoup de peuples, le Dauphin est resté, nous ditLacépède, le symbole de la mer.
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c Entortillé autour d'un trident, ajoute ce naturaliste, il a représenté la liberté du commerce ; placé autour d'un trépied, il a désigné le collège de quinze prêtres qui desservaient à Rome le temple d'Apollon ; caressé par Neptune, il a été le signe de la tranquillité des flots et du salut des matelots; disposé autour d'une ancre, ou mis au-dessus d'un bœuf à face humaine, il a indiqué ce mélange de vitesse et de lenteur qui exprime la prudence. >
La figure du Dauphin se voit sur les médailles antiques de Tarente et sur celles de Pœstum ; sur les médailles de Corinthe, qui donnent à sa tête sgs véritables traits; sur celles d^Egium en Achaïe, d'Eubée, de Byzance, de Brindes, de Larinum, de Lipari, de Syracuse, de Thera, de Velia, comme sur celles des empereurs Néron, Vitellius, Vespasien, Titus, etc.
Comme le Dauphin vulgaire est très-commun encore aujourd'hui dans la Méditerranée et TOcéan, il est bien probable que c'est à cette espèce que se rapportent tous les dires des anciens. Nous ferons pourtant remarquer que certains naturalistes ayant constaté que les descriptions laissées par les Grecs ne se rapportent qu'imparfaitement au Dauphin vulgaire^ que les images sont souvent dissemblables et généralement inexactes, ont cru devoir conclure que Tanimal merveilleux dont les anciens ont tant parlé est un être de fantaisie. Mais cette opinion ne saurait être admise, d'après rexplication donnée par Lacépède, et de laquelle il résulte que les défauts d'exactitude dans la représentation figurée du Dauphin n'ont tenu qu'au respect que les peintres et sculpteurs grecs ont témoigné à l'image traditionnelle des premiers artistes contemporains d'Homère.
Marsouin. — Les Marsouins diffèrent des Dauphins par leur museau court, uniformément bombé et n'ayant pas la forme d'un bec. Le Marsouin commun (Gg. 21) est le plus petit des Cétacés; il n'a guère qu'un mètre vingt-cinq centimètres de longueur. Il vit en troupes nombreuses, et se fait remarquer par ses joyeux ébats au milieu des flots. Devant les troupes turbulentes des Marsouins fuient le maquereau, le hareng et le saumon. Ces troupes sont quelquefois si nombreuses qu'au moment où les individus qui les composent s'élèvent sur l'eau pour respirer, elles obscurcissent la surface de l'Océan. On voit alors leurs corps huileux et noirâtres miroiter de toutes parts.
Les Marsouins font une chasse acharnée aux poissons que nous venons de citer, et particulièrement aux saumons. Ceux-ci essayent en vain d'échapper à leur ennemi ; leurs manœuvres sont
le plus souvent déjouées avec une adresse merveilleuse. Les voyageurs qui ont assisté à la chasse du saumon par le Marsouin disent que ce spectacle est très-curieux et très-amusant.
Le Marsouin abonde dans nos mers ; il remonte même les fleuves, et on l'a vu quelquefois à Rouen et jusqu'à Paris. Au moyen âge, la pèche de cet animal était dune certaine importance pour les peuples de l'Europe, car sa chair était alors recherchée par toutes les classes de la société. On le pêche encore aujourd'hui dans le Nord, soit pour manger sa chair, coijime le font les Lapons et les Groënlandais, soit pour apporter sa graisse en Europe.
Si le Marsouin commun est le plus petit des animaux de ce
genre, une seconde espèce de Marsouin, connue sous le nom A'Êpaulard, ou Dauphin gladiattur, est, au contraire, le plus grand des animaux de ce groupe : il peut atteindre huit mètres de long.
L'Épaulard est commun dans les mers du Nord. C'est un animal très-fort et três-vorace. Joseph Banks a rapporté qu'un Daupkin gladiateur, atteint par des harpons, remorqua le bateau dans lequel étaient les quatre personnes qui l'avaient blessé , l'entraîna, malgré une forte marée qui parcourait huit milles en une heure, depuis Blackwall jusqu'à Greenwich, et ensuite jusqu'à Deptford.
Cet animal est célèbre par les combats qu'il livre au géant des mers, &la Baleine I Les Dauphins ^f/adialeursvont par troupes, et s'ils rencontrent une Baleine, ils se précipitent sur elle, la harcèlent ; lorsque, épuisée, elle ouvre la gueule, ils lui dévorent la langue.
NarvoL — Les Narvals diffèrent peu des Marsouins par la forme générale et la couleur de leur corps; mais on les distingue au premier coup d'œil, de tous les autres Cétacés, par la singulière défense dont la nature les a munis. Des deux dents incisives implantées dans la mâchoire supérieure du Narval, Tune avorte presque complètement, tandis que Tautre, par une sorte de balancement organique, s'allonge prodigieusement en ligne droite, et finit par constituer un énorme stylet, arrondi, cannelé en spirale, pointu à son extrémité et long comme le tiers ou la moitié de ranimai. Cet étrange animal n*a donc qu'une dent, mais quelle denti C'est, à vrai dire, une épée d'ivoire.
Il y a eu chez les anciens et les modernes bien des histoires sur la dent de ce Narval. On la regardait jadis comme la défense de la licorne, qui la portait au milieu du front. Cet être fabuleux ressemblait, disait-on, au cheval et au cerf. Âristote et Pline l'ont décrit , et Ton retrouve son image sur plusieurs anciens monuments. Sa figure a été adoptée par la chevalerie du moyen âge, et a souvent décoré les trophées des fêtes militaires.
Nos aïeux attribuaient à la dent du Narval, qu'ils appelaient dent de Licorne, de merveilleuses vertus médicinales. On la croyait l'antidote infaillible de toute substance toxique; on était persuadé qu'elle anéantissait toutes les propriétés malfaisantes des substances vénéneuses. Charles IX, craignant détre empoisonné, avait grand soin de faire tremper dans sa coupe un morceau de dent de licorne. Ambroise Paré osa le premier s'élever coAtre ces erreurs.
Bientôt la licorne cessa d'être un objet d'un prix exorbitant à cause de sa rareté et de ses prétendues vertus. Elle passa de l'officine des apothicaires dans le cabinet des naturalistes, où elle fut longtemps conservée sous le nom de corne ou de défense de Licorne.
Dans la fable />« oreilles du lièvre, la Fontaine fait allusion à ces croyances superstitieuses. Un lion, blessé par un animal cornu, décrète que tout animal porteur de cornes sera banni de son domaine. Un lièvre, apercevant l'ombre de ses oreilles, craint qu on ne tienne ses oreilles pour des cornes, et se dispose à s'expatrier:
a Adieu, voisin grillon, dit-il; je pars d'ici !
Mes oreilles enfin seraient cornes aussi ;
Et quand je les aurais plus courtes qu'une autruche.
Je craindrais même encor. » Le grillon repartit : a Cornes cela! vous me prenez pour cruche!
Ce sont oreilles que Dieu fît.
— On les fera passer pour cornes, DU ranimai craintif, et cornes de licornes! »
La véritable nature de cette défense fut démontrée pour la première fois par un naturaliste de la Renaissance, Wormius, qui Tavait trouvée adhérente à un crâne semblable à celui d'une baleine. Mais ce ne fut qu'en 1671 que Frédéric Martens donna une assez bonne description du Narval.
Ces cétacés vivent dans les parages de l'Islande et dans les mers qui baignent les rivages du Groenland. Ils se rassemblent dans les anses des lies de glace, et voyagent par bandes. On ne les prendrait que très-difficilement s'ils n'avaient pas l'habitude de vivre en troupes ; car, isolés, ils nagent avec tant de vitesse qu'ils échapperaient à toute poursuite. Mais lorsqu'ils sont rapprochés, ils s'embarrassent les uns les autres et sont pris aisément. Quand les barques des pécheurs se glissent avec précaution entre leurs longues files, les Narvals serrent leurs rangs, et se pressent tellement qu'ils paralysent leurs mouvements mutuels ; ils s'empêtrent dans les défenses de leurs voisins, ou bien, levant la tète en l'air, posent ces défenses sur le dos de ceux qui les précèdent. Ils ne peuvent, dès lors, ni se retourner, ni avancer, ni combattre, et ils tombent sous les coups des pécheurs placés dans les chaloupes (fig. 22).
Les Islandais fabriquent avec la défense des Narvals des flèches pour leurs chasses et des pieux pour la construction de leurs cabanes; mais ils ne mangent pas sa chair, parce qu'ils croient qu'elle est vénéneuse'. Il n'en est pas de même des Groënlandais et autres habitants du Nord, qui la regardent comme excellente. Ils la font sécher en l'exposant à la fumée. L'huile fournie par le Narval est, dit-on, préférable à celle de la Baleine.
Les naturalistes ne s'accordent pas sur l'usage de l'arme redoutable du Narval. On a dit qu'il s'en sert pour attaquer la Baleine, *et la tuer en la lui enfonçant dans le ventre. Lacépède rapporte que leurs défenses ont été trouvées plantées profondément dans
1. Ce sont les Islandais qui ont donné à cet animal le nom qu'il porte et dont la signification est Baleine se nourrissant de cadavres, car le mot nar dans la langue de ce pays signifie cadavre, et le mot whal, haleine.
le corps de Baleines; mais d'autres auteurs nient formellement les combats de ces deux terribles jouteurs.
Les Narvals s'élancent parfois, avec une vitesse et une force prodigieuses, contre des vaisseaux, qu'ils prennent sans doute pour quelque proie gigantesque. Si Tanimal attaque latéralement le navire en marche, la dent implantée dans le bois se casse; mais s'il attaque Tarrière, le Narval reste cloué au navire; il est alors entraîné et remorqué jusqu'à sa mort.
Certains raturalistes se fondant sur ce fait que la défense du Narval est lisse vers le bout, qui est quelquefois manifestement arrondi et comme usé, en ont conclu que Tanimal se sert de sa corne pour percer la glace, lorsqu'il veut venir respirer, et s'épargner un trop long chemin pour regagner les eaux libres. D'autres ont pensé que ces traces d'usure proviennent du frottement de la dent dans le sable ou contre les rochers, lorsque l'animal y cherche sa nourriture , qui consiste en sèches, poissons plats, morues, raies, huîtres et autres mollusques. Il a été constaté enfin que le Narval se sert de sa lance naturelle pour attaquer sa proie, la tuer, et peut-être même la déchirer avant de la dévorer. Ainsi la dent du Narval serait à la fois un instrument qui servirait à satisfaire aux besoins de' la vie ordinaire de l'animal, à sa respiration, à sa nutrition, et en même temps une arme offensive et défensive.
Les Narvals ne sont pas toujours d'humeur brutale ou guerrière. Scoresby a vu des bandes très-joyeuses de ces animaux marins : ils élevaient leurs cornes et les croisaient, comme pour se livrer à l'escrime, ils suivaient le navire avec une sorte de curiosité tranquille.
L'ivoire de la défense du Narval est un objet de grand luxe, car il est plus compacte, plus dur et susceptible d'un plus beau poli que celui de J'éléphant. C'est à ce titre que l'on montre aux visiteurs, à la bibliothèque de Versailles, une canne en ivoire de Narval incrustée de nacre. Tel est encore le trône des rois de Danemark qu'on voyait, et qu'on voit peut-être encore, dans le château de Rosenberg.
Famille des Cétacés herbivores. — Le régime de ces Cétacés a nécessité l'existence de dents molaires à couronne plate, et la faculté de ramper sur la terre, pour venir paître sur le rivage de la mer. Leurs membres antérieurs sont plus flexibles que ne le
sont ceux des autres Cétacés, et ils ne vont pas dans la haute mer.
Nous citerons dans cette petite famille les Lamantins et les Dugongs.
Les Lamatins (fig. 23) ont le corps obloag , terminé par une nageoire simple. Leurs nageoires antérieures se composent de cinq doigts, composés chacun de trois phalanges, et dont quelques-uns au moins sont munis d'ongles plats et arrondis, ayant une ressemblance grossière avec ceux d'un homme. Ils manquent de membres postérieurs. Leur tête, presque conique, se termine par
un museau charnu, portant, à sa partie supérieure, de très-petites narines. Leurs yeux sont également petits, et leur lèvre supérieure garnie d'une moustache de poils raides. Leurs mamelles, placées sur l'estomac, deviennent grosses et arrondies pendant la gestation et l'allaitement. C'est pour cette dernière raison, et aussi à cause de l'adresse avec laquelle les Lamantins se servent quelquefois de leurs nageoires pour porter leurs petits, que ces animaux ont été souvent désignés sous les noms de femmes-poissons, femmes de mer, etc.
Ces animaux se réunissant en grandes troupes. Leur caractère est dout, alTectueux et sociable. Le mâle, extrêmement attat^é à
sa femelle, ne la quille pas el la défend jusqu'à la morl. Les pe* lits n'onl pas moins de lendresse pour leur mère.
Les pécheurs savenl profiler de ces liens qui unissent lous les membres d'une même famille. Ils cherchent surtout à capturer les femelles, parce que les mâles et les petits la suivent pour la défendre, ou partager son sorl. Ils vont à la recherche des La* mantins, sur les plages peu profondes et herbeuses, autour des îles, à Tembouchure des fleuves, où ces innocents et doux animaux vont paître les algues marines. Le pécheur attend le moment où ces animaux viennent respirer au-dessus de Teau ; ou bien il les surprend dans le sommeil, au moment où, confiants dans la vague qui les berce, ils se laissent flotter, le museau audessus de la surface liquide. Alors il lance son harpon. L'animal blessé perd son sang ; ce sang appelle d'autres Lamantins au secours de la victime. En ce moment funeste, les uns cherchent à arracher Tarme meurtrière, les autres à couper la corde que le blessé entraîne; el c'est ainsi que les pécheurs massacrent la troupe entière. Le généreux dévouement de ces animaux les en * traîne à leur perte.
Les Lamantins quittent souvent la mer pour remonter les fleuves. Dans ce but, ils se réunissent en grandes troupes. Les plus forts et les plus vieux parmi les mâles marchent en avant ; viennent ensuite les femelles; les jeunes sont au milieu.
Leur chair passe pour êlre agréable. Elle rappellerait le goût du bœuf selon les uns, celui du porc selon les autres. Leur graisse est douce et se conserve longtemps sans s'altérer.
Ce que nous venons de dire se rapporte particulièrement à Tespèce américaine, qui se trouve â l'embouchure de TOrénoque, de la rivière de T Amazone, et de tous les grands cours d'eau de l'Amérique méridionale. Il existe deux autres espèces, dont une habite le Sénégal.
Le Dugong se distmgue du Lamantin par ses nageoires pectorales dépourvues d'ongles et par quelques autres particularités de structure qu'il serait inutile de signaler ici. Nous ferons pourtant remarquer que les deux dents incisives externes de la mâchoire supérieure s'allongent en une sorte de défense. Les mœurs du Dugong sont analogues à celles du Lamantin.