ORDRE DES PACHYDERMES
La plupart des animaux qui constituent cet ordre sont remar* quables par l'épaisseur et la dureté de leur peau, et c'est de ce caractère même qu'ils tirent leur nom ( ira/uç, épais ; Sepaa, peau ). Chez presque tous, les doigts sont immobilisés dans une enveloppe cornée, appelée sabot^ qui les empêche de saisir les objets, et émousse complètement, dans cette partie, la sensation du tact. Leurs organes digestifs ne sont pas disposés pour la rumination^ ce qui les distingue de Tordre qui nous occupera après eux. Enfin, ils n* ont jamais au front ni bois ni cornes, ce qui les distingue également des Ruminants.
C'est dans Tordre des Pachydermes que Ton trouve les plus grands animaux terrestres.
On divise les Pachydermes en trois familles : les Éléphants^ ou ProboscidienSj les Pachydermes ordinaires et les Pachydermes solipèdes.
Famille des Éléphants ou Proboscidiens. — Les Éléphants, ou Proboscidiens (du grec TtpoSojxK, trompe), sont les plus grands des Mammifères terrestres, comme les baleines sont les plus grands des animaux aquatiques. Si la taille et la force donnaient droit à la domination, ces deux êtres auraient pu se partager Tempire du monde.
Les proportions de TÉléphant sont lourdes, son corps épais, sa démarche pesante; mais sa physionomie est imposante et noble. Ces géants de la création ont une tête remarquable par Ténorme développement du crâne. De tous les animaux, TÉléphant est celui dont la tête a le plus de hauteur verticale à proportion de sa longueur horizontale. Cependant le renflement énorme produit à la
partie supérieure, temporale et postérieure du crâne, n est pas le résultat du grand développement du cerveau; elle ne prov ient que de l'existence d'une quantité de larges cellules creusées dans la substance des os. Le volume du cerveau est ainsi bien inférieur à celui du crâne.
A la partie latérale et supérieure de cette énorme tête, sont deux immenses et minces oreilles, qui s'étendent en haut, en arrière et en bas. L'animal les fait remuer et claquer comme il lui plaît : elles lui servent d'éventail contre la chaleur. L'œil est petit, car son globe n'a pas le tiers de la grosseur du globe de l'œil du bœuf, comparativement à la grandeur de ces deux animaux. La bouche est également petite et presque entièrement cachée derrière les défenses et la base dB la trompe.
Cette trompe, organe particulier â l'Éléphant, n'est autre chose que le nez prolongé d'une façon démesurée, en forme de tube, et qui se termine par les ouvertures des narines. Ce nez prodigieux est un bras et une main. La trompe de l'Éléphant est à la fois un organe de tact, d'odorat, de préhension, et en même temps une arme redoutable. Dans les actions ordinaires de la vie, c'est un instrument qui accomplit toutes les fonctions de la main. Elle saisit et enlève les plus petites choses, comme une pièce de mon* naie ou une paille. Elle peut déboucher une bouteille, ou faire partir la détente d'un pistolet. Dans l'état de nature, l'Éléphant s'en sert pour porter les aliments à sa bouche, pour soulever de lourds fardeaux et les poser sur son dos ; pour boire en la remplissant d'eau, et laissant tomber cette eau dans sa gorge. Avec cet instrument, il se défend ou il attaque ; il saisit son ennemi, l'enlace dans ses replis, le presse, le brise, le lance en l'air, ou le jette â terre pour le fouler sous ses larges pieds.
La structure de cet organe merveilleux est très-remarquable. C'est un tuyau conique, de forme irrégulière, fort allongé, tronqué et évasé par le bout. Le côté supérieur de ce tuyau est convexe et cannelé sur sa largeur, et le côté inférieur aplati ; il est pourvu de deux rangs longitudinaux de petites éminences qui ressemblent aux pieds des vers à soie.
La première portion de la trompe se trouve dans le point qui forme l'extrémité du nez chez les autres animaux ; elle lui tient lieu de nez, puisque le côté intérieur sert de lèvre et que les narines sont placées au dedans. En effet, cet organe est creux à l'intérieur, et une cloison le divise en deux canaux. Dans le point où
ces canaux touchent aux parois osseuses qui les terminent, et qui renferment Torgane de Todorat, ils sont munis d'une valvule cartilagineuse et élastique, que l'animal peut ouvrir et fermer à volonté. Cette disposition empêche que les liquides servant à la boisson n'entrent dans Torgane spécial de Todorat.
Entre les canaux internes de la trompe et sa membrane externe, sont implantés de nombreux muscles longitudinaux et transve saux et rayonnants, dont la contraction ou la dilatation déterminent les mouvements et les inflexions les plus soudains, les plus forts, les plus variés. La trompe se termine par une concavité, au fond de laquelle sont les trous des narines , et dont le bord est saillant. La partie supérieure de ce bord se prolonge en une sorte de doigt, qui a environ cinq pouces de longueur. Cette extrémité saisit les objets avec une telle délicatesse, qu'elle ramasse un grain de blé, une mouche ou un fétu.
Les défenses de l'Éléphant ne sont autre chose que les dents incisives prodigieusement allongées. Dirigées obliquement en bas, en avant et en dehors, elle se recourbent en haut. Leur longueur peut dépasser deux mètres et demi, et elles peuvent peser jusqu'à cinquante ou soixante kilogrammes. Chez les femelles, elles sont quelquefois peu allongées, et ne font pas saillie hors des lèvres.
Les défenses servent à TÉléphant d'arme offensive et défensive. Elles protègent la trompe, qui se replie dans leur courbure, lorsque Tanimal traverse des bois épineux et fourrés; elles lui servent encore à écarter et à maintenir les branches, lorsque la trompe va cueillir les sommités de rameaux feuillus.
L'ivoire dont l'industrie humaine fait un si grand usage, et qui est si remarquable par la finesse de son grain, sa blancheur, sa dureté et le beau poli qu'on peut lui donner, n'est autre chose que la défense de l'Éléphant. La structure spéciale de cette défense la rend facilement reconnaissable. Sur la section transversale de ces défenses, on remarque des stries qui vont en cercle, du centre vers la circonférence, et forment des losanges par leur croisement.
L'ivoire a été employé par les hommes, à titre d'ornement, dès les temps les plus anciens. Salomon avait un trône d'ivoire recouvert d'or, et l'intérieur de plusieurs maisons opulentes de Jérusalem en était orné. Homère parle de l'ivoire employé comme objet d'ornement. La statue de Jupiter Olympien, du sculpteur grec Phi-
dias, était d'ivoire et d*or. L'ivoire était, chez les anciens, d*un prix fort élevé, car les défenses de TËléphant ne figur|iient que dans les plus importantes cérémonies publiques.
L'Éléphant n'a pas de dents canines. Ses dents molaires se composent d'un certain nombre de lames de substance osseuse, enveloppées d'émail et reliées entre elles par une matière corticale.
La manière dont les dents se succèdent chez l'Éléphant est bien digne d'attention. Chez les autres mammifères, c'est verticalement que les dents de remplacement succèdent aux dents de lait. Mais chez l'Éléphant, elles se succèdent d'arrière en avant, en sorte qu'à mesure qu'une màchelière s'use, elle est poussée en avant par celle qui doit la remplacer. Une même molaire peut être ainsi remplacée jusqu'à huit fois. Cependant les défenses ne se renouvellent qu'une seule fois.
L'énorme tète dont nous venons dexaminer les différentes parties, s'unit à un cou tellement court que les mouvements en sont très-circonscrits et très-difficiles. Le dos est voûté et la croupe ravalée. La queue est courte et mince. Les jambes antérieures manquent de clavicules et ne paraissent être que de massifs piliers placés sous le corps pour en soutenir la pesante masse. Comme ceux des membres postérieurs, les os en sont placés dans une position perpendiculaire au corps et au sol, ce qui donne à l'animal un air lourd et gêné. Les jambes antérieures sont d'ailleurs plus longues que celles de derrière, qui sont très-courtes, et dont la jambe proprement dite et peut-être le genou sont seuls dégagés du corps. Sous les pieds se trouve une espèce de semelle calleuse, assez épaisse pour empêcher les sabots de toucher à terre. Les sabots, au nombre de trois à cinq, sont informes et n'indiquent pas même le nombre des doigts (cinq à tous les pieds) qui restent encroûtés et cachés sous la peau.
Ce corps informe, colossal et pesant, est revêtu d'une peau calleuse, crevassée, épaisse, d'un gris sale et noirâtre, munie de poils rares et qui ne sont guère apparents que sur la trompe, sur les paupières et sur la queue, terminée par un bouquet de crins.
Les Éléphants vivent dans les contrées les plus chaudes de l'Afrique et de l'Asie. Recherchant les forêts et les lieux marécageux, ils se tiennent par troupes plus ou moins nombreuses, qui sont toujours conduites par un vieux mâle ^ Leur nourriture consiste en herbes, en racines et en graines. Ils vont souvent chercher
cette nourriture dans les champs cultivés, où ils occasionnent des ravages considérables.
Les Éléphants en captivité sont friands de bananes, de noix de coco; mais leur nourriture ordinaire consiste en foin, en paille, en riz, cru ou cuit, en pain et feuilles d'arbres. Chose singulière, on les habitue facilement à boire du vin, de Teau-de-vie et toutes sortes de liqueurs spiritueuses.
Pour nourrir cette énorme masse, ces animaux ont besoin d'engloutir une grande quantité d* aliments. Dans Tlnde, on leur donne ordinairement 50 kilogrammes de riz par jour ; on y joint, pour entretenir leur santé, une certaine quantité d'herbes ou de feuillages frais.
L'Éléphant qui fut amené à Versailles, au temps de Louis XIV, mangeait quatre-vingts livres de pain par jour et deux seaux de potage; il buvait douze pintes de vin, et consommait, en outre, une grande quantité de gâteaux, que lui apportaient les viçiteurs.
La marche des Éléphants est beaucoup plus rapide que ne le pourrait faire croire la lourdeur de leur allure. Ces animaux pourraient, selon certains auteurs, faire de vingt à vingt-cinq lieues par jour. Ils nagent aussi très-bien.
On a longtemps prétendu que les Éléphants ne peuvent pas se coucher, et qu'ils dorment constamment debout. Il est vrai qu'on trouve chez les Éléphants, comme chez les chevaux, des individus qui peuvent dormir debout et ne se couchent que rarement ; mais d'ordinaire ils dorment couchés sur le côté, comme la plupart des quadrupèdes.
La mère Éléphant porte vingt mois son petit. En venant au monde, le jeune Pachyderme est haut d'un mètre environ. Il jouit de Tusage de tous ses organes et est assez fort pour suivre ses parents. Quand il veut teter, il renverse sa trompe en arrière, et prend le lait à la mamelle maternelle avec sa bouche, et non avec sa trompe, comme certains auteurs Tout dit. La durée de l'allaitement est d'environ deux ans.
L'Éléphant est doué d'une haute intelligence ; nous allons en fournir les preuves.
Il comprend la justice, c'est-à-dire qu'il rend le bien pour le bien et le mal pour le mal. Le cornac d'un Éléphant de Madagascar brisa un jour, par méchanceté, une noix de coco sur la tète de sa bête. Le lendemain, l'Éléphant passant dans une rue, aperçut des noix de coco exposées devant une boutique. Il en prit une avec
sa trompe, et en frappa rudement le front de son conducteur^ qui resta mort sur la place.
Un jeune homme avait offert et retiré plusieurs fois un morceau de sucre à un Eléphant, puis avait fini par le donner à un autre Éléphant. Le premier, offensé de cette taquinerie, saisit le jeune homme avec sa trompe, lui meurtrit la figure et mit ses vêtements en pièces. Il fallut accourir au secours de l'imprudent et faire lâcher prise à Fanimal furieux.
Un Éléphant était dans l'usage d'allonger sa trompe dans les allées ou aux fenêtres des maisons d'Achem (ile de Sumatra) comme pour demander des fruits ou des racines, et les habitants se faisaient un plaisir de lui en donner. Un matin, il présenta Fextrémité de sa trompe aux fenêtres d'un tailleur, lequel, au lieu de donnera l'Éléphant ce qu'il désirait, piqua sa trompe avec son aiguille. L'animal parut supporter avec patience cette insulte. Il continua sa route, et se rendit tranquillement à la rivière où le cornac le conduisait chaque matin, pour le laver. Seulement, il remua le limon avec un de ses pieds de devant et aspira dans sa trompe une grande quantité de cette eau fangeuse. Lorsqu'il repassa dans la rue où se trouvait la boutique du tailleur, il s'avança vers la fenêtre et lui lança une trombe d'eau avec une force si prodigieuse que le coupable et ses ouvriers furent renversés de leur établi et frappés de terreur.
Buffon rapporte le trait suivant :
« Un peintre voulait dessiner rÉléphant de la ménagerie de Versailles dans une attitude extraordinaire qui était de tenir la trompe levée et la gueule ouverte. Le valet du peintre, pour le faire demeurer en cet état, lui jetait des fruits dans la gueule, et le plus souvent faisait semblant d'en jeter. L^Éléphant en fut indigné, et comme s'il eût reconnu que Tenvie que le peintre avait de le dessiner était la cause de cette importunité, au lieu de s'en prendre au valet, il s'adressa au mattre et lui jeta, par sa trompe, une quantité d'eau dont il gâta le papier sur lequel le peintre dessinait. »
On lit dans la Décade philosophique^ qu'un Éléphant aspergea de même façon un factionnaire qui voulait empêcher le public de lui donner à manger I Bien plus, la femelle du même Éléphant partageant la colère du mâle, s'empara du fusil du rigide surveillant, le fit tourner dans sa trompe, le brisa sous ses pieds et ne le rendit qu'après l'avoir tordu comme un tire-bouchon.