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ORDRE DES CARNIVORES

Les Carnivores sont les plus forts et les plus redoutables des Mammifères terrestres; ils comprennent tous les animaux vulgairement appelés bêtes féroces. Doués des instincts les plus violents, organisés pour le meurtre et le carnage, ils se nourrissent tous, plus ou moins, de chair et de sang, et répandent la terreur autour d'eux. Ils ont un rôle providentiel dans la nature, celui de limiter la multiplication des espèces herbivores; et, tout étrange que cela puisse paraître à première vue, leur disparition de la surface de la terre amènerait de véritables désordres.

Quoique les matières animales entrent toujours pour une certaine part dans leur alimentation, tous les Carnivores n*en vivent pas exclusivement; il en est qui leur adjoignent, dans des proportions variables, des substances végétales. Quelques-uns sont même plus végétivores que carnivores. De là des différences plus ou moins profondes dans les organes de Tappareil nutritif, spécialement dans le tube digestif et le système dentaire, et des caractères très-importants tirés de cet ordre de considérations.

Les Carnivores possèdent constamment trois sortes de dents : des incisives, des canines et des molaires. Les incisives, placées en avant, sont au nombre de six à chaque mâchoire, excepté chez la loutre marine, qui n'en porte que quatre à la mâchoire inférieure. Les canines sont fortes, longues, acérées, très-propres à déchirer les chairs, et constituent des armes terribles; on en compte deux à chaque mâchoire, situées de chaque côté des incisives. Enfin viennent les molaires, très-variables dans le nombre et dans la forme, suivant le genre de nourriture, et divisées en avant-molaires^ carnassières et tuberculeuses ou arrière-molaires. Généralement les

atant-molaires sont pointues, et augmentent en volume de la première à la dernière ; il y en a une au moins et quatre au plus. Elles sont suivies par une dent à couronne tranchante, la plus considérable du système, connue sous le nom de carnassière. Les dernières molaires, on tubercukiLses, sont ainsi nommées à cause de leur couronne large et émoussée ; elles sont au nombre de deux ou quatre à chaque mâchoire ; quelquefois aussi elles manquent totalement en bas, ou y sont plus rares qu'en haut.

Les dents carnassières et les dents tuberculeuses diffèrent, nonseulement par la structure, mais encore par la manière dont elles se rencontrent dans l'acte de la mastication, et par les modifications particulières qu'elles font subir aux aliments. Les carnassières sont alternes, c'est-à-dire qu'elles glissent latéralement l'une sur l'autre, à peu près comme les branches d'une paire de ciseaux ; elles sont donc éminemment propres à couper, à diviser la chair. Au contraire, les molaires tuberculeuses, parfaitement opposées l'une à l'autre, et venant s'appliquer couronne contre couronne, sont très-aptes à broyer, à triturer les matières végétales.

On peut conclure de ce qui précède que l'animal sera d'autant plus Carnivore que ses dents carnassières seront plus développées et que ses tuberculeuses le seront moins ; qu'au contraire il sera d'autant plus omnivore, c'est-à-dire tout à la fois végétivore et Carnivore, que ses dents tuberculeuses seront plus larges et ses carnassières moins apparentes. De sorte que l'on peut dire, avec Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, que « le degré de carnivorité d'un animal est toujours exprimé, avec une précision presque mathématique, par les modifications de son système dentaire, et spécialement des dents carnassières. »

Les Mammifères carnivores sont des animaux bien découplés et très-agiles. Us attendent leur proie dans quelque lieu obscur, et, dès qu'elle passe à leur portée, ils l'atteignent d'un bond et regorgent.

Leurs membres sont bien proportionnés, et leurs doigts, parfaitement séparés les uns des autres, se terminent par des ongles robustes, ou griffes^ plus ou moins acérés suivant les instincts des espèces, et qui composent, avec les dents, leurs seuls moyens d'attaque et de défense. Chez tous les membres de la famille des Chats, c'est-à-dire chez les Carnivores par excellence, les griffes sont rélractiles^ c'est-à-dire qu'elles ont la propriété de se retirer

dans Tintérieur de la patte, à la volonté de Tanimal, grâce à la disposition particulière des phalanges et à l'action d'un muscle ^spécial. Quand le chat fait rentrer sa griffe, on dit qu'il fait patte de velours. Le but de cette ingénieuse combinaison est de conserver aux ongles tout leur tranchant et toute leur acuité, en les soustrayant aux causes d'usure provenant de la marche et du frottement contre le sol : c'est comme une épée que Ton conserve dans le fourreau.

Les Carnivores varient beaucoup dans la manière de poser la patte à terre. Les uns, tels que les ours, les blaireaux, etc., s'appuient sur toute la surface inférieure du pied, et se font remarquer par leurs formes épaisses : on les nomme i'iaraigrades ; les autres, comme les chats, les chiens, etc., ne touchent le sol que par l'extrémité des doigts et ont le corps plus délié, les allures plus vives : on les appelle Digitigrades, Entre ces deux types bien tranchés, s'échelonne la série des espèces plus ou moins semiplantigrades et semi-digitigrades.

Les caractères tirés de la marche sont utiles dans la distinction des genres ; mais ils n'ont pas assez d'importance pour devenir le point de départ d'une division des Carnivores en deux grandes tribus, comme l'avaient fait les naturalistes du commencement de notre siècle.

Les sens des Carnivores sont très-développés, mais les uns ou les autres prédominent suivant les espèces. L'ouïe et la vue atteignent leur maximum de perfection chez les plus avides de chair; tandis que l'odorat et le goût très-développé sont l'apanage des espèces dont le régime est plus ou moins végétal. La plupart des Féliens (chats) ont les yeux organisés pour la vision nocturne.

Les Carnivores sont bien supérieurs en intelligence à tous les animaux des ordres précédents. Leur cerveau est assez volumineux et présente toujours des circonvolutions.

La nature a bien doué les Carnivores sous le rapport du vêtement. Un grand nombre d'entre eux nous donnent des fourrures très-recherchées, soit pour leurs brillantes couleurs, soit pour la finesse et l'épaisseur du poil. On cite particulièrement celles de la marte, de la zibeline, du vison, de l'hermine, du renard, du lion, du tigre, de la panthère, de l'ours, et généralement toutes les fourrures des féliens.

Les Carnivores sont répandus en nombre considérable sur toute la surface du globe, excepté en Australie, où ils sont, comme nous

rayons vu, représentés par des Mamnûfères marsupiaux. Les pèces les plus redoutables habitent les régions brûlantes de l'Asie, de TAfrique et de TAmérique. La plus grande espèce de carnivores que possède aujourd'hui l'Europe , est Tours. Cependant l'Europe n'a pas toujours été aussi complètement privée d'animaux féroces. Des ours bien plus gros que ceux d'aujourd'hui y ont vécu, ainsi que des hyènes, des panthères, et un énorme chat qui différait bien peu du lion.

On partage les Carnivores en six grandes familles : l"" les Mustéliens^ dont le type est la belette {Mustela, belette); â"" les Hyènes; 3*» les Féliens (de FeliSj chat) ; k? les Caniens (de Canis, chien] ; &• les Viverriens (de Yiverrat civette) ; 6** les ours.

Famille des Musteliens. — Les Mustéliem sont, en général, des animaux de petite taille, au corps bas et allongé, aux instincts éminemment destructeurs. Le nom de Vermiformes^ qu'on donne à beaucoup d'entre eux, tels que les loutres, les putois et les martes, rappelle cette conformation particulière. Us sont digitigrades ou plantigrades, mais plus souvent digitigrades. Au point de vue anatomique, ils sont caractérisés par la présence d'une paire de tuberculeuses à chaque mâchoire.

Ils renferment les genres Loutre^ MarlCj Glouton, Mouffette, Blai^ reauy Ratel.

Genre Loutre. — Les Loutres sont essentiellement organisées pour la vie aquatique. Leurs pieds palmés, leurs formes sveltes, leur tête aplatie, leur permettent de fendre Tonde avec rapidité, tandis qu'elles ne se meuvent que difficilement sur la terre. Elles habitent les bords des lacs, des fleuves et des rivières, soit qu'elles se creusent un terrier en communication avec la profondeur de Teau, soit qu'elles s'accommodent de quelque retraite naturelle, située à une faible distance de la rive.

Se nourrissant presque exclusivement de poissons, qu'elles saisissent en plongeant, elles occasionnent dans les eaux qu'elles fréquentent d'incalculables dégâts , non-seulement par la dépopulation qui résulte de leurs goûts particuliers, mais encore par le dommage qu'elles font éprouver aux filets des pécheurs, lorsque, s'y étant laissé prendre, elles s'y débattent, les coupent et les déchirent pour se dégager.

Les Loutres mangent aussi de petits Mammifères, des mollusques, des reptiles aquatiques, et même des végétaux.

La femelle de la Loutre met bas trois ou quatre petits, dans les premiers jours du printemps. Elle les soigne avec la plus vive sollicitude, et sacrifie sa vie pour les défendre- Si, malgré sa résistance, on les lui ravit, elle éclate en gémissements douloureux et quelquefois meurt de désespoir.

Cet animal est d'ailleurs très-intelligent et s'apprivoise sans peine. Il faut seulement le prendre jeune, et avoir soin de ne pas le nourrir trop tôt de matières animales. Sans cette précaution, son naturel féroce persiste, et il reste toujours indocile et brutal. Lorsqu'elle est bien dressée, la Loutre utilise volontiers ses talents

Fig. ISl. Loutre.

en faveur de son maître. Elle pèche pour le compte d'autnii, et se montre satisfaite, pourvu qu'on lui abandonne quelques-uns des poissons qu'elle est allée chercher au fond de l'eau.

La peau de la Loutre a et a eu autrefois une grande valeur comme fourrure; on ne l'emploie guère aujourd'hui que dans la chapellerie. Le pelage de cet animal, comme celui du castor, de l'ondatra et de presque tous les Mammifères aquatiques, se compose de deux couches : l'une, qui confine à la peau, formée de poils coiirts, fins et duveteux; l'autre, située au-dessus, dont les poils s«Qt luisants, plus longs et plus rudes. Les fourrures du

Nord sont les plus estimées, parce qu'elles sont plus chaudes et plus moelleuses.

On fait à la Loutre une guerre assez active, autant pour s'emparer de sa peau, que pour mettre un terme à ses dégâts dans les rivières. Cette chasse est d'ailleurs très-difficile. La tactique consiste à' pousser l'animal dans un endroit où les eaux soient basses ; c'est à cette condition seulement qu'on peut le tuer ou s*en emparer.

On trouve les Loutres dans toutes les parties du monde; mais c'est en Europe et en Amérique qu elles sont le plus répandues. La Loutre commune (fig. 131) mesure environ 70 centimètres du bout du museau à Torigine de la queue, qui est longue de 30 à 35 centimètres. La couleur générale de sa robe est le brun, plus ou moins foncé.

Il existe au Kamtschatka et sur toutes les côtes de l'océan Pacifique boréal une espèce de Loutre qui diffère de toutes les autres par la taille, par la douceur et l'éclat de sa fourrure et par ses habitudes exclusivement maritimes ; elle a un peu plus d'un mètre de longueur. Les mœurs de la Loutre marine sont très-intéressantes. Le mâle et la femelle sont fortement attachés l'un â l'autre et à leur progéniture; les liens qu'ils contractent sont durables. Us jouent avec leurs petits et les prennent sur leur dos lorsqu'ils entreprennent quelque traversée. Ces animaux sont d'ailleurs d'un naturel excellent. Ils n'opposent presque pas de résistance aux attaques dont ils sont l'objet et ne cherchent leur salut que dans la fuite.

Les peaux de Loutres marines sont très-recherchées. En Europe, où il en vient très-peu, leur valeur varie de 800 à 1500 fr. Elles s'exportent en grande partie sur les marchés de la Chine ou du Japon, où elles font l'ornement des mandarins et de tous les hauts fonctionnaires. Quelque élevé qu'en soit le prix actuellement, il augmentera certainement encore, puisque les animaux qui les fournissent se retirent devant l'action envahissante de l'homme, pour mener une vie tranquille dans des régions moins accessibles.

Genre Marte. — Les Martes sont les plus petits, mais aussi les plus féroces des carnassiers, sans en excepter le lion, le tigre et la panthère. Elles ne vivent que de proies vivantes et ne se complaisent que dans le carnage. Seulement elles ne s'attaquent, par prudence, qu'à des animaux proportionnés à leur taille. Les rats^

les souris, les écureuils, les petits oiseaux forment le fond de leur nourriture; car elles grimpent avec beaucoup d'agilité sur les arbres et sont la terreur de la gent ailée.

Certaines espèces de Martes, telles que la fouine, le putois, la belette, vivent dans le voisinage des lieux habités. Profitant de la fa';ulté qu'elles possèdent de passer par les moindres trous, grâce à la minceur et à la souplesse de leur corps, elles pénètrent dans les basses-cours, les poulaillers, les cabanes à lapins, et mettent à mort tout ce qui s'y trouve. Elles semblent obéir à un besoin désordonné de destruction et de cruauté inutile, car elles égorgent souvent beaucoup plus de victimes qu'il ne leur en faut pour assouvir leur faim. Mais il faut faire remarquer, à leur décharge, d'abord que^ ne tuant que pour sucer le sang et manger la cervelle de leurs victimes, la consommation doit en être forcément assez considérable; ensuite qu'étant forcées, par la violence de leurs appétits et l'impossibilité d'emporter leur butin par d'étroites issues, de se repaître sur place, elles s'appliquent à ne laisser autour d'elles aucun souffle de vie, aOn d'empêcher le concert des voix accusatrices qui ne manqueraient pas de s'élever, et qui leur attireraient la colère d'un personnage p^ticulièremerit désagréable, à savoir, le propriétaire ou quelqu'un • des siens.

Les Martes sont rusées, cauteleuses et savent circonvenir leur proie sans exciter sa défiance; elles déploient même beaucoup d'intelligence dans cette recherche incessante de leur nourriture. Elles s'apprivoisent assez facilement, mais elles sont à peu près incapables d'affection. L'homme peut en faire un esclave, non un ami.

Comme particularité de leur organisation, il faut citer l'odeur désagréable, quelquefois même fétide, que répandent ces animaux, surtout lorsqu'ils sont irrités. Cette odeur émane d'un liquide que sécrètent deux glandes placées à l'origine de la queue.

On distingue deux sections dans le genre Marte : les Maries proprement dites et les Patois.

Les principales espèces de la première section sont la Marie ordinaire, la Marte zibeline et la Fouine.

La Marie ordinaire est longue d'environ 50 centimètres; elle habite les forêts les plus sauvages du nord de l'Europe et de l'Amérique, et est devenue assez rare en France depuis que les grandes forêts en ont disparu. Comme la plupart de ses congénères, elle

reste cachée pendant le jour, et ne se met guère en chasse que le soir, prenant ainsi l'obscurité pour complice de ses violences. Oiseaux de toutes sortes, lièvres, lapins, écureuils, loirs, mulots, et, par exception, serpents et lézards, tombent sous sa dent meurtrière. Elle recherche aussi le miel des abeilles sauvages.

Lorsque les petits oiseaux Taperçoivent pendant le jour, ils se réunissent en nombre, Tentourent, l'assourdissent de leurs clameurs et l'obligent à s'enfuir.

La Marte établit son gtte au milieu d'un buisson ou dans un. tronc d'arbre. Lorsque la femelle est sur le point de mettre bas, elle cherche un nid d'écureuils, surprend et dévore le propriétaire, puis s'y installe, après l'avoir approprié à sa convenance.

La fourrure de la Marte ordinaire a une certaine valeur, mais elle n'a pas la réputation de celle de quelques autres Martes dont nous allons parler.

La Marte zibeline (^Mustela zebelina) est pourvue d'un pelage fin et moelleux. Son cou est grisâtre, le reste du corps d'une riche couleur fauve. Ce petit animal, si recherché à cause de sa fourrure, est confiné dans les régions septentrionales de l'Asie et dans la Russie d'Europe, surtout en Sibérie. C'est dans ce dernier pays qu'on la chasse avec activité. Les Turcs, les Russes, les Chinois achètent sur place les peaux de Zibeline, pour les répandre dans le commerce de l'Europe et de l'Asie. Les peaux les plus chères sont celles dont la couleur tire un peu sur le noir. Sa robe d'hiver est bien supérieure à celle d'été ; elle est parfaitement noire et mieux fournie.

Ce sont les Russes exilés en Sibérie qui chassent la Zibeline, et qui s'exposent, pour sa recherche, au milieu de ces déserts de glace, à des misères et à des maux de toutes sortes. Combien de ces malheureux périssent de froid ou de faim dans ces parages, dont la température peut descendre à 30^ au-dessous de zéro I Combien sont déchirés par la dent féroce des ours et des loups dévorants I Le cœur se serre à la pensée de tant de souffrances, endurées pour satisfaire le vain luxe de quelques privilégiés de l'ordre social I

La Fouine (fig. 132) habite toute l'Europe et une partie de TAsie occidentale. Les bois, les haies, les vergers, tous les sites lui conviennent, pourvu qu'elle puisse s'y cacher et faire ses coups à la sourdine. Elle se tient volontiers près des habitations, et son voisinage est dangereux pour les petits animaux domestiques des

fermes. Elle grimpe jusque dans les colombiers. Les granges, les magasins i fourrages sont ses lieux de retraite favoris. C'est U qu'elle met bas, lorsqu'elle le peut. Elle s'apprivoise, et en captivité elle mange de tout, excepté des herbes.

Boitard reconte le fait curieux d'un paysan qui était parvenu à se nourrir aux dépens du prochain, gr&ce à l'action combinée d'une fouine et d'un chien, admirablement dressés d'ailleurs, l'un et l'autre, pour ce résultat. Ledit paysan allait rôder autour des fermes, suivi de son chien et portant sa fouine dans un panier. Apercevait^il quelque poule écartée, il lançait contre le volatile sa fouine, qui regorgeait en un clin d'œil. Ensuite il s'éloignait d'un air innocent, tandis que le chien s'emparait de la volaille

'ïi rs~

Fig, I

méchamment occise, et rejoignait son maître, portant le butin dans sa gueule. Ce manège finit pourtant par être découvert, et notre ingénieux villageois dut renoncer à exploiter de cette façon les qualités naturelles de sa fouine.

Dans la section des Putois, onjdistingue le Putois commun, le Vison, VHermine, le Furet, la Belette.

Le Puioii commun, ou Putois fétide (flg. 133), doit son nom à l'odeur infecte qu'il répand lorsqu'il est irrité. Cette odeur est insupportable et répngne même aux autres animaux. Comme la Fouine, il fréquente les lieux habités et y commet les mêmes dégâts.

Après l'accouplement, qui a lieu au printemps, le mâle se retire

dans les bois et vil des ressources qu'ils lui offrent. S'il a la bonne fortune de rencontrer une garenne de lapins, il s'insinue dans an terrier, s'y établit à demeure, après avoir mis à mort les légitimes possesseurs. Il mène alors joyeuse vie jusqu'à l'automne, car la proie pullule autour de lui.

On trouve le Putois dans toute l'Europe.

Le Yiton est le représentant du Putois dans l'Amérique septentrionale; sa fourrure est assez bien cotée dans le commerce des pelleteries.

L'Hermine (flg. 134) habite, comme la Zibeline, les régions les plus septentrionales du globe. La Suède, la Norvège, la Russie, la Sibérie, l'Amérique boréale sont les contrées oii elle abonde. Les chasseurs de Zibelines sont donc en même temps chasseurs d'Hermines. On sait la haute valeur qu'acquièrent les peaux de ces animaux et le commerce considérable auquel elles donnent lieu. Nos magistrats, nos docteurs en font une ample consommation, sans compter nos dames qui aiment à en parer leur CO' quette personne. En été l'Hermine est d'un beau marron en dessus et blanche en dessous, avec la queue brune et l'extrémité noire; en hiver elle devient tout entière d'un blanc éclatant ou légèrement jaunâtre, si ce n'est que le bout de la queue reste noir. C'est à cette époque qu'on lui fait la guerre. Cet animal n'a pas

plus de S5 centimètres de long, la queue noD comprise. Rien de particulier à signaler dans ses habitudes.

Le Furet (fîg. 13»}, que certains auteurs regardent comme une variété du Putois (ûg. 133], a le pelage d'un blanc jaunâtre et les yeux roses. Il nous est venu de l'Espagne, qui elle-même l'avait reçu de la côte d'Afrique. 11 ne peut vivre en France & l'état sauvage : il y meurt bientôt, victime de la rigueur du climat.

L'homme a mis à proGt sa haine naturelle pour le lapin, en le pressant à la chasse de ce rongeur. Voici comment on procède :

Fig. I». Hermi».

Lorsqu'on a découvert un terrier, on y porte le Furet et on l'introduit dans le trou de ce terrier. Le Furet ne tarde pas à en faire déguerpir les lapins, fous de terreur j mais les malheureux ne te sauvent de Gharybde que pour tomber en Scylla; car un piège les attend à l'entrée du terrier dans lequel ils viennent se jeter tête baissée, ou bien le fusil du chasseur les renverse au moment de 1 eur sortie.

Le Furet doit toujours être muselé ; sans cela il saigne les lapins, se gorçe de sang et reste engourdi dans une torpeur slupide, qui peut se prolonger plusieurs jours. Impossible alors de

le faire sortir, si ce n'est en l'etifumaDt dans son (rou ; encore n'y réussit-on pas toujours.

A part ce service, tout intéressé, le Furet n'est d'aucune utilité ,à son maître; il ne lui témoigne aucune affection, et semble même ne pas le connaître.

La Beleue est le plus peUt des Carnivores : elle ne mesure pas plus de 15 centjmètres. On la trouve dans toute l'Europe tempérée, aux environs des lieux habités. Son audace et son courage sont extraordinaires : elle attaque des animaux beaucoup plus gros qu'elle, et quelquefois fort redoutables, tels que le surmulot. D'après le docteur Jonathan Franklin on a vu une belette s'attacher à un aigle, se laisser enlever avec lui au plus haut des

airs, parvenir, après une lutte prolongée, à lui couper la gorge, et retomber à terre, étreignant toujours son ennemi vaincu.

De toutes les Martes, la Belette est celle qui s'apprivoise le plus facilement et qui montre le plus de confiance vis-à-vis de son maitre. C'est, en somme, un joli petit animal.

ûenre Glouton. — Avec le Glouton commence une série de Mustéliens à marche plus ou moins plantigrade et à formes plus lourdes que celles des précédents. Cet animal est le plus gros et le plus robuste de la famille. Il a la tête forte, le corps médiocrement élevé, la queue de moyenne longueur et convenablement fournie les ongles acérés et tranchants. Son nom lui vient de sa voradté, qui est vraiment remarquable.

Le Glouton est propre aux régions arctiques des deux continents. Voici comment il se procure sa subsistance. Il grimpe sur un arbre, et se tient en embuscade jusqu'à ce qu'une proie passe audessous de lui ; il s'élance alors, se cramponne sur le dos de sa victime, et lui déchire la gorge à belles dents. En vain l'animal fait des efforts désespérés pour se débarrasser de son féroce compagnon ; il finit par succomber à cette terrible étreinte. Le Glouton ne craint pas de s'attaquer ainsi aux plus grands Ruminants, tels qne le renne, l'élan, et il en vient à bout.

BufTon a possédé vivant un Glouton dont la captivité avait fort adouci le naturel. Il mangeait considérablement, et avec une telle avidité qu'il faillit plusieurs fois s'étrangler. Il aurait englouti

Fig. Ils. GIoutOD,

plus de quatre livres de viande en un seul repas, si on les lui avait données.

Genre Mou/feue. — Les Mouffettes sont voisines des grandes espèces de Martes par les formes générales et parla taille; mais elles en diffèrent beaucoup par la dentition, plus spécialement organisée en vue d'un régime omnivore. Leur pelage est très-fourni, soyeux et varié de noir et de blanc; la queue est touffue et relevée en panache.

Les Mouffettes habitent les deux Amériques, depuis la baie d'Hudson jusqu'au cap Horn. Elles sont renommées pour leur horrible puanteur. Lorsqu'on les inquiète, elles répandent un liquide dont aucune créature ne peut supporter les émanations; et si l'on a la mauvaise chance d'en être atteint, on reste imprégné de son odeur pendant fort longtemps.

Ralm en parle en ces termes dans son Voyage dans t Amérique septentrionale :

a En 1749, il vint un de ces animaux près de la ferme où je logeais; c^était en hiver et pendant la nuit ; les chiens étaient éveillés et le poursuivirent. Dans le moment, il répandit une odeur si fétide qu'étant dans mon lit, je pensai être suffoqué ; les vaches beuglaient de toute leur force. Sur la fin de la même année, il se glissa une Mouffette dans notre cave ; une femme qui Taperçut, la nuit, à ses yeux étincelants, la tua, et dans le moment la cave fut remplie d'une telle odeur, que non«seulement la femme en fut malade pendant quelques jours, mais que le pain, la viande et les autres provisions que Ton conservait dansjcette cave furent tellement infectés, qu'on ne put en rien garder, et qu'il fallut tout jeter au dehors pour ne pas empester le lieu dans lequel étaient ces objets. >

Genre Blaireau, — Le Blaireau est un animal trapu, bas sur jambes, à peu près de la grosseur du renard, et, sauf la taille, semblable à Tours, par son apparence générale. Il a le museau allongé, très-sensible à l'extrémité, les mâchoires fortes, les dents aiguës, les pieds de devant armés d'ongles puissants et propres à fouir. Son poil est long, d'un gris noirâtre et, contrairement à ce qui s'observe chez les autres mammifères, d'une nuance plus claire sur les parties supérieures du corps que sur le ventre et les jambes; sa queue est courte et velue. Il porte, près de l'anus, une poche qui sécrète une humeur puante et visqueuse. Sa démarche est lourde et embarrassée.

Le Blaireau (Gg. 137) est commun dans les parties tempérées de l'Europe et de l'Asie et dans le nord de l'Amérique ; on le rencontre assez fréquemment en France. Il vit solitairement, dans les lieux les plus sombres et les plus écartés, et se creuse un terrier à plusieurs issues, composé de galeries qui s'entre-croisent et qui atteignent quelquefois une grande longueur. Il est déûant^ craint la lumière, et passe toute la journée dans son repaire, ne sortant que le soir pour chercher sa subsistance. Il se nourrit de petits animaux de toutes sortes, mammifères, oiseaux, reptiles et insectes; de racines, de fruits, de miel : il est donc très-franchement omnivore. Il peut d'ailleurs supporter une très-longue abstinence : on en a vu un absolument privé de nourriture pendant quarante-huit jours, sans qu'il y parût beaucoup au bout de ce temps.

Dans les moments de disette, il se sustente, dit-on, en léchant la poche qu'il porte à l'origine de la queue. Très-rusé, il sait évi-

er avec beaucoup de sagacité les pièges qu'on lui tend. Il est paiement courageux et se défend bien lorsqu'il est attaqué. A.-t41 des chiens à ses trousses, son premier mouvement est de gagner son terrier, où il se sent à l'aise ; mais s'il en est éloigné, il est rare qu'il puisse y atteindre, car II court mal et ne peut lutter de vitesse avec les chiens. 11 se renverse alors sur le dos, et n'abandonne la vie qu'après avoir fait de cruelles blessures à ses ennemis. Si au contraire il parvient à son trou, il est difûcile de s'en emparer; on est souvent contraint de démolir ses galeries à coups de pioche. Mais les terriers sont si profonds, ils occupent un si grand espace, qu'il faut des jours entiers pour arriver à découvrir l'animal. Si les chiens ne dirigeaient pas les hommes em-

ployés à bêcher le sol, pour mettre le Blaireau à découvert, on ne parviendrait jamais à le découvrir.

Pris jeune, le Blaireau s'apprivoise facilement, et devient presque aussi familier qu'un chien. La diversité de ses appétits le rend d'ailleurs facile à nourrir. Sa peau sert aui bourreliers, et ses poils entrent dans la confection des pinceaux à barbe.

Le Blaireau est représenté dans l'Inde et les Iles voisines par deux espèces, dont quelques naturalistes ont fait des genres distincts : ce sont VArclonyx et le Mydaus, celui-ci notablement plus pelit que le Blaireau commun.

Genre Riiet. — Le Ratel ressemble beaucoup au Blaireau; il a les mômes formes oblongues, les mêmes allures embarrassées, les

mêmes dispositions dans la coloration du pelage, les mêmes instincts fouisseurs; son museau est seulement plus court et sa taille plus forte ; il mesure un mètre de long environ. Il est très* friand de miel, et passe la plus grande partie de son temps à la recherche des essaims d'abeilles terrestres. Sa peau, recouverte de poils durs et épais, est d'ailleurs à Tabri de Taiguillon de ces insectes. On le trouve dans plusieurs parties de l'Afrique, notamment au cap de Bonne-Espérance, et aussi dans l'Inde.

Famille des Hyènes. — On range dans cette famille des animaux d'assez grande taille, à goûts très-carnassiers et à marche digitigrade : ce sont les Hyènes proprement dites et les Prolèles.

Genre Hyène. — Les principaux caractères des animaux du genre Hyène sont : dents épaisses et fortes, plus propres à broyer qu'à couper; mâchoires très-puissantes et retenant facilement des proies énormes; tête large, terminée par un museau obtus; physionomie refrognée; langue rude, comme celle des chats; oreilles amples et presque nues; poils assez abondants, réunis en une sorte de crinière flottante le long de l'épine dorsale; queue médiocre et velue ; train de derrière moins élevé que celui de devant, d'où obliquité et incertitude dans la démarche ; pieds tétradactyles; ongles courts et robustes, servant mieux à fouir qu'a déchirer.

Les Hyènes se rencontrent dans diverses parties de l'Afrique et dans l'Asie occidentale. Elles habitent des cavernes, d*où elles sortent le soir, pour se mettre en quête de leur nourriture.

Les Hyènes ne sont pas ces bêles féroces que l'imagination populaire se plaît à évoquer. Elles ne s'attaquent à l'homme et aux autres créatures que dans les cas de nécessité absolue. Elles leur préfèrent les corps eu état de putréfaction et les charognes. Elles pénètrent dans les cimetières, exhument les cadavres, les tirent de leurs suaires, et s en repaissent avec avidité. Elles s'introduisent même, la nuit, dans les habitations, pour y dévorer les débris des animaux rejetés de la table. Elles dévorent tout, chairs et os ; et c'est merveille de voir la façon expéditive dont elles font disparaître les carcasses les plus résistantes.

Ces habitudes immondes, les violations réitérées de sépultures dont elles se rendent coupables, ont fait de l'Hyène un objet d'aversion et de dégoût. Soyons justes pourtant, et sachons reconnaître les services que cet animal nous rend. Les Hyènes sont

parmi les quadrupèdes ce que sont les vautours parmi les oiseaux. Elles exercent le même ministère, d'une manière plus complète encore, puisqu'elles ne laissent pas même subsister les squelettes des cadavres dont elles se nourrissent. Dans ces cités et ces villages de l'Afrique où le soin de la voirie est abandonné au hasard, les Hyènes enlèvent tous les débris dont la fermentation, activée par un soleil ardent, engendrerait des miasmes pestilentiels et compromettrait la santé publique. A ce point de vue, on ne saurait donc contester leur utilité.

Malheureusement, dans les localités où elles sont nombreuses, les Hyènes trouvent rarement assez de matières putréfiées pour subvenir à leur existence. Force leur est alors de se rabattre sur la nature vivante. Les voyageurs racontent qu'elles brisent, pendant la nuit, les barricades élevées par les habitants des villages d'Afrique autour de leurs maisons, et qu'elles étranglent les animaux domestiques, lorsqu'ils ne sont pas renfermés. On en a vu emporter des ânes : ce qui atteste bien la puissance extraordinaire de leur mâchoire. En Tabsence de toute espèce de substance animale, elles mangent des racines et des jeunes pousses végétales.

Un naturaliste anglais parle d'une espèce d'Hyène qui rôde dans le jour autour des troupeaux de bœufs, s'en approche traîtreusement par derrière, tandis qu'ils reposent, et leur arrache la queue : privation cruelle pour ces animaux, qui n*ont pas d'autre défense contre les piqûres des mouches, si insupportables sous ce climat brûlant.

n y a deux espèces principales d'Hyènes : VHyène rayée et VHyène tachetée.

VHyène rayée (fîg. 138) doit son nom aux bandes noires qui sillonnent transversalement son pelage d'un gris jaunâtre. Elle est de la taille d'un grand chien et habite la Barbarie, TÉgypte, l'Abyssinie, l'Arabie, la Syrie et la Perse.

L'Hyène tacfutée habite aussi la Barbarie, mais se trouve, en outre, dans la Cafrerie et plus généralement dans tout le midi de l'Afrique. Elle s'apprivoise très-facilement. Certains colons africains rélèvent comme un chien, et en retirent les mêmes services. C'est par les bons traitements seuls qu'on parvient à se l'attacher; la violence la rend dangereuse.

Genre Protèle. — Les Prqtèles diflèrent si peu des Hyènes par les caractères extérieurs, qu'on est très-excusable de confondre ces deux genres l'un avec l'autre. Mais, outre qu'ils ont cinq doigts

aux pieds de devant^ tandis que les Hyènes n'en ont que quatre, les Protèles doivent être mis à part, à cause de leur dentition, qui est d'un type tout exceptionnel et unique dans Tordre entier des Carnivores. Ces animaux n'ont que quatre paires de molaires à chaque màchoirei fort espacées et réduites à de simples rudiments

La conclusion à tirer de là, c'est que les Protèles ne possèdent pas une puissance de mastication suffisante pour se nourrir de chairs fortes et musculeuses ; c*est qu'il leur faut des chairs tendres, devenues faciles à séparer, grâce à un commencement de décomposition. L'observation confirme ces conjectures. Les Protèles vivent de la chair de très-jeunes agneaux ou d'autres Ruminants. Ils se jettent aussi sur les moutons adultes, pour se repaître de l'énorme masse de graisse qui enVeloppe leur queue et qui forme le trait caractéristique des moutons africains. Cet aliment leur est particulièrement agréable, car il est parfaitement en rapport avec leur dentition. Enfin ils se nourrissent aussi de cadavres.

On ne connaît pas très-bien les mœurs de ces animaux. On sait seulement qu'ils se creusent des terriers et qu'ils s'y tiennent cachés tout le jour. Ils habitent l'Afrique australe, la côte de Mozambique, la Nubie et l'Abyssinie.

Famille des Féliens. — Les Féliens^ ou Chats^ forment une famille très-naturelle et facile à caractériser.

Ils ont la tète ronde; les mâchoires courtes et par conséquent très-puissantes, armées de molaires tranchantes; la langue hérissée de papilles cornées, qui produisent l'impression d'une râpe sur la peau nue, et déchirent, même en léchant; les doigts au nombre de cinq en avant et de quatre en arrière; les ongles tranchants, acérés etrétractiles, excepté chez le guépard ; les yeux jaunes, au regard féroce, organisés pour la vision nocturne ; les oreilles bien ouvertes, mais peu développées. A ces traits divers, ajoutons des allures digitigrades, des formes élégantes, des membres robustes, une souplesse et une flexibilité étonnantes, qui leur rendent la course difficile, mais en revanche leur permettent de bondir à de grandes distances, et nous aurons une idée générale de ces redoutables animaux.

Bien redoutables, en effet I C'est parmi eux que se trouvent les Carnivores les plus grands, les mieux armés et les plus sanguinaires : le Lion, le Tigre, la Panthère, etc. Ils ne se nourrissent que

de proies vivantes, de chair palpitante, qu'ils déchirent avec une joie sauvage. Très-variables sous le rapport de la taille, ils ne diffèrent pas dans la manière d'attaquer, de combattre et d'égorger leurs victimes. C'est toujours par surprise qu'ils s'en rendent maîtres, car ils n'ont pas le courage dont on se plait à leur faire honneur. Tapis dans l'ombre, silencieux, ils attendent leur proie avec patience ; et dès qu'elle paraît, ils la frappent par derrière, sans lui donner le temps de se reconnaître. Ils font d'ailleurs un choix prudent ; pour écarter toute éventualité dangereuse, ils ne s'adressent qu'à des animaux inoffensifs. La faim seule, la faim cruelle, les détermine à se jeter sur la première proie qu'ils rencontrent, quelle qu'elle soit; et alors, s'ils trouvent de la résîslance, ils entrent dans une fureur terrible.

La famille des Féliens comprend les trois genres : Chat^ Lynx et Guépard.

Genre Chat, — Ce genre comprend les Carnivores qui ont pour type le Chat domestique. Ce sont : dans l'ancien monde, le Lion, le Tigre^ la Panthère^ le Léopard^ VOnce^ le Serval, le Chat sauvage et le Chat domestique; dans le nouveau monde, le Jaguar, le Couguar, Y Ocelot.

Lion. — Si Ton s'en tient à l'impression que fait naître son seul aspect, on doit avouer que le Lion n'a pas usurpé le titre de roi des animaux, qui lui a été décerné dès les temps les plus anciens. Il porte la tète haute, et marche avec une lenteur qui peut passer pour de la gravité; sa physionomie, calme et digne, annonce qu'il a conscience de sa force. L'épaisse et magnifique crinière qui ombrage sa tète et son cou, ajoute encore à ce remarquable ensemble un certain air de grandeur qui commande le respect.

Quelques Lions adultes atteignent jusqu'à près de 3 mètres de long, depuis le bout du museau jusqu'à la naissance de la queue; mais, en général, ils ne dépassent pas l'",75 à 1"',80. A l'exception de la crinière et d'une touffe de poils qui termine la queue, ils ont le corps absolument ras et d'une nuance fauve assez uniforme. La femelle se distingue par l'absence de crinière et par une tète moins forte ; elle est environ d'un quart plus petite que le mâle.

Buffon a tracé du Lion un portrait magnifique, qui restera conune l'un des beaux morceaux de la littérature française. Il lui accorde le courage, la magnanimité, la générosité, la noblesse du caractère, la reconnaissance des bienfaits, la sensibilité et

autres qualités morales. Malheureusement tout cet échafaudage d'épithètes élogieuses tombe devant l'observation et la réalité.

Avant d'aller plus loin, il importe de faire une remarque : c'est que la taille, le naturel et les mœurs des Lions diffèrent beaucoup suivant les variétés et les pays qu'ils habitent. Les témoignages de divers voyageurs ne permettent pas de douter que le Lion de l'Afrique australe s'éloigne essentiellement du Lion de Barbarie, la variété que nous connaissons le mieux.

Cette remarque suffit à expliquer les nombreuses contradictions qui ont jusqu'ici obscurci l'histoire du Lion, considéré comme type unique. Cependant ces contradictions ne sont qu'apparentes, parce qu'elles reposent sur la confusion des variétés de l'espèce léonine ; elles tombent d'elles-mêmes dès que la confusion cesse. Il y a néanmoins des caractères communs à tous les Lions du monde: ce sont ceux qui constituent la physionomie de l'espèce.

En général, le Lion ne sort pas pendant le jour, non que ses yeux soient impropres à la vision diurne, mais la paresse et la prudence le retiennent dans son repaire jusqu'au soir. Aux premières ombres du crépuscule, il entre en campagne. S'il connaît une mare dans le voisinage, il va s'embusquer sur ses bords, dans l'espérance de faire une victime parmi les antilopes, gazelles, girafes, zèbres, buffles, etc., que la soif y conduit. Il ne réussit pas toujours à les atteindre; car ces herbivores, connaissant le péril, ne s'avancent qu'avec une circonspection extrême. Quand un de ces ruminants est venu se mettre à la portée du terrible carnassier, malheur à lui I Un bond énorme suffit au Lion pour l'atteindre, un seul coup de patte pour lui briser l'épine dorsale. S'il manque son coup, il n'essaye pas une poursuite inutile : il sait qu'il ne peut lutter de vitesse avec ces rapides enfants des prairies. Il retourne donc à son affût, jusqu'à ce que se présente une chance plus heureuse, ou que la nuit complètement tombée ait écarté toute proie.

Cependant le Lion n'est pas d'humeur à rester longtemps l'estomac creux. C'est alors qu'il s'approche des habitations, pour y surprendre quelque animal domestique. Des clôtures de plus de 3 mètres de haut ne sont pas pour lui des obstacles. Après les avoir franchies, comme en se jouant, il tombe au milieu du bétail rassemblé dans l'enceinte, et saisit un bœuf, un cheval, un chameau, et à défaut, une chèvre, un mouton, etc.

La vigueur dont il fait preuve en cette circonstance est vraiment

extraordinaire. On a vu, au cap de Bonne-Espérance, un Lion enlever une génisse aussi facilement qu'un chat emporte une souris, et sauter, portant toujours son fardeau, un large fossé qui se trouvait sur son chemin. En pareille circonstance il ne dévore jamais sa proie sur place. Que l'on calcule, si Ton peut, la dépense de forces nécessaire pour franchir un mur de 3 mètres, avec une charge de plusieurs centaines de kilogrammes!

L'audace du Lion s*accrott avec ses besoins. Lorsqu'il a épuisé sans succès tous les moyens faciles de se procurer sa subsistance, lorsqu'il ne peut plus temporiser avec la faim, il ne garde aucune mesure dans ses agressions, et brave tous les dangers, pour ne pas périr d'inanition. 11 vient rôder, en plein jour, autour des troupeaux de bœufs, de moutons, et n'hésite pas à se précipiter sur l'un de ces animaux, avec lequel il s'enfuit rapidement. Il pousse même la témérité jusqu'à s'attaquer à des troupeaux de buffles, ce qui est d'autant plus audacieux qu'un seul buffle, lorsqu'il n'est pas surpris par derrière, est très-capable de le terrasser. Aussi le carnassier n'a-t-il pas toujours le dessus dans ces diverses tentatives.

« Je tiens de bonne source, dit Sparrmann, qu'un Lion a été heurté, blessé et foulé aux pieds jusqu'à la mort, par un troupeau de bétail, que, pressé par la faim, il avait osé attaquer en plein jour. »

De son côté, Livingstone, célèbre voyageur anglais, a vu un troupeau de buffles se défendre contre un certain nombre de Lions, en leur présentant les cornes. Les mâles étaient en avant, les femelles et les jeunes se tenaient derrière eux.

Lorsqu'il est affamé, le Lion s'accommode parfaitement des charognes qu'il rencontre, eussent-elles même plusieurs jours de date. En temps ordinaire, il revient souvent manger le lendemain les reliefs de son festin de la veille : ce que d'autres Féliens ne font jamais.

Un trait qui semble appartenir en propre au Lion de l'Afrique australe, c'est qu'il se réunit en troupes pour chasser les animaux dont il n'aurait pas raison isolément. Delegorgue rapporte qu'on voit fréquemment pendant le jour, en hiver, des Lions se rassembler, au nombre de vingt ou trente, pour rabattre le gibier vers des passages difficiles, où sont postés quelques-uns des leurs. Ce sont, dit-il, des battues faites en règle, mais sans bruit; les émanations des Lions suffisent pour contraindre au départ les herbi-

vores auxquels elles arrivent. Le rhinocéros est souvent traqué de cette façon par des bandes de Lions.

On a fait bien des fois une observation importante : c'est que le Lion, lorsqu'il est affamé ou irrité, se bat les flancs avec sa queue, et secoue sa crinière. Lors donc qu'on se trouve inopinément en présence d'un Lion, il suffit d'examiner sa queue pour connaître ses intentions, et conséquemment pour prendre telle ou telle résolution. Si la queue ne bouge pas, passez sans crainte à côté de l'animal; non seulement il ne se jettera pas sur vous, mais encore il vous sufQra de lui lancer une pierre pour le chasser. Dans le cas contraire, cherchez rapidement un refuge, si vous n'êtes pas en état d'entamer une lutte; et si vous êtes armé, apprêtez-vous à défendre énergiquement votre vie.

De ce que le Lion ne fond sur aucune créature vivante lorsqu'il est rassasié, et de ce qu'il ne fait qu'une seule victime à la fois, on a cru pouvoir conclure qu'il est rempli de magnanimité. Autant vaudrait faire honneur de sa sobriété à un homme bien repu. Aucun animal ne tue pour le plaisir de tuer. Si quelques carnassiers semblent contredire cette loi, c'est qu'ils se déterminent par des motifs qui échappent à notre appréciation, mais que nous découvrirons peut-être plus tard, lorsque l'étude de la nature sera plus avancée. Tout ce qu'on peut dire dès à présent, c'est que le Lion est moins irritable que beaucoup d'autres animaux.

Le Lion sait tout ce qu'il a à craindre de l'homme; aussi le traite-t-il avec respect, et n'ose-t-il l'attaquer qu'à la dernière extrémité, à moins que celui-ci ne l'ait provoqué sérieusement. Et, dans ce dernier cas encore, il s'éloigne quelquefois de l'honune qui l'a blessé. De nombreux témoignages attestent ce fait.

« Il arrive tous les jours, dit Delegorgue, que les Gafres, dénués d'armes à feu, traversent avec leurs familles des espaces où circulent de ces animaux, et pour ces hommes, la présence des lions n'est point une cause d'effroi. Il y a plus : soit par prudence, soit par timidité, le terrible carnassier, lorsqu'il est surpris et que la faim ne l'excite pas, prend la fuite à l'aspect d'un homme, d'un enfant, et détale même à cinq cents pas sur le seul bruit de voix humaines que lui apportent les vents. Ces habitudes, qui semblent déterminées par un sentiment de crainte, sont bien connues de certaines peuplades, i

Un jour, Sparrmann et ses compagnons virent, à deux ou trois cents pas devant eux, deux gros Lions qui s'enfuirent dès qu ils eurent aperçu les chasseurs. Ceux-ci les ayant poursuivis à cheval,

en poussant des cris, les Lions doublèrent le pas, et s'enfoncèrent dans un bois, où ils disparurent.

M. MofTat dit avoir vu des Bushmen forcer un Lion à lâcher sa proie, rien qu'en poussant des cris et en faisant un grand bruit. Un riche fermier se promenait sur ses terres, le fusil à la main. Tout à coup il aperçoit un Lion. Se croyant sûr de le tuer, il ajuste et tire. Mais Parme fait long feu; ce que voyant, notre homme détale au plus vite, poursuivi par le Lion. Un petit monticule de pierres se présente; il y monte et fait volte-face, tenant son fusil par le canon et menaçant l'ennemi. Â son tour, Tanimal s'arrête et s'accroupit à quelques pas, d'un air fort tranquille. Cependant le fermier n'osait descendre. Enfin, au bout d'une demi-heure, le Lion s'en alla lentement et comme à la dérobée, dit Sparrmann qui raconte 1 aventure ; et dès qu'il fut un peu loin, il s'enfuit à toutes jambes. Ainsi l'animal et Thomme s'étaient fait peur mutuellement.

Une autre preuve de la crainte qui saisit le Lion à la vue de rhomme, c'est la manière dont il le traite lorsqu'il le tient en son pouvoir. Tandis qu'il tue sans coup férir l'animal dont il veut faire sa proie, il n'immole pas immédiatement l'homme qu'il a réduit à l'impuissance. Évidemment il n'agit ainsi que parce qu'il le redoute encore, alors même qu'il est couché à terre et mutilé ; Tappréhension de quelque coup imprévu, et non la. générosité, arrête sa vengeance.

On a maints exemples de faits comme celui-ci. Un chasseur ajuste le Lion et le manque, ou ne Tatteint que faiblement. L'animal rugissant se précipite sur lui, le couche par terre d'un coup de patte, et le maintient en respect sous cette terrible étreinte, sans achever son œuvre de destruction. Il arrive souvent alors qu'il est distrait par l'attaque d'un autre chasseur et qu'il abandonne sa première victime.

C'est ainsi que Livingstone échappa un jour à une mort certaine. Un Lion le tenait terrassé sous sa griffe, et s'apprêtait à lui dévorer la tête, lorsqu'un coup de feu d'un de ses compagnons détourna heureusement l'attention de l'animal. Lâchant aussitôt le docteur, le terrible carnassier se précipita sur son nouvel adversaire, qui lui échappa à son tour.

Il paraît que lorsque le Lion s'est plusieurs fois repu de chair humaine, il la trouve tellement de son goût qu'il n'en veut plus d'autre. Il devient ainsi mangeur (Thommes, comme disent les Ara-

bes. Loin de fuir la présence de l'homme, il la recherche alors avec persistance. Seulement, comme il a eu souvent l'occasion de constater la supériorité de l'homme blanc sur l'homme de couleur, comme il sait qu'il a plus à redouter du premier, que du second, il choisit de préférence le nègre pour victime, trouvant ainsi moyen de concilier sa prudence et ses goûts. Il est bien connu, dans l'Afrique australe, que les indigènes sont beaucoup plus exposés à ses attaques que les colons.

L'amour-propre est un des traits caractéristiques du Lion : il aime à se faire admirer.

I En plein jour, dit Lîvingstone, le Lion s'arrèle une ou deux secondes

pour regarder k personne qui le rencontre; il tourne ensuite lentement autour d'elle, s'éloigne do quelques pas, toujours avec lenteur et en regardant derrière lui par-dessus son épaule; puis il commence à Irotler, el s'enfuit en bondissant comme un lévrier, aussitât qu'il suppose qu'on ne |ieut plus l'apercevoir". *

Sa méQance est excessive. Quand il flaire quelque piège, il se garde bien d'attaquer. Aussi lui arrive-t-il souvent de laisser,

1, Explorations dai\i l'Afrique austraU.

bien à contre-cœur, une proie qu'il juge trop facile pour ne pas être une amorce. Quelquefois cette conjecture se trouve fausse; si bien que Thomme ou Tanimal que sa mauvaise étoile avait placé, sans défense sur la route du Lion, échappe ainsi miraculeusement à ses formidables mâchoires.

En voici un exemple. Un colon du cap de Bonne-Espérance rencontra tout à coup un Lion, et fut tellement effrayé à son aspect, qu'il tomba évanoui. Surpris d*un tel résultat, le Lion examine avec soin tous les environs, et n'aperçoit personne. Mais craignant quelque embûche, il s'esquive rapidement» sans toucher à l'homme, toujours évanoui.

On a de tout temps admiré le rugissement du Lion. Lorsqu'il retentit dans les forêts, dans le silence de la nuit, il remplit d'épouvante tous les êtres vivants, à une lieue à la ronde. Ces accents graves, profonds, caverneux, mêlés, par intervalles, de notes plus aiguës, ont quelque chose de ternûant, qui glace le cœur. Lorsque cette grande voix se fait entendre, les bestiaux tremblent dans les fermes, et en suivent avec anxiété les diverses modulations, pour se rendre compte de la marche de l'ennemi qui s approche. Si le Lion vient rôder autour de l'enclos où ils sont renfermés, ils donnent des signes de la plus profonde terreur et cherchent à s'échapper. L'odorat leur suffit pour le deviner, même à une distance assez considérable, attendu que ce carnassier envoie des émanations très-fortes.

Livingstone fait sur le rugissement du Lion quelques réflexions qui contrastent singulièrement avec le style emphatique de la plupart des auteurs qui en ont parlé. Il assure que le rugisse* ment du Lion ressemble à s'y méprendre au cri de l'autruche. Le cri de Tautruche, dit-il, est tout aussi retentissant que celui du Lion, et il n'a jamais effrayé l'homme. Livingstone déclare avoir consulté à ce sujet plusieurs Européens qui ont entendu l'un et l'autre cri; tous lui ont répondu qu'ils n'y trouvaient pas la moindre différence. Les indigènes eu»-mêmes s'y trompent très-souvent; ce n'est que d'après les premières notes et avec beaucoup d attention qu'ils parviennent à distinguer la voix du carnassier de celle de l'oiseau. Livingstone convient qu'en général le cri de l'autruche a moins de profondeur que le rugissement du Lion ; mais, ajoute- t-il, je n'ai pu jusqu'à présent les distinguer avec certitude que parce qu'ils se font entendre, le premier pendant la nuit et le second pendant le jour. Peut-être le Lion de l'Atlas

32 â MAMMIFÈRES.

a-t-il la voix plus forte que celui de TAfrique australe dont parle Livingstone : toutes les opinions seraient ainsi conciliées.

C'est au printemps que le Lion cherche une compagne et il se montre le plus dévoué des époux. Jusqu'à ce qu'elle mette bas, la Lionne le suit partout ; et le plus souvent le mâle se charge de pourvoir à la subsistance commune. On dit qu'il pousse la galanterie jusqu'à refuser de manger le premier, et qu'il ne s'approche de la proie par lui conquise qu'après que madame est rassasiée. Par contre, celle-ci le défend avec furie quand il est attaqué.

La Lionne porte cent huit jours, et fait de deux à cinq petits, qu'elle soigne et protège avec une sollicitude très-remarquable. Son courage à les défendre est devenu proverbial. Malheur à qui prétend les inquiéter ou les lui ravira II sentira le poids de sa colère, et ne pourra sauver sa vie que s'il parvient à exterminer cette mère furieuse.

Comme le mâle a la déplorable habitude de dévorer ses enfants lorsqu'ils viennent au monde, la Lionne recherche, dans un lieu écarté, quelque cachette inaccessible, pour mettre bas. Elle a soin, par surcroît de précautions, d'embrouiller ses voies aux alentours. Elle allaite les Lionceaux pendant six mois, ne les quittant guère que pour aller se désaltérer ou pour se procurer sa nourriture quand le mâle n'a pu y pourvoir. Après le sevrage, elle les emmène à la chasse, en compagnie du père. Les ravages du couple léonin prennent alors des proportions inouïes ; car il tue, non-seulement pour nourrir ses petits, mais encore pour leur apprendre à étrangler et à déchirer une proie. Les populations du voisinage savent ce que leur coûte une pareille éducation. Cet état de choses dure jusqu'au moment où les Lionceaux, devenus assez forts pour trouver eux-mêmes leur subsistance, sont chassés par les parents.

La taille des Lionceaux naissants est celle d'un chat parvenu à la moitié de sa croissance; à un an, elle égale celle d'un grand chien. Ils ne marchent pas avani le deuxième mois. Leur pelage diffère de celui des adultes. Il est fauve, et strié de petites raies brunes, qui ne disparaissent complètement qu'à l'âge de cinq ou six ans. La crinière pousse chez le mâle vers l'âge de trois ans. La durée moyenne de la vie du Lion paraît être de 35 à 40 ans.

Un fait à noter dans les mœurs du Lion, c'est qu'en raison même de son régime carniyore et de l'activité de son appétit, il est condamné à mener une existence solitaire, dans un canton, dont il

s'arroge Pexclusive propriété. Nul autre animal de la même espèce ou d'une espèce voisine ne peut mettre le pied sur le domaine qu'il s'est réservé, sans avoir à soutenir contre lui un combat acharné. Les voyageurs nous ont transmis le récit de ces luttes terribles, qui se terminent souvent par la mort des deux compétiteurs.

Une autre cause de guerre entre lés mâles, c'est la possession des femelles dans la saison des amours. Il paraît que ces dames prennent un malin plaisir à exciter, par de perfides manœuvres, la Jalousie de leurs soupirants, et qu'il ne leur déplaît pas de voir ces fiers champions s'entre-tuer pour leurs beaux yeux.

Le Lion est bien véritablement le roi des anfmaux, si Ton en juge par le chifire énorme de sa liste civile. On reste confondu quand on songe à la quantité de bétail qu'il engloutit dans le cours de son existence. Le spahi Jules Gérard, surnommé le Tueur de Lions, célèbre par ses chasses en Algérie, porte à 6000 francs la valeur des chevaux, mulets, bœufs, chameaux et moutons qu'un seul Lion emporte annuellement aux Arabes. En prenant la moyenne de sa vie, qui est de trente-cinq ans, chaque Lion fréquentant leurs domaines coûte donc aux Arabes 210000 francs. Jules Gérard ajoute que, de 1856 à 1857, soixante Lions ont enlevé, dans la seule province de Bone, 10 000 pièces de bétail, grandes et petites. La quantité de nourriture que ce carnassier absorbe dans un seul repas est en effet prodigieuse : on Ta vu dévorer sur place toute une génisse.

On comprend, d'après cela, que le Lion soit l'objet d'une haine profonde de la part des peuples de l'Afrique, dont toute la richesse consiste en troupeaux : haine d'autant plus violente, que les Arabes ont rarement le courage d'exposer leur vie pour arrêter les déprédations de leur ennemi. Aussi existe-t-il un grand nombre de méthodes pour chasser le Lion.

On peut d'abord employer la ruse. Ce procédé, qui a l'avantage d'être exempt de tout danger, esi le plus fréquemment pratiqué. Les nègres du Soudan et les Hottentots creusent sur le passage du Lion qu'ils veulent tuer une fosse profonde, parfaitement dissimulée sous un lacis de branchages recouvert de gazon, et qui doit céder à la première pression. Sur ce terrain trompeur, ils fixent un appât quelconque, soit un agpeau vivant, soit un quartier de bœuf ou de cheval fraîchement tué. Le Lion arrive, aperçoit cette proie, bondit et tombe dans le piège. Ses ennemis

viennent alors insulter à sa rage impuissante, et le mitraillent à leur aise^ des bords de la fosse, au fond de laquelle il s'est couché dans un morne silence et avec un calme plein de dignité.

Les Arabes creusent souvent cette fosse dans Tintérieur même du douar (réunion de tentes), ce qui les dispense de s'ingénier à la cacher et assure davantage encore le succès de Tartifice. Lorsque le maraudeur nocturne vient à franchir la haie de clôture, il tombe dans ce trou béant, où il trouve une mort obscure. Sa capture est saluée dans le douar attaqué, et dans tous les douars voisins, par des vivats frénétiques et des réjouissances de toutes sortes. Hommes, femmes, enfants accourent contempler le colosse vaincu, et lui prodiguent les injures et les coups de pierres.

La chasse à l'afrùt sous terre ou sur un arbre n'est pas non plus bien dangereuse. Dans le premier cas (fig. 142), trois ou quatre hommes se cachent dans un trou d'un mètre de profondeur à peu près, creusé sur le bord d'un sentier fréquenté par le Lion. Au-dessus d'eux, des troncs d'arbres, chargés de grosses pierres et d'une grande masse de terre, forment un toit solide; d'étroites ouvertures sont pratiquées sur le côté, pour voir ce qui se passe au dehors, et placer les canons des fusils; une porte de derrière est fermée par de gros blocs de rochers ; enfin un appât est jeté en face de l'affût, pour forcer le Lion à s'arrêter. Celui-ci arrive, en effet, et flaire la proie placée sur son chemin ; au même moment il reçoit une décharge générale. Il est rare qu'il tombe mort immédiatement. Dès qu'il est frappé, il bondit du côté de l'affût, pensant trouver l'ennemi ; mais, après d'inutiles recherches, il s'éloigne sans être poursuivi, et va mourir dans son repaire.

D'autres fois, les chasseurs se cachent au milieu d'un arbre, auquel ils ajoutent encore des branchages, pour être mieux abrités. De ce poste, ils se comportent absolument de la même façon que de leur cachette souterraine. Ces deux sortes d'affûts sont très en usage chez les Arabes. .

Mais la méfiance du Lion fait souvent échouer ces artifices» Aussi faut-il en venir bientôt à la guerre ouverte. Un certain nombre de cavaliers, accompagnés de chiens vigoureux, se réunissent, s'approchent du fourré qui sert de repaire à l'animal sauvage, et s'efforcent, par différents moyens, de l'en faire sortir et de l'attirer dans la plaine. Si l'animal accepte le combat dans ces conditions, il est perdu. Les chasseurs lui lâchent successive-

.ment leur coup de fusil, et s'enfuient à toute bride hors de son atteinte; ensuite, aya^nt rechargé leur arme, ils reviennent tour à tour sur le Lion, et reconunencent à tirer, jusqu'à ce qu'il succombe.

Les colons de l'Afrique australe ne procèdent pas autrement, et il est sans exemple qu'un seul d'entre eux ait trouvé la mort dans ce tournoi. Aussi pratiquent-ils cette chasse, non-seulement sans appréhension, mais avec plaisir, et recherchent-ils avec empressement toutes les occasions de s'y livrer. Dans ces contrées on chasse le Lion comme en Europe on poursuit le cerf.

Les choses ne se passent pas aussi simplement chez les Arabes. Lorsqu'un certain nombre d'entre eux se rassemblent pour aller traquer un Lion dans son repaire, il y a presque toujours mort d'homme. Il est vrai que les chasseurs arabes ne se sauvent pas, comme les Africains du Sud, lorsqu'ils ont tiré, et qu'ils attendent bravement le choc de l'animal, après l'avoir salué par une grêle de balles. Or le Lion n'est jamais plus terrible que lorsqu'il est dangereusement blessé et sur le point de mourir : alors, pas de quartier! tout ce qui tombe sous sa griffe est massacré; et comme il jouit d'une force vitale extraordinaire, on peut compter sur .la terre ensanglantée les victimes de sa terrible et fiévreuse agonie.

Il est une dernière manière de chasser le Lion, qui demande du sang-froid, de l'intrépidité, et surtout un coup d œil remarquablement juste : c'est la chasse à l'affût et à visage découvert, illustrée en Algérie par Jules Gérard et Chassaing. On s'enfonce seul dans les parages où habitent les Lions. On en prend un à partie, on étudie ses démarches, on l'épie, on le surveille pendant plusieurs jours, afin de se mettre bien au fait de ses habitudes. Ensuite, une belle nuit, on va l'attendre dans la position la plus favorable, et on le tire en face. C'est alors qu'il faut vaincre ou mourir. Si l'animal n'est pas atteint mortellement au premier ou au second coup de feu , c'en est fait du chasseur. Il est déchiré par les griffes et les dents de son redoutable adversaire.

Chassaing a obtenu de cette façon des résultats surprenants : il coucha à terre quatorze Lions en quatre nuits, et il lui est arrivé d'en tuer quatre dans une seule nuit I

Les exploits de Jules Gérard, surnommé le Tueur de Lions, sont connus et ont été admirés de tout le monde. Ses chasses émouvantes ont été racontées bien des fois. Nous nous bornerons, pour

inérale, à choisir au qu'il a écrit, U récit de l'une de ses chasses.

FIg.. I4:i. Uns cbUBS au lIod, par Jules Gérard.

Jules Gérard racoote ce qui suit, au chapitre xvi de son ouvrage ayant pour titre : Le lueur de Lions :

« A peine arrivé à Guelma, je reçus des plaintes nouvelles, moUvées par '

CARNIVOBES. 329

la présence d'un grand Lion fauve qui était venu se User depuis mon départ chez mes amis de la Makouna.

( J'avaia toujours la fièvre, mais je savais combien l'air et les eaux de ces montagnes étaient salutaires, et je partis dans les premiers jours d'aoQt.

« De tous les iadigënes du pays, celui qui avait le plus souffert était un nommé Lakdar, qui avait perdu pour sa part le chiffre énorme da vingt-neuf bmufs, quarante-cinq moutons et plusieurs mulets ou juments.

( Il est vrai de dire que ce pauvre diable avait choisi pour domicile le point le moins habitable de ce pays, qui semble avoir été fait plulAt pour les Lions que pour les hommes.

* Qu'on se figure, sur le versant de la montagne la plus boisée, la plus

ravinée, la plus sauvage, un coin de terre ignoré où le soleil ne pénètre jamais, et on aura une idée de la retraite où Lakdar avait installé ses pénales.

« Je dois ajouter, par exemple, qu'il avait là, devant sa tente, un jardin planté d'arbres fruitiers, un champ qu'il avait défriché et une fontaine qui donnait une eau délicieuse, ressources naturelles que pour tout l'or du monde il n'aurait peut-être pas trouvées ailleurs.

• Voilà pourquoi Lakdar supportait avec un courage vraiment stolque les pertes que le Lion lui faisait éprouver. A mon arrivée chez mon hCte de la Makouna, je fus accueilli comme un sauveur.

« J'avais trouvé le parc entouré d'une haie de six pieds, épaisse d'un mètre, que le Lion franchissait presque toutes les nuits pour venir prendre son souper.

a Je passai plusieurs nuits de suite au milieu même du parc, sans voir le visiteur affamé.

« Le jour, je fouillai avec soin tous les repaires voisins, et je ne fus pas plus heureux.

« — Tu vois, me disait Lakdar, il a suffi que tu vinsses pour que l'ennemi « disparût; mais dès que tu seras parti, il reviendra, et alors mes dernières c bêtes, mon enfant, mon frère, ma femme et moi nous y passerons tous; c'est « certain !

« — Il faut te marier parmi nous et ne plus nous quitter, me disait la a femme de Lakdar. Nous te ferons voir les plus jolies filles de la montagne ; « tu en choisiras deux ou trois; la tribu te donnera une belle tente, un « troupeau, et nous aurons ainsi la paix chez nous, j»

a Cet exemple de l'acharnement du Lion contre un même douar et une même tente n'est point rare....

c .... Le 26 août au soir, pendant qu'assis dans le jardin j'observais un vieux sanglier se souillant non loin de là, Lakdar vînt me prévenir que son taureau noir n'était pas rentré avec le troupeau, qu'il avait dû être la proie du Lion, et qu'à la poinle du jour il irait chercher ses restes.

« Le lendemain, en m'éveillant, je trouvai mon h^te accroupi près de moi. Sa figure était rayonnante de joie.

« — Viens, me dit-il, je l'ai trouvé! »

(( Un quart d'heure après, j'arrivais, à travers un bois inextricable, devant les débris du taureau : les cuisses et le poitrail avaient été dévorés, le reste était intact.

« Dès que Lakdar m'eut apporté une galette et une cruche d'eau, je le renvoyai ; puis je m'installai au pied d'un olivier, à trois pas des restes du taureau.

« Le bois au milieu duquel je me trouvais était tellement épais qu'il m'était impossible de voir à cinq ou six mètres autour de moi.

c J'eus soin de m'assurer, par les voies, de la direction que le Lion avait prise en se retirant, afin de faire face de ce côté.

« Ensuite je me débarrassai de mon turban, pour mieux percevoir le moindre bruit.

« Au coucher du soleil, tout ce qui peuplait mon voisinage commença à se mouvoir, et je dus me tenir sur le qui-vive, tantôt pour un lynx, tantôt pour un chacal, quelquefois pour moins encore.

« Autant de bruits, autant d'émotions diverses; et je puis dire que dans l'espace d'une demi-heure j'en éprouvai assez pour satisfaire un coureur d'aventures.

« Vers huit heures du soir, au moment où la nouvelle lune éclairait à demi le point où je me trouvais, j'entendis une branche craquer au loin.

« Cette fois il n'y avait pas à s'y méprendre, le poids du Lion pouvait seul occasionner ce bruit.

f Peu après, un rugissement sourd, comprimé, retentit sous la futaie.

c Enfin je pus distinguer son allure sourde et lente, comme toujours, quand il vient de quitter son repaire.

t J'attendais, le fusil à Tépaule, le coude sur le genou et le doigt sur la détente, le moment où sa tête m'apparaîtrait.

« Je ne Taperçus que lorsqu'il arriva près du taureau, sur lequel il se mit incontinent à promener son énorme langue, sans me perdre un instant des yeux.

oc J'ajustai tant bien que mal au front, et je fis feu.

c Le Lion tomba en rugissant, et presque aussitôt se leva sur ses pieds de derrière, comme un cheval qui se cabre.

« Je m'étais levé de mon côté, et faisant un pas en avant, je tirai mon coup à bout portant.

« Cette fois il culbuta, comme foudroyé.

« Je me retirai de quelques pas pour recharger mon fusil ; puis, voyant que l'animal remuait encore, je m'avançai mon poignard à la main.

c Après avoir bien cherché la place du cœur, je levai le bras et frappai.

a Mais au même instant, l'avant^bras du Lion fit un mouvement en arrière, et la lame de mon poignard se brisa sur une côte.

« Comme il relevait son énorme tête, je reculai de deux pas et lui donnai le coup de grâce.

c Mon premier lingot, entré à un pouce au-dessus de l'œil gauche et sorti derrière la nuque, n'avait point suffi pour le tuer.

« Pendant que j'examinais mes coups, en réfléchissant de nouveau à la difOculté de mettre un Lion à mort sur place, j'entendis un grand bruit derrière moi.

« C'était Lakdar qui perçait sous bois comme un sanglier dans son fort.

(C — C'est moi, cria-t-il hors d'haleine en s'efforçantde se frayer un chef min à traversée fourré. J'étais là, près d'ici, j'ai tout entendu. Il est mort c l'infidèle I il est mort, l'ogre! il est mort, le fléau, le mal incarné! »

« Puis il riait et se parlait tout seul.

« — Voilà un jour heureux ! » disait-il en disputant un pan de son burnous aux épines qui le retenaient.

« Puis il appela son frère, son fils, sa femme, comme s'ils avaient pu l'entendre, en criant à tue -tête : c — Venez à moi! à moi! amenez les c chiens ! il est mort! il est mort! ! ! »

« l^fin il vint trébucher auprès de la victime, en me disant : — Merci, f frère, de ce que tu viens de faire aujourd'hui. Désormais je t'appartiens c corps et biens; tu peux disposer de tout; tout est à toi.

a — Regarde, lui dis-je, si c'est bien là ton ami. »

c II s'accroupit en silence auprès du Lion, l'examina attentivement, puis essayant de soulever sa tête :

a — Tout ce que tu m'as pris, lui dit-il, tout le mal que tu m'as fait n'est « rien, puisque tu as trouvé ton maître, puisque tu es mort, brigand, voff leur, assassin ! et que je puis te frapper de mon poing. »

c Et joignant l'action aux paroles, il n'y allait pas de main morte.

(( Bientôt après, le frère et le fils de Lakdar, attirés par les coups de feu, arrivèrent de leur côté, et ce ne fut pas sans peine que je les décidai à venir avec moi sous la tente pour y attendre le jour.

« Le lendemain, tout ce qu'il y avait d'hommes, de femmes, d'enfants et de chiens dans la montagne s'acheminait vers la demeure de Lakdar.

« Malgré ce renfort de bras, l'épaisseur du bois et le poids de ce Lion

étaient tels qu*il nous fut impossible de le sortir de Pendroit où il était tombé, et quHl fallut le dépouiller sur place.

c Lakdar me demanda comme une faveur de m*accompagner à Guelma afin d'y faire son entrée avec moi, portant lui-même ces tlépouilles opimes. J'y consentis, et pour mieux goûter dans toute leur plénitude les jouissances du triomphe, il étendit la peau de Tanimal sur le mulet qu'il montait, ayant bien soin que la tête fût en avant et tous $e$ yeux.

(K II va sans dire que la bête chargée d'un pareil fardeau s'en souciait beaucoup moins que le maître, et qu'une fois en route mon compagnon faillit être démonté plus d'une fois.

a Pour donner une idée de la taille que ce Lion pouvait avoir, je citerai le fait suivant :

c M. le général Bedeau, qui se trouvait de passage à Guelma au moment où j'y arrivais, témoigna le désir de voir sa dépouille.

<K Je m'empressai de choisir parmi les Français un des hommes les plus forts de l'escadron, aûn de porter la peau de l'animal avec sa tête, que je n'en fais jamais séparer.

a A peine cette peau fut-elle placée sur l'épaule du spahi qu'il plia sous le poids, et il fallut la transporter dans une brouette d'écurie, où elle avait peine à tenir.

c Lakdar revint la voir dans la soirée, et le lendemain il était encore là au moment où on l'emportait chez l'apprêteur.

« Ce Lion était aux plus beaux Lions que l'on nous montre dans les ménageries ou au Jardin des Plantes, ce qu*un cheoal est à un baudet, »

Le célèbre tueur de Lions a péri en 1866, mais non sous la griffe d'un de ses terribles ennemis. Il a trouvé une mort accidentelle et obscure, en traversant une rivière, pendant une excursion qui n'avait pas même la chasse du Lion pour objet I

Nous terminerons cette rapide histoire du roi des animaux, en parlant des efforts que Ton fait quelquefois pour dompter ses instincts carnassiers.

En général, on se fait une fausse idée des grands animaux carnassiers. On regarde comme une tâche presque surhumaine de dominer leur naturel féroce et de les apprivoiser complètement. De là r admiration de la foule pour ces dompteurs qui entrent dans les cages remplies de Lions, avec lesquels ils> prennent des libertés assez étendues. De pareils faits n'ont rien de bien étonnant quand on sait que le Lion, loin d'être rebelle à l'éducation, se soumet très* facilement, à la condition d'être pris suffisamment jeune. On en a eu de fréquents exemples dans les divers établissements zoologiques de l'Europe.

Vers 1825, la ménagerie de la Tour de Londres possédait deux jeunes Lions, mâle et femelle; on les avait reçus de Plnde, où ils

avaient été pris, âgés seulement de quelques jours. Une chèvre avait été chargée de les allaiter pendant les premiers mois de leur existence. Us étaient d*une telle docilité, qu'on les laissait errer dans la cour, où les visiteurs pouvaient les caresser et jouer impunément avec eux. Plus tard, on jugea à propos de les enfermer, pour éviter tout accident; mais cette captivité plus rigoureuse ne changea en rien le caractère du mâle. Quanta la femelle, elle devint intraitable lorsqu'elle eut des petits, circonstance qu'on s'explique parfaitement quand on connaît Tamour violent de cet animal pour sa progéniture.

Dans les ménageries, le gardien qui soigne les bêtes féroces fait chaque jour, et sans se croire un prodige, ce que nous admirons si fort chez les dompteurs de profession. Il entre dans la cage du Lion, et obtient, non-seulement Tindiflërence, mais encore l'affection de son pensionnaire. C'est entre l'homme et l'animal un échange de caresses vraiment curieux.

On a gardé le souvenir de la profonde intimité qui unit deux Lions mâle et femelle, amenés au Jardin des Plantes en 1799, et le gardien de la ménagerie â cette époque, nommé Félix. Ce Félix étant tombé, malade, on dut le remplacer par un autre homme ; mais le mâle refusa constamment de recevoir ses soins et ne lui permit pas de l'approcher. Lorsque Félix reparut, le Lion se précipita à sa rencontre, accompagné de sa femelle. Il lui léchait le visage et les mains en rugissant de plaisir, et lui montrait par tous ses mouvements la joie qu'il avait de le revoir.

On a vu en Angleterre une Lionne se laisser monter sur la tète par un gardien, qui, ne bornant pas là sa familiarité, tirait l'animal par la .queue et lui fourrait la tète entre les dents.

Les anciens, plus adroits ou moins pusillanimes que nous, apprivoisaient beaucoup mieux les bêtes féroces. Hannon, de Carthage, employait un Lion pour porter une partie de son bagage. Marc Antoine se faisait souvent traîner dans un char attelé de Lions. Les princes indiens des derniers siècles connaissaient l'art de dressera la chasse des autres animaux les Tigres et les Lions. Aujourd'hui encore, les Orientaux réduisent fréquemment le Lion en domesticité. Ainsi le fameux négus, ou roi d'Abyssinie, Théodoros, dont l'existence se termina, en 1868, d'une manière si tragique, sous les coups de toute une armée anglaise, possédait dans son palais plusieurs Lions, qui Ggurent maintenant parmi les hôtes du Jardin zoologique de Londres.

33(i MAMMIFÈRES.

Ces faits suffiraient à prouver la puissance de Téducation sur le Lion.

Le Lion s'est reproduit maintes fois en captivité, aussi bien à Paris et à Londres qu'à Naples et à Florence ; mais il est très-rare qu'on puisse élever les jeunes lionceaux qui en proviennent : ils meurent presque tous à l'époque de la dentition. Si l'on parvenait à les conserver, on réussirait sans aucun doute à rendre le Lion domestique; car les quelques individus que l'on a pu faire vivre un certain temps dans nos climats, se sont montrés d'une docilité exemplaire. C'est au point que l'un d'eux figura plusieurs fois dans l'opéra Alexandre et Darius, représenté au théâtre de Covent- Garden, à Londres.

En 1824, un croisement bien remarquable s'effectua entre une Tigresse et un Lion de la ménagerie de Windsor. De cette union sortirent deux petits, d'humeur très-pacifique, et très-différents du père et de la mère.

Les Lions étaient autrefois fort nombreux, même en Europe. Suivant Hérodote, Aristote et Pausanias, il y en avait beaucoup en Macédoine, en Thrace, en Thessalie : ils ont disparu de ces contrées depuis des siècles. L'Arménie, la Syrie, la Babylonie en recelaient également un grand nombre. Aujourd'hui ils sont extrêmement rares en Asie : on n'en trouve plus que quelques-uns en Arabie et sur les confins de la Perse et de llnde.

On peut se faire une idée de leur nombre dans l'antiquité par la quantité qu'en absorbaient les combats du cirque chez les Romains. Sylla fit battre cent Lions dans un court intervalle. Pompée six cents et César quatre cents.

Actuellement, l'espèce léonine ne se rencontre guère qu'en Afrique, où elle diminue tous les jours, et d'où elle disparaîtra bientôt complètement, si l'on continue à la décimer avec le même acharnement. Nos petits-fils ne connaîtront guère le Lion que par nos récits.

On distingue plusieurs variétés de Lions. Le plus redoutable est le Lion brun du Cap. à côté duquel en vit un autre, beaucoup moins dangereux, le Lion jaune du Cap. Viennent ensuite le Lion du Sénégal ou de Numidie^ le Lion de Barbarie et le Lion de Perse et d'Arabie.

Un voyageur a signalé une variété de Lion sans crinière, dans le nord de TArabie; mais son seul témoignage n'est pas suffisant pour qu'on ajoute une foi entière à l'existence de cette variété.

Tigre. — Le Tigre est aussi grand et plus terrible encore que le

Lion. Il est également plus svelte, plus élancé, plus souple , et rappelle mieux, par ses formes comme par ses allures, le Chat domestique, qui sert de type au genre tout entier. Sa. robe, trèsélégante, est d'un jaune fauve en dessus et d'un blanc pur en dessous ; elle est partout irrégulièrement striée de bandes brunes transversales. Sa queue est annelée de noir, assez longue, et ne contribue pas peu à son ornement. Il a également du blanc autour des yeux et sur les joues. Bref, c'est une des figures les plus remarquables de la création.

Le Tigre est particulier à l'Asie. Il habite Java, Sumatra, une grande partie de THindoustan, la Chine et même la Sibérie méridionale jusqu'à rObi. Il s'égare quelquefois jusque dans le voisinage de TEurope; car, d'après M. Nordmann, un de ces animaux fut tué près de Tiflis en 1835.

C'est surtout dans les jungles, c'est-à-dire dans les parties boisées qui avoisinent les cours d*eau, que le Tigre aime à s'établir. Gomme le lion, il a un repaire, au fond duquel il se retire pour prendre du repos. Dès que la faim se fait sentir, il se met en campagne. Il s'installe dans un fourré, sur le bord d'un sentier fréquenté ; et là, caché à tous les^regards, il attend une victime. Dès qu'il l'aperçoit, son œil lance des éclairs, tout son être exprime une joie sauvage; il la laisse s'approcher, et, lorsqu'il la juge à portée, il s'abat sur elle d'un bond prodigieux. S'il a éventé une proie à quelque distance, il se glisse dans les hautes herbes avec des ondulations de serpent, et, sans lui donner le temps de se reconnaître, il se précipite sur elle et Fétrangle.

Le Tigre a depuis longtemps une réputation de cruauté aussi peu méritée que celle de générosité que l'on avait faite autrefois au lion. Les anciens naturalistes prétendaient que le Tigre ne se plaît que dans le sang, qu'il ne saurait voir une créature vivante sans vouloir la dévorer. Rien n'est plus faux que cette assertion. Le Tigre ne tue pas pour le plaisir de tuer; il tue pour assouvir sa faim, et comme son appétit est grand, il fait de nombreuses victimes. En cela, il subit la nécessité de sa nature; mais lorsqu'il est repu, il ne montre aucune intention hostile et se borne à se défendre lorsqu'on le menace. Voilà l'exacte vérité. L'expression « Tigre altéré de sang » est une figure de rhétorique qu'il ne faut accepter que dans un sens fort restreint.

Ce qui a pu faii'e attribuer au Tigre un haut degré de férocité, c'est son incroyable arfdace. Il diffère en cela du lion. Lorsqu'il

a faim, aucun obstacle ne l'arrête. Il ne temporise pas ; il n'use pas de subterfuges pour s'emparer de sa proie ; il ne l'abandonne pas, la trouvant trop redoutable ; il n'attend pas d'être réduit à la dernière extrémité pour braver tous les dangers. Non ; il se jette sans hésiter sur la première proie, homme ou animal, qui s'offre à lui, dût-il affronter mille fois la mort pour la saisir et l'emporter. Sa témérité est souvent couronnée de succès.

Une troupe nombreuse de cavaliers indiens traverse une forêt. Un Tigre s'élance des taillis qui bordent la route, se précipite sur l'un d'eux, le tire à bas de son cheval, Tétreint de ses terribles mâchoires, et rentre dans le bois, où il va le dévorer à son aise. Ces divers mouvements se sont accomplis avec une telle rapidité, qu'à peine a-t-on eu le temps d'apercevoir l'animal (fig. 145).

Le Tigre ose davantage encore. Il vient saisir les soldats jusqu'au milieu de leur campement, sous les yeux des sentinelles. Un fait de ce genre a été rapporté par un officier anglais, digne de toute confiance, et qui en fut témoin.

On a vu un Tigre venir choisir une victime au milieu d'une immense agglomération d'hommes. Le fait s'est passé à la foire d'Hurdwar, qui réunit une population considérable, accourue de toutes les parties des Indes. L'animal s'élança d'un buisson situé au milieu d'un champ de blé, et, presque sous les yeux d'une foule frappée de stupeur, terrassa un indigène, paisiblement occupé à faucher quelques épis.

Ces faits, et bien d'autres encore qu'il serait trop long d'énumérer, justifient pleinement la terreur qu'inspire le Tigre en Asie. Chaque année il marque sa présence par des hécatombes humaines. D'après une statistique, publiée récemment dans un journal anglais, 148 personnes ont été dévorées par les Tigres à Java durant une seule année, et 131 dans une autre année.

La chasse au Tigre tient une grande place dans l'existence des nababs indiens et des officiers supérieurs anglais qui commandent dans rinde. Cette chasse se fait avec des Éléphants dressés ad hoc, sur lesquels prennent place les tireurs. Les Éléphants entrent dans les jungles, les battent en tous sens, et forcent le Tigre à se montrer. Les armes à feu font alors leur office. -

Il arrive souvent que le féroce carnassier saute en croupe sur un éléphant, et cherche à enlever l'homme qui le monte.

L'Éléphant ne trouve alors rien de mieux 4 faire que de se secouer violemment pour se débarrasser de tet importun. Il y réus-

sit presque toujours; seulement dans sa formidable secousse il jette quelquefois Thomme avec le Tigre. Quelquefois le Tigre se jette dans les jambes de Téléphant, mais alors malheur à lui I il est écrasé sur place, ou va rouler au loin, dans le plus triste état.

Gomme la lionne, la Tigresse ressent pour ses petits une véhémente affection, et les défend contre tous au péril de sa vie. Elle les cache de même pour les soustraire à la voracité du mâle. Les portées se composent généralement de trois à cinq petits.

Quoi qu'on en ait pu dire, le Tigre est éducable et s'apprivoise parfaitement; il est même susceptible d'un certain attachement. Celui qui vivait, en 1835, à la ménagerie du Jardin des Plantes de Paris, avait été amené de Tfnde sur un vaisseau, où il errait en toute liberté. La confiance qu'il inspirait était telle, que les mousses se couchaient entre ses jambes, et dormaient en appuyant la tête sur ses flancs.

Une Tigresse qui avait été transportée en Angleterre dans les mêmes conditions, et qui n'avait montré sur le navire aucune mauvaise disposition, devint morose lorsqu'elle fut enfermée à la ménagerie de la Tour de Londres. Mais, à quelque temps de là, un de ses compagnons de voyage, un matelot, étant venu visiter la ménagerie, et ayant sollicité la permission d'entrer dans la loge de la Tigresse, celle-ci le reconnut immédiatement, lui fit mille caresses, et pleura tout le jour, après que son ami Veut quittée.

Néron possédait une Tigresse, nommée Phœbé, qu'il gardait souvent auprès de lui, dans ses appartements, et qu'il chai^ea même plus d'une fois de ses vengeances particulières. A la fin d'une de ces orgies où, pour lui complaire , les plus illustres patriciens dépouillaient toute dignité, l'empereur désignait un de ses convives à l'animal; et bientôt une victime sanglante roulait aux pieds du monstre à face humaine. Ici, le véritable Tigre, c'était Néron.

Lorsqu'il fut élevé à l'empire, Héliogabale fit son entrée à Rome sur un char attelé de quatre tigres et de quatre panthères, qu'il laissa ensuite se promener librement dans son palais.

Qui n'a vu, de nos jours, plusieurs dompteurs, entre autres Martin, Carter et Van Hamburg, manier des Tigres comme d'inoffensifs caniches? On raconte, à ce sujet, qu'un Anglais ne manquait pas une seule des représentations de Martin, espérant, di-

saiWl, le voir croquer un jour par ses Tigres. Cet amateur d'émotions violentes n'obtint pas la satisfaction bien due à tant de constance : Martin et ses animaux se refusèrent à la lui donner. Après avoir amassé une fortune considérable, le fameux dompteur se défit de sa ménagerie et se retira en Hollande, sans avoir laissé la plus petite partie de lui-même entre les dents de ses anciens compagnons.

Panthère. •* La Panthère est un joli animal, de trois pieds de long environ, non compris la queue, qui se distingue des Féliens précédents par son pelage d'un fauve jaunâtre foncé, semé de taches nombreuses. Ces taches, complètement noires sur la tète, sont disposées en rose sur le reste du corps, c'est-à-dire qu'elles sont formées de cinq ou six petites taches noires, groupées circulairement autour d'une partie de même couleur que le fond de la robe.

On a confondu pendant longtemps, et l'on confond souvent aujourd'hui, la Panthère avec le Léopard, qui, en effet, lui ressemble beaucoup. De là de grandes contradictions dans son histoire et beaucoup d'incertitude sur les limites de son habitat. Il parait démontré maintenant que la véritable Panthère ne se trouve pas en Afrique, mais seulement dans l'Inde, au Japon, et dans les iles voisines, telles que Java, Sumatra, etc. L'ile de Java en possède une variété complètement noire. C'est la fameuse Panthère ncire^ la terreur de Java et de Sumatra.

Nous représentons ici (Bg. 146) la Panthère d'Asie^ qui porte Ife nom scientifique de Léopard du Japon {Leopardus Japonicus),

La Panthère grimpe aux arbres avec agilité; elle y poursuit les singes et autres animaux dont elle se nourrit. C'est un animal farouche, indomptable, qui n'habite que les forêts les plus sauvages. Nul carnassier, pas même le tigre, n'est plus redoutable pendant le combat, et sa chasse est beaucoup plus dangereuse que celle du lion. Il est rare qu'elle se jette sur l'homme sans y être provoquée ; mais elle s'irrite d'un rien, et sa colère se traduitpar une rapidité foudroyante dans l'attaque, suivie d'une prompte mort pour l'imprudent qui Ta mise en fureur. Sa souplesse, sa légèreté, sa perfidie, dépassent tout ce qu'on peut imaginer; c'est là ce qui la rend si redoutable.

Malgré sa férocité native, la Panthère s'apprivoise très-bien lorsqu'on la prend jeune. Elle se montre aussi douce, aussi affectueuse que le chien le plus soumis, et vague en liberté dans

la maison de son mdtre, sans qu'il en résulte le moindre accident.

Léopard. — Le Léopard est plus grand que la Panthère; sa taille égale presque celle de la lionne. On en a ru qui mesuraient S^.SO, depuis le bout du museau jusqu'à l'extrémité de la queue (celle-ci

Pig. lU. Pwtbàre d'ABis. (£«apari(ut lapmicut.)

représentant le tiers de la longueur totale), et qui pesaient plus de 200 kilogrammes.

En disséquant un de ces animaux on a trouvé une différence qui indique bien que les deux espèces sont distinctes : la queue du Léopard n'a que 22 vertèbres, tandis que celle de la Panthère en a 28. Le Léopard diffère encore de la véritable Panthère par sa robe, qui est d'un fauve plus clair, tandis que ses taches sont

moins rapprochées et que le centre en est plus foncé. Il habite toute TAfrique et une grande partie de l'Asie ; on le trouve jusque dans les pays qui avoisinent le Caucase.

Dans beaucoup d'ouvrages récents d'histoire naturelle et dans plusieurs récits de chasses ou de voyages, le Léopard d'Afrique est désigné sous le nom de grande Panthère, ce qui est conforme à Topinion de Temmink, et contraire à celle de Buffon et de Cuvier. Nous conserverons au Léopard d*Afrique le nom de grande Panthère, appellation qui, au fond, a sa raison d'être, puisque les seuls caractères qui distinguent le Léopard de la vraie Panthère résident dans les plus fortes proportions du premier et dans le nombre des vertèbres de sa queue. Quand nous appellerons grande Panthère et Panthère d'Afrique le Léopard, il n'y aura donc pas d'erreur possible : on saura de quel animal nous voulons parler. Nous ne nous servirons d'ailleurs de cette expression que pour nous conformer à Vusage général.

Le Léopard {grande Panthère^ Panthère d* Afrique) est plus terrible encore que la Panthère; car, avec un naturel aussi féroce, il possède uneplusformidablepuissance.il fait des bonds de douze mètres avec une aisance surprenante, et tombe sur sa proie avec la vitesse d'un boulet de canon. Il se tient de préférence dans les lieux couverts de broussailles, à proximité d'un cours d'eau ou des rivages de la mer; rarement on le trouve sur les hautes montagnes. On croit généralement qu'il grimpe sur les arbres; il n'en est rien. Il lui arrive parfois de sauter sur un arbre bas et incliné, mais c est par exception. Ce qui est vrai, c'est que tous les jours, avant d'entrer en chasse, il vient aiguiser ses griffes le long d'un arbre, contre lequel il se dresse de toute sa hauteur ; et les empreintes qull laisse sur l'écorce sont un indice de sa présence dans le voisinage. C'est exceptionnellement aussi qu'il se réfugie dans des anfractuosités de rochers ; ordinairement son repaire est situé au sein d'un épais fourré.

La grande Panthère ne chasse jamais dans le milieu de la journée, parce qu'à ce moment elle distingue à peine les objets; mais, la nuit venue, sa lucidité est parfaite. C'est alors qu'elle part à la recherche de sa subsistance. Lorsqu'elle a connaissance d une proie, elle rampe, avec des ondulations de serpent, jusqu'à ce qu'elle juge pouvoir l'atteindre d'un seul bond; alors, prenant son élan, elle la terrasse en un clin d'oeil. En Algérie, où elle est commune, elle commet des brigandages sans nombre parmi les trou-

peaux des indigènes et n'est pas moins redoutée que le lion. Bœufs, chevaux, chameaux, chèvres, moutons, telle est la composition ordinaire de son menu. Elle n'attaque pas l'homme sans provocation, à moins toutefois qu'elle ne le voie à portée d'un bonîl ; car, dans ce cas, elle s'élance sur tout ce qui remue, sans même avoir conscience de ce qu'elle trouvera. Elle n'est pas toujours respectueuse envers les enfants: témoin le fait rapporté par les journaux dans les derniers mois de 1850. Une femme travaillait dans un champ des environs de Baraki (Algérie) ; pour vaquer à ses occupations en toute liberté, elle avait déposé sa petite fille à terre, tout près d'elle. Tout à coup, un Léopard, entendant l'enfant crier, sort d'une broussaille voisine et l'emporte. Lorsque la pauvre mère se retourne, elle voit la bête féroce rentrer sous bois, avec son enfant dans la gueule. Elle s'élance à sa poursuite, jusqu'à ce que, n'entendant plus rien, elle s'évanouit. L'enfant était perdu pour elle I

Une autre fois, un garçon d une dizaine d'années, qui gardait un troupeau de chèvres, fut assailli par un énorme Léopard qui le mit dans un état affreux. Après quoi, l'animal s'enfuit, effrayé par l'arrivée de plusieurs Arabes qu'avaient attirés les cris de l'enfant. La victime mourut après deux jours de souffrances atroces.

Si la chasse aux Lions a immortalisé Jules Gérard, la chasse à la Panthère a illustré l'un de ses rivaux dans cette courageuse carrière : nous voulons parler de Bombonnel, libraire de Dijon. Cet homme audacieux s'est voué à la chasse au Léopard, en Afrique, chasse qui ne peut se pratiquer qu'à l'affût, comme celle que faisaient Gérard et Chassaing contre les lions, et qui s'environne même de plus de dangers encore.

Bombonnel a publié, en 1862, un ouvrage plein d'intérêt contenant le récit de ses expéditions émouvantes. Nous reproduisons ici le chapitre dans lequel il raconte la lutte épouvantable qu'il eut à soutenir contre une Panthère blessée par lui : combat terrible et dramatique, qui se passa au-dessus d'un ravin profond, et qui faillit mettre un terme à sa vie. La figure du courageux chasseur porte encore les traces de cette lutte, comme on le voit par son portrait.

Bombonnel raconte ainsi cet événement :

t I! était huit heures du soir; nous dtnions fort tranquillement, en causant de nos projets pour le lendemain, lorsque arriva tout essoufflé un

Arabe de la tribu des Ben-Assenat. Il me dit qu'au coucher du soleil la Panthère venait d'enlever une chèvre en présence du berger; que ce dernier l'avait vue entrer dans un ravin où j'étais sûr de la trouver encore. J'en voulais trop à cette damnée bête pour hésiter un seul instant. Je ne pris pas le temps d'achever mon dîner et sautai sur mes armes, malgré les représentations de ces messieurs qui cherchaient à me retenir, me faisant observer que la nuit était très-obscure et le temps mauvais ; mais sachant que la lune se lèverait à dix heures et que je devais arriver avant cette heure-là à la tribu, je partis.

c L'homme qui me conduisait, pour abréger la route, me faisait passer par des sentiers étroits et souvent à travers la broussaille. Mon couteau de chasse me battait dans les jambes et s'accrochait aux branches; pour m'en débarrasser, je fis faire un quart de tour au ceinturon, de sorte que la poignée, au lieu d'être sur mon côté, se trouva derrière moi. Je consigne ici ce fait qui semble de peu d'importance, parce que ce fut, comme on le verra par la suite, la première circonstance à laquelleje dus la vie.

c En arrivant à la tribu, je trouvai les Arabes qui m'attendaient et m'avaient préparé une chèvre et un piquet pour l'attacher. Ils me conduisirent à quatre cents mètres environ du douar, sur le bord d'un grand et profond ravin, et me dirent: a La Panthère est là dedans; voici un petit buisson c dans lequel il faut te mettre; nous allons planter le piquet. » Je fus trèsétonné de voir qu'ils m'avaient choisi une position aussi convenable, ce que souvent moi-même je n'avais pu trouver sans grandes difficultés. Le terrain était un plan incliné qui descendait par une pente assez rapide jusqu'au ravin, sur le bord duquel je me postai» lui tournant le dos. Les Arabes plantèrent le piquet sur la partie haute du sol, à six mètres de moi, et, entendant crier la chèvre, ils se hâtèrent de l'attacher, puis s'éloignèrent au plus vite en me souhaitant bonne chance; ils se doutaient bien que la bête n'était pas loin, et ne voulaient point s'exposer à me servir d'appât.

« Quelques minutes à peine s'étaient écoulées depuis leur départ; je venais de m'asseoir dans mon buisson ; je n'avais pas encore tiré du fourreau mon couteau de chasse pour le planter à terre à portée de ma main ; j'écartais de menues branches qui pouvaient me gêner dans mes mouvements, lorsque, plus prompte que la foudre, et avant qu'il m'eiU été possible de le prévoir, la Panthère tombe sur ma chèvre qui pousse le râle de la mort. Je retiens ma respiration et attends pour tirer que la lune vienne m'éclairer; affaire de quelques secondes, car ses rayons brillent à la cime d'un arbre voisin.

« Mais quel n'est pas mon étonnement en voyant passer à mes côtés la Panthère qui traîne la chèvre avec la légèreté d'un chat emportant une souris. Elle est à trois mètres de moi et en plein travers ; je ne distingue ni la queue ni la tète, je ne vois qu'une masse noire qui passe, qui va disparaître.... Le souvenir de mes trente-quatre nuits me traverse l'esprit comme un éclair; la colère me transporte, et, oubliant tous serments de prudence, je serre le doigt sur la masse que je suis avec le bout de mon fusil.

« J'avais sur ce coup vingt-quatre gros grains de plomb moulés, ainsi

que cent dix grains de poudre dans une carloucbe de calibre douze. La bèlo tombe an se ruant sur la chèvre et en poussant des cris rauqties et effrayants. Je lui avais brisé les deux pattes de devant; elle n'avait pas vu d'où lui venait le coup, et pouvait penser que la chèvre lui avait éclaté dans les griffes.

fig, 147. Bombonnel.

( Le moindre mouvemenL de ma part pouvait attirer son attention et me perdre; la raison me commandait l'immobilité la plus complète; mais redoutant une surprise, je veux me dresser dans mon buisson pour la dominer et lui envoyer mon second coup. Une branche accroche le capuchon de mon caban et me le Tait tomber sur l'épaule. Ce fiit encore là un

des hasards providentiels auxquels je dus la vie. Je fus obligé de me rasseoir.

, « Au léger bruit produit par cette branche, ma rusée bête ne poussa pas un cri, pas un souffle; elle fixait son attention sur le buisson et écoutait. Un instant se passe; n'entendant plus rien, ne voyant rien, je la crois morle.

c Courbé avec le plus de précautions possibles, je sors de mon buisson, tenant mon fusil les canons bas et ayant le doigt sur la seconde détente. Je ne m'étais pas encore redressé, quand la Panthère, m'apercevant, se double, se pousse à Paide de ses pattes de derrière et fait une glissade de trois mètres sur son poitrail. Je dirige mon second coup sur la tète; mais la rapidité avec laquelle elle m'arrive est si grande, et l'ombre en cet endroit si épaisse, que je la manque; ma balle entre dans la terre, et la flamme de mon fusil lui brûle le poil du cou.

<K La terrible bète en devient plus furieuse; elle se jette sur moi et me culbute comme aurait fait une locomotive. Je tombe sous elle, renversé sur le dos et les épaules prises dans le buisson qui m'a servi d^afîût. Elle cherche à m'étrangler, et s'acharnant à mon cou, elle le mord avec une rage indescriptible. Il était heureusement garanti et par le collet de mon paletot, que j'avais relevé à cause du froid de la nuit, et par le capuchon épais de mon caban qui faisait matelas.

« De la main gauche, je tâche de me défendre et de repousser la Panthère, tandis que de la droite je fais des efforts inouïs pour avoir mon couteau de chasse engagé sous moi. Elle me saisit cette première main et la perce de part en part malgré la manche de laine qui la recouvre; elle me mord horriblement la figure : un des crocs de sa mâchoire supérieure me laboure le front, me perce le nez; l'autre croc m^entre au coin de l'œil gauche et me brise l'os de la pommette. Incapable de contenir d'une main la terrible hôte, j'abandonne la recherche inutile de mon couteau, et, de mes deux mains crispées, je la prends par le cou. Elle saisit alors la figure en travers, et, m'enfonçant dans ses chairs ses dents formidables, me fait craquer toute la mâchoire. Ce bruit retentit si douloureusement dans mon cerveau, que je crus avoir la tôte complètement broyée. Ma figure est prise dans sa gueule, d'où sort une haleine brûlante et infecte qui m'étouffe; je tiens son cou qui est gros comme un chapeau et dur comme un tronc d'arbre, et, le serrant avec la force que donne le désespoir, j'éloigne son horrible tête de la mienne. Elle se jette sur mon bras gauche et me le perce au coude de quatre énormes trous. Sans la grande quantité 'de vêtements qui le recouvraient, il était brisé comme verre.

t J'étais toujours renversé sur le dos. au bord extrême du ravin, les jambes en haut et la tête en bas, et je tenais au-dessus de moi, me surplombant et les pattes de derrière dans les jambes, la Panthère dont les rugissements épouvantables faisaient trembler comme la feuille les Arabes et leur bétail à quatre cents mètres de distance.

« Elle cherche à me reprendre la figure ; je la repousse; mais on ne peut pas se crisper indéfiniment. Dans un moment où je fléchis un peu, elle me saisit la tête et l'emboîte tout entière dans sa large gueule. Réunissant alors tout ce qui me reste de force et de rage dans un effort suprême, je

me dégage, ses dents me glissent sur le crâne qu'elles labourent affreuse-'' ment; ma toque de drap ouaté lui reste dans la mâchoire. Je Tavais soulevée si vigoureusement, qu'elle glisse sur moi sur la pente rapide. Ses deux pattes de devant sont brisées ; elle ne peut se retenir et roule en rugissant jusqu'au fond du ravin.

a Libre enûn, et il n'était pas trop tôt, je vous assure, je me relève en crachant quatre de mes dents et une masse de sang qui me ren^plit la bouche; mais je ne songe pas à mon mal. Tout entier à la fureur qui me transporte, je tire mon couteau de chasse, et, ne sachant pas ce que la bête est devenue, je la cherche de tous côtés pour recommencer la lutte (car je ne croyais pas survivre longtemps à mes blessures). C'est dans cette position que les Arabes me trouvèrent en arrivant..

c Ils me dirent qu'ils avaient parfaitement entendu la Panthère, dont les rugissements les avaient fait frissonner ; que leur bétail et leurs chiens ne savaient où se fourrer; qu'ils ne se doutaient pas qu'elle se battit avec moi, mais que chacun croyait qu'elle se plaignait de ses blessures, et qu'on n'avait osé sortir que lorsqu'on n'avait plus rien entendu.

c La soif de la vengeance et surtout le dépit de n'être pas le vainqueur dans une bataille que j'avais tant désirée, me dominaient à ce point que je voulais à toute force retrouver ma bête, Tachever, ou me faire achever moimême. Les Arabes m'entraînèrent à leur douar ; ils se disposaient à me laver la figure et à bander mes plaies; mai^ je m'y opposai et me fis conduire à la ferme du Corso. J'arrivai à minuit. Jugez de la stupéfaction de tous ses habitants, qui, le soir même, m'avaient vu partir frais et dispos, et qui me voyaient revenir avec une tête ressemblant plutôt à un quartier de viande sanglante qu'à une face humaine I

c L'homme qui m'avait transporté sur sa mule partit de suite, selon mon désir, pour aller chercher à Alger le docteur Bodichon, un de mes bons amis, dans la science duquel j'avais une entière confiance.

« Pendant que les personnes présentes à la ferme me prodiguaient leurs soins, avec une intelligence et une bonté dont je leur serai toute ma vie reconnaissant, je demandai un miroir, désirant juger par moi-même de mon état. Mais on craignait que je ne fusse trop effrayé en me voyant, et on feignait de n'en point trouver. Je pris alors une bougie, et, malgré tout ce que l'on put me dire, j'allai me placer devant une glace. Ma joue gauche était arrachée et me tombait sur la bouche, laissant l'os de la pom-» mette brisé et à découvert; l'os frontal se voyait également sur une longueur de huit centimètres ; quant à mon pauvre nez, autrefois aquilin, il était aplati, déchiré et brisé d'une manière affreuse ; j'étais hideux.

« Ceux qui m'entouraient étaient fort tristes et moins calmes que moi. Je lisais sur leurs physionomies qu'ils me croyaient un homme mort. Je cherchais à les rassurer, disant que le cœur était toujours bon et solide; que la hôte ne m'avait même causé aucun effroi ; que souvent j'avais dit et répété que le plus beau jour de ma vie serait celui où j'aurais un abordage avec une panthère ou un lion blessés, tant je comptais sur la vigueur de mon poignet, armé de mon couteau de chasse. 0 saint Hubertl pardonnemoi cette prière insensée !

« Maintenant, lorsque je lis ou que j'entends raconter quelqu'une de ces

chasses où Ton tue toutes sortes de bètes féroces avec des haches et des

poignards, je ne puis m'empècher de rire. Est-il possible d^attaquer, avec une arme autre qu^un fusil, une bête aussi forte et aussi agile qu^une Panthère? une bête qui pèse de deux à quatre cents livres, et dont le poids est plus que quadruplé par la longueur et Pimpétuosité du bond? une bête qui vous tombe ainsi sur le corps, plus prompte que la foudre, et avant que vous ayez pu faire un mouvement? Quel est donc Thercule capable de résister à un choc pareil?

c Malgré le hasard providentiel qui m^avait placé sur le bord glissant du ravin, malgré les autres circonstances favorables qui me protégèrent, si ma Panthère avait eu une griffe de libre, j'étais perdu indubitablement. Dans Tétat même où elle se trouvait, si j'avais pu m'armer de mon couteau, je n'aurais plus voulu m'en dessaisir : d'une main je n'aurais pas eu la force de la repousser, de l'autre je n'aurais pas pu la tuer assez vite, et sa redoutable mâchoire m'eût broyé la tête. J'ai eu de la chance, on le voit. Si d'une aussi terrible lutte je me suis tiré la vie sauve, c'est que j'ai mis autant d'acharnement dans la défense que la bête mettait de rage dans l'attaque ; mais je le dois surtout à la protection de Dieu et de saint Hubert. »

Le portrait de Bombonncl que nous avons donné plus haut {ùg. 147) est accompagné de la tète du terrible carnassier dont on vient de lire les exploits et la mort.

Once, Serval, — L'Once (fig. 149) est intermédiaire, pour la taille, entre la panthère et le léopard. Le fond de âbn pelage est, non pas fauve, mais grisâtre; ses taches sont beaucoup plus irréga- Itères que celles des deux Féliens précédents. Il habite les régions septentrionales de l'Asie. On ne sait rien de particulier sur ses mœurs, qui doivent être d'ailleurs celles de tous les grands carnivores.

Le Serval^ appelé aussi Chat-pard ou Chat- tigre, n'a que 75 centimètres de long ; il est répandu dans les forêts de TAfrique médionale \ on le trouve aussi dans la Sénégambie, TAbyssinie et TAlgérie. Il se nourrit de petits mammifères, particulièrement de singes et de rongeurs qu'il poursuit sur les arbres. L'éducation n'a pas le pouvoir d'adoucir son humeur sauvage; il reste toujours farouche. On estime beaucoup sa fourrure, qui est variée de raies et de taches noires sur un fond fauve.

Chat sauvage et Chat domestique, ^ Le Chat sauvage (fig. 150) est un animal d'un roux brun, marqué de raies noires plus ou moins distinctes, suivant les diverses parties du corps. Sa longueur égale à peu près 60 centimètres. Il ne diffère pas, parles habitudes, des plus grands Féliens. Il grimpe sur les arbres et se nourrit d'oiseaux, d'écureuils, de lièvres, de lapins, etc. Très-commun en

France autrefois, on ne l'y trouve plus guère aujourd'hui que dans les grandes forêts. Il habite presque toute l'Europe et une grande partie de l'Asie.

On doit ranger à côté du Chat sauvage une foule d'espèces qui ne s'en séparent que par des dispositions différentes dans le pelage et qu'on peut considérer comme ses représentants dans les régions où il n'existe pas. Tels sont : leChal du Bengale, leChalganté,

qui habite l'Egypte, le Chat de ta Cafrerie, le Chat obscur, indigène du Cap, etc.

Certains auteurs inclinent à penser que les nombreuses variétés de Chats domestiques descendent, non pas seulement du Chat sauvage, mais encore de sou croisement avec le Chai ganté. Quoiqu'il en soit, on compte plusieurs races de Chats domestiques bien caractérisées; ce sont le Chat tigré, le Cliat d'Espagne, \eChotdet Chartreux, le Chai rouge de Tobolsk, le Chat de Chine à oreilles pendantes^ te Chat malais, sans queue.

Le Ctiat (Qg. J&l) est ua des rares animaux qui aient su rester iodépendaDts dans la domesticité; il vit à côté de l'homme, mais il n'est ' pas asservi. S'il nous rend quelques services, c'est parce qu'il y trouve son compte. On ne trouve pas chez lui ledésintéressemeat qui distingue le chien. Quoi qu'en aient dit BuObQ et beaucoup d'autres, il est capable d'alTection, mais cet attachement ne se traduit pas par autre chose que par de rares caresses, et ne s'élève jamais jusqu'au dévouement. Vit-on jamais un Chat sacrifier sa vie pour défendre son maître? On a dit qu'il s'attache plus

Fig. liD. Cbat lauTige.

aux maisons qu'aux personnes ; ajoutons pourtant, à son honneur, que l'on constate de nombreuses exceptions & cette règle.

Le Chat a des défauts qui lui aliènent presque toutes les sympathies : il esb méfient, poltron et voleur. La méfiance est ce qu'on lui pardonne le moins. L'homme s'indigne du soupçon comme d'une offense & sa loyauté, comme d'une injure é. ses bonnes intentions. D'ailleurs le chien, ce modèle de fidélité et de confiance, sert de repoussoir au Chat. Lorsque l'on compare ces deux êtres, si différents l'un de l'autre, on s'écarte d'autant plus du premier que

le second vous attire davantage. Aux regards obliques du Chat, on oppose l'œil doux et Tranc du cliien, etToQ trouve dans les solides qualités de celui-ci de nouvelles raisons de haïr celui-là.

Bien de plus terrible que le Chat, lorsque, menacé d'une correction ou d'un danger quelconque, il ne voit d'autre issue que le combat pour écliapper à sa position critique ; il devient alors véritablement dangereux. La fuite lui étant fermée, il se défend avec

FIg. ISI. Chit dciincslic|uii.

une énergie sans égale. Tant que son ennemi se tient à une distance respectueuse, il se borne à une résistance passive ; seule ment, il suit ses moindres mouvements et se tient prêt à toute éventualité. L'adversaire fait-il un pas pour le saisir, ce sont des bonds désespérés, des coups de griffe terribles et des'miaulements affreux. Presque toujours il sort victorieux d'une pareille lutte, car son agilité le rend insaisissable.

Le Chat est moins ennemi du chien qu'on ne le dit généralement. Ils ont peu de sympathie Tun pour l'autre quand ils ne se connaissent pas ; mais lorsqu'ils ont vécu quelques mois ensemble, ce sont les meilleurs amis du monde. Ils se lèchent mutuellement, dorment Tun sur l'autre, savent se faire l'un à l'autre des concessions pour continuer à vivre en paix; bref, la plus parfaite harmonie ne cesse de régner entre eux. Toutes les personnes qui possèdent à la fois chien et chat pourront attester l'exactitude de ces assertions.

Nous passons aux Chats du nouveau continent.

Le Jaguar (ûg. 152), appelé aussi Tigre d'Amérique^ est le plus grand des carnassiers du nouveau monde. Il égale presque le tigre en taille, en force et en violence; il mesure près de 2 mètres, depuis le bout du museau jusqu'à l'origine de la queue, qui ellemême est longue de 60 centimètres. Il n*est pas zébré comme le tigre, mais tacheté comme la panthère. Ses taches sont pleines sur la tête, les cuisses, les jambes et le dos, mais toujours assez irrègulières; sur les flancs elles sont en rose, avec un point noir au milieu. Le fond du pelage est d'un fauve vif en dessus et blanc en dessous.

Le Jaguar est répandu dans presque toute l'Amérique méridionale, et dans l'Amérique du Nord jusqu'au Mexique. Il habite les grandes forêts traversées par des fleuves, et chasse activement divers Mammifères aquatiques, particulièrement les loutres. Comme le tigre, il nage parfaitement, et va passer les heures du jour dans l'inaction, au milieu des îlots qui parsèment les fleuves. Le soir, il se met en quête de sa nourriture. 11 prélève un large tribut sur les immenses troupeaux de buffles et de chevaux sauvages qui paissent dans les pampas de la Plata. D'un seul coup de patte, il brise la colonne vertébrale de ses victimes et les emporte. Il pêche, dit-on, fort adroitement, et ne craint pas d'attaquer les plus grands caïmans. L'homme lui-même ne l'arrête pas; il en fait sa proie toutes les fois qu'il peut le surprendre.

Le Jaguar grimpe avec agilité sur les arbres, au grand désespoir des singes qu'il poursuit. C'est toujours la nuit qu'il fait ses expéditions; et malgré les feux qu'entretiennent les voyageurs perdus dans ces solitudes, tant pour se chaufler que pour éloigner les bêtes féroces, ceux-ci n'échappent pas toujours à ses atteintes. Il fait entendre, au lever et au coucher du soleil, deux cris, bien connus des indigènes et des chasseurs. C'est ainsi qu'il annonce

à la nature vivante l'ouverture et le terme de ses opérations ténébreuses, et qu'il excite successivement la terreur et la joie. Dans certaines contrées de l'Amérique, les Jaguars sont si nombreux, qu'au dire d'Azara on en tuait, au dix-septième siècle, deux mille par an au Paraguay. Aujourd'hui on en trouve encore beau-

coup dans ce pays, bien que le nombre en soit notablement diminué.

Le Couguar, ou Puma (Gg- 153), autrefois fort improprement appelé lion d'Amérique, est un animal de 1",30 de long environ et d'une couleur fauve uniforme, sans aucune tache. Il habite le Paraguay, le Brésil, la Guyane, le Mexique et les Etats-Unis. Il a l'apparence générale de la lionne, sans en avoir les dimensions. Le mâle ne possède pas de crinière.

Cet animal est très-l&che : il fuit devant l'homme et devant les chiens. Il fait de grands ravages dans les troupeaux, et difiTère des autres chats en ce qu'il égorge de nombreuses victimes avant d'en dévorer une. Il s'approche des habitations pendant la nuit, et s'efforce d'y pénétrer pour enlever les petits animaux domestiques. Il se tient de préférence dans les pampas. Il monte aux arbres, non en grimpant, mais en sautant et d'un seul bond.

Le Cou^ar s'apprivoise avec une grande facilité ; il coonatt son maître et reçoit ses caresses avec plaisir. Il n'y a pas d'inconvénients à le laisser courir librement dans les maisons. Le célèbre acteur anglais Kean possédait un Gouguar qui le suivait comme un chien, et se tenait très-convenablement devant la société la plus nombreuse.

VOcelot est un joli Carnivore, d'un mètre de long environ ; le fond de son pelage est d'un gris fauve, sur lequel se dessinent de

grandes taches d'un fauve vif, bordées de noir. De mœurs complètement nocturnes, il ne sort que le soir, pour faire la chasse aux singes, aux rongeurs et aux oiseaux. 11 grimpe d'ailleurs sur les arbres avec une merveilleuse agilité. On le trouve dans diverses parties de l'Amérique méridionale, notamment au Paraguay.

Gomme le Gouguar, il devient promptement le commensal de l'homme. Azara en a vu un qui ne chercha jamais à quitter son maître, bien qu'il jouU de la plus grande liberté.

Gtnre Lyna. — Les animaux appartenant au genre Lynx âiffèrent des Obats par leur pelage plus long, leur queue plus courte et leurs oreilles, que terminent des pinceaux de poils; leur denture n'est pas non plus tout à fait la même. On connatt un assez grand nombre d'espèces de Lynx, tant dans l'ancien que dans le nouveau monde. Les deux principales sont le Loup-cervier et le Caracal.

Le lynx vulgaire, ou Loup-cervier (fig. 154), est commun dans les grandes forêts du nord de l'Europe et de l'Asie; on en trouve encore quelques-uns dans les Alpes et les Pyrénées; les sierras de

Fig. m. Ljni, ou Loup-Mrvl«r.

l'Espagne en possèdent également. Ce Carnivore mesure de 80 à 90 centimètres, non compris la queue qui est longue de lo centimètres. 11 a les parties supérieures d'un roux clair, avec de petites taches brunes, tandis qu'il est blanc en dessous. Il porte, de chaque c6té de la Tace, une toufTe de poils blanchâtres qui simule assez bien la barbe.

Le nom de Loup-cervier lui vient probablement de ce qu'il hurle i la manière du loup, pendant la nuit, et de ce qu'il se jette volontiers sur les jeunes cerfs ou faons. Il grimpe lestement aux

arbres, égorge les oiseaux dans leur nid, et poursuit les écureuils, ainsi que les petits carnassiers, tels que les martes, les hermines, etc. 11 fait également entrer dans son alimentation les lièvres et les lapins. Il ne mange pas la chair des grandes proies, à. moins que sa faim ne soit exlrëme. Ordinairement il se contente de leur sucer la cervelle, par un trou qu'il leur fait derrière le crâne.

Pris jeune, il s'habitue à la captivité, et se montre même cares-

sant; mais il retourne i la vie sauvage dès qu'il en trouve l'occasion. 11 ne s'attache donc pas réellement à son maitre. Il est d'une exquise propreté, et, comme le chat, il passe une bonne partie de son temps à se nettoyer et à se lisser.

Le Caracal {Cg. 155) est à peu près de môme taille que le Loupcervier. Son pelage est roux en dessus, sans aucune tache; sa poitrine est fauve, avec des taches brunes. C'est le lynx des anciens. Il habite le nord et l'est de l'Afrique, l'Arabie et la Perse.

Ses mœurs ne diffèrent pas beaucoup de celles du précédent. Il attaque les antilopes, les gazelles, pour leur sucer le sang et leur dévorer la cervelle. Il conserve toujours une certaine sauvagerie et un vif désir de liberté, au sein de l'esclavage.

Les Grecs l'avaient consacré à Bacchus, et Pline a débité sur son compte des contes absurdes. Il lui accorde, entre autres, la faculté de voir à travers les murs : de là l'expression d'ail de lynx, qui est passée dans notre langue, pour désigner une vue très-perçante.

A la suite de ces deux espèces, nous citerons le Lyta; dff marais

(6g. 1 56), à cause de ses habitudes tout exceptionnelles parmi les

Féliens. Cet animal, qui habite le Caucase et TATrique orientale,

* est essentiellement aquatique. Il se plait dans l'eau, nage très-

Fig. tsc. Lynx de» nuraî».

bien, fuit la chasse aux oiseaux de marais, et saisît même les poissons en plongeant.

Nous ne dirons rien des Lynx de l'Amérique, dont les mœurs ne présentent aucune particularité remarquable.

Gmre Guépard. — Le Guépard établit la transition des Féliens aux Caniens, en d'autres termes du chat au chien. Par l'organisation physique et par le caractère, il tient, en effet, de l'un et de l'autre. 11 a les ongles faibles, non rétractiles et impropres à déchirer une proie; mais par sa denture il fait bien partie des chats. Il a aussi les jambes plus hautes, la colonne vertébrale moins ffexible et le corps plus élancé que les autres Féliens; d'où résulte une plus grande facilité pour la course. Sa queue se contourne sur elle-même & l'extrémité, disposition très-commune chez les chiens, mais qui ne se retrouve parmi les Féliens que chez le chien et le Guépard. Sa douceur, son obéissance et son attachement

' dans la domesticité marquent naturellement sa place sur les confins de la famille féline, immédiatement avant la gent canine.

Le Guépard habite l'Asie méridionale et diverses parties de TAfrique. Il a 1",10 de longueur et 0",65 de hauteur. Sa robe est très-élégante ; d'un fauve clair en dessus, parfaitement blanche en * dessous, elle est partout semée de petites taches noires. Douze an- ' neaux, alternativement blancs et noirs, décorent la dernière moitié de sa queue. Des poils plus longs que les autres, sur le derrière de la tète et le cou, lui forment une espèce de crinière peu abondante.

Le Guépard ne monte pas sur les arbres; il saisit sa proie au saut et à la course. De là est venue, dans llnde et dans la Perse, ridée de le dresser à la chasse de certains animaux, son naturel docile se prêtant d'ailleurs à ce genre de service. La coutume d'employer à la chasse la femelle du Guépard remonte à une époque assez éloignée, car l'Arabe Rasés en parle au dixième siècle.

Voici comment se fait cette chasse dans la Mongolie. On part, à cheval, portant le Guépard en croupe, ou sur une charrette spécialement construite pour cet usage. L'animal est enchaîné et a les yeux bandés. On parcourt les sites qu'affectionnent les gazelles, dans l'espérance de découvrir quelques-uns de ces charmants animaux. Dès qu'ils en ont aperçu un, les chasseurs font halte, détachent le Guépard et le lui désignent du doigt. Aussitôt l'astucieux carnassier se glisse insidieusement sous le couvert des hautes herbes et à l'abri des buissons, profitant avec une habileté sans égale des moindres accidents de terrain pour voiler ses manœuvres. Lorsqu'il juge qu'il s'est suffisamment rapproché de sa victime, et qu'elle ne peut plus lui échapper, il se démasque soudainement, s'élance avec une impétuosité terrible, l'atteint en quelques bonds prodigieux, l'immole, et se met incontinent à lui sucer le sang.

Son maître, qui a suivi les péripéties du drame, entre alors en scène. Pour le détacher de sa proie, il lui jette un morceau de viande, lui parle doucement, le caresse; après quoi, il lui couvre de nouveau les yeux, et le replace en croupe ou sur la charrette. En même temps, des domestiques enlèvent la gazelle. Un peu plus loin, la même opération se reproduit à peu près identiquement, et le jeu ne prend fin que par la lassitude des chasseurs.

Ce genre de chasse est extrêmement goûté dans la Mongolie. Aussi un Guépard bien dressé atteint-il chez les Mongols un prix extraordinaire.

En Perse, on ne procède pas tout à fait de la même manière. Des hommes et des chiens fouillent les bois et rabattent le gibier vers le chasseur, qui lâche le Guépard au moment convenable.

Ces faits prouvent suffisamment que le Guépard diffère essentiellement, par le naturel, des autres Féliens. Il s'apprivoise presque aussi bien que le chien, connaît et aime son maître, entend sa voix et accourt à son appel. A Tégard des autres personnes, il se montre d'une telle douceur, qu'on peut lui accorder la plus grande liberté. Dans les ménageries européennes, il n'est jamais renfermé comme les autres Féliens. On le laisse se promener dans un parc, comme les animaux les plus inoffensifs ; il est très-soumis à son gardien et reçoit, avec la meilleure volonté, les caresses des visiteurs.

La ménagerie du Jardin des Plantes de Paris en possédait un, il y a quelques années, qui avait été amené du Sénégal. Il était d'une humeur charmante. Un jour, il aperçut, parmi les curieux, un petit nègre qui avait fait la traversée du Sénégal sur le même vaisseau que lui ; aussitôt il témoigna, par ses caresses empressées, tout le plaisir qu'il éprouvait à retrouver une ancienne connaissance.

Famille des Canïens. — Les Caniem sont des animaux digitigrades, dont les ongles ne sont ni tranchants ni rétractiles, et ne peuvent par conséquent servir ni à l'attaque ni à la défense. Ils sont assez élevés sur pattes, ont le museau allongé, et ne possèdent que quatre doigls en arrière; en avant, on en compte cinq.

Leur langue est douce, au contraire de celle des chats ; leur queue assez longue et plus ou moins touffue.

Ce sont les plus intelligents des Carnivores ; leur cerveau présente des circonvolutions assez profondes. Us ont les sens fort développés, principalement celui de l'odorat. On les trouve répandus sur toute la surface du globe, depuis les plus hautes jusqu'aux plus basses latitudes.

Les Canïens comprennent les trois genres Renard^ Chien et Hyénolde.

Genre Renard. — Ce genre comprend, outre le Renard vulgaire^ un certain nombre de carnassiers qui en diffèrent peu, et qui sont répartis sur les deux continents. Ils ont tous la pupille nocturne, le museau extrêmement effilé et la queue très-touffue. Ils exha-

lent, en général, une odeur très-désagréable, par laquelle ils trahissent leur présence.

Nous décrirons les mœurs du Renard vulgaire y comme étant le plus connu, et celui qui a été le mieux étudié. Le même récit s'applique d'ailleurs aux autres, avec de très-légères variantes.

Le Renard vulgaire (fig. 157) est aujourd'hui encore très-répandu en Europe. Il jouit, depuis un temps inmiémorial, d'une réputation de finesse qui a été célébrée sur tous les tons : rusé comme un Renardj est un des plus communs adages de la sagesse des nations.

Le Renard ne se jette jamais sur des animaux capables de lui résister. C'est au crépuscule qu'il se met en quête. Il parcourt alors silencieusement la campagne, rôde autour des buissons et des haies, espérant surprendre quelque oiseau niché très*bas. S'il aperçoit des lapins ou des lièvres broutant innocemment, il se glisse sans bruit auprès d'eux, et tombant tout à coup au milieu de la troupe, il fait presque toujours une victime. A défaut de mets aussi succulents, il mange des mulots, des lézards, des grenouilles et autres petits batraciens. 11 ne dédaigne même pas certains fruits, et montre une prédilection particulière pour le raisin.

C'est un terrible destructeur de volailles. Lorsque au milieu de sa promenade nocturne le chant du coq vient frapper son oreille, il se dirige, en toute hâte, vers l'origine de ce son délicieux. 11 fait et refait sans cesse le tour de la ferme, examine, scrute, observe, sonde les points faibles de la place, et médite un plan pour y pénétrer. S'il existe quelque part un passage qui lui soit accessible, soyez sûr qu'il le trouvera; si cette ouverture est trop étroite pour sa corpulence, il saura s'allonger, se faire petit, ou bien il travaillera à l'agrandir. Quand il a enfin réussi à s'introduire dans la basse-cour, il fait un carnage épouvantable de tout ce qu'elle renferme, et cela non pour le plaisir de verser le sang, mais par prévoyance. En effet, il emporte une à une les pièces de son butin, et va les cacher en lieu sûr, dans le bois où il a établi sa retraite. Il n'a pas toujours le temps d'enlever la totalité de ses victimes; on dit alors qu'il tue inutilement, et on l'accuse de cruauté. Hais c'est bien à regret qu'il abandonne une part, souvent importante, de ses rapines; la prudence seule peut l'obliger à s'éloigner définitivement à l'approche du jour.

Tous ses efforts pour pénétrer dans le poulailler restent quel-

quefois infructueux; il eotrepreod alors de le ruiner en détail, et d'égorger en un ou plusieurs mois ce qu'il ne peut mettre à mort en un jour. Dans ce but, il s'installe toute la journée sur la lisière du bois, à proximité de la ferme, et suitlea moindres mouvements de la volaille. Si sa proie s'écarte dans les champs, il redouble d'attention; saisissant le moment où le chien de garde s'est éloigné, il rampe sur le ventre, et s'approche sans être vu du volatile qu'il a marqué pour son repas. Jl l'étrangle prestement et regagne aussitôt le bois, avec précaution toutefois, alin de ne pas éveiller la défiance. Là seulement il dévore sa victime en toute sécurité. Lorsque ces manœuvres lui ont réussi une fois, il les

renouvelle fréquemment; si bien qu'au bout de l'année la bassecour se trouve dépeuplée.

Deux Renards savent très-bien s'entendre pour chasser le lièvre, dans les cantons où abonde ce rongeur. L'un se met en embuscade dans le bois, sur le bord d'un chemin; l'autre fait lever le lièvre, le lance et le poursuit avec ardeur, sans se laisser prendre à ses ruses. Il s'arrange de façon à amener son gibier dans le che- , min gardé par son associé, qu'il avertit de temps à autre en donnant de la voix. Celui-ci terrasse la proie au passage, et tous deux la dévorent d'un parfait accord.

Cependant il arrive parfois que le guetteur calcule mal son élan et manque le lièvre, lorsqu'il vient à passer rapidement devant lui. 11 reste d'abord tout saisi ; puis, comme pour étudier la cause

de sa maladresse, il vient reprendre son poste, saute sur le chemin, et recommence ce manège un certain nombre de fois. Son camarade, arrivant au beau milieu de cet exercice, comprend ce que cela veut dire ; irrité de s'être fatigué en pure perte, il malmène, de quelques coups de griffes, son maladroit associé; mais un combat de quelques minutes suffit pour épuiser sa mauvaise humeur, et l'entente cordiale ne tarde pas à se rétablir.

Le Renard se fait aussi aider par ses petits, lorsqu'ils commencent à être assez forts pour se procurer eux-mêmes leur nourriture. Il les enunène avec lui, les place aax endroits les plus favorables et leur rabat le gibier.

Il se hasarde quelquefois, pour y happer des oiseaux aquatiques, au milieu des joncs et des roseaux qui garnissent les marécages et les bords des étangs. Dans ce cas, il procède toujours avec une extrême prudence, et prend bien garde de ne pas s'aventurer où il n'a pas pied. Dans l'hiver, lorsque l'eau est gelée à la surface, il essaye la force de la glace avant de s'y engager. Quand elle lui parait trop mince pour le supporter, il va tenter plus loin le passage.

Dans son ouvrage sur la Chasse à courre^ H. La Vallée rapporte un exemple très-remarquable de l'adresse singulière que le Renard met au service de ses rapines. Le Renard dont il s'agit avait été pris fort jeune, par un pharmacien de Château-Thierry. Il était parfaitement apprivoisé, se montrait caressant, plein de docilité, venait à l'appel de son maître, et le suivait à la chasse, où il remplissait l'office du meilleur chien. Mais la domesticité ne lui avait rien fait perdre de son goût pour la maraude. Quoiqu'il ne manquât de rien au logis, il volait à droite et à gauche, uniquement pour satisfaire ses penchants naturels.

Il fut le héros d'une aventure qui intrigua longtemps la bonne ville de Château-Thierry. La maison située â l'encoignure de la place du Marché avait sur la rue deux soupiraux de cave excessivement étroits, devant lesquels se rangeaient d'habitude les marchands qui achetaient les œufs des paysans des environs, pour les expédier àMeaux ou à Paris. Avant d'être emballés, les œufs étaient visités, et ceux qui présentaient quelque fêlure étaient mis de côté. Or une brave femme, ayant posé un jour derrière elle deux douzaines d'œufs fêlés, fut bien étonnée de ne plus les trouver, lorsque, quelques instants après, elle se retourna pour les ramasser. Elle accusa sa voisine de les lui avoir dérobés, et peut-être la dis-

€ussion se fùt-elle terminée par des voies de fait, sans l'intervention de quelques commères.

Au marché suivant, le même larcin se renouvela. On crut à une espièglerie d'un gamin du voisinage, et l'on soupçonna même les jeunes clercs de Thuissier qui occupait le rez-de-chaussée de la maison.

Au marché qui vint ensuite, on plaça un observateur devant la marchande, pour surveiller les alentours ; mais celui-ci ne vit rien, ce qui n*empècha pas la moitié des œufs cassés de disparaître.

Le cas devenait grave. La marchande imagina alors de déposer les produits avariés sous sa jupe, entre ses pieds, certaine qu'ils y seraient en sûreté. Mais, ô prodige 1 les œufs disparaissaient presque aussi vite. Il y avait décidément du sortilège.

Ce ne fut que longtemps après qu'on découvrit la vérité. Le Renard du pharmacien se tenait blotti dans les soupiraux, percés en forme de profondes meurtrières, et où l'on n'aurait jamais cru qu'il pût s'introduire, tant ces fentes étaient étroites. Dès qu'un œuf était posé sur le sol, il avançait la tête, le confisquait et rentrait dans son trou. Il pouvait d'ailleurs se livrer à cet exercice en toute sécurité, caché qu'il était, non-seulement par les pieds et les jupons de la marchande, mais encore par les paniers qu'elle avait devant elle.

Une des ruses les plus fréquentes de ce un matois, et qui dénote une rare intelligence, est celle qui consiste à s'étendre négligemment et à faire le mort, lorsqu'il est surpris à l'improviste par des chasseurs ou des promeneurs, et que tout espoir de fuite lui est enlevé. On peut alors le remuer, le pousser en tous sens, même le soulever par la queue, le balancer dans le vide, le jeter sur son épaule, sans qu'il donne le moindre signe de vie. Hais dès qu'on s'éloigne ou qu'on cesse de l'observer, il décampe au plus vite, à la grande stupéfaction de celui qn'û a si bien dupé.

Le Renard habite un terrier, qu'il creuse à la lisière des bois, le plus souvent parmi les pierres, les rochers ou sous les troncs d'arbres ; d'autres fois dans la terre meuble, mais alors sur un terrain élevé et en pente, afin d'être protégé contre l'humidité et les inondations.

Parfois il trouve commode de s'approprier le terrier d'un lapin ou d'un blaireau» et de le disposer à sa convenance. Dans le premier cas, il étrangle simplement le propriétaire; dans le second.

il infecte de son urine l'antre qu'il convoite, et force ainsi le légitime possesseur à s'éloigner.

Il divise toujours sa demeure en trois parties : en premier lieu, la maire ; c'est de là qu'il observe les environs avant de sortir, et qu'il épie le moment favorable pour échapper à ses persécuteurs, lorsqu'une vive poursuite l'a contraint à chercher un asile dans sa retraite souterraine. Vient ensuite la fosse, pièce à plusieurs issues, où sont entassées les provisions du compère : c'est le gardemanger de la famille. Enfin derrière la fosse, tout au fond du terrier, se trouve l'accu/, chambre à coucher et véritable habitation de l'animal. C'est là qu'il sommeille, met bas et allaite ses petit<«, et que la femelle se réfugie dans les cas pressants. Toutefois le Renard ne se tient guère dans son terrier qu'à lepoque où il élève sa progéniture. Hors de ce temps, il dort presque toujours dans un buisson, quelquefois à deux ou trois lieues de sa demeure, près de l'endroit où il a reconnu un coup à faire.

L'instinct maternel est très-développé chez la Renarde. Elle veille sur ses Renardeaux avec sollicitude, pourvoit à leurs besoins, et les défend avec courage contre leurs ennemis.

La portée se compose de trois à cinq petits, qui naissent vers le mois d'avril. Le mâle et la femelle habitent ensemble, jusqu a ce que leur famille soit élevée; après quoi, ils se séparent, et vivent solitairement. La durée de la vie du Renard est de treize à quatorze ans.

Les déprédations du Renard l'ont fait classer parmi les animaux les plus nuisibles. Aussi le poursuit- on à outrance dans tous les lieux où il exerce ses ravages. Différents moyens sont mis en œuvre pour le détruire.

Les Anglais de la classe riche le chassent à courre avec passion; ils consacrent à ce divertissement des sommes considérables. Cet exemple est peu suivi en France.

Pour pratiquer ce genre de chasse, on doit avoir soin de boucher, pendant la nuit qui précède le lancer, tous les terriers des environs; on ôtera ainsi à l'animal la faculté de s'y réfugier, ce qui arriverait infailliblement dès qu'il se sentirait faiblir. Cette précaution prise, maître Renard est presque à coup sûr condamné ; car il laisse après lui une odeur si forte, que les chiens les plus novices gardent sa trace. Au reste, cet animal, si fécond en ruses pour trancher la vie des autres, n'en déploie presque aucune pour défendre la sienne. Il se borne à repasser de temps à

autre exactement sur sa voie, et à se faufiler dans les endroits les plus fourrés. Il est donc atteint au bout de quelques heures. Alors il se retourne et combat en désespéré ; mais la meute vorace Ta bientôt mis en pièces.

Il existe pourtant de vieux routiers qui déconcertent toutes les poursuites en se jetant dans des endroits inaccessibles aux chiens et aux chasseurs. C'est affaire au veneur de connaître ces localités et d'empêcher le gibier d y entrer. On y parvient en les défendant par une simple corde, tendue horizontalement et garnie de plumes ou de morceaux d'étoffes de couleur éclatante. Le Renard voit cet engin, soupçonne un piège et rebrousse chemin; il périt ainsi par excès de prudence.

La chasse au fusil est beaucoup plus facile. Un certain nombre de tireurs se réunissent, et occupent les passages les plus favorables d'un bois que Ton sait contenir des Renards. L'animal, lancé par des chiens bassets, vient alors s'offrir de lui-même aux coups des chasseurs, qui ne peuvent accuser que leur maladresse, s'ils le laissent échapper.

Lorsque le Renard s'est terré et S'obstine à ne pas sortir, on peut lui envoyer, avec succès, de petits bassets à jambes torses, qui, se coulant dans son fort, ne tardent pas à Ten chasser, à moins toutefois qu'il ne soit trop fatigué. Les chasseurs l'attendent tout près, dans le plus grand silence, et le tirent dès qu'il se montre.

Quelquefois il résiste aux provocations des chiens et se retire dans son accul^ bien résolu à n'en pas bouger tant que ses ennemis seront présents. Il ne reste alors que la ressource de l'enfumer dans son terrier, ou de défoncer sa retraite à coups de pioche. La première opération, étant plus simple, s'emploie préférablement. On bouche toutes les gueules du terrier, à l'exception de celle qui reçoit le vent; on introduit dans cette dernière, aussi profondément que possible, une mèche soufrée, puis on amasse devant le trou des broussailles et des feuilles auxquelles on met le feu. La fumée, poussée par le vent, pénètre jusqu'au fond du terrier, entraînant avec elle les vapeurs sulfureuses. La cavité souterraine étant complètement envahie, la fumée revient contre le vent; on bouche alors hermétiquement la dernière entrée, et on laisse les choses en cet état jusqu'au lendemain. On trouvera sûrement le Renard tout près de l'un des orifices, où il sera venu

mourir.

Lorsque les Renards pullulent dans une contrée, on a recours à des mesures plus énergiques pour les détruire : on emploie alors les pièges et le poison. *

Les temps de neige sont les plus favorables pour l'application de ces moyens extrêmes ; car, outre que Tanimal, pressé par la faim, se relâche plus facilement de sa défiance ordinaire, et se laisse mieux prendre à T appât pendant Thiver que dans toute autre saison, il est très-aisé de suivre sa trace sur la neige, et de relever le cadavre empoisonné, qu'il importe de ne pas abandonner à la merci des chiens et des chats du pays.

On a vu, par l'histoire du Renard de Château-Thierry, que ce Carnivore est susceptible de s'apprivoiser aussi bien que le chien. Il y a cependant une réserve â faire. Les instincts sanguinaires sont chez lui invincibles; le goût du meurtre est une nécessité de sa nature. On pourrait peut-être faire disparaître sans retour ces instincts sanguinaires en domestiquant l'animal, en le soumettant â une servitude prolongée durant plusieurs générations, mais on ne saurait y parvenir par une éducation de quelques années. C'est pourquoi il est difficile de conserver un Renard adulte; les désastres qu'il ne cesse de commettre sont une source d*embarras continuels pour son maître, qui, de guerre lasse, se résout â s'en défaire.

La chair du Renard exhale une odeur si repoussante, qu'elle répugne même â beaucoup d'animaux. Certaines gens s'en contentent pourtant, principalement dans les pays vignobles, où l'animal se gorge de raisins. Il parait qu'on se débarrasse assez bien de cette mauvaise odeur en l'exposant â la gelée.

VIsatiSy ou Renard bleu^ habite toute l'étendue de l'ancien continent, au delà du 69* degré de latitude, c'est-â-dire la Scandinavie, la Russie, la Sibérie. Le pelage de cette espèce est trèslong, très-abondant, très-moelleux, tantôt blanc, tantôt d'un gris ai*doisé tirant sur le bleuâtre. Il fait l'objet d'un commerce considérable.

L'Isatis diffère un peu par ses mœurs du Renard ordinaire. « Loin d'habiter les bois, il affectionne les collines découvertes, et il creuse son terrier sur leur penchant. Il ne craint pas l'eau, et souvent il traverse des bras de rivières pour aller surprendre les oiseaux aquatiques, ou dévorer leurs œufs, parmi les joncs des îlots.

Un trait qui caractérise bien le Renard bleu, parce qu'il est

exceptionnel dans Tordre des Carnivores, c'est Thabitude tpi'il a d'émigrer en masses, lorsque le gibier vient à manquer dans le pays où il a vécu jusqu'alors. Il reste trois ou quatre ans absent; après quoi, jugeant que la campagne a dû redevenir giboyeuse, il y retourne.

La femelle de Tlsatis met bas sept ou huit petits, vers le mois de mai. C'est une bonne fortune pour un chasseur lorsqu'il peut s'emparer de quelques Renards bleus en bas âge. Il les élève et tire profit de leur fourrure, dès qu'elle a atteint toute sa beauté. Des voyageurs racontent qu'il est assez fréquent de rencontrer dans les pays Scandinaves de pauvres femmes partageant leur lait et leur sollicitude entre leur enfant et plusieurs Renards bleus.

Diverses autres espèces de Renards habitent l'Asie et l'Afrique. Nous citerons particulièrement le Renard Zerdo, ou Fennec, le plus petit du genre, qui doit à ses énormes oreilles une grande finesse d^ouïe. On le trouve dans le Sahara algérien, la Nubie, l'Abyssinie et à Dongola.

Parmi les Renards du nouveau monde, les deux principales espèces sont le Renard argenté et le Renard tricolore.

Le premier habite le nord de l'Amérique. Sa fourrure, quoique moins estimée que celle de Tlsalis, est cependant précieuse. Le second est répandu aux États-Unis et au Paraguay. Le Renard tri^ co/ore est très-hardi ; il ose s'approcher, pendant la nuit, des bivacs des voyageurs, pour s'emparer des sangles et des courroies de cuir, qu'il dévore.

Genre Chien. — Tous les carnassiers du genre Chien ont la pupille ronde, et non fendue- verticalement, comme les Renards; ils n'exhalent pas de mauvaise odeur et ne se creusent pas de terriers. Ils sont sociables, et se réunissent en troupes nombreuses, pour attaquer leur proie, ou défendre leur vie contre de plus puissants qu'eux. En domesticité, ils aboient tous, sans exception ; à l'état sauvage, au contraire, ils hurlent, sauf les instants où ils poursuivent le gibier et pendant lesquels ils lancent des notes brèves, en rapport avec la rapidité de leur course.

On comprend comme espèces distinctes dans le genre Chien le Chacal^ le loup et le Chien proprement dit.

Cha^^U — Ce Carnivore, dont on connaît cinq ou six variétés, est commun dans toute l'Afrique, dans toutes les régions chaudes de l'Asie, enfin dans la Grèce méridionale. Il est à peu près de la longueur du renard, mais un feu plus haut sur pattes. Son pe-

lage, gris jaunâtre en dessus, est blanchâtre en dessous; sa queue est marquée de noir â Textrémité.

Les Chacals (ûg. 158) vivent par troupes, quelquefois composées de plus de cent individus. Quoiqu'ils aient les yeux organisés pour la vision diurne, ils dorment ordinairement pendant le jour, et ne sortent que la nuit, pour chercher leur pâture. Ils poussent alors, pour se rallier dans l'ombre, des hurlements aussi lugubres que retentissants, auxquels il faut bien être habitué pour n'en pas perdre le sommeil. Leur voracité et leur audace sont sans pareilles. Ils s'approchent des habitations, y pénètrent lorsqu'ils les trouvent ouvertes, et font table rase de tous les comestibles qu'ils peuvent atteindre. Ils dévorent jusqu'aux souliers, aux harnais des chevaux et autres objets de cuir. Dans le désert, ils suivent les caravanes, viennent rôder la nuit autour des campements, et s'efforcent d'enlever quelque chose, sans pourtant trop s'aventurer. Après le départ de la caravane, ils se précipitent sur le lieu de la halte, et engloutissent tous les débris qui jonchent le sol.

Enfin, comme les hyènes, ils déterrent les cadavres dans les cimetières. On est obligé, pour protéger les sépultures contre leurs profanations, de recouvrir les tombes de grosses pierres et d'épines.

Les Chacals ne bornent pas là leurs moyens d'existence; ils exploitent aussi la nature vivante. Ils tuent, pour se nourrir, quantité de petits Mammifères, et se rassemblent pour chasser l'antilope, la gazelle, etc. Quand ils sont en grand nombre, ils ne craignent pas de se jeter sur les bœufs et les chevaux. Quant à l'homme, ils le respectent, bien qu'ils ne paraissent pas le redouter beaucoup, si l'on en juge par leurs allures tranquilles lorsqu'ils se trouvent inopinément en présence de notre espèce. Les récits de femmes et d'enfants dévorés par des Chacals sont donc de pure invention.

Une autre fable est celle qui veut que le Chacal soit le pourvoyeur du lion. Les anciens disaient que le Chacal marche devant le lion, pour découvrir et lui signaler sa proie, et que le carnassier reconnaissait les bons services du petit animal en lui abandonnant les bribes du festin. Cette histoire, tirée par Aristote d'un apologue indien, fut empruntée à cet écrivain de l'antiquité par les naturalistes du dix-huitième siècle, et pendant quelque temps elle a joui d'une certaine faveur, bien qu'elle ne repose absolument sur rien

Le Chacal s'apprivoise complètement. Pris jeune, il est doux, caressant, connaît bien son maître et toutes les personnes qui l'entourent; il se lie aussi facilement avec celles qui lui sont étrangères. Mai» il est timide et capricieux ; il passe souvent, sans cause apparente, d'un sentiment à un autre tout opposé. Il a donc beaucoup du caractère du chien. Il lui ressemble également au physique. Il produit d'ailleurs parfaitement avec lui. C'est pourquoi on a pu soutenir, avec assez de raison, que le Chacal est

l'origine et la souche de toutes les races aujourd'hui existantes de chiens domestiques.

Ce n'est pas là toutefois l'avis unanime des naturalistes. Fr. Cuvier objecte contre cette opinion l'odeur désagréable que répand le Chacal ; il ajoute que rien n'autorise à penser que la domesticité ait pu le moditier au point de lui faire perdre cette odeur. On pourrait répondre que cette odeur est un fait acciden ■ tel, et probablement due aux chairs corrompues dont se nourrit en partie le Chacal, et que d'ailleurs elle disparait à la deuxième ou troisième génération chez l'animal apprivoisé- Il est néanmoins difficile de rien affirmer dans un sens ou dans l'autre : les ques-

lions d'origine des espèces animales sont pleines de ténèbres, qu'on ne peut jamais se flatter de dissiper.

Loup. — Le Loup ne se distingue, pour ainsi dire, pas du chien par les caractères zoologiques ; il a seulement les yeux situés plus obliquement et un peu dans la direction du nez. Son pelage est d'un fauve grisâtre, sa taille très^variable, suivant les contrées. Certains Loups ne mesurent que 75 centimètres de longueur, non compris la queue; d'autres atteignent le double. Le Loup est d'une grande force et résiste longtemps à la faim et à la fatigue. On le trouve dans toute l'Europe, excepté dans la Grande-Bretagne et les îles voisines, où il a été détruit. Il habite également les régions froides et tempérées de l'Asie et de l'Amérique.

Le Loup habite, au milieu des bois, quelque excavation naturelle. Il dort le jour et fait ses expéditions la nuit. Très-circonspect, il marche à petit bruit, — à pas de loup, c'est le cas de le dire, — et, pour s'emparer de sa proie, il unit la perfidie à la vigueur. U a la vue, l'ouïe et surtout l'odorat très-développés. Ces qualités lui sont d'un grand secours pour trouver sa nourriture, apercevoir le danger et le fuir. U se contente de petits animaux, rongeurs, oiseaux et reptiles, lorsqu'ils suffisent à son alimentation. Il ne lui répugne même pas beaucoup de dévorer des cadavres et des immondices. Certains fruits, principalement les raisins et les pommes pourries, ont aussi quelques charmes pour lui.

Mais que toutes ces victuailles lui fassent défaut, que la faim lui serre l'estomac, et il oublie toute prudence I U devient alors la terreur des bergeries et l'eflroi de l'homme lui-même! En plein jour, il s'approche, sans être vu, d'un troupeau de brebis paisibles; trompant la vigilance des chiens, il s'élance, saisit une victime qu'il a marquée d'avance, l'enlève et s'enfuit d'un pied léger, narguant toute poursuite.

Ce premier exploit accompli, il revient plusieurs fois à la charge, jusqu'à ce que la surveillance incessante dont il est l'objet le contraigne d'aller exercer ses talents sur un autre théâtre.

Lorsqu'il a réussi à s'introduire, la nuit, dans la bergerie, c*est bien une autre affaire : il fait un massacre général, une Saint- Barthélémy de moutons. Quand cette tuerie est terminée, il emporte un mouton et le mange. Ensuite il en emporte successivement un second, un troisième, un quatrième, qu*il cache dans les fourrés du voisinage, à des endroits différents, sous des amas de

feuilles et de branchages. Il ne se retire qu'à l'aube du jour, laissant la place jonchée de cadavres inutiles pour lui.

Celte fureur d'égoi^ement précédant l'action de mettre les corps en lieu sûr dénote plus de prévoyance que de férocité; le Loup n'est donc pas tout à fait ce monstre de cruauté qu'a dé peint BufTon. Hais pourquoi ne touche-t-il pas aux provisions qu'il a pris tant de soins de soustraire aux regards indiscrets? Sans doute, il les oublie, ou bien il craint de tomber dans quelque guetapens, en retournant près des lieux mêmes où il a excité de terribles colères.

Le Loup jette souvent son dévolu sur le chien, son ennemi [e

plus acharné ; il n'est pas de ruses qu'il n'emploie pour en faire sa proie. S'il avise quelque chien novice se prélassant dans la cour d'une ferme, il s'en approche, l'attire par des cabrioles, des gambades de toutes sortes, et l'invite à jouer. Lorsque le jeune innocent, séduit par ces dehors trompeurs, vient répondre à ses avances, il le terrasse et l'emporte pour le dévorer à son aise. Contre un chien vigoureux et susceptible de se défendre avec succès, le stratagème est différent. Deux Loups s'entendent entre eux pour le circonvenir; l'un va se montrer au mâtin, et l'attire sur ses traces dans une embuscade, ou le second se tient coi. Tous deux l'assaillent alors de concert et ils en ont raison facilement.

Dans les circonstances ordinaires, le Loup n'attaque pas rhomme, et même il fuit sa présence. Dans le cas de faim eitréme, au contraire, il se jette sur lui, ou, s'il ne Tattaque pas ouvertement, il le suit longtemps, attentif à profiter de ses moindres faiblesses pour Tassaillir. Si l'homme est à cheval ou accompagné d'un chien, il cherchera d'abord à étrangler la monture ou le chien.

C'est dans les grandes plaines de l'Allemagne, dans les vastes steppes de la Russie et de la Pologne, pendant l'hiver, alors que la terre est couverte de neige, que les Loups se montrent féroces et redoutables. << La faim fait sortir le Loup du bois, » dit un proverbe. En effet, ils font à ce moment irruption de leurs forêts, par bandes considérables. Ils descendent des montagnes, parcourent la campagne dans toutes les directions, et leurs troupes affamées prennent les proportions d'un véritable fléau.

Un voyage en traîneau dans les plaines de la Sibérie infestées par des Loups n'est pas un voyage d'agrément. Souvent une bande de ces ennemis féroces s'acharne à la poursuite des hommes et des chevaux, et s'approche au point de les toucher. Si le traîneau s'arrête seulement une seconde, hommes et bêtes sont perdus : le salut est dans la fuite la plus rapide. Il s'établit donc une lutte furieuse de vitesse. Les chevaux, fous de terreur, semblent avoir des ailes; ils volent, comme les ombres de la ballade allemande. Les Loups leur tiennent pied; leurs yeux ardents sont pleins d'éclairs et de convoitise. C'est un spectacle terriblement fantastique que celui de ces spectres noirs courant sur le blanc linceul de neige, avec la rapidité vertigineuse que donne le désespoir. De temps en temps, un coup de feu retentit ; un loup tombe. Plus audacieux que les autres, il a voulu escalader le traîneau, et l'un des voyageurs Ta foudroyé. Cet incident donne quelque avance aux fugitifs ; car la bande carnassière s'arrête un instant pour dévorer le corps de leur compagnon ; en quelques secondes, il est dépecé et englouti , et tout aussitôt la poursuite recommence. Mais on touche enfin au but de cette course échevelée : le village ou le château se dessine sur le ciel gris ; les Loups n'auront pas leur proie I D'autres fois pourtant l'aventure se termine d'une façon tragique : après une course de quelques heures, l'attelage, surmené, incapable de lutter plus longtemps, se laisse devancer et arrêter par des ennemis de plus en plus nombreux ; le traîneau est cerné et pris d'assaut : on devine le reste I

Certains individus, parmi les Loups, — fort heureusement ils

sont rares, — ont un faible très-prononcé pour la chair humaine. Telle était la bète redoutable qui désola le Gévaudan, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, et dont la réputation est parvenue jusqu'à nous. Ce Loup, d'une taille prodigieuse pour la contrée (fjSe du bout du museau à l'extrémité de la queue], tint plusieurs années en échec tous les efforts dirigés contre lui. Il ne fallut pas moins d'une petite armée, recrutée parmi les gardeschasse du roi, des ducs d'Orléans et de Penthièvre et du prince de Condé, pour réduire ce Loup phénoménal ; encore n'y parvint-on qu'au bout de plusieurs mois. Les chroniques du temps portent à cinquante ou cinquante-cinq le nombre des femmes et enfants qui périrent sous la dent cruelle de la bêle du Gévaudan. Il faut ajou-

Fig. iw. Lonp amporlanl UDe brebia.

ter à ce nombre vingt-cinq personnes qui lui furent arrachées, avec des blessures plus ou moins graves.

Dans l'Inde, où les Loups sont rangés au nombre des animaux sacrés, ils prélèvent sur l'homme un ample tribut. Les Loups enlèvent chaque année bon nombre d'enfants, principalement dans les districts où il y a peu d'Européens, parce que dans ces lieux ces animaux sont plus respectes.

En avril ou mai, la Louve met bas cinq ou six petits, soitdans une anfractuosité naturelle, soit dans un terrier abandonné, qu'elle agrandit, soit au sein d'un fourré, ou même en rase campagne, au milieu des blés. Elle leur a préparé d'avance une couche moelleuse, faite de mousse et de poils qu'elle s'est arrachés. Elle les allaite pendant deux mois, et leur donne ensuite des sub-

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stances animales, et surtout du menu gibier, fruit de ses rapines. Elle ressent pour eux un amour ardent, les quitte le moins possible, veille constamment sur leur sûreté, et sacrifierait sa vie pour les défendre. Si elle s'aperçoit qu'on les a touchés en son absence, ou seulement qu'on est venu rôder autour d'eux, elle les emporte à une distance considérable. Dès qu'ils commencent à marcher^ vers l'âge de trois mois, elle les emmène avec elle et leur apprend à chasser.

Pour mettre un frein aux ravages des Loups, les anciens rois de France organisèrent la Louveterie, institution qui subsiste encore aujourd'hui, mais singulièrement modifiée et réduite. Il y avait dans l'ancienne cour de France une charge de grand louvetier. Cet officier étendait sa juridiction sur tous les louvetiers des provinces. Les louvetiers préposés à la destruction des Loups sur toute la surface de leur circonscription percevaient une taxe sur chaque habitant résidant dans un rayon de deux lieues autour de l'endroit où l'un de ces animaux était tué. La Révolution emporta la Louveterie avec tant d'autres institutions. On la remplaça, en 1797, par une ordonnance prescrivant de faire, tous les trois mois au moins, dans les forêts et dans les campagnes, des chasses et battues aux Loups, renards et autres animaux nuisibles. On fixa de la manière suivante les primes accordées pour la destruction des Loups : 50 francs par chaque tête de Loup, et 20 francs par tête de Louveteau. L'ordonnance de 1797 régit encore aujourd'hui la matière, mais ekle est rarement appliquée. Les battues sont ordonnées par le préfet, sur la demande des agents forestiers, quand les circonstances l'exigent. Les maires nomment dans chaque commune les habitants qui doivent y prendre part; et une amende de 16 à 100 francs est prononcée contre les contrevenants à ces mesures d'utilité publique.

En 1818, les chifi'res des primes ont été abaissés à 15 francs pour une Louve non pleine, à 12 francs pour un Loup, et à 6 francs pour un Louveteau.

Suivant un auteur cynégétique autorisé, M. d'Houdetot, on détruirait annuellement en France 1200 Loups, répartis comme suit: vieux Loups, 300; Louves, 200; Louveteaux, 700.

On ne force pas le Loup à la course; l'entreprise ne serait possible qu'avec des lévriers. La poursuite d'un animal doué de jarrets d'acier, et qui peut faire jusqu'à 40 lieues dans une seule nuit, pour chercher sa nourriture, serait vaine. On dispose donc desti-

reurs autour du bois, où l'on connaît l'existence d'un Loup. On peut aussi placer, dans les plaines où l'on suppose qu'il débou-> chera, des compagnies de chiens robustes, qui le saisiront ou l'arrêteront au passage. Ces mesures prises, on fait, de très-bon matin, une battue générale dans le bois, pour forcer la bête fauve à sortir, ou, si l'on a d'avance reconnu son gite, on la met sur pied avec des limiers spécialement dressés pour cette chasse. Le Loup fîle en ligne droite, et ne tarde pas à franchir l'enceinte où il doit être abattu si la ligne des tireurs a été bien formée.

Contre cette bête malfaisante, lous les moyens sont bons : on peut aussi employer avec succès les pièges, les chausse-trappes, les panneaux, les filets, même le poison. Tous ces procédés, qui seraient réputés traîtres et indignes d'un chasseur, employés à rencontre d'un cerf, d'un chevreuil ou d'un lièvre, sont admis et déclarés légitimes lorsqu'il s'agit du Loup. Il importe de protéger les campagnes contre les ravages de ce pillard qui n'a nul souci des propriétés et qui ne respecte pas toujours les personnes.

Quoique le chien et le Loup éprouvent l'un contre l'autre une haine instinctive et profonde, on constate quelquefois des accouplements féconds entre ces deux espèces, sans qu'aucune contrainte ait amené le rapprochement. L'union du chien avec la Louve est plils rare que celle du Loup avec la chienne ; cependant on en a des exemples.

Buffon a écrit que le Loup n'est pas capable d'affection, et qu'il est impossible de l'apprivoiser; mais il est tombé à cet égard dans une erreur profonde. Pr. Cuvier rapporte l'histoire d'un Loup qui vécut à la Ménagerie du Jardin des Plantes de Paris, après avoir été élevé par une personne qui dut s'en séparer au moment d'un long voyage. Le chien le plus dévoué n'aurait pas montré pour son maître une affection aussi passionnée, un attachement aussi solide que celui que manifestait pour le sien l'animal sauvage. Et ce n'est pas là un fait unique , isolé 1 Bien des personnes pourraient témoigner de la toute-puissance de l'éducation sur le Loup. Lorsqu'il est pris suffisamment jeune, on pourrait arriver à le dresser à la chasse, comme un chien.

Parmi les variétés du Loup ordinaire, il faut citer le Loup noir^ qui habite surtout le nord de l'Europe, et ne se trouve qu'exceptionnellement en France sur les hautes montagnes ; — le Loup odorant et le Loup des prairies^ qui vivent par troupes dans les immenses plaines de l'Amérique septentrionale, où ils font la chasse

aux cerfs, aux daims et même au bison isolé de son troupeau; — le Loup rouge^ qui habite solitairement les pampas de la Plata, dans les lieux marécageux et sur les bords des rivières ; — enfin le Loup du Mexique et le Loup de Java. Dans les régions glaciales des deux continents, on trouve des Loups blancs comme des renards blancs.

Entre le Chien proprement dii^ le Loup et le Chacal, les différences physiques sont si minimes, qu'il est permis de se demander si ces trois types de carnassiers ne sont pas simplement trois variétés d'une même espèce, au lieu de constituer, comme le veulent la plupart des naturalistes, trois espèces distinctes. Certes, il y a plus loin de quelques races de chiens à certaines autres, du Matin au King's Charles ou au Chien havanais, par exemple, que du Mâtin au Loup et au Chacal. Et cependant le Mâtin, le King's Charles, le Chien havanais sont considérés comme des variétés de l'espèce Chien, tandis qu'on refuse le même degré de parenté au Mâtin, au Loup et au Chacal. Il en résulte que les naturalistes sont réduits, pour caractériser le chien domestique, à dire qu'il a constanmient la queue plus ou moins recourbée, disposition qui lui est exclusive. Or, cette distinction non-seulement est puérile, mais se trouve fausse dans bien des cas; car on a vu des loups apprivoisés, cédant à l'influence de l'exemple, s'habituer â porter la queue en trompette, comme les Chiens.

Si l'on admet que le Chacal, le Loup et le Chien sont trois races dérivant d'une même espèce, la question de l'origine du Chien domestique devient relativement facile à résoudre ; tout au moins peut-on hasarder â ce sujet quelques hypothèses assez vraisemblables. On ne dira plus alors, avec Buffon, que nos nombreuses variétés de Chiens domestiques proviennent d'un type unique ; on ne recherchera pas si ce type est le Loup, le Chacal, ou bien s'il est depuis longtemps perdu. On se bornera â constater qu'il existait, avant l'apparition de l'homme sur la terre, diverses variétés de chiens correspondant â quelques-unes de nos races domestiques. Cette certitude acquise par la paléontologie, on pensera tout naturellement que, de toutes les combinaisons possibles entre les différentes variétés de Chacals, de Loups et de Chiens, sont sorties des races bien tranchées, sur lesquelles l'homme a étendu sa domination, qu'il a ensuite modifiées â son gré, et dont il a graduellement augmenté le nombre par des croisements successifs. Telle est l'opinion qui nous semble la mieux fondée.

Quoi qu'il en soit, l'époque de l'asservissement du Chien à l'homme est impossible à Oxer. Les traditions les plus lointaines les documents historiques les plus anciens, qous montrent le Ch:en réduit à l'état domestique. Pendant les âges anté-historiques, à l'époque du bronze, on voit le Chien mêlé aux actions de l'homme. On trouve, en eiïet, dans les vestiges de cette époque, les ossements

Fig. IGI. Cbiena danoit.

du Ctiien réunis à ceux de l'homme. Le Chien fait donc, pour ainsi dire, partie intégrante de l'homme. C'est ce qui a fait dire spirituellement à Toussenel : « Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, c'est le Chien. »

Le Chien a toutes les qualités du cœur et toutes celles de l'intelligence. Où trouver une amitié plus sijre, plus constante, plus

dévouée, une mémoire plus fidèle, un attachement plus fort, une abnégation plus sérieuse, une &me plus loyale et plus franche? Le Chien ne connaît pas l'ingratitude. Ce n'est pas lui qui abandonnerait son bienfaiteur dans le danger ou l'adversité I 11 offre avec joie le sacrifice de sa vie à celui qui l'a nourri. Il pousse le dévouement jusqu'à ne vouloir point s'appartenir; il est tout entier à son maître, et pratique sans cesse l'oubli de soi-même. II ne se souvient pas des corrections, des mauvais traitements qu'on lui a infligés dans un moment de colère; il a soif de caresses, et

l'indifTérence des êtres qui lui sont chers le plonge dans une morne tristesse. Caresses de la main, de la voix ou du regard, lui causent un bonheur inouï. Il faut alors le voir frétiller et remuer la queue, faire mille sauts, mille gambades, tandis que dans son œil limpide et doux se peint la joie la plus vive. Bon aDîmalI distraction da riche, consolation du pauvre, inébranlable compagnon de la mauvaise fortune! gr&ce à toi, le misérable qui meurt isolé au sein de la société, compte du moins un ami derrière son triste convoi ; il ne descend pas seul dans le froid sépol-

cre; lu viens répandre sur sa tombe les larmes sincères de l'affection et des regrets; et tel est l'excès de ta douleur, que l'on □e peut t'arracber de ce lieu où dort la dépouille de celui que tu aimas I

Et quelle intelligence! quelle pénétration I quelle finesse dans cet admirable compagnon de nos joies et de nos douleurs! Gomme

il sait lire sur les visages! comme il sait démêler les sentiments intimes sous les gestes et les paroles contradictoires! En vain vous le menacez, en vain vous prétendez lui faire peur I Votre œil vous a trahi; ce sourire, qui effleure à peine vos lèvres, a dévoilé votre indulgence, et loin de s'enfuir, il accourt, pour solliciter vos caresses.

On écrirait des volumes, si l'on voulait relater tous les faits ex-

384 MAMMIFi;UES.

traordinaires dont les Chiens furent les héros. Tous les jonrs, dans la vie ordinaire, nous en voyons se produire, qui, pour être communs, n'en sont pas moins curieux. Faut-il rappeler le Chien d'Ulysse, modèle de fidélité; le Chien de Monlargîs, ce vainqueur du crime; Munito. brillant joueur de dominos? Faut-il évoquer le Chien de Terre-Neuve et le Chien du mont Saint Bernard, tous deux sauveurs d'existences humaines, l'un dans les eaux de la mer ou des fleuves, l'autre dans les neiges des montagnes? Faut-il parler du Chien commissionnaire, allant aux provisions pour son

Fig. 114. Cbien dei EiquiaiRuiL.

maitre et s' acquittant de ces fonctions avec habileté; du Chien du décrotteur, dressé à poser ses pattes souillées de boue sur les chaussures les plus brillantes, afin d'amener des pratiques à l'homme à la brosse? Nous n'en finirions pas si nous voulions enregistrer tous les exploits de ce précieux compagnon de l'homme.

Le Chien est sujet à une terrible maladie, qui atteint également le loup: c'est la rage. Cette affection se développe spontanément ou par contagion. Les symptômes les plus caractérisliques, au début, sont la tristesse et l'inappétence. L'animal a l'œil enflammé, brillant; la lumière l'importune; une soif ardente le tourmente,

mais il se garde bien de la satisfaire, non parce que les liquides lui font horreur, comme on le croit généralement, mais parce qu'il éprouve une grande douleur en avalant. Ce dernier symptôme, cette prétendue horreur de l'eau, n'a d'ailleurs presque aucune importance ; car on voit des Chiens enragés boire comme & l'ordinaire jusqu'au moment qui précède immédiatement les accès. Un caractère plus significatif de la rage, c'est le changement

Fig. ItS. ËpRgnsul rruicus.

qui se produit subitement dans le caractère du Chien : il devient indocile, maussade, et pousse un cri rauque et tout particulier, mélopée lugubre, qui est toute une révélation de son déplorable mal. Enfin nn état indescriptible de fureur, se traduisant par des actes offensifs, marque la dernière période de la maladie. L'animal court çt et là, comme un insensé, mordant tout ce qu'il rencontre sur son passage, chats, chiens, hommes, femmes et enfants

et communiquant à toutes ses victimes le virus dont sa bave est imprégnée. Il est assez rare qu'il se jette sur son maître, et c'est probablement pour éviter ce malheur qu'il disparaît de la maison dès qu'il ressent les premières atteintes de ce mal horrible.

Les mesures les plus énergiques doivent être prises contre la rage. Tout chien qui mord, sans être attaqué ni inquiété d'aucune façon, doit être abattu; môme inflexibilité vis-à-vis des animaux sur lesquels s'est exercée sa furie.

En ce qui concerne l'homme, aussitôt après l'accident, il faut dé-

Fig. I«S. GriBon.

brider la plaie, la nettoyer avec soin, et la cautériser profondément par le fer rouge ou un violent caustique. On ne connatt encore aucun autre remède efficace, quoi qu'en disent tous les inventeurs de spécifiques prétendus souverains.

En 1868, les journaux ont fait un certain bruit d'un breuvage composé de plantes insignifiantes, remède parfaitement ridicule ressuscité d'un recueil suranné de médecine de bonne femme, et qui n'avait en sa faveur, pour le recommander àl'attention publique, que d'avoir été prôné par un homme politique du moment, M. de SainUPaul, secrétaire général au ministère de l'intérieur. On ne peut pas dire de ce remède que « s'il ne fait pas de bien, il

ne peut pas faire de mal. » 11 ferait grand mal, au contraire, en endormaut le malade et ses proches dans une sécurité fatale, en empêchant de recourir, surl'heure, au seul moyen efficace de traitement : nous voulons parler de la cautérisation Immédiate et profonde.

Insistons sur ce point : on ne doit pas craindre de pousser trèsprofondément la cautérisation ; faute de quoi, elle se trouverait dans certains cas insuffisante, et l'on pourrait voir survenir des accidents au bout de plusieurs mois.

C'est un phénomène bien extraordinaire que le virus inoculé

Fig. IST. Bfcboai hatiuais.

soit quelquefois si lent à produire ses effets I Quelquefois un homme est mordu par un Chien en apparence très-sain; on traite cette blessure comme une morsure ordinaire, ou l'on se borne à la cautériser légèrement; et au bout d'un temps très-long, après plusieurs mois, alors qu'on pense n'avoir plus rien à craindre, l'homme atteint de la maladie rabique expire dans des souflVances horribles.

Quelle est la cause de la rage? Sur ce point, les avis sont divisés. Elle ne doit être attribuée ni aux grandes chateiirs de l'été,

«xplication vulgairement adoptée, ni aux firoids rigoureux de l'hiver, ni à la faim, ai à la soif, ni à la mauvaise qualité des aliments. On a pensé quelque temps qu'elle tenait à une continence trop prolongée du mâle. Hais il est prouvé que les Chiennes sont tout aussi sujettes que le Chien à cette épouvantable affection. lia statistique prouve que la rage n'est pas plus fréquente durant l'été que dans toute autre saison ; et d'ailleurs, cette maladie est absolument inconnue dans tous les pays chauds, où les Chiens jouissent cependant d'une grande liberté : par exemple, en Tur-

:hieo> bassela à Jsmbes (orsei.

quie, en Syrie, en Egypte, dans la Cafrerie, au cap de Bonne- Espérance, dans l'Amérique méridionale. Dès lors, la coutume qui inflige aux Chiens la muselière pendant l'été, à l'exception des autres saisons, ne peut se justifier.

Outre la rage, qui se trouve heureusement limitée à quelques individus, les Chiens subissent une affection qui les frappe tous indistinctement, et qui en emporte plus de la moitié : c'est celle qu'on nomme plus spécialement la maladie, et qui accompagne ordinairement le travail de la dentition chez les jeunes Chiens. C'est une inflammation des voies respiratoires, compliquée d'accidents

nerveui, et qui dure de vingtà quarante jours. L'hommequi tient à son Chien ne doit pas hésiter, lors de la maladie, à le remettre entre les mains d'un vétérinaire, ou d'un individu possédant une longue pratique de la gent canine. Qu'il se garde surtout de lui appliquer ces remèdes empiriques, réputés infaillibles, et qui, la plupart du temps, laissent quelque défaut grave à l'animal, si toutefois ils n'amènent pas^la mort.

La durée de la gestation chez la Chienne est de 63 jours, à peu près comme chez la louve. Les petits, dont le nombre varie de six

Fig lO*. Grand bartitt, on Canicbe.

à douze, naissent les yeux fermés, et ne les ouvrent que vers le dixième jour. A l'âge de deux ans, ils ont atteint toute leur croissance.

La durée de la vie du Chien est d'environ vingt ans.

Le merveilleux odorat du Chien a permis de l'employer à la chasse des animaux sauvages. Dans certains pays, on s'en est même servi pour traquer des hommes comme des bètes fauves. Ainsi faisaient les barbares Espagnols, compagnons de Pizarre et de Femand Gortez, contre les malheureux indigènes du Pérou et du Mexique. Ainsi agissaient, il y a peu de temps encore, dans l'A-

mérique du Nord, les propriétaires d'esclaves vis-à-vis des nègres marrons, c'est-à-dire ceux qui se sauvaient dans les bois pour se soustraire à leurs brutalités.

Les Cbiens de chasse forment deux catégories : les Ckiem courant et les Chiens couchants, ou Chiens d'arrêt. Les premiers suivent rapidement une piste, en donnant de la voit, et ne s'arrêtent que

Fig. no. Chi«n d« Terre-Neuve.

lorsqu'ils ont pris ou perdu le gibier. Les seconds sont plus retenus dans leur poursuite ; ils s'attachent silencieusement aux traces du gibier, démêlent avec sagacité tous ses détours, toutes ses ru- - ses, et ne cessent d'avancer que lorsquedes émanations abondantes leur annoncent le voisinage de l'animal. On dit alors qu'ils tombent en arrêt. Certains Chiens d'arrêt se couchent sur le ventre

en attendant le chasseur ; d'autres se tiennent immobiles et ûxes, la patte levée, les naiioes dilatées, cherchant à fasciner le gibier de leur regard de feu.

Parmi les Chiens courants, il faut citer le Lévrier, les C/iiens de Scintonge et de Poitou, les Chiens anglais, les Bassets à jambes droites ei à jambes torses. On se sert aussi du Dogue, du Mâtin et du Griffon pour la chasse de la grosse béte.

Les principaux types de Chiens d'arrêt sont le Braque, l'Épa-

Plg. m. Cbisni connuiU aoBlo-gucont.

gneut, le Barbet et le Griffon, qui ont donné lieu, par leur croisement, à un grand nombre de variétés.

L'éducation des Chiens de chasse exigé des soins et des préparations que le cadre de cet ouvrage ne nous permet pas d'examiner. Disons seulement que c'est vers râ{;ede quatre ou cinq mois qu'il faut commencer & les instruire. On doit laisser reposer leur intelligence, à l'époque de leur maladie, qui survient du septième au

huitième mois. Aussi n'est-ce généralement qu'à partir du dixième mois qu'on peut les dresser d'une façon suivie.

Depuis que le Chien a été conquis par l'homme sur la nature sauvage, sa taille, sa force, son pelage ont subi des variations à l'inBni. 11 est donc très'difQcile de classer en un petit nombre de groupes, suffisamment homogènes, toutes les races et sous-races aujourd'hui existantes. Fr. Cuvier et Desmarets ont divisé toutes 4es variétés de Chiens en Mdlins, Èpagneuls et Dogues. Nous adop-

Fig. 112. Braquas fitncala.

terons cette méthode. Elle n'est pas sans défauts, mais elle est la plus aisée à fixer dans l'esprit.

C'est parmi les Malins que se rencontrent les plus grandes espèces de Chiens. Citons le Salin ordinaire; le Grand Dafwù(fig. 161. page 381), dont la taille atteint celle d'un âne, et auquel il faut probablement rattacher ces redoutables Molosses d'Ëpire si célèbres dans l'antiquité ; — le Danois moucheté ; — le Pttit Danois; — les différentes variétés de Lévriers (flg. 162, page 382); — le Chien

de berger (%. 163, page 383], si afl'ectioaaé et si intelligent; — le. Chien de montagne; — le Chien du mont Saint-Bernard.

Les Èpagneuls comprennent le Chien-l/mp, — le Chien de Chine, — le Chimdes Esquimaux (iig.lik, page38h), — le Chien de Sibérie, ces deux derniers employés, dans leur pays natal, à tirer des traîneaux sur la neige avec une extrême rapidité ; — les Èpagneuls français et anglais (fîg. 16&, page 38b), — le Pelit Épogneul, souche d'un grand nombre de variétés dites Chiens de salon ou Chiens de dames, remarquables par leur petitesse, et souvent aussi par

leur laideur, ce qui ne les empêche pas de trouver place dans le manchon ou sur les jupes de nos élégantes. Les principaux Chiens de salon sont le Pyrame, le Cochtr, le King's Charles, le Bkinheim, le Bichon, le Ptlil Griffon (fig. 166, page ?86), le Petit Chien blaiic de Cuba ou Havanais (fig, 167, page 387), le Chien-Lion. Viennent ensuite le Basset à jambes droites , le Basset à jambes torses (fig. 168, puge 388), le Basset de Saint-Domingue, employé avec avantage contre les rats qui infestent les Antilles; le Barbet, ou Caniche (fig. 169, page 389), le plus fidèle et le plus intelligent de tous les Chiens ; le Péril Barbet, le Griffon, le Chien de Terre-Neuve (flg. 170,

page 390); les Chiens courants, anglais et français {ùg. 171 ,xtage 391), le Limier, le Braque (Gg. 1 73, page 392).

Parmi les Dogues prennent place le Crawl Dogue, ou le Mastiff des Anglais, très-courageux, très-robuste et très-propre au combat lorsqu'il y a été dressé; — le Dogue du Thibet, qui en diffère très-peu; — le Doguin, — le Carlin, excessivement petit et devenu très-rare en France; le BovJeiogut, ou Bull-dog des Anglais

(fig. 173); le Terrier et le BuU-Ttrrier {fig. llk). Le premier est très-commun en France, depuis que la mode s'en est emparée : il porte le plus affreux masque de quadrupède qu'on puisse imaginer; mais il est excessivement habile è trouver et étrangler les rats; — le Dogue anglais, métis du Mâtin et du Grand Dogue; —le Roquet; — le Chien turc, très-remarquable par sa peau presque entièrement nue, et fort improprement nommé, puisqu'il est originaire de l'Amérique; il fut découvert par Colomb aux Antilles, en \k9i, et ne passa que plus tard dans l'Europe orientale et en

Afrique; — enfin, le Chien de rue^ qui n'a pas de caractères distincts et qui résulte de toutes les combinaisons qu'amène le hasard entre les Chiens de différentes races errant sur la voie publique.

Dans cette longue nomenclature, nous avons omis à dessein de parler de quelques races de Chiens qui vivent, soit entièrement sauvages, soit demi-sauvages, demi-domestiques, dans diverses contrées du globe. On s'accorde généralement à les considérer comme provenant d'individus retournés à la vie sauvage, après avoir été les compagnons de l'homme ; on ne possède pourtant aucune certitude à cet égard. Par leurs proportions, leur audace et leur vigueur, ils peuvent être incorporés dans le groupe des Mâtins. Ce sont le Dingo, ou Chien de la Nouvelle-Hollande^ fort dangereux pour les animaux domestiques, même pour le gros bétail ;

— le Dhole ou Chkn des Indes orientales^ qui poursuit en meute les daims, les gazelles, etc., et qui, ainsi rassemblé en troupes nombreuses, ne craint pas d'accepter le combat avec le lion et le tigre ; — le Chien de Sumatra, — le Chien du cap de Bonne^Espérance^

— le Chien marron d'Amérique, — enfin le Chien crabier, qui vit par petites bandes dans la Guyane, où il se nourrit principalement de crabes et d'écrevisses.

Genre Hyénolde. — Nous ne dirons qu'un mot de ce genre, qui se compose d'une seule espèce, Y Hyénoïde peinte.

Le nom imposé à cet animal indique qu'il a quelques points de ressemblance avec l'hyène. En effet, il a, comme ce carnassier, quatre doigts à tous les membres, et tient dans le même état de flexion, non pas seulement le train de derrière, mais aussi celui de devant, s'il faut en croire Is. Geoffroy, qui rapporte ce fait d'après un voyageur très-digne de foi. Il s'en rapproche, en outre, par son goût pour les charognes et les cadavres.

VHyénoïde peinte habite le midi de l'Afrique. Sa taille égale presque celle du loup, mais sa force est moins grande. Son pelage, d'un fond grisâtre, est très-irrégulièrement parsemé de taches de couleurs diverses. Elle a les oreilles grandes et dressées, la queue longue et fournie.

Quoiqu'elles aiment beaucoup les chairs corrompues, les Hyénoïdes n'en font pas leur nourriture exclusive ; elles se repaissent aussi de proies vivantes, telles que gazelles, antilopes, etc. Pour les atteindre et les égorger, elles se réunissent en troupes quelquefois très-nombreuses, sous la direction d'un chef, et chassent

avec un ensemble que ne surpassent pas les meutes les mieux dressées. Lorsque le gibier est forcé, elles le dépècent en commun avec la même entente; mais si quelque carnassier, plus fort qu'elles individuellement, s'approche pour prendre sa part du festin, elles se coalisent contre lui, et ne craignent pas de lui résister. C'est ce qui arrive souvent à Tégard du léopard et même du lion.

Famille des Viverriens. — Cette famille comprend des mammifères assez différents les uns des autres par les formes générales et les caractères extérieurs, ceux-ci plantigrades, ceux-là plus ou moins digitigrades, mais qui tous ont pour trait commun d'être en possession de deux paires de dents molaires tuberculeuses à la mâchoire supérieure et d'une seule à la mâchoire inférieure. Elle tire sa dénomination du mot viverra^ nom latin de la Civette.

Les principaux genres de cette famille sont les genres Mangouste, Civette^ Genelte^ Cynogale, Iclide^ Coati^ Raton et Kinkajou.

Genre Mangouste, — Les Mangoustes sont de petits animaux propres aux contrées les plus chaudes de l'Afrique et de l'Asie. Elles ont le corps peu élevé et d'apparence vermiforme, en même temps qu'une grande vivacité de mouvements, de sorte qu'elles semblent plutôt ramper que courir sur le sol. Leur queue est longue, épaisse à la base, très-touffue. Leur pelage, généralement soyeux, est marqué d'anneaux diversement colorés, ce qui lui donne un aspect tiqueté. Leurs doigts, au nombre de cinq à tous les membres, se terminent par des griffes, variables pour la longueur etpeurétractiles. Elles ont le museau effilé et la langue hérissée de papilles cornées. Chez elles, l'orifice extérieur du tube digestif est entouré d'une plaque circulaire, à la surface de laquelle viennent déboucher les nombreux orifices de deux petites poches qui sécrètent une substance musquée.

Les Mangoustes sont semi-nocturnes ; elles se tiennent le plus souvent à terre, dans les lieux marécageux, où elles trouvent en abondance des reptiles, dont elles se nourrissent plus particulièrement; mais elles attaquent aussi de petits mammifères et des oiseaux. Elles savent également trouver dans le sable les œufs des reptiles, sans plus négliger ceux des volatiles qui nichent sur le sol. Elles s'introduisent quelquefois dans les basses-cours et y mettent tout à mort, comme les fouines et les putois, ne prenant d'ailleurs de leurs victimes que le sang et la cervelle. Elles sont

très-circonspectes, ne s'avancent qu'avec défiance et s'enfuient au moindre bruit. Elles ne manquent pas d'intelligence, et peuvent être rendues domestiques, à peu près comme les chats.

L'espèce type du genre est la Mangouste Ichneumon, ou Rat de Pharaon, qui habite TÉgypte et toute la région du Nil. Cet animai mesure 40 centimètres de longueur, non compris la queue, qui en a 45, et ses formes sont très-déliées. Il excelle à découvrir les (Bufs des crocodiles. Une fable, qui fut en grand crédit autrefois, affirmait qu'il pénétrait dans le corps de ces énormes reptiles pour leur dévorer les viscères. C'était en raison sans doute de l'intimité de ces relations que les anciens Égyptiens avaient déifié l'ichneumon en même temps que le crocodile. On utilise aujourd'hui cet animal, en Egypte, pour faire la chasse aux souris dans les maisons,

La Mangue est une espèce de mangouste qui difiëre de toutes les autres par son museau plus allongé et mobile comme un groin. On la trouve sur la côte occidentale d'Afrique et surtout à Sierra- Leone.

A côté des Mangoustes, il convient de placer de jolis petits animaux ayant à peu près les mêmes formes et les mêmes mœurs, et qui habitent Madagascar; ce sont la Galidie et la Galidictis, M. Coquerel, qui les a observés dans cette île, dit qu'ils sont d'une grande gentillesse et d'une légèreté remarquables. On les apprivoise assez bien, et on en retire les mêmes services que de l'ichneumon.

Genre Civette. — Les Civettes sont les plus grands des Viverriens ; néanmoins leur taille ne dépasse par celle du renard. Comme les mangoustes, elles vivent de petits mammifères et d'oiseaux ; mais elles n'ont pas le même goût pour les reptiles. Elles jouissent depuis longtemps d'une grande célébrité, à cause du parfum qu'elles fournissent en abondance, et qui porte leur nom. La matière odorante est sécrétée par une multitude de petites glandes, qui la versent dans une doublepochetrès-développée, située sous l'anus, et communiquant avec Textérieur par une fente longitudinale. Depuis qu'on connaît le musc et lambre gris, l'usage de la Civette s'est restreint; mais on en faisait autrefois une énorme consommation. Chaque année l'Afrique et Tlnde en expédiaient en Europe des quantités considérables, que se partageaient la médecine et la parfumerie ; car on l'utilisait beaucoup comme antispasmodique, dans les maladies nerveuses.

Pour se la procurer et eu tirer profit, les peuples de l'Orieut élèvent la Civette en captivité, dans des cages, et par une nourri* ture appropriée ils parviennent à rendre la sécrétion plus abondante. Des oiseaux, des volailles, des œufs, des poisson? et du riz, tels sont les aliments les plus convenables pour activer cette sécrétion chez l'animal. Deux ou trois fois par semaine on vide la poche BU moyen d'une cuiller, et l'on enferme la matière dans un vase hermétiquement clos. Les mâles en donnent plus que les femelles, et cette difTérence est encore plus sensible à l'époque des amours. L'odeur de ce produit est tellement intense, qu'elle persiste longtemps dans les peaux de Civettes après qu'elles ont été préparées. Le squelette lui-même en garde des traces malgré de nombreux lavages.

Certaines villes d'Abyssinie élèvent la Civette sur une très-

grande échelle et vivent presque exclusivement des profits qu'elles retirent de cette exploitation. Le P. Poncet dit avoir vu à Enfrar des marchands qui conduisaient plus de trois cents Civettes.

Ces animaux sont d'un naturel irritable et farouche ; aussi ne peut-on les rendre véritablement domestiques. Leur vision étant nocturne, ils dorment presque toute la journée.

On trouve assez fréquemment des Civettes dansnos ménageries. Les Hollandais en amenaient autrefois de l'archipel Indien, pour les élever dans leur pays, et en extraire directement le parfum. Comme ils n'altéraient pas ce produit commercial, la Civette d'Amsterdam avait acquis une grande réputation.

On distingue deux espèces de Civetles : la Civette d'Afrique ou

vraie Civette (ûg. 175), et la Civelle de tlnde, qu'on désigne ordinairement sous le nom de Zibeth. Celle-ci habite non-seulement le continent indien, mais encore les lies voisines, Java, Sumatra, Bornéo, Amboine, les Cëlèbes. Elle diffère de la première en ce qu'elle a le pelage moins long et plus raide. Tontes deux portent la robe fauve semée de raies ou de taches brunes.

Genre Geneue. — Les Geneties sont d'élégants animaux, très-voisins des précédents par les formes et les habitudes ; elles ont seulement le corps plus mince, la tète plus fine et la taille notablement moindre, car elles n'atteignent pas les dimensions du chat sauvage. Leurs ongles sont presque entièrement rëtractiles, et leur fourrure, marquée de taches noires sur un fond fauve p&le.

est d'un fort bel aspect; aussi fait-on un assez grand commerce de cette fourrure.

Les Genettes répandent, comme les civettes, une odeur musquée; mais leur sécrétion est trop minime pour qu'on, puisse la recueillir. Elles se tiennent de préférence sur les bords des ruisseaux ou aux environs des sources.

On en trouve une espèce dans certaines parties de l'Europe occidentale et méridionale : c'est la Genelle vulgaire (flg. 176) , assez commune dans le sud de la France, principalement aux environs de Perpignan. Les autres espèces appartiennent à l'Afrique, à Madagascar et à l'Asie méridionale, ainsi qu'à l'archipel Indien.

On peut rattacher aux civettes et aux genettes les Paradoxura (fig. 177), animaux de l'Inde et des lies voisines, gros à peu près comme des chats. Ils grimpent sur les arbres et se nourrissent à la fois de chair et de substances végétales. Celui que Fr. Cuvier

examina à la ménagerie àa Jardin des Plantes, avait la queue constamment enroulée sur elle-même et toujours du même côté; c'est pourquoi il lui imposa le nom de Paradoxure, voulant rappeler que ce mammifère a une queue extraordinaire, paradoxale! Les ouvrages d'histoire naturelle énumèrent de nombreuses espèces de.Paradoxures, dont quelques-unes font certainement double emploi.

Genre Cyno'jaU. — Le Cynogale représente la loutre parmi les Viverriens. Gomme la loutre, il a les pieds palmés, quoique moins complètement, et des mœurs essentiellement aquatiques. Son corps est allongé, bas sur pattes, et sa queue de longueur médiocre ; sa taille égale celle du zibeth. Il a été rapporté de Bornéo par M. Bennett; jusqu'à présent on ne l'a pas trouvé ailleurs.

Genre laide. — Les laides sont des animaux de Java et de Su-

matra, auxquels des bouquets de longs poils, placés sur les oreilles, donnent une physionomie très-singulière. Ils utilisent leur queue, longue et prenante, pour assurer leurs mouvements sur les ari}res. On n'en connaît qu'une espèce, toute noire, saui quelques points gris sur la face et les membres.

GenrpCoaii. — Les divers genres de Viverriens que nous venons de passer en revue sont tous particuliers à l'ancten continent; le genre Coati appartient à l'Amérique. Les Coatis habitent les parties chaudes du nouveau monde : le Mexique, la Colombie, le Pérou, la Guyane, le Brésil, le Paraguay. L'ensemble de leurs caractères permet de les reconnaître facilement. Ils ont la tête étroite, terminée par un mufle nu saillant et mobile comme celui de la mangue ; de plus, leur langue est douce et extensible. Leur démarche, franchement plantigrade, donne à tous leurs mouvo-

GARNIVOUKS. 40t

ments quelque chose de lourd. Leurs ongles sont très-robastes, et ils s'en servent pour porter les aliments ù leur bouche. Ils sont i peu près de la taille du chat domestiifue, et exhalent une odeur peu agréable ; quant à leur fourrure, elle est rude, terne et sans valeur.

Ils grimpent aisément sur les arbres et en redescendent, la tête en bas, sans la moindre difûculté. Leur régime alimentaire se compose de petits Hammirères et d'oiseaux, d'œufs, d'insectes et de fruits. L'odorat est leur sens le plus étendu ; aussi est-ce surtout en flairant qu'ils se rendent compte de la nature des objets. Quand la nuit tombe, ils vont furetant çà et là, le nez à terre ou le long des branches feuillues, pour chercher leur nourriture.

D'un naturel facile, ils se familiarisent trèspromptement. Celui que MM. Quoy et Gaimard conservèrent pendant quelque temps, à bord du vaisseau l'Uranie, se montrait très-attaché aux personnes qui lui donnaient à manger, et accourait les caresser dès

qu'elles l'appelaient. U ^^^ ^^^.

avait abandonné ses habitudes nocturnes et s'était bien vite accoutumé au bruit et au mouvement du navire- Il aimait à se couclier dans les hamacs des matelots, et entrait dans une grande colère lorsqu'on voulait l'en chasser. Il mangeait de tout indifféremment, jusqu'à du pain trempé dans le vin ou l'eau-de-vie. Il poursuivait et attrapait fort adroitement les souris et les rats.

Genre Raloa. — Comme les Coatis, les Ratons appartiennent en propre à l'Amérique; ils habitent le nord et le sud de cette partie du monde. Ils ont une certaine analogie, pour les formes et pour les mœurs, avec le blaireau ; ils sont pourtant moins disgracieux,

40a MAMMIFÈRES.

quoiqu'ils laissent beaucoup & désirer sous le rapport de la légèreté. Leur tète, très-développée vers la région frontale, se termine par un museau effilé, mais non mobile; leurs pattes, qui reposent entièrement sur le sol pendant la marche, sont armées d'ongles robustes et quelque pea aigus ; leur pelage est abondant et leur queue longue et touffue.

Les Ratons sont omnivores ; toutefois les substances végétales

prédominent dans leur alimentation. Les racines, les fruits tombés à terre sont le fond de leur nourriture. Quelquefois ils montent sur les arbres, pour prendre les œufs et même les jeunes oiseaux dans les nids. Ils sont assez intelligents, et s'apprivoisent aisément. Les bateleurs les instruisent dans divers exercices, et les exhibent ensuite à la curiosité publique. En captivité, ils sont

aussi faciles à nourrir que les Coatis; il est bien peu d'aliments qu'ils dédaignent.

On connaît deux espèces de Ratons : le Raton laveur (figt 179), répandu dans TÂmérique septentrionale, et ainsi nommé parce qu'il a la singulière habitude détremper préalablement dans Teau, pour les laver, les substances dont il se nourrit; et le Raton cra- Mer, indigène de l'Amérique méridionale, notamment de la Guyane, où il recherche des crabes sur les rivages des lacs et des mers.

fifanre Kinkajou. — On a été longtemps incertain sur la place qu'il fallait assigner à ce genre dans la série zoologique. Quelques naturalistes le placent dans Tordre des Quadrumanes, tandis que d'autres ont créé pour lui une famille spéciale parmi les Garnie voresy voulant ainsi marquer qu'ils le considèrent comme transitoire entre les Carnivores et les Quadrumanes. On ne doit pas cependant hésiter à le placer dans la famille des Yiverriens, avec lesquels il a des affinités incontestables.

On ne peut nier que le Kinkajou ait quelque ressemblance avec certaines espèces de singes, en particulier avec les sapajous. Sa tète est à peu près de même forme que celle du Sapajou, sa queue est longue et prenante, et son pelage est de contexture laineuse, ce qui est un autre point de rapprochement; mais ces caractères ne sont pas suffisants pour en faire un quadrumane. Il est plantigrade, et ses ongles crochus lui permettent de grimper avec une extrême agilité; il passe presque toute son existence sur les arbres; sa taille est inférieure à celle du chat. Pendant le jour, il dort enroulé sur lui-même. Il ne manque ni de douceur, ni de grâce, ni d'intelligence.

On trouve ce petit Carnivore dans la Guyane, au Brésil, au Pérou.

Famille des Ours. — Les derniers genres de la famille précédente ont préparé le passage des véritables carnivores, digitigrades et vivant exclusivement de chair, aux Ours, c'est-à-dire à des animaux plantigrades et omnivores au plus haut degré. Chez tous les Ours, les dents carnassières sont rudimentaires, tandis que les dents tuberculeuses sont très-développées. On compte trois paires de dents tuberculeuses à chaque mâchoire, tandis qu'il n'existe qu'une paire de carnassières à la mâchoire supérieure, et que l'inférieure en manque totalement. Si l'on se rap-

pelle ce que nous avons dit de la dentition des carnivores, avant d'aborder l'étude des familles, on conclura de ce qui vient d'être établi, que les Ours préfèrent les substances végétales à toute autre nourriture, et que la nécessité seule peut les poussera dévorer des proies vivantes ou mortes. Voilà sur leur compte l'exacte vérité, telle qu'elle résulte de leur organisation. Il y a donc beaucoup à rabattre de la férocité qu'on prête généralement à ces animaux. Il est vrai que lorsqu'on les attaque, ils se défendent vigoureusement; mais depuis quand peut-on appeler cruauté le soin de veiller à sa conservation?

Les Ours sont de grands Mammifères, à formes trapues, à fourrure épaisse, et à queue presque nulle. Leurs doigts, au nombre de cinq à tous les membres, sont armés d'ongles puissants, mais non rétractiles. Ils ont la plante des pieds d'une largeur excessive, et la posent tout entière sur le sol pendant la marche. Leur tête est large à la partie postérieure, et terminée par un museau assez fin. Leurs yeux sont petits, brillants et doux; leurs oreilles courtes et velues. Leur cerveau est volumineux et sillonné de nombreuses cu*convolutions, qui dénotent une certaine intelligence.

Malgré leur apparente lourdeur et la lenteur ordinaire de leurs mouvements, les Ours sont plus agiles qu on ne le pense. Ils dépassent sans peine un homme à la course, et en général ils grimpent fort bien sur les arbres. Ils peuvent se dresser debout sur leurs pieds de derrière; c'est ordinairement dans cette attitude qu'ils chargent leurs ennemis; mais ils n'avancent alors que lentement.

Leur vigueur est énorme : ils étouffent un homme dans leurs bras, sans le moindre effort. Tschudi, dans son ouvrage sur le monde alpestre, rapporte que l'Ours des Alpes est capable d'enlever une vache par le toit d'une étable, et d'emporter un cheval à travers un ruisseau profond.

Pour manger, les Ours s'assoient sur leur derrière, à la manière des chiens; ils prennent les aliments entre leurs mains, et tandis qu'ils les soulèvent pour les porter à leur bouche, ils abaissent en même temps le museau, de sorte que la rencontre se fait à mi-chemin.

L'Ourse fait annuellement une seule portée, de deux ou trois petits, qu'elle soigne avec tendresse et protège contre tous les dangers, même au péril de sa vie. Elle empêche le mâle de s'en approcher pendant les premiers mois de leur existence, car

celui-ci les dévorerait sans le plus léger scrupule. Elle n'abandonne sa progéniture que lorsqu'une nouvelle portée réclame ses soins. Elle a rtiabitude de lécher ses petits Oursons, pour les nettoyer.

Quand la nourriture ne lui fait pas défaut, le corps de TOurs est enveloppé, sous la peau, d'une abondante couche de graisse. On accordait autrefois à cette graisse de merveilleuses propriétés curatives contre diverses maladies. On est revenu aujourd'hui de pareilles idées ; mais on sait que la graisse d'Ours peut remplacer le beurre sans désavantage dans les préparations culinaires, pourvu qu'on la débarrasse, au préalable, d'une odeur qui lui est propre. On atteint ce résultat en la faisant fondre, y jetant du sel lorsqu'elle est très-chaude et l'arrosant ensuite d'eau froide. Dans bien des contrées, on mange la chair de l'Ours, dont le goût ressemble, dit-on, à celui du porc. Enfin on utilise sa fourrure, assez grossière, il est vrai, mais chaude, et propre à faire des manteaux de voyage et des descentes de lit.

Pris jeune, l'Ours s'apprivoise aisément, et sa docilité permet de lui apprendre divers exercices. On le dresse à danser en cadence sur ses pieds de derrière, à faire des culbutes et autres manœuvres du même genre. Ce n'est toutefois qu'en grognant qu'il se prête à ces fantaisies; et comme il est capricieux, il se fâche quelquefois lorsqu'on veut l'y contraindre. Il est donc prudent de ne pas trop se fier à lui, et de le tenir constamment muselé, surtout quand il est devenu adulte.

On peut assez bien juger de la bonhomie et de la douceur de son caractère dans les ménageries où on l'élève, par exemple, dans les fosses de Berne, au Jardin Zoologique de Londres et au Jardin des Plantes de Paris. Dans ce dernier établissement l'Ours, de temps immémorial, s'appelle Martin, on n'a jamais su pourquoi. Martin se tourne de vingt façons, salue lourdement à droite et à gauche, se tient debout, monte à l'arbre, uniquement pour mériter le gâteau dont VafTriande une agaçante bonne d'enfants ou un troupier généreux. On l'a accusé d'avoir dévoré un factionnaire qui était descendu dans sa fosse, pour lui dérober un gâteau que des enfants lui avaient jeté. Mais Martin était incapable d'un tel acte d'indélicatesse.

Les Ours n'aiment pas la chaleur; ils sont fort communs dans les régions septentrionales du globe, et si l'on en rencontre dans les pays chauds et tempérés, c'est seulement sur les hautes chaînes de montagnes. L'Europe, l'Asie et l'Amérique en possèdent

plusieurs espèces, ou variétés ; mais on n'est pas certain qu'il en existe en Afrique. On peut ranger tous les Ours connus dans les cinq espèces suivantes : VOurs brun d'Europe, — VOurs gris d'Amérique, — VOurs blanCf — YOurs labié^ — VOurs malais.

VOurs bnm, ou Ours des Alpes (fig. 180), a les ongles courts et recourbés ; sa tète est très-grosse, et son front forme au-dessus de ses yeux une saillie bien prononcée. On n'en compte pas moins de dix ou onze variétés, cantonnées chacune dans des régions spéciales de l'Europe, de l'Asie et de l'Amérique, et difTérani beaucoup les unes des autres par la taille, comme par le pelage. Sa longueur varie de 1°*, 30 à l", 60; cependant certains individus dépassent de beaucoup ces dimensions, témoin celui dont la dépouille orne le musée de Lausanne, en Suisse, et qui, suivant Tschudi, ne mesure pas moins de 2'",30. L'Ours brun pèse ordinairement de 100 à 150 kilogrammes; mais on en a tué qui atteignaient jusqu'à 250 kilogrammes. Sa coloration varie du fauve clair au gris et au brun ; on en trouve accidentellement de blancs ou de noirSy mais ce sont là des cas exceptionnels d'albinisme ou de mélanisme.

L'Ours brun vit solitairement, dans les sombres forêts de sapins, au milieu des gorges les plus profondes et au plus haut des montagnes. Il établit son domicile dans des cavernes, des fentes de rochers, souvent aussi dans les vastes troncs des vieux arbres. Quelquefois il se construit avec des branches et de la mousse une espèce de cabane. En général il se repose pendant le jour, et cherche sa pâture dans les ténèbres; mais cette habitude n'a rien d'absolu. Il se nourrit des fruits du hêtre, du sorbier, de Tépinevinette et d'autres baies sauvages, surtout de celles qui sont un peu acides, de différentes graines, de légumes et de racines. Il aime beaucoup le miel, les fraises, les poires, le raisin, et fait volontiers plusieurs lieues pour s'en procurer. Les fourmis sont encore pour lui un mets très-agréable, à cause de leur saveur acide^ et il remercie la fortune qui lui fait rencontrer une république de ces insectes.

Lorsque ces divers aliments lui font défaut dans les hautes régions qu'il habite, il descend sur les plateaux inférieurs, et ravage les champs d'avoine, de blé et de maïs. Il n'est pas rare que, poussé par la faim ou la gourmandise, il s'éloigne à huit ou dix lieues de sa tanière ; mais il est toujours de retour à l'aube dans son canton.

L'Ours est Tort bien doaé sous le rapport de la vue, de l'ouïe et de l'odorat. S'il faut en croire Tschudi. il ne manque presque jamais, avant de se mettre en citasse, de monter sur un grand ai^ bre, afin d'explorer, du nez et du regard, tous les environs. II est très-prudent, et tombe rarement dans les pièges qu'on lui tend; il se défie de tout objet nouveau pour lui, et ne s'en approche qu'avec une circonspection extrême. S'il s'agit d'un cadavre, il n'y touche qu'après l'avoir dûment regardé, senti et retourné.

Il ne s'engourdit pas durant l'hiver, comme on le croit généra-

lement ; seulement il dort quelquefois plusieurs jours sans interruption, parce que son appétit est moindre dans cette saison. A l'époque des froids, il ne trouve plus une nourriture suffisante parmi les végétaux ; c'estalors que le goût de la chair lui vient, et qu'il prélève un sérieux tribut sur les troupeaux de chèvres et de moutons. Il chasse de préférence les moutons, parce que la capture de ce ruminant est faâle. Quant aux chèvres, leur agilité lui int«rdit de les poursuivre et de les forcer à la course; aussi s'en empare-t-il ordinairement, soit en les précipitant par surprise du

408 MAMMIFERES.

haut des rochers, soit en s'introduisant la nuit dans leur étable. Il attaque rarement le gros bétail. 11 va attendre les vaches près de Tabreuvoir, leur saule sur le dos, et les prenant par les cornes, leur déchire la nuque, jusqu'à ce que mort s'ensuive. Par les temps de brouillard, il ose s'approcher du pâturage, parce qu'alors il peut impunément, et sans être vu du troupeau, tomber sur une bête écartée, en dévorer une partie à son aise et emporter ou enterrer le reste. Il n'inciuiète pas beaucoup les chevaux, attendu qu'ils lui lancent des ruades, dont il se trouve quelquefois fort mal. En somme, TOurs brun est un animal assez débonnaire, sanguinaire seulement par nécessité, franc d'allures, et absolument inofîensif pour Fhomme, lorsqu'il n'est pas provoqué. Il faut pourtant avouer qu'il devient de plus en plus Carnivore en vieillissant, parce que le goût de la chair s'accroît chez lui en proportion du nombre de fois qu'il lui a élé donné de s'en reparaître : Tappétit vient en mangeant.

Lorsqu'il est attaqué et blessé, ou dérangé dans son sommeil, ou encore lorsque ses petits sont en péril, l'Ours est vraiment dangereux. D'un caractère intrépide et confiant dans sa force, il accepte toujours le combat. Il se retourne vers son adversaire, marche contre lui, dressé sur ses pattes de derrière, et cherche i l'étreindre de ses bras puissants. Si, dans cette lutte corps à corps, un coup de poignard en plein cœur ne l'étend pas immédiatement sur la place, c'en est fait du chasseur. L'Ours lui laboure le crâne à belles dents, ou lui dévore le visage ; après quoi il le lâche, à demi brisé, le flaire, le retourne, et s'il lui trouve quelque reste de vie, d'un vigoureux coup de griffe il lui ouvre le ventre et en fait sortir les entrailles palpitantes. Lorsqu'un Ours a été blessé par un ou plusieurs coups de feu, mais non abattu, et qu'il parvient à saisir son ennemi, il faut que l'un ou l'autre succombe; dans C3 duel terrible, les deux adversaires s'entre-déchirent, si bien q le ni l'homme ni l'animal ne se relèvent plus.

Un détail curieux dans l'histoire de l'Ours, c'est l'extraordinaire petitesse des jeunes, comparée au volume imposant de l'animal adulte. Les Oursons, en venant au monde, ne sont pas plus gros que des rats ; mais ils se développent assez rapidement. A cinq ans, ils sont aptes à se reproduire. On ne connaît pas bien positivement la durée de leur vie. Tschudi rapporte qu'on a conservé un Ours à Berne pendant quarante-sept ans, et qu'une Ourse y mit bas encore à l'âge de trente et un ans.

Nous avons dît que l'espèce de l'Ours brun comporte dix ou onze variétés, localisées dans certaines régions des deux continents. Ces variétés sont : VOitrs noir d'Europe, qui est une variété trèsbrune, mais non réellement noire; — l'Ours des Pyrénées ou des Âsttiries; — l'Ours de Norvège, qui se trouve aussi en Pologne et en Russie ; — VOurs à collier ou de 5iWne; — l'Ours de Sy>-ie, qui habite les montagnes du Liban et celles du Taurus, dans l'Asie Mi-

neure; — l'Ours du Tliibet; — l'Ours isabelle, indigène des monts Himalayas; — rOurjnotV, rOurî gris d'Amérique, propres aux États- Unis, — ei l'Ours onié, confiné dans ies Andes du Chili et du Pérou, aiasi nommé parce que son pelage, d'un noir brillant, est marqué de blanc ou de fauve à la gorge et à la poitrine, tandis qu'un demi-cercle fauve est dessiné au-dessus de l'œil. Nous nous bornons à représenter ici VOuri de Syrie {fig. 181).

VOurs à collier et VOurs d^ Amérique ayant une nature et des habitudes particulières, nous en dirons quelques mots, pour donner une idée de leur manière d'être.

L'Ours à collier^ ou de Sibérie^ doit son nom à un large collier blanc qui lui recouvre les épaules, et vient mourir sur la poitrine. Mais ce caractère n'a pas grande valeur scientiGque, car tous les Ours en bas âge le présentent d'une manière plus ou moins marquée, et il est à peu près certain qu'il disparait au bout de quelques années. Quoiqu'il en soit, VOurs de Sibérie est beaucoup plus redoutable que l'Ours d'Europe, et cela se conçoit facilement. Dans les tristes et froides contrées qu'il habite, la végétation est tout à fait impuissante à satisfaire son robuste appétit: il doit donc, de toute nécessité, se rejeter sur la nature animale. II se nourrit de poissons, qu'il pèche habilement, et de cadavres laissés par la mer sur les rivages. Il poursuit le renne et se jette, sans provocation, sur l'homme. Les Kamtschadales lui font une guerre à outrance.

VOurs d'Amérique^ au contraire, est l'animal le plus bénin qu'on puisse imaginer. Il n'a aucun goût pour la chair, et même, lorsqu'il est affamé, s'il a à choisir entre une proie et des fruits, il n'hésite pas à choisir les matières végétales. Cependant il nage fort bien, aime le poisson et le saisit avec adresse. Quelle que soit la nécessité où il se trouve réduit, il ne se jette jamais sur l'homme ; bien mieux, il ne se défend pas lorsqu'il est attaqué, et ne cherche qu'à fuir. Il se loge dans les cavités des pins et des sapins, choisissant de préférence celles qui sont situées le plus haut; c'est ainsi qu'il est quelquefois perché à 12 ou 13 mètres de hauteur. Dans cette circonstance, les Américains s'en emparent en mettant le feu au pied de l'arbre. On le poursuit très-activement, non-seulement pour mettre un terme à ses déprédations dans les champs de céréales, mais aussi pour sa chair, sa graisse et sa fourrure, qui sert à fabriquer chez nous les bonnets des grenadiers. Les jambons de l'Ours d'Amérique, salés et fumés, ont une grande réputation aux États-Unis et en Europe, où on en exporte une certaine quantité.

La seconde espèce américaine, l'Ours gris^ appelée encore Ours terrible ou féroce, habite les grandes forêts des États-Unis. S'il faut en croire les récits des voyageurs, VOurs féroce serait le plus redoutable des carnassiers , sans en excepter même le lion ni le tigre. Il ne se plairait que dans le carnage ; il ne craindrait pas

d'attaquer les immenses troupeaux de bisons qui peuplent les vallées où il descend quelquefois, et il y ferait toujours une victime, tant est grande la terreur qu'il inspire aux animaux qui l'entourent I Ces assertions sont exagérées. Que l'Ours gris soit plus fort, plus Carnivore que l'Ours brun, cela n'a pas lieu de surprendre ; mais il n'est pas probable qu'il ait toute la férocité qu'on lui prête. 11 ne se nourrit sans doute de proies vivantes que lorsque les baies, les graines, les racines viennent & lui manquer.

L'Ourt blane (Qg. 183) jouit d'une réputation tout aussi grande de hardiesse et de voracité, mais il la mérite davantage. Sansdoute

Fig. 181. Matelots alUqnis pu dei oun blanc».

le fonds de sa nature n'est pas cruel, mais l'aridité des régions qu'il habite l'oblige nécessairement à se jeter sur les autres animaux, qui sont d'ailleurs incapables de lui résister. Son domaine comprend toutes les solitudes qui avoisinent le pôle arctique : le Groenland, ie Spitzberg, la Nouvelle-Zemble, etc. C'est dans ce vaste champ de glaces qu'il règne en souverain. Il poursuit les morses, les phoques, et s'en saisit assez facilement, car il nage et plonge avec une adresse extraordinaire.

Les Ours blancs se nourrissent [aussi de tous les débris que la mer rejette sur les rivages, tels que cadavres de poissons, d'amphibies, de cétacés, etc. L'été, lorsqu'ils habitent les forêts, dans rintérieur des terres, ils attaquent les rares mammifères propres à cette région, particulièrement les rennes. Tout en se nourrissant de ces débris animaux, ils s'accommodent parfaitement d'un régime végétal, et mangent des fruits, des graines ou des racines .

Tous les marins qui ont été arrêtés par les glaces dans la mer polaire ont eu maille à partir avec les Ours blancs, qui les poursuivaient jusque dans leurs barques, ou tentaient de s'introduire la nuit dans leurs cabanes, par le tuyau de leur cheminée.

L'Ours blanc est terrible dans ses attaques. Habitué à ne rencontrer jamais aucune résistance, ne soupçonnant pas même le danger, il se précipite avec une rage aveugle contre Thomme, s'il le rencontre à terre, ou dans ses embarcations s'il le rencontre en mer (fig 182).

Il n'est pas rare de voir une troupe d'Ours blancs monter sur un glaçon flottant, s'y endormir, et se laisser aller à la dérive, sans prendre souci des lieux vers lesquels ils seront conduits par le vent ou les courants. Quelquefois ils sont portés de cette manière en pleine mer, et ils se trouvent alors réduils à la plus affreuse détresse. Fatalement cloués à leur plancher de glace, dénués de toute subsistance, ils en viennent bientôt à se jeter les uns sur les autres, et à s'entre-dévorer. Le dernier survivant meurt de faim sur le cadavre de ses compagnons. On voit assez souvent arriver sur les côtes de l'Islande, et même de la Norvège, quelquesuns de ces Ours afl'amés. Ils sont alors terribles et se précipitent indistinctement sur tout ce qui se trouve devant eux, hommes ou animaux. Cette circonstance a certainement contribué à leur faire une réputation de férocité indomptable.

Vivant toujours au milieu des glaces, TOurs blanc craint beaucoup la chaleur. Pallas, qui en observa un retenu captif à Kranojack, en Sibérie, rapporte que cet animal ne pouvait séjourner longtemps dans la maison. Bien que le climat fût très-rude, il se roulait avec délices dans la neige. Les Ç)urs blancs du Jardin des Plantes de Paris sont également incommodés par les chaleurs de l'été; aussi ne peut-on les conserver longtemps. Cuvier dit pourtant que Ton réussit à en garder un pendant quinze ans, grâce à la précaution que l'on avait de lui jeter chaque jour sur le corps.

en hiver comme en été, soixante à quatre-vingts seaux d'eau pour le rafraîchir.

L'Ours blanc ne se familiarise jamais avec l'homme. Réduit en servitude, il reste toujours sauvage, taciturne, et se montre également incapable d'attachement et d'éducation.

L'Ours labU, ou jongleur, est caractérisé par ses lèvres extensibles et par sa langue, d'une longueur remarquable. Il habite

Fig. IB4. Oara malais.

l'Inde, ne se nourrit que de végétaux, et est susceptible d'éducation. On lui apprend à exécuter divers exercices.

Enfin VOurs matais (Sg. 184), désigné quelquefois sous le nom d'Ourt du Japon, est une espèce plus petite que les précédentes. 11 habite la Malaisie, le Japon et les lies de la Sonde. Il grimpe aisément sur les arbres et se nourrit surtout de fruits. On le dresse comme l'Ours labié.

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