‹ Les mammifèresChapitre 26 sur 38 · ORDRE DES RONGEURS · texte numérisé non relu

ORDRE DES RONGEURS

Cet ordre, Tun des plus importants de la cla|sedes Mammifères, comprend des animaux de petite ou de moyenne taille, qui ont pour caractère distinctif de ne posséder que deux sortes de dents: des incisives et des molaires. Les incisives, au nombre de deux à chaque mâchoire, et situées en avant, sont fort remarquables. Leur rôle est de couper, à la façon des cisailles, les racines et les branches des différentes pousses végétales, et elles sont merveilleusement conformées pour ce résultat.^ Grandes, arquées et robustes, elles ne sont garnies d'émail que sur leur face antérieure ; aussi s'usent-elles plus en arrière qu'en avant, en frottant l'une contre Tautre, et se taiUent-elles naturellement en biseau. Cette disposition est très-avantageuse en ce que les dénis présentent ainsi constamment un bord tranchant, très -dur, puisqu'il est constitué par l'émail, et par conséquent très-propre à scier ou à ronger des matières résistantes. Par un phénomène qu'on ne saurait trop admirer, les incisives conservent toujours la même longueur, malgré leur usure continuelle : c'est qu'elles n'ont pas de racines, et qu'elles repoussent par la base, à mesure qu'elles se détériorent par le haut. On s'explique ainsi pourquoi, lorsqu'une des incisives vient à se briser, celle qui lui est opposée, ne supportant plus aucun frottement, croit indéfiniment et se contourne.

Les molaires sont séparées des incisives par un espace vide, appelé barre. Il n'y a jamais moins de trois paires ni plus de six paires de dents molaires à chaque mâchoire. Dans la plupart des cas, l'émail forme à leur surface des replis, de figure variée, qui leur donnent un aspect raboteux, et les constituent, pour ainsi dire, â l'état de râpes qui facilitent la division des aliments.

Les Rongeurs se nourrissent de grainos, de fruits, de feuilles, d'herbes, et plus rarement de racines ou d*écorces. Quelques-uns, comme les rats, sont omnivores, et mangent même de la chair putréfiée. Mais c'est là une exception. Aussi les Rongeurs, comme tous les animaux herbivores, ont-ils le canal intestinal très-développé. Chez le cochon dinde, il mesure 3"*,03 ^ chez le lapin domestique, 4",65; chez Tagouti, 5"",47; chez le porc-épic, 7",64.

Les organes de la locomotion sont très-diversement organisés chez ces animaux. Ils sont disposés pour courir, sauter, grimper, voler, nager ou fuir, suivant les genres. Les doigts sont ordinairement au nombre de cinq et ne portent sur le sol que par leur extrémité, circonstance favorable à la légèreté des mouvements. Ils sont armés de griffes acérées qui leur servent à grimper sur les arbres ou à fouiller la terre.

La plupart des Rongeurs ont le corps couvert d'un poil fin, moelleux, abondant, très-agréablement nuancé quelquefois, et dont rhomme a su tirer bon parti. L'écureuil petit- gris et le chinchilla nous fournissent des fourrures fort appréciées ; le castor, le lièvre, le lapin donnent leurs poils pour la confection du feutre.

L'ordre des Rongeurs ne comporte pas, comme les autres ordres de la classe des Mammifères, de grandes divisions, basées sur des caractères naturels facilement saisissables. Ce n*est que sur des subtilités organiques que les naturalistes ont établi ces distinctions. Nous n* adopterons donc pas, pour cette fols, le classement par familles ; nous nous bornerons à présenter les genres les uns à la suite des autres, en groupant et désignant sous une rubrique commune les genres que rapprochent des affinités réelles.

L'ordre des Rongeurs s'ouvre par un groupe très-nombreux, celui des Rats^ qui comprend, outre les Rats proprement dits^ les Campagnols, les Ondatras^ les Hamsters^ les Loirs et les Gerbilles. Tous ces animaux ont un air de famille, et ne se différencient point aux yeux du vulgaire, qui les confond sous la même dénomination générale. Ce sont les Muriens des naturalistes (de mus, rat).

Rats. — Les vrais Rats sont caractérisés par une tête oblongue, garnie de soies raides de chaque côté du museau ; par des oreilles bien développées et couvertes de poils très-courts ; par un corps allongé, auquel succède une queue également longue, presque

nue, écailleuse, cylindrique, et qui va s'amincissant depuis la base jusqu'à Textrémité. Ils n'ont que quatre doigts aux membres antérieurs, et le nombre de leurs mamelles varie de quatre à douze. Ils sont, en général, de couleur fauve ou brune.

Ces petits animaux pullulent d'une manière effrayante : les femelles font plusieurs portées par an, composées chacune de dix à douze petits, qui sont bientôt en état de se reproduire eux-mêmes. Les mâles sont polygames et ne s'occupent nullement de l'éducation des petits.

Ce sont les plus redoutables des Rongeurs. Ils se nourrissent plus particulièrement de grains et de racines, mais ils sont réellement omnivores et engloutissent tout ce qu'ils peuvent atteindre. Ils s'insinuent, se glissent partout; rien n'estàTabridecett^ horde destructive. Ils s'établissent dans les champs cultivés, les jardins, les plantations, et anéantissent le travail de l'homme. Us s'introduisent dans les habitations, les granges, les greniers à fourrages , les magasins d approvisionnements, et y commettent d'incalculables ravages. Les égouts, les abattoirs, tous les lieux de voirie, les boucheries, les charcuteries, les restaurants, etc., en regorgent. On n'est jamais assuré de dormir tranquille avec de pareils hôtes.

Lorsque des Rats, établis dans une localité, n'y trou vent plus de suffisantes facilités d'existence, ils émigrent par grandes troupes, la nuit, et vont à la conquête d'un autre pays. Ils accomplissent quelquefois ainsi de grands trajets. Les rivières, les fleuves, même les plus larges, ne les arrêtent pas ; ils les traversent à la nage, non sans y laisser quelques-uns des leurs ; mais ils continuent imperturbablement leur route, jusqu'à ce qu'ils rencontrent un endroit propice. C'est dans ces occasions que se montre leur esprit de confraternité. Bien loin d'abandonner les vieux et les infirmes, ils leur viennent en aide, et leur aplanissent les difficultés du voyage.

Le docteur Franklin assure qu'on a vu un vieux Rat, privé de la vue, tenant dans sa bouche l'extrémité d'un petit bâton, dont l'autre bout était dans la bouche d'un autre Rat, qui conduisait ainsi le pauvre aveugle .

Les Rats seraient un véritable fléau pour l'humanité, sans les puissantes causes destructives qui limitent leur multiplication. Non-seulement les chouettes, les hiboux, les buses, et autres oiseaux de proie, ou animaux terrestres, en font un carnage effroya-

ble, mais ils prennent soin eux-mêmes de s'entre-détruire et de se dévorer mutuellement, soit pour la possession des femelles, soit (et c'est le cas le plus ordinaire) par suite de la rareté des subsistances.

Parent-Duchâtelet raconte à ce propos le trait suivant, dont fut témoin Magendie. Le célèbre physiologiste avait fait prendre douze surmulots pour ses expériences, et il les avait enfermés dans une boîte; mais lorsqu'il arriva chez lui, il n'en trouva que trois. Ceux-ci avaient dévoré les neuf autres : quelques os et autres vestiges épars attestaient seulement qu'ils avaient existé.

Dans les villes, il faut nécessairement faire la guerre à cette incommode et pullulante engeance. Aux Souris on oppose les chats ; contre les Surmulots et Rats noirs, les chiens terriers et les bouledogues ; contre tous, les pièges et le poison. Malgré cette incessante poursuite, le nombre des Rats ne diminue pas; il augmente même dans certaines localités d'une façon inquiétante.

Les Rats nous inspirent tant de répulsion par leurs habitudes dégoûtantes et par les dommages qu'ils nous causent, que nous ne songeons pas à les apprivoiser, que nous n entrevoyons même pas la possibilité de nous en faire des amis. L'entreprise serait pourtant réalisable. On rencontre, sur les places publiques de Paris, un saltimbanque qui exhibe au milieu d'un cercle de badauds une troupe de rats savants. Ces animaux connaissent la voix de leur maitre, exécutent divers mouvements à son commandement, comme de rentrer dans un panier, de saluer la société, etc , et à l'appel de leur maître ils viennent se blottir sur la poitrine du bonhomme, entre sa chemise et son gilet.

Le chevalier de Latude, célèbre par sa longue captivité à la Bastille, était fort incommodé dans son cachot par des Rats, qui, durant son sommeil, lui couraient sur le visage et lui faisaient parfois de cruelles blessures. Ne pouvant les chasser, il résolut de s'attacher ces importuns voisins. Il commença par en amorcer un avec du pain, prenant soin de ne pas l'effrayer par des mouvements trop brusques. Au bout de trois jours, l'animal était devenu si familier qu'il prenait sa nourriture entre les doigts du prisonnier. Le plus difficile était fait. Ce premier sujet en amena d'autres, qui ne se montrèrent pas plus farouches; et en moins de quinze jours, la société se composa de dix Rats, oui reçurent chacun un nom. Lorsque Latude les appelait, il» accouraient auprès de lui, et se laissaient prendre sans crainie. paraissant même

trouver du plaisir à être grattés sous le cou ; mais ils ne voulaient pas se laisser toucher sur le dos. 'c Ils venaient manger avec moi dans le plat ou sur mon assiette, dit le malheureux détenu ; mais je me trouvai assez mal de cette licence, et je fus forcé de leur mettre un couvert à table, pour éviter leurs malpropretés. » Au bout d'un an, la famille des Rats comptaient vingt-six membres.

Le chat et le chien sont les ennemis naturels du Rat. Cependant réducation peut rapprocher ces animaux, en apparence irréconciliables.

Le docteur Franklin a possédé un Bat blanc, qui lui était trèsattaché, et faisait très-bon ménage avec une chienne de l'espèce des terriers. Le Rat et la chienne s'amusaient ensemble dans le jardin ; ils buvaient le lait côte à côte dans la même soucoupe, et partageaient en frères les morceaux dus à la libéralité du maître ou aux rapines du Rat, qui ne se gênait nullement pour grimper sur la table et emporter, si Ton n'y prenait garde, le sucre, la pâtisserie ou le fromage. Lorsqu'un étranger entrait dans la chambre, Scugg (c'était le nom du Rat) se retirait dans un coin, et se mettait sous la protection de son amie, la chienne Flora, qui aboyait avec fureur jusqu'à ce que les intentions pacifiques du nouveau venu lui parussent évidentes. Il était curieux de \oir Scugg dormant au coin du feu, entre les pattes de Flora, A la suite d'un assez long voyage entrepris par le docteur, ce Rat tomba malade, du chagrin d'être séparé de son maître. Cependant le docteur revint. Il caressa le sensible animal, et après l'avoir retiré à grand'peine de son sein, il le réintégra dans sa cage. Le lendemain le Rat était mort. Il est évident que la joie l'avait tué: la joie fait peur aux Rats comme aux hommes.

Les Rats sont répandus par toute la terre ; ils semblent s'accommoder de tous les climats, et beaucoup d'espèces sont cosmopolites. Ce fait s'explique quand on sait que tous les navires en portent un certain nombre dans leurs flancs, et que ces détestables animaux peuvent ainsi passer d'un hémisphère à l'autre.

Nous allons faire connaître les principales espèces du genre, en commençant par celles d'Europe.

Ce sont d'abord le Rat noir et le Surmuloty qui habitent nos villes.

Le Rat noir (fig. 185) a 20 centimètres de long environ, la queue non comprise ; il est originaire de l'Asie Mineure, et n'habite pas

depuis longtemps l'Europe. Il construit, avec de ta paille ou des feuilles, un nid pour sa progéniture. Il se retire progressivement devant le Surmulot, le plus gros, le plus méchant et leplus vorace

de tous les Rats européens, lequel lui fait ane guerre à. mort partout où il le rencontre. C'est ainsi qu'en Angleterre le Rat

Fig, lit. Surmulot.

noir est devenu excessivement rare depuis l'invasion du surmulo dans ce pays. Fr. Cuvier assure pourtant que ces deux espèces de Rats vivent en bonne intelligence quand les aliments abondent.

Le Surmulot (ûg. 186) D'existé eo Europe que depuis lemiliendu dix-buitiëme siècle; il parait avoir été ameoé de llnde par des Davires. Certains Surmulots atteignent jusqu'à 30 centimètres de longueur et sont parfaitement capables de lutter contre des ctiats. Ils se sont substitués aux Rats noirs dans presque toutes les grandes villes.

. Le Mulot, appelé aussi Bat sautertUe, habite les bois et les champs; en hiver, il se réfugie dans les meules de blé et fréquente même les habitations. Sa taille varie de 10 à 12 centimètres.

La Sourit (fig. 187) est un peu moins grande que le Mulot. Inu-

tile de décrire ses mœurs, qui sont bien connues. H6te inconunode de nos demeures, ce petit animal s'introduit Jusque dans nos meubles. Quoique timide et inofTensif, il effraye beaucoup de personnes, principalement les femmes, qui poussent à sa vue descris perçants, et s'enfuient dans le plus grand émoi. Cependant la terreur fait place à la curiosité, lorsque la Souris appartient à la variété blanche. Aussi élève-t-on quelquefois des Souris blanches en cage.

Les Souris n'habitent pas exclusivement les maisons; on les trouve également dans les jardins et dans les champs. On croit cette espèce originaire d'Europe; elle est aujourd'hui répandue partout.

- Le Bat nain, oa Rat da moissons (tîg. 188), est le plus petit, le plus gracieux et le plus joli des Rats de France. Sa taille égale & peu près la moitié de celle de la Souris, et son pelage, fauve eu dessus, plus clair sur les flancs, tout à fait blanc au dessous de la tête, sur la poitrine et le ventre, est des plus élégants. Ses mœurs sont fort intéressantes. Le nid qu'il confectionne pour recevoir sa progéniture est une petite merveille. Ce mignon chef-d'œuvre a beaucoup de ressemblance avec le nid de certains

Fig. ISg. Rat d«a moissana el son nid.

oiseaux, celui de la Mésange par exemple. Il a la forme d'une sphère, et n'est pas plus gros qu'une de ces balles avec lesquelles jouent les enfants. Composé d'herbes et de feuilles artistement tressées, il se balance mollement au milieu de deux ou trois tiges de blé entrelacées à la moitié de leur hauteur. C'est dans ce berceau douillet que la mère dépose sept ou huit petits ; seulement, on se demande comment elle s'y prend pour les allaiter, l'étroitresse du nid ne lui permettant pas de s'installer au milieu d'eux.

L'ouverture du logis est si habilement dissimulée, qu'il faut une extrême attention pour la découvrir. La femelle grimpe à son nid avec la plus grande facilité ; elle en descend de même, en roulant sa queue autour d'une tige de blé, et se laissant glisser avec rapi> dite. Durant Thiver, le Rat des moissons se retire dans une meule, ou se creuse un terrier, qu'il garnit d'herbes et de feuilles.

Telles sont les principales espèces d'Europe. Les autres parties du monde en possèdent aussi quelques-unes qui leur sont propres. Les plus importantes sont : en Afrique, le Rat du Nil^ le Rat de Barbarie et le Rat d^ Alexandrie; — en Asie, le Rat géant ^ la plus grosse espèce du genre, qui mesure 40 centimètres de long, le Rat Caraco et le Rot Perchai; — en Australie, ÏHydromys ou Rat aquatique, qui est de la grosseur du Surmulot et qui vit dans Teau ; — en Amérique, le Rat brésilien et le Rat Piloris, plus^ gros que le Surmulot, et qui occasionne d'immenses dégâts dans les plantationSy aux Antilles.

Genre Campagnol, — Tandis que les véritables Rats ont, en général, la queue nue et aussi longue que le corps, les Campagnols l'ont beaucoup plus courte et velue. C'est là le seul caractère important qui distingue ces deux genres.

On trouve parmi les Campagnols des espèces très-intéressantes, mais aussi très-nuisil)les. Comme ils habitent les campagnes, ce qu'indique assez leur nom, et que d'ailleurs ils pullulent avec une prodigieuse rapidité, ils peuvent devenir une véritable calamité pour l'agriculture. Aussi les cultivateurs les poursuivent-ils à outrance.

Le Campagnol ordinaire, ou peiit Rat des champs (fig. 189), est répandu dans toute l'Europe, excepté en Italie ; il se trouve aussi en Sibérie. De la taille de la Souris, il habite des terrains élevés, où il se creuse des galeries irrégulières, aboutissant à une petite chambre. C*est là que, deux ou trois fois par an, sur un lit d'herbes sèches, la femelle met bas huit à douze petits. On peut juger parce chiffre de la rapidité de leur multiplication et de l'étendue des désastres qui en résultent parfois dans les campagnes. On a vu des provinces entières réduites à la misère par ce fléau. En 1816 et 1817 le seul département de la Vendée éprouva, par le fait de ces misérables rongeurs, une perte estimée à 3 millions de francs. On ne put s'en débarrasser qu'en les empoisonnant en masse.

Le Campagnol économe diffère peu du précédent, si ce n'est qu'il est un peu plus gros. Il habite exclusivement la Sibérie, entre la

Daonrie et le Kamtchatka. Le nom qu'on lui a donné fait allusion à l'une de ses habitudes caractéristiques, celle d'amasser pendant la bonne saison des provisions pour l'hiver. Les travaux et la prévoyance de ce chétir animal sont une source constante d'admiration pour les amants de la nature. Son domicile est des plus compliqués. Il consiste en une chambre principale, de 30 centimètres de diamètre sur lO de haut environ, d'où partent dans tous les sens de nombreux boyaux communiquant avec la surface du sol par des puits d'un pouce de diamètre, convenablement espacés. Trois ou quatre galeries sinueuses, s'enfoncant plus avant dans la profondeur du sol, conduisent, en outre, à autant de magasins spacieux, où les hôtes du logis, le mâle et la femelle, entassent

Fig. lit. Campagnol.

des racines de toutes sortes, préalablement raclées, séchées au soleil et disposées ensuite par tas séparés, suivant la nature de la plante. Si, malgré ces précautions, l'humidité gagne ses provisions, l'Économe les remonte à la lumière, et les fait sécher une seconde fois. En présence de tels actes d'intelligence, peut*on sérieusement parler encore de Vinsiincl des animaux I

Les quantités de racines que le Campagnol économe amasse ainsi pendant les temps d'abondance sontquelquefois très-considérables; elles s'élèvent Jusqu'à 30 livres, et constituent alors une précieuse ressource pour les misérables populations de la Sibérie orientale. Les habitants de cette contrée recherchent les terriers de l'Économe, pour les mettre au pillage; mais ils ont bien soin d'y lai5>

ser quelque chose, aQn de ne pas pousser le petit Rongeur au désespoir.

Gomme les Lemmings, dont nous allons parler, les Économes émigrent en masse, à des époques indéterminées. Réunis en grandes troupes, au printemps de certaines années, ils vont droit devant eux, franchissant tous les obstacles, fleuves, bras de mer, montagnes, laissant derrière eux nombre de traînards et de noyés, suivis par une foule d'animaux carnassiers, qui trouvent dans ces bataillons d*émigrants une proie abondante et facile. Après les traversées, ils sont si fatigués qulls peuvent à peine se mouvoir. Au commencement de Thiver ils rentrent dans leurs foyers, et les Kamtchadales célèbrent leur retour comme une fête.

Le Rat d'eau est une autre espèce de Campagnol, un peu plus grosse que le Rat noir, et qui habite le bord des ruisseaux. Il n^^e avec facilité, et se nourrit des racines de diverses plantes aquatiques. Il se creuse à une petite profondeur un terrier, pourvu de nombreuses issues. On le trouve dans toute l'Europe, en Asie et aussi, dit-on, en Amérique. En France, on ne dédaigne pas toujours ce gibier. J'ai vu des chasseurs de mes amis manger des Rats d'eau, tués sur les bords de la Garonne, à Castel-Sarrazin, mais je dois convenir que je ne pris point part au festin.

Il existe différentes autres espèces de Campagnols, tels que le Campagnol destructeur, le Campagnol souterrain, le Campagnol de Savi; mais leur histoire ne nous apprendrait aucune particularité nouvelle.

Lemming. — Les Lemmings, la plus curieuse espèce de ce groupe, habitent les montagnes de la Laponie, où ils se nourrissent de mousses et de lichens. Ils ont la queue très-courte, ainsi que les pattes et les ongles. Leur taille est celle du Rat ; leur pelage, varié de noir, de jaune et de blanc, est des plus jolis. Pendant le jour, ils se retirent dans leur terrier, pour se livrer au repos ; mais la nuit leur activité est très-grande. Lorsqu'on les attaque, ils se défendent des dents et des griffes ; et si Ton veut les saisir, ils poussent des cris perçants.

A des époques fort irrégulières, les Lemmings se réunissent en nombre immense, et se dirigent vers le Sud, par colonnes serrées. Il semble qu'une puissance invincible les attire vers un point déterminé, tant ils montrent de rectitude dans leur marche. Le boulet de canon ne va pas plus droit au but qu'il doit atteindre.

Ils ne tournent les obstacles que lorsqu'il y it impossibilité radicale à les surmonter; et dès que les empêchements sont franchis, ils reprennent leur direction première. Dans tout autre cas, ils ne se dérangent pas. Une meule de foin se trouve-t-elle sur leur route, ils la percent de part en part, et passent au travers. Un bateau leur barre-t-il le cliemin sur un fleuve, ils escaladent le bateau, le franchissent et continuent à nager de l'autre côté. Ils ne voyagent que la nuit et te matin. Malheur au champ sur lequel ils s'arrêtent pour camper : il est rasé complètement.

Les Lemmings descendent quelquefois ainsi jusqu'en Allemagne. Durant le trajet, il en périt des quantités incalculables ; à peine un centième revoit-il la patrie.

On a beaucoup discuté sur la cause qui porte ces Rongeurs,

ainsi que les Économes, à entreprendre ces migrations. On a dit qu'ils pressentaient les hivers rigoureux, et qu'ils voyageaient pour s'y soustraire. Mais l'hypothèse la plus probable est que ces déplacements sont dus à une surabondance de leur population, qui a déterminé une grande rareté des subsistances.

Genre Ondatra. — Les Ondatras (ûg. 191) sont beaucoup plus gros que les Rats et les Campagnols; leur taille égale celle du lapin.. Très-répandus dans toute l'Amérique du Nord, spécialement au Canada, ils sont organisés en vue d'une existence aquatique. Leurs pieds de derrière sont à demi palmes et bordés de poils raides & chaque doigt; de plus leur queue, presque aussi longue que le corps, est comprimée et couverte d'écaillés. Grâce à ces disposi-

tions, ils s'élancent et se jouent avec une aisance extrême dans l'eau, leur élément naturel.

Les Ondatras possèdent une glande qui sécrète un liquide laiteux, d'une odeur musquée excessivement pénétrante : de là le nom de Rafs musqués qu'on leur donne quelquefois.

Ces animaux ont Tesprit de construction très-développé ; en cela ils se rapprochent des castors, que nous étudierons plus loin. Ils savent mettre en pratique le principe d'association pour la garantie et le bien-être de chacun. Ils réunissent leurs efforts pour édifler des villages, où ils trouvent un abri assuré contre le froid et contre leurs ennemis. La manière dont ils procèdent et les résultats qu'ils obtiennent méritent certainement de fixer l'attention.

Lorsqu'une colonie d'Ondatras s'est formée, elle se transporte sur le bord d'un lac ou d'une rivière tranquille, et cherche un endroit dépourvu d'escarpements, pour y fonder le futur village. Le choix fixé, chacun se met à l'œuvre et les huttes s'élèvent rapidement. Elles ont extérieurement la forme d'un dôme, et se composent de joncs, préalablement enfoncés en terre comme des pieux, puis réunis les uns aux autres par d'autres joncs solidement entrelacés. Les interstices sont ensuite remplis avec de la terre glaise, pétrie au moyen des pattes de devant et appliquée à Taide de la queue, d'une façon très-satisfaisante. Une dernière tresse de joncs couvre ce revêtement, et porte l'épaisseur de la muraille à 35 centimètres environ.

Contre la crue des eaux et l'envahissement possible de son domicile, l'Ondatra ne néglige pas les précautions. Il dispose des gradins dans l'intérieur de sa cahute, et peut ainsi s'élever pro* gressivement selon le niveau de la rivière. Cet animal est doué d'ailleurs dun degré d'observation bien remarquable; car les gradins supérieurs ne sont jamais atteints par les eaux, excepté dans les crues tout à fait extraordinaires.

La grandeur des cabanes varie suivant le nombre de leurs habitants. En général, elles ont de 60 à 70 centimètres de diamètre intérieur, et peuvent abriter sept ou huit individus; mais on en trouve de beaucoup plus vastes. Diverses galeries les font communiquer, par-dessous la rivière, avec la rive opposée. Ces galeries sont destinées, soit à servir de refuge en cas de danger, soit à permettre aux Ondatras d'aller chercher, durant l'hiver, les racines dont ils se nourrissent. Dans cette saison, en effet, l'entrée

de leur demeure est obstruée psr l'eau, et ils vivent dans une obscurité complète.

Les huttes des Rats musqués sont quelquefois réunies en nombre considérable; elles présentent, ainsi agglomérées, le singulier aspect de maisons en miniature. C'est là que les industrieux Rongeurs se continent pendant Les mois rigoureux.

Dès les premiers jours du printemps, les Rats musqués sortent de leurs demeures souterraines, se répandent dans les terres et s'accouplent. Aussitôt qu'elles ont été fécondées, les femelles regagnent le logis ; mais les mâles continuent à vagabonder dans les champs. A la un de l'été, mâles et femelles se réunissent de

nouveau, en plus ou moins grand nombre, et vont fonder une nouvelle colonie; car on afGrme que ces animaux n'occupent jamais deux années de suite le même campement.

Genre Hamster. — Les Hamsters sont à peu près de la grosseur du Rat noir, mais ils ont le corps plus ramassé et la queue beaucoup plus courte. Ils sont surtout caractérisés par la présence de vastes sacs, pratiqués dans l'épaisseur des joues, et qui s'étendent jusque sur le dos, en arrière de la tête. Ces sacs, nommés afta- /ffUM, jouent un grand rôle dans leur existence. Le pelage de ces animaux est gris roussâtre en dessus et noir ou brun en dessous, avec des tacties blanches et jaunes ^ et là. On en fait des fourrures assez estimées et d'un prix peu élevé.

Les Hamsters, qu'on appelle aussi Marmoues d^Allmagne et Cochon» de seigle (flg. 192), sont très-répandus en Sibérie, en Russie,

en Pologne et dans toute rAUemagne; l'Alsace est la seule province de France qui en possède. Leurs mœurs ressemblent beaucoup à celles des Économes; mais au lieu d'être, comme ceux-ci, une source de profits pour les populations des pays qu'ils habitent, ils portent avec eux la dévastation et la ruine. Les cham ps cultivés sont le théâtre ordinaire de leurs déprédations; c'est là seulement qu'ils trouvent en abondance les grains dont ils se nourrissent. A la vérité, ils vivent bien aussi d'herbes, de racines, lorsqu'il le faut; ils attaquent même, à l'occasion, d'autres Rongeurs plus faibles qu'eux, tels que souris, mulots, etc. ; mais leur régime est, avant tout, granivore.

Ils se creusent des terriers, composés d'une chambre principale, garnie de paille, qui leur sert de logement, et de diverses autres cavités, situées à trois ou quatre pieds sous terre. Ces différentes pièces communiquent entre elles et avec la chambre centrale; deux galeries y donnent accès : Tune, oblique, sinueuse, sert à l'animal dans les circonstances ordinaires; l'autre, verticale, est réservée pour les cas d alerte. Ce sont autant de magasins où le Hamster entasse des grains de toute nature : grains de blé, de seigle, fèves, pois, vesces, graines de lin, etc. Le matin et le soir, peut-être aussi pendant la nuit, il emplit ses abajoues de grains, après les avoir séparés de leurs enveloppes, et les transporte dans ses souterrains, où il s'en débarrasse en pressant ses joues avec ses pattes de devant. Il pousse, dit-on, l'esprit d'ordre jusqu'à ranger, dans des chambres séparées, les grains de diverses provenances.

Les quantités de semences qu'amasse ainsi le Hamster sont quelquefois prodigieuses : elles peuvent s'élever jusqu'à cinquante kilogrammes et ne descendent jamais au-dessous de cinq kilogrammes. Ces chiffres donnent un aperçu des ravages qu'on doit craindre d'un animal dont la multiplication est d'ailleurs excessivement rapide. Les femelles produisent trois ou quatre fois par an : la première portée est de trois ou quatre petits, les suivantes de six à neuf, parfois de quinze à dix-huit.

A une certaine époque, le nombre de ces Rongeurs fut tel dans quelques parties de l'Allemagne, que le gouvernement de Gotha crut devoir offrir une prime pour leur destruction ; on en tua cette année-là quatre-vingt mille aux seuls environs de la ville de Gotha.

D'après ce qui précède, on conçoit que les Hamsters ne soient pas précisément les amis des paysans. Ceux-ci les poursuivent

avec acharoement, autant pour les anéantir, que pour s'emparer de leurs provisions, et rentrer ainsi dans leur bien. Du reste, on découvre facilement leurs terriers, bien reconnaissablesàuneérainence placée près d'une galerie oblique et qui provient de la terre rejetée par l'animal en fouissant. Lorsque les paysans veulent en faire un bon massacre, ils répandent dans les champs des boulettes empoisonnées ; mais cet usage peut aboutir aux plus graves conséquences, et l'on devrait absolument le proscrire- Vers le milieu de l'automne le Hamster se retire dans son fort, «n bouche toutes les avenues, et s'y confine jusqu'au printemps. Durant cet intervalle, il consomme les provisions qu'il a mises en

réserve, et devient très-gras. Si la température- s'abaisse d'une façon exceptionnelle, il s'enroule sur lui-même, et tombe dans le sommeil léthargique.

Genre Loir. — Les Loirs sont de jolis petits animaux qui rappellent les Écureuils par leurs caractères extérieurs et par leurs habitudes. Ils ont le poil doux et abondant, la queue longue et touffue, le regard vif, les mouvements rapides. Une belle paire de moustaches accompagne leur museau, ils grimpent avec facilité, grâce à des ongles aigus et recourbés qui leur permettent de s'accrocher aux objets. Ils passent leur existence sur les arbres, et se nourrissent essentiellement de fruits et de baies sauvages ; cependant ils mangent aussi les œufs des petits oiseaux , et peut-être

bien les oiseaux eux-mêmes lorsqu'ils peuvent les surpreodre. C'est le soir et la nuit seulement qu'ils se mettent en quête de leur nourriture. Pendant le jour ils dorment, retirés sur un lit de mousse, dans les arbres creux ou les fentes des murs et des rochers. De là le proverbe : paresseux comme un Loir. Il est à remarquer que leurs abris sont presque toujours tournés au midi.

C'est là qu'ils élèvent leur famille; c'est là aussi qu'ils passent l'hiver dans un état d'engourdissement. L'hibernation est, en efTet, un état très-accentué de leur nature. Dès les premiers froids, iis se pelotonnent dans leur cachette, et tombent en léthargie. S'il arrive que la température s'élève accidentellement, ils se réveillent et grignotent les fruits qu'ils ont amassés pendant l'été en vue de cette éventualité.

Une petite espèce de Loir, le Muscardin , prend les précautions

les plus ingénieuses pour se préserver du froid ou d'une curiosité indiscrète pendant son engourdissement. 11 enroule autour de lui des herbes sèches et des brios de mousse, de manière à former une sphère habilement feutrée, dont il occupe le centre, caché s tous les regards et à l'abri de l'air froid du dehors.

Les Loirs sont susceptibles de s'apprivoiser, et l'on peut les élever en cage dans un but d'utilité, car leur chair est agréible C'est ce que faisaient les Romains : ils les engraissaient et les mangeaient.

Ce genre a des représentants en Europe, en Asie et en Afrique-

Les espèces d'Europe comprennent le Loir proprement dit, le Lérot et le Mtucardin.

Le Loir proprement dit (Gg. 193) est i peu près de la taille du Rat noir, ou, pour être tout à fait exact, un peu plus petit; le Muscar- 4xn ne dépasse pas la Souris en grosseur.

Tandis que ces deux espèces vivent dans les forêts de l'Europe centrale et méridionale, le Lérot préfère le voisinage des lieux habités. 11 s'installe souvent dans les parcs, les jardins, les vergers, et fait de grands ravages parmi les arbres fruitiers.

Gtnre Gerbille. — Les Gerbilles (Qg. 194) sont des espèces de Rats dont les membres postérieurs sont plus longs que les antérieurs ; d'où résulte un mode particulier de locomotion. Ce n'est ni en

-^k'j!Sts:^^;^^S'-.^^.^^1^--rzÊiI'^^^

marchant ni en courant que les Gerbilles progressent sur le sol, c'est en sautant, et elles sont très-habiles & ce manège. Elles habitent les plaines de l'Europe orientale, de l'Asie, de l'Afrique, et s'y creusent des terriers dans lesquels elles amassent des provisions de blé. La taille de ces rongeurs varie depuis celle de la Souris jusqu'à celle du Rat noir.

Avec les Gerbilles se termine la grande famille ou groupe naturel des Rats. Nous avons à parler maintenant d'un autre groupe de Rongeurs qui, se rapprochant des Rats par la dentition, sont spécialement organisés en vue d'une existence souterraine, et qui, pour cette raison, ont reçu la dénomination générale de Ritt-Tau~ pes.

SB

Ces anÎDiaux sont armés d'ongles robustes, et ils se creusent de profondes galeries à travers les terrains meubles, coupant, à l'aide de leurs puissantes inci$iir'>s, les racines qu'ils rencontrent sur leur chemin. Ils vivent absolument, en un mot, i la manière des Taupes, dont nous parlerons en traitant des Insectivores. Leurs formes sont lourdes, leur corps ramassé, leur queue courte ou nulle; ilsont de plus la tète grosse, le cr&ne aplati, la conque auditive peu développée et les yeux très-petits. Chez le Spalax, ces organes manquent même complètement, ou, s'ils existent, ils ne peuvent servir à la vision, étant presque imperceptibles etentièrement recouverts parla peau.

Les Rets-Taupes se nourrissent de racines et de grains, mais

surtout de racines. Ils habitent l'est de l'Europe, l'Asie etlAfrlque. On les a partagés en plusieurs genres, dont les principaux sont les Spalax, les Bathyert/ues et les Rhyzomys.

Le Spalax (fig. 195) est le type du groupe ; il a la tôte très longue, anguleuse, et s'en sert vraisemblablement en manière de coin, pour fouiller la terre. Il est dépourvu de queue , et diffère peu, quant à la taille, du Rat noir. On le trouve décrit dansBuffon sous le nom de Zemni. Il est répandu dans l'Asie Mineure, la Russie méridionale, la Hongrie et même la Grèce.

Les Baihyergues appartiennent à l'Afrique, lis s'établissent dans les terrains sablonneux, particulièrement dans les dunes quibordent les rivages de la mer. L'espèce la plus remarquable est la Grande Taupe du Cap, dont les galeries sont si profondes que les

RONGEURS. (i35

chevaux y trébuchent et s'y enfoncent parfois jusqu'aux genoux ; elle est de la taille du lapin. Une espèce d'Aljyssinie, le Bolkyergve briltant, est ainsi appelée & cause de son pelage roux à. reflets métalliques; celle-ci n'est pas plus grosse que le Rat.

Les Rhyxomys habitent les épaisses forêts de bambous de la presqu'île de Malacca; ils se nourrissent des racines et des jeunes pousses de ce végétal; leur taille est un peu inférieure à celle du Bathyergue du Gap.

Les animaux du groupe suivant sont caractérisés par l'énorme disproportion de leurs membres antérieurs et postérieurs. Ils sont répartis en deux genres principaux : les Gerboises et les Pédètes, ou flélamys.

Genre Gerboise. — Les Gerboises (fig. 196) sont de jolis Rongeurs à

Fig. IM. GerboiM.

la tête grosse, aux yeux saillants, aux amples oreilles. Leurs pattes antérieures sont très-courtes et ne comportent que quatre doigts, munis d'ongles propres à creuser; celles de derrière sont cinq ou six fois plus longues et se terminent par trois ou cinq doigts, suivant les espèces. Une pareille organisation rappelle celle des gerbilles, mais d'une manière beaucoup plus accentuée. La queue est longue, couverte de poils ras, et floconneuse à l'extrémité ; le pelage est moelleux et abondant.

Les Gerboises habitent les vastes solitudes de l'Afrique et les steppes de la Tartarie et de la Russie. Elles s'y creusent des ter-

riers, et y passent tout le jour à dormir sur un lit d'herbes et de mousse. Mais le soir elles sortent de leurs retraites, et vont à la recherche de leur nourriture, qui se compose de racines et de grains. Elles se servent de leurs pattes de devant pour porter les aliments à leur bouche.

Dans les circonstances ordinaires, lorsque rien ne les presse ni ne les inquiète, les Gerboises marchent à Taide de leurs quatre membres ; mais lorsque la rareté des subsistances ou la nécessité d'échapper à quelque danger les oblige à parcourir un grand espace en peu de temps, elles se servent uniquement de leurs pattes de derrière, et progressent par sauts, comme les gerbilles ; mais Tamplitude de leurs bonds est beaucoup plus considérable, puisqu'elle atteint souvent jusqu'à trois mètres. La manière dont s'ac> complissent ces mouvements est fort curieuse. L'animal s'accroupit d'abord sur ses tarses, en étendant et raidissant sa queue, de manière à prendre un autre point d'appui sur le sol ; puis tout i coup il s'élance, comme mû par un ressort, et va tomber à une certaine distance, où la même manœuvre se renouvelle, presque sans intervalle appréciable. Les Gerboises peuvent ainsi, dit-on, lutter de vitesse avec un bon cheval. Considérant ce mode particulier de progression, les anciens avaient été amenés à penser que les pattes de devant de ces Rongeurs étaient absolument impropres à la marche ; c'est pourquoi ils leur avaient donné le nom de Dipm, qui signifie à deux pieds.

Les Gerboises s'apprivoisent difficilement; cependant on peut les garder en cage, et la ménagerie du Jardin des Plantes de Paris en a possédé plusieurs. C'est dans des cages en fil de fer qu'il faut les placer, car les bois les plus durs ne résisteraient pas à leurs mâchoires. Leur taille varie depuis celle de la souris jusqu'à celle du surmulot.

Parmi les nombreuses espèces qu'on en connaît, nous citerons le GerbOf qui est commun en Algérie, notamment dans la province d'Oran, et VAlactaga, désignée aussi sous le nom significatif de Flèche^ qui habite la Russie méridionale et certaines parties de l'Asie.

Genre Pédète. — Les Pidètes, ou Hélamys, sont les représentants des gerboises dans l'Afrique méridionale. Ils ont les mêmes mœurs que ces dernières, et habitent le cap de Bonne-Espérance. Les colons hollandais les appellent Lièvres de montagne et encore Lièvres sauteurs.

A la vérité, ils ressemblent aux lapins par la taille, quoiqu'ils soient plus élancés. On n'en connaît qu'une seule espèce, le Pédète

Sous le nom de Bats à bourse, noua réunirons un certain nombre de Rongeurs américains, caractérisés par la présence de profondes abajoues. Ce sont les Saecomys et les Saccophorrs.

Genre Saecomys. — Les Saecomys se rapprochent des gerboises par la longueur de leurs membres postérieurs et par leurs habitudes sauteuses. Ils habitent pour la plupart le golfe du Mexique, et sont à peu près de la grosseur du rat d'eau. On possède peu de renseignements sur leur manière de vivre. H paraît que le Socco-

e\g. IPT. Siccophore.

mys Ânihophi'e aime les fleurs et qu'il s'en nourrit. Cependant les fleurs ne doivent entrer dans son nlimentalion qu'à titre de horsd'œuvre ; car elles seraient insuffisantes à soutenir ses forces sans le secours d'aucune autre substance.

Genre Saccophore. — Les Saceophores (fig. 19") habitent les mômes régions que les Saecomys. Leur nom signifie porte-tacs. Ils ont des abajoues immenses ; ces poches pendent quelquefois jusqu'à terre, et prennent un développement extraordinaire. Elles servent aux Saceophores à ramasser des provisions, consistanten racines et en bulbes, qu'ils porteqt ensuite dans leurs terriers. Ces rongeurs sont, en effet, des animaux fouisseurs, armés d'ongles puissants, et qui se creusent des galeries. De là le nom de

Giomyt, on Bots de terre {"fi,, terre; pSî, rat) que leur ont donné quelques auteurs.

Le nouveau continent nourrit également un groupe de Rongeurs qui se distinguent par les caractères suivants : ongles robustes pouvant servir à fouiller la terre, yeux saillants, oreilles développées, pelage moelleux et abondant, queue longue on moyenne, assez bien fournie, taille et, jusqu'à un certain point, habitudes des lapins. Ce groupe actuel est celui des ChinckStiem, qui comprend les trois genres Chinchilla, Lagotis et Yiscache.

Genre Chinchil'a. — Les Chinchillas ont les oreilles arrondies, évasées, la queue assez longue et en pinceau, comme celle des

écureuils ; de longues soies raides, en guise de moustaches, décorent leur lèvre supérieure. Leur fourrure est douce, d'un beau gris lustré, et fait l'objet d'un commerce considérable entre l'Amérique et l'Europe.

Les Chinchillas (tig. ISS) habitent les montagnes du Chili et du Pérou. Leur nourriture se compose surtout de plantes bulbeuses, auxquelles ilsadjoignent des herbes desséchées et des graines. Ui sont sociables, et leurs terriers sont parfois si rapprochés qu'ils nuisent à la solidité du sol et à la facilité de la circulation. Ils pullulent très-rapidement : les femelles font par an deux portées de trois ou quatre petits chacune.

Ils sont d'un naturel fort doux et s'apprivoisent aisément. Suivant un auteur chilien, l'abbé Mohna, on peut les prendre dans

la main et les placer sur soi, sans qu'ils teDtent de mordre, ni même de s'échapper ; bien mieux, ils paraissent très-sensibles aux caresses. Aussi les élëve-t-oo voloatiers dans les maisons, où d'ailleurs ils se comportent très-civilement, vu leurs habitudes de propreté.

Les Chinchillas constituent une source abondante de revenus pour une partie des populations chilienne et péruvienne. Le prix élevé de leur Tourrure les met en butte à toutes les convoitises. On leur donne la chasse à l'aide de chiens qui sont conduits par des enfants et qui ont été dressés à les prendre délicatement, de manière à ne pas endommager leur précieuse peau.

Au commencement de notre siècle, la fourrure du Chinchilla fut tellement recherchée en Europe, et la quantité qu'on en expédia d'Amérique fut si considérable, que le gouvernement chilien dut prendre des mesures énergiques pour préserver l'espèce d'une destruction complète. De 1628 à 1632 il s'est vendu, à Londres seulement, plus de dix-huit mille peaux de Ghinchilles. Aujourd'hui cette fourrure, quoique un peu moins goûtée, est loin cependant d'être tombée en discrédit.

Genre Lagolis. — Tandis que les Chinchillas ont cinq doigts aux

pieds de derrière, les L-jgotis (fig. 199} n'en offrent que quatre, comme & ceux de devant. Leurs oreilles et leur queue sont aussi plus longues, leurs formes plus élégantes. Tels sont les principaux traits qui Justiûent leur place dans un genre particulier. Ils habitent les Andes de la Bolivie, du Pérou et du Chili, et par

leurs mœurs ils ne difTèrent pas des Chinchillas. Leur pelage est aussi doux que celui de ces derniers, mais il est d'une nnance moins uniforme. Malgré cette cause d'infériorité, il n'en possède pas moins une certaine valeur.

Genre Yiscaefie. — Les Viseaches (&g. 200) sont caractérisées par un mufle très-large, orné de moustaches noires très-fortes, pir une queue médiocre, en balai, par quatre doigts aux pieds de devant, trois à ceux de derrière, ceux-ci armés d'ongles puissants, particulièrement celui du milieu. De plus, elles ont les membres postérieurs plus longs que les antérieurs, et sautent à la facoDdes gerboises. Toutefois ce dernier caractère est beaucoup moinseiS' géré chez les Viseaches que chez les gerboises.

Ces animaux se tiennent dans les grandes plaines ou pampas de

l'Amérique du Sud ; le bassin de la Plata en renferme un grand nombre. Us vivent en société et se creusent des terriers profonds. Les graminées et les légumineuses constituent le fonds de leur nourriture. Leur posture habituelle est celle qu'affectionnent les lapins: la station, sur le- train de derrière. Ils se servent de leurs pattes de devant pour porter les aliments à leur bouche. Leu"^ mouvements sont très-agiles, et, lorsqu'on fait mine de les inquiéter, ils s'enfuient rapidement. On les chasse pour s'emparer de leur fourrure, dont les Américains font des casquettes.

A la suite des Chinchilliens se place un groupe de Bongeurs

itDalog:ues aux Rats sous le rapport de la forme et de la taille, mais qui s'en distinguent par le système dentaire et la contexture ' des poils. Tandis que les Rats ne présentent que trois paires de molaires à chaque m&choire, ceux-ci en possèdent quatre ; en outre, leur pelage est généralement plus ou moins épineux. Toutefois ce dernier caractère n'est pas d'une fixité absolue, et quelques espèces sont revêtues d'une robe assez douce. Nous n'en appliquerons pas moins la dénomination de Rau épintux à tous tes animaux qui composent ce groupe. Cela nous évitera d'entrer dans les détails d'une nomenclature barbare et diùicîle à retenir. Ces Songeurs sont exclusivement propres au nouveau continent,

Pig. lei. Ëchimys cpineui.

principalement à l'Amérique méridionale. Us courent à la surface du sol, se nourrissant de substances végétales. Leur queue est longue, le plus souvent écailleuse. quelquefois garnie de poils courts. Les naturalistes les appellent Éehimys (fîg. SOI).

A côté de ces Rongeurs prennent rang les Capromys, qui ont les mêmes allures, mais sont aussi gros que des lapins. Les Capromys habitent Cuba. Ils grimpent facilement et montent volontiers sur les arbres. Leur régime alimentaire consiste en légumineuses, fruits et plantes aromatiques dont ils sont très-friands ; les substances animales leur répugnent très-fort, lis sont intelligents et s'apprivoisent promptement.

Le groupe précédent nous s servi de transition pour arriver

aux Porcs-ÉpicSy singuliers animaux, doués d'une propriété trèscurieuse : celle de hérisser leur corps, couvert d'épines, et de se constituer ainsi une cuirasse offensive et défensive. Avant d'aller plus loin, disons que la petite famille des Porcs-Ëpics se partage en quatre genres : Porcs-Épics proprement dils^ Sphiggures, Aulacodes et Synéthères.

Genre Porc-Épic. — L'espèce type du genre et la plus répandue est le Porc'Épic à crêtes, qui habite l'Italie, la Grèce, TEspagne, l'Afrique septentrionale et diverses parties de TAsie. C'est celle que nous décrirons et qui nous servira à caractériser le genre tout entier.

Le Porc-Épic est l'un des plus gros rongeurs connus : sa longueur totale dépasse 60 centimètres. Des incisives supérieures très-fortes; des doigts courts, épais, armés d'ongles robustes; une tète volumineuse, renflée à la région frontale ; des yeux petits ; des oreilles peu développées; une gueule faiblement fendue; des formes trapues ; une démarche lourde et embarrassée : tels sont, en dehors du pelage, les principaux traits de la physionomie de ce rongeur (flg. 202).

Le dos, les cuisses et la croupe sont revêtus de baguettes piquantes, de 20 à 22 centimètres de longueur, annelées de noir et de blanc, et fixées à la peau au moyen d'une sorte de pédicule. Ces épines peuvent se hérisser et rayonner dans tous les sens, sous Faction d'un muscle énorme, qui entre en action à la volonté de l'animal. Elles paraissent alors comme autant de javelots menaçants qui en imposent à tout agresseur, et permettent à notre rongeur de se soustraire à un péril imminent. La queue est rudimentaire, et garnie, non d'épines comme le dos, mais de tubes blancs entièrement creux, et qui produisent un bruit sec en s'entre-choquant. Le museau est orné de longues et fortes moustaches; la tète et le cou sont recouverts de poils flexibles, susceptibles de se dresser en aigrette, mais non piquants. Quant aux parties inférieures du corps, elles sont complètement dépourvues d'épines, et le pelage en est doux. De longues soies se voient aussi sur les parties supérieures, où elles sont entremêlées aux poils raides.

Dans les circonstances ordinaires, les piquants du Porc-Ëpic sont rabattus sur le corps, et rien ne pourrait faire supposer qu'ils deviendront, à un moment donné, des armes redoutables. Mais que la colère ou la peur saisisse l'animal, et l'on voit jaillir

soudain une forêt de baïonnettes, agitées par de violentes secousses, et dont le froissement se traduit par une espèce de cliquetis. Si c'est un ennemi qui cause tout ce mouvement, le Porc- Épic lui tourne le dos, cache sa tète entre ses pattes de devant, et faisant entendre un sourd grognement, attend ainsi son attaque, espérantle déconcerter.Maisl'assaillants'avance quelquefois, malgré ces dispositions hostiles; alors le Porc-Ëpic se rue sur lui, en marchant de côté ou à reculons, de manière à ne pas présenter de parties vulnérables, et lui enfonce ses épines dans te corps. Les blessures qu'il fait ainsi peuvent avoir les conséquences les plus fâcheuses. Il arrive parfois que le Porc>Epic, en se secouant, laisse tomber quelques-uns de ses piquants, qui se détachent par

Fig. m!. Porc-Ëpic.

l'effet dn choc, ou même que la séparation se fait au moment où ces piquants pénètrent dans la chair d'un ennemi. C'est probablement là l'origine de la fable d'après laquelle le Porc-Épic posséderait le pouvoir de darder ses épines à distance contre ses adversaires, comme les Javelots des anciens.

Le Porc-Ëpic est un animal farouche, solitaire et nocturne. It habite les lieux arides et se creuse des terriers profonds, à plusieurs issues, où il se retire pendant le jour. Il ne sort que la nuit, pour se procurer sa nourriture, laquelle consiste en herbes et en fruits. Il est inoffensif et n'attaque jamais les autres animaux ; il se borne i se défendre lorsqu'il est menacé. Il n'est pas essentiellement hibernant, et s'il s'endort durant la saison froide, c'est

MAMMIFERES.

d'un sommeil assez léger, qui se dissipe aux premiers beaux jours. La femelle met bas, une seule fois par an, trois ou quatre petits, qui naissent déjà couverts de piquants.

La chair du Porc-Épic est assez bonne à manger, elle rappelle le goût de la viande du porc. C'est sans doute à cette analogie, et

aussi au grognement de ce rongeur, qu'il faut attribuer son nom de Porc-Èpic. On utilise non-seulement ta chair, mais les épines

de cet animal ; elles reçoivent diverses destinations ; on en fait, par exemple, des porte-plumes.

Les îles de la Sonde nourrissent une espèce de Porc-Ëpic qui se distingue de la précédente par une queue longue et terminée en pinceau. C*est le Porc-Épic de Malacca^ ou Athérure en pinceau (fig. 203). Elle est plus petite que l'espèce commune, et vit à Java, Sumatra et Malacca.

L'Amérique a également ses Porcs-Ëpics. Le plus remarquable est V Ourson (tig. 204), qui se trouve dans différents États du Nord. Cet animal est aussi gros que son représentant d'Europe. Il habite les forêts de pins et mange Técorce de ces arbres. Son gite est pratiqué sous les racines des arbres vermoulus. Lorsqu'on l'attaque, il se roule en boule, hérisse ses piquants, et se rend ainsi presque insaisissable.

Les sauvages le chassent pour sa chair, qui n'est pas mauvaise, ainsi que pour sa peau, dont ils se font une fourrure, après en avoir arraché les épines ; ses piquants leur servent d'épingles.

Genre Sphiggure, — Les Sphiggures sont caractérisés par une queue prenante, en partie nue, et par des ongles arqués, trèsaigus, leur permettant de grimper sur les arbres. Leurs piquants ne sont pas longs et se trouvent souvent cachés sous les poils : circonstance très-dangereuse pour qui ne la connaît pas ; car si l'on passe la main sur le dos de quelqu'un de ces animaux, on peut se blesser assez grièvement. Ils ont le front déprimé, et non proéminent comme les vrais Porcs-Épics. On les rencontre dans une grande partie de l'Amérique méridionale.

Le Sphiggure Ccuiy a été observé au Paraguay par le naturaliste espagnol Azara. La longueur de son corps est de 50 centimètres ; celle de la queue est de 25 centimètres. Il vit sur les arbres, et tous ses mouvements sont d'une lenteur excessive. Les déplacements paraissent même lui répugner au plus haut point; Azara en à vu un parfois rester dans la même posture durant quarantehuit heures. En un mot, c'est un animal paresseux, indifférent et apathique, qui ne sort de son immobilité que pour manger. Azara en posséda cinq, qu'il nourrissait d'herbes, de feuilles, de fruits de toutes sortes, de manioc, de maïs et de pain.

Genre Synéthère» — La seule espèce connue est le Coendou^ qui a le corps entièrement recouvert de piquants. On )t trouve dans les forêts de la Guyane, du Brésil et du Mexique. Genre Aulacode. — Nous ne mentionnons les Âulacodes (fig. 205)

que parce que leurs formes diffèrent esseatiellement de celles des autres Porcs-Ëpics. Us ont la tète et le corps beaucoup plus allongés, les pattes plus courtes. Leur queue est assez développée.

et garnie partout de poils épineux. Ces animaux sont gros comme des lapins et habitent l'Afrique occidentale.

Le groupe des Caviens, qui vient après celui des Porcs-Ëpics, comprend un certain nombre de Rongeurs assez différents les uns des autres en apparence, mais que des caractères communs d'une certaine valeur rapprochent incontestablement. Leurs molaires sont dépourvues de racines ; leurs doigts, au nombre de quatre en avant et de trois seulement en arrière, sont terminés par des ongles arrondis et analogues à des sabots ; la queue est nulle ou tout à fait rudimentaire. Les Caviens appartiennent exclusivement à l'Amérique méridionale, et ils se partagent en quatre genres principaux: les Cabiais, les Cobayes, les Pacas et les Agoutis.

Cabiai. — Les Cabiais, appelés encore Hydrochères et Cochoiu d'eau (fig. S06), sont les plus gros de tous les Rongeurs. La seule espèce que l'on ait observée jusqu'ici mesure l mètre de longueur sur 50 centimètres de hauteur, et atteint la taille d'une brebis ordinaire. C'est un animal au corps massif, à la tète forte, aux oreilles courtes et arrondies, aux jambes assez longues, aux doigts semi-palmés, au ^oil rude et rare, généralement de couleur brune. II vit en société, sur les bords des lacs et des rivières, se nourrit d'herbes et se creuse des terriers. A la moindre apparence de

danger, il se précipite dans l'eau, où il nage avec aisance. Les animaaz carnassiers, tels que le jaguar, le couguar, etc., en détruisent beaucoup. L'homme chasse aussi le Cabiai pour sa chair, qui est, dit-on, fort bonne.

Ce Rongeur est d'un naturel docile, et il s'apprivoise bien lorsqu'on le prend jeune. 11 est très-répandu à la Guyane et dans

Fig. a

la plupart des régions baignées parles affluentsdu fleuve des Amazones

Cobaye. — Sous le rapport du volume, les Cobayes contrastent singulièrement avec les Cabiais; car leur taille n'est pas supérieure à celle du rat. Ces jolis animaux sont généralement connus sous le nom de Cochons d'Inde. Leur domestication remonte à une époque très-ancienne. C'est au moins ce qu'il faut inférer de leur coloration par grandes plaques noires et jaunes sur un fond blanc, genre de coloration qu'ils présentaient déjà avant leur introduction en Europe, dès le milieu du seizième siècle, et qui ne peut être attribué à l'action de la nature, puisque aucun Mammifère sauvage ne se montre peint de façons diflérentes sur chaque côté du corps.

Les Cochons d'Inde ne manifestent aucune intelligence en captivité. Il sont uniquement absorbés dans la satisfaction de leurs besoins matériels, et semblent n'avoir pas conscience des soins qu'on leur donne. Comme la lumière les incommode, ils dorment

ktë MAMMIFÈRES.

souvent pendant le jour, et ne déploient quelque activité que le soir ou la nuit. Comme les femelles produisent beaucoup & chaque portée, et que les jeunes sont aptes à la production dans un âge très-tendre, ilen résulte qu'ils se multiplienlavecnnegrande rapidité. BufTon disait qu'avec un seul couple on pourrait en avoir un millier dans un an.

C'est une particularité assez rare parmi les Mammifères, que les petits présentent presque tout leur développement en venant au monde, taille à part, bien entendu. Ainsi sont les Cobayes, ils

Fig. lOT. Coba)« ou Cochon d'Inds.

peuvent, en naissant, suivre leur mère ; ils peuvent manger et tetsr tout à la fois, car leurs dents sont déjà très-fortes. Rien dans leur aspect extérieur, si ce n'est la taille, ne lesdilTérenciedeleurs parents.

Les Codions d'Inde [ûg. 807) sont facllesànourrir; ils mangent du pain, des racines, des choux, de la salade et des herbes de toutes sortes. On croit vulgairement qu'ils ne boivent jamais ; c'est là une erreur. Lorsque leurs aliments sont de nature sèche et qu'ils ont de l'eau à leur portée, Ils n'ont garde de s'en priver. Ils ne

soat pas d'un grand rapport, et l'on ne voit pas bien les raisons qui ont pu déterminer l'homme à les élever en domesticité. Leur faible volume et la fadeur de leur chair leur assignent un rang assez infime parmi les animaux comestibles. C'est donc par curiosité, plutôt que par intérêt véritable, que le Cochon d'Inde a été naturalisé en Europe, et que nous lui réservons quelquefois une place auprès de nos animaux domestiques.

On trouve les Cobayes à l'état sauvage dans l'Amérique méridionale, principalement au Brésil, à la Guyane et au Pérou. Ils mènent une existence nocturne, suivant les espèces, se creusent des terriers ou se cachent parmi les herbes. Leur fécondité est beaucoup moins grande que celle de l'espèce domestique. On pense que celle-ci descend du Cobaye Apéria, espèce du Brésil et de la Guyane.

Genre Paca. — Les Pacas [tig. 20S) sont intermédiaires, pour la

taille, entre les Cabiais et les Cobayes. Ils ont le corps ramassé, la tête grosse, munie d'abajoues, les jambes assez basses, mais un peu plus longues en arrière qu'en avant; lesdoigtsarmés d'ongles fouisseurs, le poil rude et peu abondant.

Ils habitent les forêts du Brésil, de la Guyaneet du Paraguay, et se creusent des terriers à trois issues, dans le voisinage des eaux. Leur chair est excellente ; aussi les chasse-t-on très -activement. On pourrait les acclimatée en Europe et les élever en domesticité; car leur naturel est doux, et ils s'apprivoisent facilement. De plus,

Us sont aisés à nourrir, puisqu'ils mangent de toutes les snb' stances végétales et même de la viande; eo&n, leur tempérament robuste résistertût parfaitement à notre climat.

Genre Agouti. — L'Agouti (fig. 109] a de la ressemblance avec le lièvre ; mais ses Jambes sont plus ânes, plus hautes, et ses formes plus élégantes ; ses oreilles sont aussi beaucoup moins développées. U en difTére peu par la taille. Son poil, raide et court, est 8uscep> tible de se hérisser, sous l'influence de la colère ou de la crainte.

Les Agoutis sont des rongeurs de l'Amérique méridionale et des Antilles. C'est dans les bois qui couvrent les coteaux et les montagnes qu'ils s'établissent d'ordinaire ; les fentes de rochers, les trous d'arbres, etc., leur servent de gtte. Faute d'abris natu-

rels, ils se creusent des terriers. Ils sont nocturnes, et se nourrissent principalement de fruits et de racines. Mais en captivité ils sont réellement omnivores, et se montrent même d'une vora- «ité insupportable; car ils rongent tout cequ'ils peuvent atteindre.

L'Agouti est traqué en Amérique, comme le lièvre et le lapie en Europe. On le chasse au chien courant, à l'aflût, on lui tend des pièges, des lacets. C'est qu'il constitue, en effet, un excellent gibier.

Ce rongeur s'apprivoise très-facilement.

Castors. — Nous avons à décrire maintenant des Mammifères célèbres dans le monde entier par leurs moeurs et leur intelligence : nous voulons parler des Castors.

Faisons d'abord le portrait de ces iDléressants rongeurs. Le Castor ne possède aucune des qualités qui séduisent l'œil. Ses formes trapues, sa grosse tète, percée de petits yeux, et d'une bouche dont la lèvre supérieure, fendue, laisse saillir de puissantes incisives; sa longue et large (juene, aplatie en forme de spatule et recouverte d'écaillés, tout cela contribue à lui donner une certaine apparence de stupidité. Ses pieds de derrière sont plus longs que ceux de devant; ils sont, en outre, parfaitementpalmés; tandis que ceux de devant sont aptes à saisir les objets, gr&ce i la profonde séparation des doigts et à la présence de tubercules charnus, qui, par leur position sur la face inférieure des extrémités, remplissent.

t'ig. 110. C.ulor.

en quelque sorte, le r61e de pouces opposables. Le museau se prolonge quelque peu au delà des mâchoires, et les narines sont d'une remarquable mobilité. Pareille mobilité est dévolue aux oreilles, qui sont peu apparentes, et que l'animal a la faculté d'appliquer sur sa tète lorsqu'il plonge, de manière à interdire & l'élément liquide l'accès du conduit auditif. Le pelage, de couleur généralement brune, est fort bien approprié aux nécessités de la vie aquatique. Il se compose d'une bourre fine, serrée et douillette -qui recouvre immédiatement la peau , et est imperméable à l'eau. Cette première assise disparaît sous de longs poils soyeux et luisants. Le Castor est de taille assez forte : il mesure un pied de

haut environ, sur deux pieds de long, sans compter la queue, qui elle-même est longue d'un pied.

Nous avons vu les Ondatras se réunir pour se construire des habitations à proximité les unes des autres. Les Castors vont nous donner un exemple plus frappant encore de la force de Tassociation et des prodiges qu^elle enfante parmi les animaux.

Les Castors sont essentiellement aquatiques; ils nagent très-bien, car ils possèdent dans leurs pieds de derrière de larges rames, et dans leur queue un excellent gouvernail. C'est donc dans les pays entrecoupés de lacs et de cours d'eau qu'on doit s'attendre à les rencontrer. Telles sont les solitudes de l'Amérique du Nord, principalement du Canada, où se voient presque exclusivement aujourd'hui les dernières colonies de Castors.

C'est vers le mois de juin ou de juillet que les Castors se réunissent, au nombre de deux ou trois cents, pour fonder un village. Après avoir choisi un lieu convenable sur le bord du lac ou de la rivière, ils commencent leurs opérations. Si c'est un lac, ils peuvent procéder immédiatement à la construction de leurs cabanes, parce qu'ils n'ont pas à craindre de variations dans le niveau des eaux. Si c'est une rivière ou un fleuve, une digue est indispensable pour réaliser en aval un niveau constant, et mettre leurs demeures à l'abri de l'inondation. Pour mener à bonne fin cette colossale entreprise, on fait appel à tous les efforts de la communauté.

La troupe industrieuse commence par choisir un arbre assez élevé sur le bord de la rivière. Plusieurs Castors l'attaquent par la base, le scient littéralement, au moyen de leurs tranchantes incisives, et le font tomber en travers du courant. Cet arbre, qui est souvent plus gros que le corps d'un homme, constitue la base, et, en quelque sorte, la clef de voûte de l'ouvrage tout entier. Lorsqu'il est abattu, d'autres Castors l'ébranchent, pour le faire porter solidement sur les deux bords de la rivière par ses deux extrémités. En même temps, le reste de la bande se disperse sur les deux rives, scie des arbres plus petits, les ébranche et les débite en pieux, puis les met à l'eau et les amène jusqu'à l'emplacement de la digue. Cela fait, d'autres travailleurs enfoncent les pieux dans le lit de la rivière : les uns, à l'aide de leur bouche et de leurs pattes de devant, les maintiennent verticalement, tandis que d'autres creusent les trous qui doivent en recevoir le bout effilé. Ces pilotis, fort rapprochés les uns des autres et fixés contre le gros arbre jeté en travers du courant d'eau, sont ensuite reliés

Fig. 311. Les «rchilectet du Canada.

RONGEURS. 45î>

entre eux, de manière à former une digue présentant de nombreux interstices.

Jusqu'ici nous avons vu les charpentiers à Fœuvre; le rôle des maçons va commencer. Les Castors montent sur la rive, gâchent de la terre avec leurs pieds, la battent avec leur queue, puis trans* portent cette espèce de mortier jusqu'à leur digue, et en remplissent tous les trous. La bouche et les pattes de devant sont les véhicules qui servent à effectuer ces transports.

Après ce maçonnage, la digue est achevée. Elle a quelquefois jusqu'à 30 ou 35 mètres de longueur, sur 3 ou 4 mètres d'épaisseur à la base. Au sommet, Fouvrage n'a guère plus de l mètre de largeur, car il est coupé obliquement en amont, disposition la plus convenable pour amortir le choc du courant et supporter le poids de l'eau. On dit même que cette face de la digue est quelquefois de forme convexe, et cela dans le même but. *

Ces préliminaires terminés, la masse des Castors se fractionne en petites compagnies, qui procèdent, isolément et chacune pour son compte, à l'édification d^une cabane commune. Ces intelligents animaux déploient dans ce nouveau travail la même adresse et les mêmes facultés que dans le précédent ouvrage. Leurs mai-r sonnettes sont bâties sur pilotis, près du bord de l'eau. De forme ronde ou ovale, elles ont de 2 à 3 mètres de diamètre intérieur. Elles se composent de deux, quelquefois même de trois étages, dont le plus bas sert de magasin ; les autres sont plus spécialement consacrés à Thabitation. Les murs ont jusqu'à 60 centimètres d'épaisseur et se terminent par un plafond en forme de dôme. Le tout, murs et dôme, soigneusement maçonné, est impénétrable à l'eau, en même temps qu'il peut résister aux vents les plus forts. Le bois, la pierre, le sable, le limon en sont les éléments constitutifs, cimentés par un mortier que le Castor applique au moyen de sa queue, comme avec une truelle. Il y a deux issues à la maison : l'une qui s'ouvre dans le magasin et donne accès à la rivière, l'autre qui est percée dans la paroi de l'étage supérieur, au-dessus de la surface de l'eau, et par laquelle les habitants peuvent entrer et sortir.

Le nombre des propriétaires d'une même cabane varie beaucoup; il est ordinairement de quatre ou six, accouplés deux à deux, mais il peut aller jusqu'à quinze ou vingt. Quelquefois chaque ménage se retranche dans un compartiment particulier, isolé par des cloisons; mais le plus souvent les différents couples

vivent côte à côte, sans la moindre séparation. Le magasin est commun à tous les habitants de la hutte, mais interdit à ceux des huttes voisines. Il renferme des écorces et des branches de bois tendres, tels que aunes, saules, peupliers, dont les Castors font leur nourriture favorite. Ce n'est que dans Thiver, bien entendu, qu'on entame ces provisions. Comme le magasin n'en pourrait contenir une quantité suffisante pour alimenter la compagnie pendant toute la mauvaise saison, les Castors en entassent aussi dans Teau, autour de leur demeure.

La plus grande concorde, une harmonie parfaite régnent dans la* colonie. Lorsque Tun des associés soupçonne quelque danger, il avertit la petite république, en frappant Teau de sa queue à plusieurs reprises. Il en résulte un bruit qui, grâce à la prompte transmission du son dans les ondes liquides, se propage rapidement dans toutes les habitations. Aussitôt chacun prend ses mesures pour se soustraire au péril : les uns plongent, les autres se renferment dans leurs maisons, où nul autre ennemi que l'homme ne saurait les atteindre.

La femelle du Castor porte quatre mois, et met bas, au mois de janvier, de deux à cinq petits. Elles les soigne avec sollicitude. Au bout de quelques semaines ils sont assez forts, non pour se passer de protection, mais pour suivre la mère au dehors. Pendant ce temps, le mâle a disparu ; il est allé courir les bois, à la re^ cherche des pousses tendres, des écorces fraîches, des racines de nénufar et autres plantes aquatiques. La fin de Tété ramène â rétablissement ces amateurs de villégiature, et tous se mettent à l'œuvre pour réparer la digue et leurs cabanes qui ont souvent soufiert des inondations du printemps.

Une circonstance à noter dans les habitudes du Castor, c'est son extrême propreté. Il ne souffre pas la moindre ordure sur le plancher de sa chambre. Il agit de même en captivité. Buffon, qui en posséda un, dit que lorsqu'on le tenait trop longtemps renfermé, il déposait ses excréments près de la porte, et que, dès qu'on ouvrait cette porte, il se hâtait de les pousser dehors. Cette horreur de la malpropreté paraît tenir â l'exquise sensibilité de son flair, qui ne lui permet pas de supporter les mauvaises odeurs.

Il est de doctes gens, comme Buffon, Frédéric Cuvier, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Flourens, etc., qui prétendent expliquer par Vinstinct les merveilleuses actions que nous venons de raconter. Ces naturalistes déclarent tout d'une voix que le Castor

bâtit par instinct^ pour le plaisir de bâtir : c'est une machine â construire. Frédéric Guvier et Flourens invoquent à Fappui de cette considération ce fait, que le Castor captif s'amuse quelquefois â bâtir, ce sans aucune utilité,» ajoutent ces doctes penseurs. Si l'on eût enfermé dans une prison Paganini, il aurait Joué du violon, pour se distraire ; si Ton eût mis au cachot Rubens, il aurait peint^ pour passer le temps. Ceux qui partagent l'opinion des savants cidessus nommés, devraient conclure que Paganini était une machine à jouer du violon, et Rubens une machine à peindre. Une réfutation plus sérieuse de la doctrine qui refuse l'intelligence au Castor, nous parait superflue.

Le Castor cesse de bâtir lorsque les conditions d'existence en vue desquelles il a été créé lui sont, par une cause ou par une autre, rendues impossibles. C'est ce qui explique pourquoi les derniers Castors d'Europe, au lieu de se réunir pour travailler et vivre en commun, comme leurs frères d'Amérique, se tiennent dans l'isolement et habitent des terriers. On les appelle, pour cette raison, Castors terriers. On comprend facilement, en effet, que le voisinage de l'homme, ses incessantes persécutions, le va-et-vient continuel qui trouble, chez les peuples civilisés, la tranquillité des cours d'eau, soient autant de causes puissantes qui agissent dans le même sens pour modifier les habitudes de ces rongeurs.

C'est une chose triste â constater, mais le Castor disparait de plus en plus, aussi bien en Amérique qu'ailleurs. On a gardé si peu de mesure dans la chasse qu'on lui fait, que le nombre en a considérablement diminué depuis un siècle, et qu'on peut prévoir le moment où l'espèce aura cessé d'exister. L'homme abuse de tout; il se prive volontairement de jouissances qu'avec un peu moins d'avidité il eût pu éternellement goûter.

a Les sociétés de Castors, dit M. Ernest Menault, dans un article que nous aurons encore à citer plus loin, se sont maintenues sur notre sol jusqu'à la fin du moyen âge, malgré les attaques de l'homme. Mais à mesure que celui-ci perfectionnait ses armes et ses procédés de chasse, les Castors redoublaient de prudence, de ruse, de sagacité; enfin ils durent céder devant les armes à feu. La vie en commun entraînait de trop grands dangers, il fallut renoncer aux douceurs de Tassociaiion. Les familles se dispersèrent, et ne trouvant plus de sécurité dans leurs huttes qui attiraient les regards de Thomme, les Castors ont cherché un refuge dans les crevasses des rochers escarpés qui bordaient les cours d'eau. C'est ainsi que cet animal a renoncé à la vie sociale, qu'il a adopté des mœurs, des habitudes toutes nouvelles, qu'il a créé une nouvelle industrie, et que le maçon

est devenu mineur : faisant ainsi Tin verse de l^homme, qui, caché d'abord dans les cavernes, s'est construit plus tard des cabanes au grand jour alors quUl n'avait plus à craindre les bêtes féroces. »

Beaucoup de personnes ignorent que la France possède des Castors. Rien n'est pourtant plus exact. A la vérité, ils ne se trouvent qu'en petit nombre dans notre pays ; mais leur existence ne saurait être contestée. Le cours méridional du Rhône, et accidentellement rentrée de ses principaux affluents, tels que liséré, le Gardon, la Durance, sont les seuls points où vivent les rares Castors français. Malheureusement tout porte à croire qu'ils ne jouiront pas longtemps de ce privilège; l'avidité qu'excitent chez rhomme les dépouilles de ces animaux amènera infailliblement leur disparition complète du sol français.

C'est principalement dans les lies que s'établissent les Castors du Rhône. Comme elles sont, pour la plupart, inhabitées, ils y trouvent une plus grande sécurité que sur les rives du fleuve. Leur terrier communique avec le Rhône par une longue galerie, qui s'ouvre toujours au-dessous du niveau de l'eau, afin de soustraire leur demeure aux regards malveillants. Ce terrier est parfois très- vaste et donne asile à plusieurs individus. Dans une propriété du département du Gard, une digue étant venue à s'écrouler, mit à découvert un de ces terriers. Il mesurait 15 mètres de long et était partagé en plusieurs compartiments.

Il subsiste pourtant encore en Europe des colonies de Castors constructeurs. Le fait fut constaté en 1827, par un observateur allemand, non loin de Magdebourg, sur un des affluents de TElbe. Des Castors s'étaient rassemblés en ce lieu, et y avaient édiûé des ouvrages absolument semblables à ceux des Castors d'Amérique. De pareilles colonies sont, comme on le pense, excessivement rares, et excitent au plus haut point la curiosité.

Le Castor supporte parfaitement la captivité, et bien que l'eau soit son élément naturel, on peut l'en sevrer sans inconvénient. Celui que possédait fiuffon, et qui avait été pris tout jeune au Canada, manifestait même de la crainte à la vue de l'eau, et refusait d'y entrer; mais après qu'on lui eut fait prendre un bain forcé de quelques minutes, il s'en trouva très-bien, et retourna barboter, chaque fois qu'il en eut le loisir. II était familier, maïs indifférent. Pour demander à manger, il agitait les pattes de devant en poussant de petits cris.

On a fait l'expérience intéressante d'élever le Castor en dômes-

ticité, en le plaçant dans des conditions où pussent se développer ses instincts naturels^ en facilitant même par divers moyens la manifestation de ces instincts. Un essai de ce genre a été tenté par M. Ëxinger, de Vienne» sur les bords d'un vaste étang situé aux environs de Modlin (Pologne) ; le Bulletin de la Société d'acclimatation en a rendu compte ^

Les Castors de M. Ëxinger étaient de ceux qui se creusent des terriers. L'observateur put les étudier pendant six ans. Ils étaient très-timides, et ne sortaient guère que le soir de leurs retraites. A Tapproclie de Thiver, M. Ëxinger faisait abattre des saules et des peupliers, qu'on déposait sur la berge de Tétang, le tronc dans Teau. Dès les premiers froids, les Castors entraînèrent ces arbres au fond de Fétang, et les rangèrent les uns à côté des autres, en les enchevêtrant de manière à en former un tout solide et résistant. Lorsque l'hiver se prolongeait, M. Ëxinger faisait casser la glace, et introduire dans l'eau quelques troncs d'arbres frais, afin de renouveler les provision? des prisonniers.

M. le docteur Sacc a fait remarquer, à ce propos, qu'il y aurait un excellent moyen d'utiliser les immenses marais de l'Est et du Nord de l'Europe : ce serait dy favoriser l'établissement et la multiplication des Castors. Il suffirait, pour cela, de planter les abords de ces marais des arbres favoris du Castor : saules, peupliers, aunes, bouleaux, etc. L'entreprise se ferait à peu de frais, et deviendrait bientôt une source de richesses pour TEurope, qui trouverait désormais en elle-même les précieuses fourrures qu'elle achète aujourd'hui si cher à l'Amérique.

En 1868, des Castors ont été amenés d'Amérique au Jardin des Plantes de Paris, et là ils ont donné lieu aux observations les plus curieuses, quant à leur intelligence. M. Ernest Menault a décrit en ces termes les merveilles de ces petits architectes transportés dans notre climat.

a Ces animaux, dit M. Ernest Menault, sont au nombre de quatre. Deux ont été donnés par le capitaine Laynel, qui les a rapportés de Terre-Neuve; ils sont âgés d'un an. Les deux autres ont été achetés à M. Douenel. Tous sont logés dans une grande caisse en bois dont Touverture est placée sur le bord de Teau. Aussitôt que ces Castors ont reconnu qu'ils étaient là dans des conditions d'existence assez favorables, ils se sont mis à l'œuvre pour consolider leur habitation, pour la défendre contre les injures du temps, et sans doute pour être mieux à labri. Et, fait remarquable qu'on n'attribuera

Page 1