‹ Les mammifèresChapitre 17 sur 38 · TomeXXII, p · texte numérisé non relu

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- L'Éléphant, qui a le sentiment de sa force, sait toujours s'arranger pour que sa pesante masse ne nuise pas aux créatures plus faibles que lui. S il passe à travers la foule, il s'ouvre un passage avec sa trompe, de manière à ne blesser personne. Le docteur Franklin dit qu'il a été témoin de rattachement de TÉléphant pour les enfants.

« J'ai moi-même, dil-il, vu dans Tinde la femme d^un mahoud confier la garde d'un très-jeune enfant aune de ces gigantesques créatures. Je me suis même fort diverti à considérer la sagacité et les soins délicats que prodiguait à son marmot cette pesante bonne d'enfant. L^Ëléphant avait pris sa charge au sérieux. L'enfant qui, comme beaucoup d'autres enfants, n'aimait point à rester longtemps dans la même position, et qui voulait qu'on s^occupât de lui, se mettait à crier dès qu'il se sentait abandonné à luimême. Il arrivait même qu'il s'embarrassait dans les jambes de Tanimal, ou dan? les branches d'arbres dont ce dernier se nourrissait. L'Éléphant alors le dégageait avec une tendresse admirable, soit en le soulevant avec sa trompe, soit en écartant les obstacles qui pouvaient gêner les mouvements du bambin. »

L'Éléphant est extrêmement susceptible. Voici un trait que rapporte le même docteur Franklin, à qui nous en laissons d'ailleurs la responsabilité.

Le maître d'une ancienne ménagerie de l'Exeter-change, nommé Pidcock, avait depuis quelques années l'habitude d'offrir tous les soirs à son Éléphant un verre de liqueur spiritueuse. L'animal paraissait tenir particulièrement à cette faveur; car il buvait la goutte avec une certaine sensualité, comme font du reste la plupart des individus de son espèce. Pidcock versait toujours à TÉléphant le premier verre, et s'administrait ensuite à lui-même le second. Un soir, il changea d'idée, et apostropha l'animal en lui disant : « Tu as été assez longtemps servi le premier, c'est maintenan ta mon tour de boire avant toi. » Le compère Éléphant prit mal la chose ; il refusa d'être servi le second, et ne fit plus raison à son maître dans ses libations quotidiennes. Il faut que chacun tienne son rang I

Les Éléphants qui sont exhibés en divers pays dans des représentations; théâtrales donnent des preuves d'une intelligence très-variée. Ils se mettent en mouvement sur les planches avec une singulière légèreté. Sur une scène encombrée d'acteurs ils évitent tout choc contraire au bon ordre et à la mise en scène ; ils avancent en cadence, et d'un pas mesuré, qui s'accorde avec les sons

de la musique. Ils distinguent un acteur d'un autre. S'il s*agit, par exemple, de placer la couronne sur la tète d'un roi légitime, ils ne régareront pas sur le front d'un usurpateur. On a vu à Paris, en 1867, un Éléphant donnant des représentations au cirque du boulevard du Prince-Eugène, se livrer à des exercices de gymnastique, et à des tours d'adresse qui donnaient une haute idée de sa docilité et de son intelligence. L'Éléphant ascensioniste allait jusqu'à faire tenir sa pesante masse sur une corde raide, comme Blondin. C'est un tour d'adresse que ne feraient pas beaucoup d'hommes.

L'Eléphant semble posséder certaines facultés musicales. En 1813, des musiciens de Paris se réunirent pour donner un concert à l'Éléphant mâle qui existait alors au Jardin des Plantes. L'animal manifesta un vrai plaisir à entendre chanter 0 ma tendre Musette! L'air de la charmante Gabrielle lui plut tellement qu'il marquait la mesure en faisant osciller sa trompe de droite à gauche, et balançant son énorme masse. Il poussait même quelques sons plus ou moins d'accord avec ceux des musiciens. Les grandes symphonies étaient moins de son goût. Il paraissait comprendre plus aisément la mélodie que l'harmonie savante. Je sais plus d'un homme qui est éléphant sous ce rapport. Quand le concert fut terminé, le sensible Pachyderme s'approcha de l'un des musiciens, qui, en donnant du cor, l'avait particulièrement ému. Il s'agenouilla devant lui, le caressa de sa trompe et lui exprima par toutes sortes de gentillesses le plaisir qu'il avait eu à l'écouter.

Après ces considérations générales sur l'organisation et les mœurs des Éléphants, nous passerons à l'étude particulière des espèces de cette famille.

Ces espèces, d'ailleurs, ne sont qu'au nombre de deux dans la création actuellement vivante, Y Éléphant d'Asie et VÈUphant d'Afrique.

V Éléphant S Asie vit aujourd'hui dans tout le continent des Indes, principalement dans le royaume de Siam, l'empire des Birmans, le Bengale et l'Hindoustan proprement dit. On le trouve également dans l'île de Geylan, i Sumatra et dans Tile de Bornéo. Sa tête est large, aplatie sur le devant du front^ renflée sur ses côtés ; ses oreilles sont moins grandes que celles de l'Éléphant d'Afrique, et leurs proportions sont un peu différentes. Sa couleur est d'un gris terreux passant au brun. Chez quelques individus, atteints d'une sorte d'albinisme, la couleur est d'un blanc rosé. Certains peuples

des bords du Gange croient que ces Éléphants blancs ou roses donnent asile aux âmes des anciens rois. Les princes de Slam et du Pégu, Ûers de les posséder, les logent dans leurs palais, et les font servir magniSquement par un nombreux personnel d'adorateurs. Les ÉléphanU d'Asie sont les seuls que l'on puisse aujourd'hui .réduire en domesticité. Il faut même remarquer que les individus que l'on utilise ne sont pas nés en captivité. Ce sont des individus sauvages apprivoisés. Ces animaux vivent toujours en troupes. Ceux que l'on rencontre isolés des autres ont été repoussés de la bande, pour quelque motif à nous inconnu.

Sans la présence de l'homme sur la terre, l'Éléphant ^serait peut-être devenu le maître de la création. Hais l'homme y a mis bon ordre. Il s'est empressé d'approprier ce puissant et intelligent serviteur. Voici le moyen le plus communément usité en Asie pour s'emparer des Éléphants sauvages et les réduire en domesticité.

Lorsque les habitants du Bengale, de Siam, etc., ont découvertun troupeau d'Éléphants, ou seulement deux

Fil. 11. Tttc de l'ËléDliant d'Asie, . - i-.. j

' ou trois petits groupes de

ces animaux, qu'on puisse aisément réunir, les indigènes des contrées voisines se rassemblent pour cerner lu petite troupe. Munis d'armes à feu, de tambours, de trompettes, de fusées, en un mot de tout l'attirail propre à effrayer ces animaux, ils forment un cercle autour d'eux, et peu à peu les poussent vers un enclos trompeur, dont l'entrée, garnie de feuillage, ressemble à l'allée d'une forêt. Cette entrée se rétrécit progressivement et aboutit à une enceinte fermée par une palissade de troncs d'arbres et contenant un fossé profond.

Le groupe d'Éléphants ainsi poursuivis arrive lentement à l'extrémité du piège. Le chef qui précède et dirige la bande hésite longtemps avant de s'y engager. On l'attire en plaçant aux abords de ce lieu funeste des fruits et des tiges de plantes dont il est très-friand, comme les cannes à sucre et les bananes. Dès que lé chef est entré, la troupe entière le suit. Tout n'est pas fini pourtant, car il faut avant toute autre chose isoler les individus, pour s'en emparer et les apprivoiser séparément. A cet effet, on place des fruits et des herbes près de l'entrée d'un couloir fort étroit, et tel que l'animal ne puisse s'y retourner. Dès que l'un d'eux a pénétré dans ce couloir, on en ferme la porte. Là on arrête l'animal par des traverses jetées entre ses jambes, que l'on finit par enlacer avec des cordes. On prend ses pieds dans des nœuds coulants.

Chaque prisonnier est alors abandonné à des gardiens qui, a avec patience et longueur de temps », en les caressant, en les menaçant, en les privant de nourriture, ou en flattant leur gourmandise, arrivent par degrés à se rapprocher d'eux sans danger. Il faut environ six mois pour que l'animal permette à son cornac de monter sur son* dos. Cependant l'amour de la liberté est si grand chez ces fiers colosses, que souvent ils saisissent l'occasion qui se présente de se sauver dans les bois pour reprendre la vie sauvage.

Ajoutons que les Éléphants apprivoisés servent à leur tour pour dresser les Ëléphanis sauvages et les accoutumer à l'homme. Preuve singulière d'intelligence ou de philosophie pour des animaux qui conservent toujours un très-vif amour intérieur de leur liberté perdue.

Quant aux Éléphants qui vivent isolés dans les forêts, les Indiens les prennent de diverses façons. Par exemple, ils jettent un nœud coulant à un des pieds de derrière de l'Éléphant, dont ils ont pu s'approcher sans éveiller sa défiance, puis ils tournent l'autre extrémité de la corde autour d'un arbre, enfin on l'enveloppe dans un réseau d'autres liens. On élève un toit au-dessus de l'arbre auquel le captif est attaché ; et lorsque la fatigue et la faim l'ont affaibli, on vient le prendre avec un Éléphant apprivoisé, qui le rassure, l'apaise et le conduit vers l'écurie.

Un Éléphant bien dressé est considéré, en Asie, comme ayant une grande valeur. Sa force est environ cinq fois celle du chameau.

Dans l'état sauvage, l'Éléphant des Indes atteint l'âge de deux cents ans; mais il ne vit guère que cent vingt ans en captivité.

A la guerre, on remploie pour transporter les malades, les tentes et les ustensiles. Les Anglais ont essayé de Tatteler à leurs trains d'artillerie. Bien plus, les propriétaires des grandes plaines cultivées de certaines parties de Tlnde sont parvenus à lui faire tirer la charrue . Jamais plus monstrueux laboureur n'avait éventré la terre de son soc redoutable. VÉléphant laboureur fait à lui seul l'ouvrage d'une trentaine de bœufs. Il est fâcheux pour la propriété indienne que les essais d'appropriation de l'Éléphant au travail de labour n'aient pas été continués.

L'Éléphant est dans les Indes l'ornement obligé de toutes les fêtes publiques. Il figure dans la suite des princes, dans les processions et les cortèges.

Il est spécialement utile dans la chasse au tigre pour porter les chasseurs, et au besoin pour les défendre quand leur terrible gibier se retourne contre eux.

Van Orlich, naturaliste voyageur, a décrit le singulier sentiment de surprise qu'il éprouva lorsqu'il voyagea pour la première fois dans l'Inde, monté sur un Éléphant. On plaça sur le dos de l'Éléphant un coussin rembourré de crin; sur le coussin, on jeta une longue draperie pendante, rouge et brodée d'or; sur cette draperie, on fixa, avec des cordes, un siège fait pour contenir deux personnes et leur suite. Le guide, ou mahoud^ s'assit sur le cou de la bête, derrière les oreilles, la dirigea avec une fourche en fer, dont une des branches était recourbée. Un homme courait le long de la route, avec un grand bâton, pour hâter le pas de l'Éléphant par ses cris et même par ses coups. L'allure de la monture était tantôt agréable, tantôt fatigante. Sous l'incitation du guide, elle était par moments tellement rapide, qu'un homme à cheval aurait eu peine â suivre au trot. Mais cette allure durait peu et l'animal faisait seulement vingt-quatre milles par jour.

Dès la plus haute antiquité, l'Éléphant d*Asie a été dressé au service domestique et militaire, et cet usage s'est continué jusqu'à nos jours. Dans les combats que se livraient les peuples de l'Asie, on les chargeait de tours occupées par des hommes armés de flèches, de frondes ou de javelots. Les premières armées qui conduisirent des Éléphants à leur suite portaient avec eux le gage de la victoire. La vue seule de ces animaux, équipés en guerre, frappait de terreur les bataillons. Les Romains furent très-effrayés lorsqu'ils virent pour la première fois, dans leurs campagnes contre Pyrrhus, ces machines vivantes. Ils apprirent pourtant à

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combattre les Éléphants africains- Avec des haches ils brisaieot leurs jambes colossales; ils lançaieDt au milieu de leurs troupes d'énormes pienz, pour entraver leur marche. Plus tard, les Romains conduisirent eux-mêmes des Ëiéphants au combat, et César en fit un usage avantageux dans la campagne des Gaules. Les restes des Éléphants amenés par les Romains ont été retrouvés dans le midi de la France. A Rome, on fit souvent paraître les Ëlé> phants dans le Coltsée, pour combattre les gladiateurs, et souvent on les attela au char qui portait les triomphateurs au Oapitole.

César, pour orner la pompe de son triomphe, fit amener à Rome les Ëiéphants qu'il avait pris à la bataille de Thapsus. On vit alors quarante de ces magnifiques animaux , disposés sur deux rangs, et portant chacun un flambeau dans sa trompe. L'idée de ce spectacle, qui intéressa beaucoup les Romains , avait été empruntée aux rois d'Egypte et de Syrie, qui se faisaientquelquefois accompagner ainsi par des Éléphants dressés à porter des torches.

OnlitdanslesSlratagèmes de gwrre, de Polyen.queJ. César, pendant la conquête

de nie de Bretagne, ''«■ "' "" "* '■""■"""' •''^'"'''"■

se servit d'un Éléphant pour passer plus rapidement la Tamise. Voici les détails donnés à cet égard par Polyen :

( César voulait passer un grand fleuve dont Cassivellaunus, l'un des rois barbares de la Bretagne, gardût le bord opposé avec une nombreuse cavalerie, une infanterie considérable et beaucoup de chars de guerre. Le général romain, voyant la difficulté de forcer l'ennemi, fit avancer un grand Élé- * phant bardé de fer et chargé d'une tour garnie d'archers et de frondeurs.

Celte étrange apparition frappa de terreur les habitants d'Albion, qui nV vaient jamais rien vu de semblable ; leurs chevaux s'épouvantèrent, tout s'enfuit, et César resta maître du passage. »

Il faut noter, à propos de remploi des Éléphants dans les armées, que l'espèce indienne est plus courageuse que l'espèce africaine.

Les Romains connaissaient celte particularité, car dans les batailles où ils n'avaient que des Éléphants d'Afrique à opposer à des Éléphants indiens, iVs avaient soin de les placer, non devant les corps d'armée, mais derrière les soldats. C'est ce que firent les Romains, selon Tite Live, à la bataille de Magnésie.

U Éléphant d'Afrique a la tète plus arrondie et moins large en dessus que l'Éléphant d'Asie. Son front n'a pas la double bosse latérale qu'on trouve chez ce dernier. Ses oreilles sont plus grandes et plus rapprochées par leur bord interne ; ses défenses sont plus fortes. Quelques autres particularités relatives à la forme des os et à celle des dents molaires distinguent encore l'Éléphant d'Afrique de celui d'Asie.

On rencontre les Éléphants d'Afrique depuis le cap de Bonne- Espérance jusque dans la haute Egypte et le cap Vert. Ils existent par conséquent en Mozambique, en Abyssinie, en Guinée et au Sénégal.

Les Éléphants africains vivent, comme ceux de l'Inde, en troupes plus ou moins nombreuses. On en trouve aussi de solitaires : les Hollandais les désignent sous le nom àe rôdeurs. Ils étaient autrefois beaucoup plus communs qu'aujourd'hui aux environs du cap de Bonne-Espérance. Thumberg rapporte qu'un chasseur lui affirma en avoir abattu, dans ces régions, quatre ou cinq par jour, et cela régulièrement. Il ajoutait que le nombre de ses victimes s'était élevé plusieurs fois à là ou 13 et même à 22 par jour. C'était peut-être propos de chasseur. Quoi qu'il en soit, on peut aujourd'hui voyager dans l'intérieur de l'Afrique sans rencontrer un seul de ces géants, autrefois si abondants dans ces pays.

L'Éléphant d'Afrique diffère beaucoup de l'Éléphant d'Asie en ce qui concerne ses rapports avec l'homme. On ne demande pas à l'Éléphant d'Afrique ce qu'on obtient de celui des Indes. On le chasse pour la nourriture que fournit son abondante chair, et surtout pour l'ivoire de ses défenses.

On chasse l'Éléphant d'Afrique avec le fusil et avec des flèches empoisonnées. D'autres fois on l'attire et on le fait tomber dans des fosses, au fond desquelles il se meurtrit sur des pieux effilés.

Levaillant a donné sur cette chasse des détails très-intéressants, mais qui nous entraîneraient hors des limites assignées à l'étendue de ce livre.

Delegorgue, voyageur français, a publié plus récemment de curieux détails sur les mœurs des Éléphants africains.

Chez ces animaux réunis en troupes, il règne un esprit dimitation qui leur fait quelquefois répéter à tous ce que les premiers ont fait, véritables et gigantesques moutons de Panurge. Delegorgue raconte à ce sujet l'épisode suivant de Tune de ses chasses. Une bande d'Éléphants arrivait sur lui et ses deux compagnons de chasse. Il tire sur le premier de la bande; l'Éléphant tombe en sWaissant sur ses genoux. Ln second Éléphant est tué, et tombe agenouillé sur le premier. Un autre chasseur tire à son tour, et FÉléphant qu'il vise tombe également sur les deux premiers. Tous les Éléphants tombèrent ainsi agenouillés jusqu'au dernier (ils étaient onze I) sous le plomb des chasseurs.

L'Éléphant africain n'a pas toujours été un être inutile et uniquement bon à tomber sous la balle des chasseurs. Dans l'antique civilisation de l'empire de Carthage, on avait su faire de cette immense machine vivante un auxiliaire puissant. On l'employait à tous les ouvrages qui sont accomplis, dans les autres régions du globe, par les chevaux et les autres bêtes de somme. On les plaçait au premier rang dans les batailles, et Thistoire nous apprend quel rôle considérable jouèrent dans la guerre contre les Romains les Éléphants d'Afrique qu'Annibal emmena à la suite de ses armées, quand il envahit l'Italie et mit en si grand péril la puissance du peuple-roi.

On trouve assez fréquemment dans les couches superGcielles du sol de l'Europe, de l'Asie, de lAfrique, de l'Amérique, des défenses, des dents molaires et des os d'Éléphants. L'origine de ces débris osseux a longtemps embarrassé les savants. Avant la création de la géologie, on prenait ces restes gigantesques pour des os de géants, dont la race, d'après certaines cosmogonies, aurait précédé la nôtre sur la terre. C'est ainsi que les Spartiates virent le corps d'Oreste dans les os d'un Éléphant de douze pieds de longueur trouvé en Thrace, — que l'on attribua à Ajax une rotule gigantesque trouvée près de Salamine , — et que l'on considéra comme les restes du géant Polyphème des os de grande taille déterrés en Sicile. Grâce aux progrès de la science, on sait aujour-

d'hui que ces restes osseux appartenaient à une espèce d'Éléphant aujourd'hui disparue, VElephas primigenius, ou Mammouth,

Aucune terre n est aussi féconde en ossements d*Ëléphants fossiles que le nord de l'Asie. On en trouve une telle profusion dans les îles qui bordent les rivages de la mer Glaciale, que le sol est presque entièrement formé de ces ossements, cimentés par du sable et de la glace. Les défenses de Mammouth sont tellement abondantes dans la Sibérie septentrionale, que les czars, voulant s'en réserver le monopole, défendirent aux habitants de les récolter. L'ivoire fossile est une matière qui est très-largement exploitée aujourd'hui dans l'extrême nord de la Sibérie. Chaque année, d'innombratfjes caravanes se dirigent vers ces rivages glacés, et en rapportent de véritables cargaisons d'ivoire, que l'industrie de l'Europe emploie aux mêmes usages que l'ivoire des Éléphants actuellement vivants.

On a beaucoup discuté et l'on discute encore pour s'expliquer la présence, sous les latitudes glacées, d'animaux qui ne vivent aujourd'hui que dans les régions brûlantes de l'Afrique et de l'Asie. On se demande si les animaux auxquels ils ont appartenu vivaient sous Téquateur comme leurs congénères d'aujourd'hui, et auraient été transportés vers le nord par quelque cataclysme géologique, ou s'ils pouvaient exister dans les lieux mêmes où l'on trouve aujourd'hui leurs débris. Cette dernière hypothèse a été reconnue vrai, par suite d'une découverte étonnante qui prouve que l'Éléphant fossile connu des savants sous le nom de Mammouth vivait sous les zones du nord. Voici la découverte dont il s'agit. En 1799, un cadavre de Mammouth fut retrouvé sous les glaces de la Sibérie. L'Éléphant, déjà fort endommagé, fut examiné en 1806 par le professeur Adams de Moscou. Les Iakoutes l'avaient dépecé et s'étaient servis de sa chair pour nourrir leurs chiens. Les ours et autres carnassiers en avaient consommé aussi une grande partie. Mais une portion de la peau et une oreille étaient encore intactes ; on distinguait même la prunelle de l'œil, et le cerveau se reconnaissait également. Le squelette était encore entier, à l'exception d'un pied de devant. Le cou était encore couvert d'une épaisse crinière, et la peau revêtue de crins noirâtres et d'une espèce de laine rougeâtre, si abondante que ce qui en restait ne put être transporté que difficilement par dix hommes. On retira, en outre, plus de trente livres de poils et de crins, que les ours blancs avaient enfoncés dans le sol humide, en dévorant les

chairs. Les restes de cet animal rendu au jour après plus d'un millier d'aunées sont conservés au musée de l'Académie de Saint- Pétersbourg.

Le Muséum d'histoire naturelle de Paris possède un morceau de peau et des mèches de crin avec des flocons de laine d'un autre Mammouth qui fut trouvé tout entier et parCaitement conservé dans les glaces, sur les bords de la mer Glaciale.

Nous avons rapporté ces deux faits, avec tous les détails nécessaires dans notre ouvrage la Terre avant le Déluge, auquel nous

renvoyons pour cet objet'. Ce que nous voulons seulement établir ici, c'est que la découverte du Mammouth faite sur les bords de la Lena prouve que cet animal vivait dans les régions du nord, dont le climat était alors beaucoup plus chaud que de nos jours, et qu'il était parfaitement distinct des deux espèces actuellement vivantes. Au Mammouth {Elephas primigenivs, fîg. 33) il faut ajouter parmi les espèces d'Éléphants fossiles, le Masiodonle (animai dt i'Ohio). Tandis que le Mammouth a les défenses excessivement

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