HENRI IV ET LOUIS XIII
lins. Il paraît assez vraisemblable d’ailleurs que ces modèles occupèrent les ateliers de tapisserie installés par nos deux entrepreneurs dans plusieurs villes de province, à Tours et Amiens notamment.
La Toilette de Psyché, d'après Raphaël.
Quant à se faire une idée approximative de la quantité de tentures produites durant une période de soixante années par la manufacture des bords de la Bièvre, il faut y renoncer. C’est à plusieurs centaines, à coup sûr, que doit être évalué le nombre des tapisseries exécutées dans cette première manufacture des üobelins.
LA MANUFACTURE DES GOBELINS
La masse on sera singulièrement augmentée, si on y joint les travaux des tapissiers du faubourg Saint-Germain, ouvrages qu’on n’avail pas clierché jus(|u’iei à distinguer de ceux de la maison des Comans. Or, un document non moins précieux que celui de 1627, l'inventaire de la maison du faubourg Saint-Germain, dressé en 1661 à la suite du décès de la femme de Raphaël de la Planche, directeur de l’établissement, nous renseigne exactement sur les modèles formant le fonds particulier de cet atelier. Nous retrouvons ici les tableaux d’Ambroise Dubois sur les aA'entures de Théagène et Caric/r'r, <à coté de ['Histoire de Clorinde du même auteur, également empruntée aux décorations de Fontainebleau. Puis voici une Histoire d'Achille, par le Père Luc, Récollet, en huit sujets ; une Histoire de Didon et d'Enée, huit tableaux ; Vllistoire de Psyché, dont l'invention }>remière est attribuée à Raphaël ; les Jeux d' Enfants, d’après Corneille, si.x tableau.x ; une Histoire d' Abraham, six pièces ; des Verdures ; des Armes de France et de Navarre ; V Histoire de Daphné, cincj pièces ; V Histoire de Roland, quatre panneaux ; les ijuatre saisons de l'année ; les Feuillages et Rinceaux ; le Cheval Pégaze, et enlin ces Histoires de Constantin et de Diane que nous avons vu mentionnées sur l’inventaire de la manufacture des bords de la R lèvre. Il n’y a pas bien longtemps que Fhistoire des différentes manufactures ])arisiennes de la première moitié du xviP siècle commence à être connue. On attribuait confusément naguère aux ateliers llamands (juantité de travaux dont l’exécution appartient à nos ai'tisans. De toutes les tentures que nous venons d’énumérer combien en est-il dont il ne l'este pas le moindre vestige et dont les anciens invtmtaires ont seuls conservé le souvenir ! Encore convenait-il de bien établir (|ue la grande manufacture de Louis XIV et de Colbert avait été précédée et préparée par des établissements d’une singulü'H' activité et dout les productions, longtemps méconnues, méritent une place des plus bouorables parmi les meilleurs spécimens de l’art du tapissier Ou [»(‘ut même aller plus loin ; les peintres français
' Il l'sl lie louto juslii'o do rendre à chacun ce ijui lui apparlient. Or. c'est M. Lacordairc. ancien dircclcur des Gohelins sous le rcpne de Napoléon lU, qui a signalé le pi'emicr les lravau\ evéculi'S dans l'alelier du l'aubourg Saint-Marcel de 1601 à 1662. Mais les lésullals do scs rcrlicrclies, consignés dans son e.vcellonle notice de 18.63, passèrent pri;sque inaperçus, et il l'allut que les variations du goût remissent la tapisserie en grand
LAPOGËE DE LA MANUFACTURE
ly
contemporains de Henri IV et de Louis XIII firent preuve d’un sentiment décoratif qu’on chercherait vainement dans les cartons de Le Brun et de ses contemporains.
De ce qui précède nous croyons pouvoir conclure que ces ateliers du début du xvif siècle ont largement contribué à préparer la brillante renaissance de la tapisserie. La manufacture des meubles de la Couronne est la fille de ces ateliers du faubourg Saint-Marcel et du faubourg Sain t-Germain ; leur histoire est intimement liée et comme inséparable. Il convenait donc de montrer tout ce que l’admirable épanouissement de l’art français devait à la période qui avait précédé le règne de Louis XIV et le ministère de Colbert.
Le règne de Louis XIV et l'apogée de la manufacture des Gobelins
Chargé de la Surintendance des Bâtiments du Roi, Colbert avait dans ses attributions les manufactures royales. Dès les premiers jours de son entrée au ministère, il témoignait aux ateliers des Gobelins une sollicitude particulière. La constitution même de rétablissement fut modifiée de fond en comble. A la place d’une entreprise libre et commerciale le ministre institua un atelier chargé de travailler exclusivement pour le Roi, en lui conférant le titre très significatif de manufacture royale des meubles de la Couronne. Si les tapissiers continuèrent à y occuper la place principale, toutes les industries somptuaires, mosa'ique, orfèvrerie, travail du bronze, ébénisterie, eurent leurs représentants dans la maison des Gobelins. Aussi, pour loger toute cette laborieuse population, futelle singulièrement agrandie et reçut-elle de nouveaux aménagements. Plusieurs maisons furent acquises et annexées à l’ancien domaine des Comans. Les bâtiments de la manufacture s’étendirent jusqu’à la route remplacée depuis par la rue Moulfetard, aujour-
honneur pour qu’on reconnût le mérite du travail si consciencieux et si nouveau de M. Lacordaire.
LA MANUFACTURE DES GOBELINS
d’hui avenue des Gobeliiis. A côté des Adeux ateliers de Louis Xlll s’tdevèrent de nol)les et imposants l)àtinients que leur aspect monumental et surtout leurs trophées et leurs guirlandes datent avec pi‘écisionh
Dans ce bâtiment monumental, Charles Le Brun avait son logement. Mais l’incendie de 1871 a détruit la moitié des constructions élevées par Colheid. De l’ancien appartement de Le Brun et de ses successeurs dans la direction de la manufacture, il ne subsiste plus aujourd'hui qu’un vestige; c’est un bas-relief représentant les (xénies des Arts, placé au-dessus d’une cheminée monumentale dans la salle occupée aujourd’hui par le magasin de tapisseries.
L’n vieux plan de 1G91, dressé par Robert de Cotte, et dont il existe une copie à la manufacture, j)rouve que, depuis deux siècles, si les dispositions intérieures ont subi d’inévitables modifications, le périmètre de l’établissement est resté le même. On reconnaît sur ce plan les escaliers, les puits et même les ateliers que nous voyons encore ; nombre de services et d’ateliers occupent encore aujourd’hui les mêmes emplacements que jadis. Citons notamment la teinturerie et l’ancien atelier de J an s qui porte actuellement le nom d’alelier du Nord. C’est la longue galerie que parcourent tous les visiteurs : huit métiers de haute lisse y sont établis. Quant à la chapelle, sa construction date de 1721 : elle était alors ])lacée dans l’axe de la porte pjincipale, à l’extrémité de la grande avenue formée j>ar les deux pavillons parallèles de Louis XIY, et formait ainsi ])erspeclive dès l’entrée. Cette entrée a dû être changée de place lorsque le percement de l’avenue des Gobelins a modifié le niveau de la voie puhliiiue longeant la façade de l’établissement.
La manufacture des meubles de la Couronne, en créant dans la capitale un foyer intense d’activité artistique, a singulièrement aidé au développement et au progri'S des industries somptuaires de notre pays. C(‘lle grande fondation de Colbert a exercé une influence considéiaible sur la dilliision du goût li'ançais par toute l’Europe. Pour
' loi ces iterniers temps, des (l'uvaux denelloyage ont donné l’occasion d'examinerdo ))i'cs CCS lll■col■aüüns scul|)lurales, cl iiuolle lut notco surprise en constatant qu'elles ctaii'iit moulciescn plâtre et ([ue cette matière si friable était devenu jiar le temps jilus dure que la |dcrre.
L’APOGEE DE LA MANUFACTURE
nous en tenir à l’objet de cette étude, les Gobelins doivent au ministre de Louis XIV l’organisation qui assure leur existence et leur vitalité depuis deux siècles et demi.
Aux tapissiers installés par Henri IV sur les bords de la Bièvre
Portrait do Charles Le Brun, peinture de LargillitTC.
furent réunis les artisans dispersés dans tous les quartiers de Paris. Les tisseurs qui travaillaient au faubourg Saint-Germain, les apprentis de la Trinité, les artisans des galeries du Louvre, comme ceux que Fouquet avait attirés et entretenus à Maincy, vinrent successivement grossir la phalange des Gobelins. Trois ateliers de haute lisse sont placés sous la direction de Jean Jans le père, remplacé par son fils dès 1668, de Jean Lefebvre, dont le fils piit la succession en 1699,
LA MANUFACTURE DES GOBELINS
et d’Henri Laurent qui venait de la galerie du Louvre. Ce dernier étant mort en 1669, son atelier fut réuni aux deux autres. Les deux ateliers de basse lisse eurent à leur tète Jean Delacroix (1662-1712) et Jean-Baptiste Mozin (1667-1693). Toute une pléiade d’artistes de talent travaillaient aux modèles sous la haute direction de Le Brun. S’il n’avait pas l’envergure d’un homme de génie, Charles Le Brun possédait au suprême degré les qualités nécessaires pour le rôle auquel il était appelé. 11 fut le souverain ordonnateur de toute la décoration de Versailles; il sut plier à ses idées et discipliner dans un but commun plus de cinquante artistes très différents d’allures, de caractère, de tempérament. Ce n’est certes pas un petit mérite d’avoir su mener à bien une pareille tâche.
Les modèles des tapisseries de Louis XIV, s’ils sont exécutés par dix ou quinze peintres différents, appliqués chacun à une spécialité bien délimitée, sont tous inspirés et arrêtés par Le Brun en personne. Il avait débuté à V aux-le-Vicomte en fournissant ces portièi’es des Renommées, de Mars, du Char de triomjjhe, tant de fois recopiées par la suite dans la manufacture royale, M. Tenaille ne compte pas moins de soixante-douze répétitions de la portière des Renommées, soixante-sept de celle de Mars, soixante et onze du Char de Tiâom[)he. Un des premiers travaux de Tartiste pour le surintendant Fomjuet fut destiné à compléter une suite de V Histoire de Constantin d’api'ès Rapliaël. Ce sujet avait été mis à la mode par Rubens. Les compositions de Le Brun représentent le Triomphe et le Mariage de Constantin. L’Histoire de Méléagre, en huit panneaux, commencée h Maincy, fut terminée aux Gohelins. La tenture des Muses, une des plus charmantes inventions du maître, où le paysage occupe une place j)répondérante, avait également été composée pour le château de Vaux ; elle fut reproduite à trois reprises différentes. Il n’en reste (|U(‘ des fragments et deux ou trois pièces entières ; la perte est vraiment des ])lus regreltaljles.
.Nous m; nous arrêterons pas à toutes les tapisseries qui sortirent successivement de la manufacture des meubles de la Coui’onne pendant h's viiigl-huil années de la direction de Le Brun. Cinq ou six séries laimmsi's caracléris('nt l’art de l’épo(jue et ont surtout con- Irihué à élahlir la répulalion du licintre et de ses collaborateurs.
Portière dos Renommées, d'après Cliai'ies Le Brun.
LA MANUFACTURE DES GOBELINS
Nous insisterons de préférence sur ces œuvres bien connues : les Eléments elles Saisons, I Histoire du Roi, les Enfants jardiniers, les Mois ou les Résidences royales, enfin Y Histoire d’ Alexandre.
Dans les Éléments et les Saisons, l’artiste a su allier dans une juste jiroportion l’inspiration décorative et la copie de la nature. Chaque pièce contient une allusion aux occupations, aux divertissements du monarque. Des légendes latines, accompagnées d’emblèmes allégoiâques, occupent les angles de la bordure, se rapportant à la saison ou à l’élément représenté, avec de délicates allusions aux vertus du Roi. On retrouve dans ces bordures comme un souvenir et une inlluence des somptueux encadrements de l’époque des Comans et des de La Planche. C’est encore de la grande et sérieuse décoration.
Les Enfants jardiniers, conçus dans une tout autre donnée, prouvent la souplesse du talent de Le Brun et montrent en même temps riieureux parti qu’il sait tirer du paysage, des arbres, de la verdure, des Heurs. D’ailleurs, le succès de ces gracieuses compositions nous est attesté par le nombre des répétitions commandées aux Gobelins. En vingt ans, on livra cim] séries complètes des six pièces des Enfants jardiniers, toutes de basse lisse. On les recommençait encore sur de nouveaux modèles en 1717.
Nous arrivons à l’o'uvre capitale de Le Brun, à VHistoire du Roi. \ de rares exceptions, dont les Enfants jardiniers offrent un exemple notable, toutes les compositions de Le Brun tendent plus ou moins (‘xplicitement à célébrei' les vertus, la gloire, la puissance, la magnificence de son maître. Dans V Histoire du Roi nous trouvons la glorification officielle et solennelle de tous les épisodes importants de la vie de Louis XIV pendant les douze premières années du règne. A cùfé des actes de la vie [mbli(|ue, comme le Raptême du Dauphin, le Sacre, le Mariaye, sont rappelées les négociations diplomatiques et les grandes fondations, telles (lue Y Alliance des Suisses, YEntrevue (lel’ile des Eaisans, Yo Satisfaction donnée yar l’Espagne, Y Audience du Légat, le Doge de (iénes à Versailles, enfin la Visite de Louis A7F aux (iohelins (‘I la Eondation des hivalides. Puis, sont retracées les actions militaires où le Roi avait paru en personne, notamment les sii'ges d(‘S \ illes coiK|uises sous si'syeux, [a Réduction de Dunkergue,
L'APOGÉE DE LA MANUFACTURE 2b
de Dole, de Marsal, de Douai, de Lille, de Tournai. Le Roi n’avait
pris part directement qu’à un seul combat, livré près du canal de Bruges, au comte de Marsin. Cette épopée en tapisserie se déroulait d’abord en quatorze tableaux, auxquels trois nouvelles scènes, le
Les cnl'anls jardiniers, d'après Charles Le Brun.
LA MANUFACTURE DES GOBELINS
lîaptème du Daupliin, le Doge de Gênes elles Invalides furent ajoutées dans les dernières années du règne ; leur exécution trahit leur date; elles sont inférieures de tous points aux précédentes. Rien ne fut négligé pour imprimer la plus grande magnificence à cette suite liistorique. Le Rrun avait la haute surveillance des modèles. Fram^ois Van der Meulen lui apporta une collaboration des plus précieuses. L’exécution des peintures fut confiée aux artistes habitués à ti-aduire les idées du premier peintre du Roi; ils s’appellent Baudrin Yvart, Bonnemer, Saint-André, Testelin, Ballin, de Sève, Mathieu, de Melun. Les tapisseries devaient éclipser, par la richesse et la perfection du tissu, tous les autres ouvrages des Gobelins. Le métal y fut prodigué et les entrepreneurs de haute lisse reçurent poiii' cette tenture un prix supérieur <à celui auquel étaient évaluées toutes les autres séries. Tl n’existe qu’une suite complète de l’Histoire du Roi en haute lisse, rehaussée d’or, avec la large bordure à petites ligures composée par Le Brun. Les sujets ont été reproduits jusqu’à ciiKj ou six fois différentes, mais en basse lisse, dans des dimensions l'éduites et avec une bordure étroite, formée d’une guirlande de Jleui's s’enroulant autour d’un bâton fleurdelisé. La tenture de haute lisse à large liordure offre donc une supériorité notable sur les autres ; malheureusement, elle n’a pas été ménagée. C’est vraiment regrettable, car elle nous représente sûrement le chefd’u'uvi’e des tapissiers de Louis XIV. Peut-être, une critique peutelle être adressée à ce magnilitjue ensemble. Obligé de retracer des scènes contemporaines, Le Brun n’a pas eu la liberté de s’abandonner librement à son inspiration; il a dû traiter, avec la préoccupation de la réalité et de 1a vérité historique, ces cérémonies officielles dont tous les acteurs vivaient encore. 11 en résulte que les tapisseries de, V Ilisloire du Roi méritent un peu le reproche adressé aux tapisst'i'ies (hî l'Fmpire et de la Restauration, de n'étre (|ue des copies de tahhaïux. IGicore convient-il de i-emarquer avec quelle liberté les maîtres taj)issi(M's du xvié siî'cle savaient interpréter leurs modèles et on doit insister sui- l'impi-ession d’harmonie et de richesse (jui se dégag(ï de ces nobles compositions. (luand on a reproduit récemnuMit aux Golxdins V Audience du U'cjul, on échantillonna soigneus(*nn‘iit les laiiu's et les soies sur l’envers de la piî'ce originale et on
La chasse de Méléagre, d’après Gliaiies Le Brun.
LA MANUFACTURA DES GOBELINS
observa que les anciens tapissiers n’avaient pas fait usage de plus de soixante-dix-neuf tons.
Les Mois ou Résidences royales procèdent de la préoccupation qui a inspiré Xllisloire du Roi. Cette série tend, elle aussi, à célébrer la ricbesse et la puissance <lu souverain. Ici, Le Brun trouve l’occasion de déployer toutes ses (jualités de décorateur; aussi, a-t-il fait de la suite des Maisons royales une des tentures les plus originales et les plus pittoresques ((ui existent. Cette fois encore, toute une armée de peintres fut enrôlée pour traduire et interpréter les inventions du maître. Un mémoire de IbOl nous livre les moindres détails de cette collaboration ; « M. Yvart le père a fait la plupart des grandes ligures, les tapis de pied et les rideaux; M. Baptiste (Monnoyer), les Heurs et les fruits; deffunct M. Boulle a faict les animaux et les oiseaux. L’arcbitecture est de M. Anguier; les petites figures et une partie des paysages sont de deffunct M. Van der Meulen, et le reste des jtaysages sont de MM. Genouels et Baudoin. » Pour que tant de mains dillérentes concourussent ainsi à une œuvre commune sans nuire à l’harmonie générale, il fallait que le chef d’orchestre possédât au suprême degré le don d’imposer, de faire comprendre ses idées et sa volonté. C’est à ce titre surtout que Le Brun doit être considéré comme un des grands maîtres de notre école nationale.
Cette singulière division du travail produisit, nous l’avons déjà dit et nous v insistons, un résultat remarquable. Les douze compositions re[)rést‘ntant les châteaux du Louvre, du Palais-Boyal, de Madrid, de V(‘rsailles, de Saint-Germain, de Fontainebleau, de Vincennes, de .Marimont, de Chambord, les Tuileries, Blois et Monceaux, correspondant aux douze mois de l’année, avec leurs nombreuses entrefenêli'es d’une ex(|uise fantaisie, constituent certainement l’œuvre oi'iginale par excellence de Le Brun. Il n’a suivi aucun modîde antériiuir; aucun artiste n’a jamais produit d’œuvre comparable dans le mêiiH' g(Mire. Aussi, le succî's fut-il immense. La série complète de douze [)it‘ces fut rej)roduite ciiu] fois en douze ans, de 1(168 à 1680; deux tentures de haute lisse et trois de basse lisse furent livrées par les ahdiers des Gobelins en ce court espace de temps, activité prodigieus<‘ (|uaml on songa; à la (juantité d’autres tapisseries terminées au cours de la même pi'i'iodi'. .Vpri's I680,deu.x tentures de douze piî'ces
L’APOGÉE DE LA MANUFACTURE
furent encore commandées à Moziii et à Delacroix, entrepreneurs de la basse lisse, avec vingt-quatre entre-fenêtres qui présentent, comme
Lonis XIV visitant les GoLolins, d'après Le Brun et de Sève le jeune.
LA MANUFACTURE DES GOBELINS
les compositions principales, le plus grand intérêt au point de vue topographique. Nous trouvons là l’image exacte de plusieurs résidences dont il ne reste aucun vestige, comme Monceaux, Madrid, Marimont, avec des détails très précis sur les châteaux encore existants.
La suite des Mois a fourni au total environ cent dix tapisseries, toutes exécutées aux Gohelins. Car cette tenture, comme celle de V Histoire du Roi, consacrées l’une et l’autre à la gloire de Louis XIV, n’a jamais été imitée ni copiée par un atelier étranger. Le fait s’explique de lui-même. Il n’en est pas ainsi de la grande tenture de cette période dont il nous reste à parler : Y Histoire d’ Alexandre.
La tenture d’Alexandre, dont les modèles exposés dans les salles du Louvre sont une des œuvres capitales de Le Brun, ne compte que cinq sujets : le Passage du Granique, la Bataille d’Arbelles, la Bataille de Parus, la Famille de Darius, le Triomphe d’ Alexandre. Seulement, les trois scènes de batailles avaient une telle dimension ([u’on trouvait difficilement des espaces assez vastes pour les recevoir. Il fallut donc en réduire l’étendue. A cet effet, on les divisa en trois parties en séparant les groupes de droite et de gauche du sujet central. Ainsi, on fit des pièces distinctes de l’aile droite et de l’aile gauche de la bataille du Cranique ; de même pour la bataille d’Arhelles et la bataille de Porus. Par suite de cette division V Histoire d' Alexandre , composée à l’origine de cinq sujets seulement, est arrivée à un total de onze pièces, dont six ne sont que les côtés de droit(‘ et de gauche détachés de la composition centrale.
Aucune tenture du temps de Louis XIV n’obtint autant de succi‘s, ne conquit immédiatement une aussi grande popularité que rilistoii-e d’Alexandre. Cette réputation universelle est attestée par les innombrables copies faites par tous les tapissiers contemporains, par ceux de Biaixelles comme par ceux d’Aubusson. De 1604 à 1683, il sorlit de l’atelier des Gohelins huit tentures d’Alexandre, quatre de haut»' lisse à or et (luatre de basse lisse, également rebaussé(‘s de métal, en tout f(uatre-vingt-six tapisseries, dont trois (Mtti'o-fenêli'es. Le mobiliei’ national a conservé quatre suites comjdètes de l’bistoin! d’Alexandre.
A|)r!“s la mort de CoUxu'l, survenue en 1684, des modifications considé-rables sont introduites aux Gohelins. On continue bien les
L’APOGÉE DE LA MANUFACTURE
Le château de Fontainebleau. Entre-fenêtre des Résidences royales.
tentures précédeniment commencées; mais les nouveaux modèles
LA MANUFACTURE DES GOBELINS
indifiiieni l’invasion de nouvelles tendances. Les scènes modernes
ou antiques célébrant la gloire du souverain cèdent la place aux sujets religieux, tels que V Histoire de Moïse d’après Le lirun ou les Chambres du Vatican. Ces dernières apparaissent vers 1682; on ne cesse d’y travailler pendant tout le xviiC siècle. Certaines sont répétées jusqu’à huit et neuf fois, toujours en haute lisse. On a pu voir, à l’exposition rétrospective des Gohelins de 1902, quelquesunes des copies les plus remarquables des fresques de Raphaël.
La série des modèles originaux s’épuise. La source de l’inspiration ({ui animait les compositions de Le Brun semble tarie . Les Tri'mi's s'mipics. d'apivs Lu Riun. artistes (jUl Vivent
autour de lui ne pos-
sî’dcnl pas cellr imagination fertile, celle verve intarissable, consacrées jicndaiil un (|uaiT de siî'ide à exaller le souverain. Faute de
L APOGÉE DE LA MANUFACTURE
scènes inspirées par les événements contemporains, on se résigne à l’imitation ou à la copie des anciens chefs-d’œuvi'e. Deux courants bien différents se dessinent nettement. D’une part, NoCd Goypel, le
plus éminent des collaborateurs de Le BiTin, l’artiste le plus illustre de la dynastie des Goypel, prend ses inspirations chez les maîtres italiens et les accommode au goût du jour. Ainsi naissent ces modèles des Triomphes des dieux en huit pièces, ces Sujets de la Fable, d’après Jules Romain ou Raphaël, œuvres d’un goût essen-
LA MANUFACTURA DES GOBELINS
tielh'ment décoratif. En même temps, le surintendant des Bâtiments choisit dans le garde-meuhle de la Couronne les tentures les plus ré])utées et charge les artisans des Gohelins de les copier sans y
La Danse dos Nymphes, d'après Noël Coypel.
l'icn modilier. De là ces ré})étitions des llelles Chasses de Maximi- Uen, ou de (luise, en douze pii'ces, de YUistoire de Scipion, avec ses riclies hordurc's, des Fruc/us lle/li, des l\fois arabesques, des Mois Lucas. Ces cojiies fournissent du travail aux ateliers pendant de longiK's années.
Cependant, l’iei're Mignard a succédé à Le Brun en 1G90, comme direc l(‘ur de la manulacture. Trop âgé pour entreprendre de grands
Le Jiigenicnt de Paris, d’après Corneille aîné
LA MANUFACTURE DES GOBELINS
travaux, il se eoa tente de faire reproduire dans les ateliers les six panneaux île la galerie décorée par lui dans le château de Saint- Cloud, j)Our le duc d’Orléans. Six tentures complètes de cette suite, deux en haute lisse, le reste en basse lisse, sont mises successivement sur le métier à dater de 1686.
Assurément, certaines de ces compositions, celles de Coypel notamment, témoignaient d'une entente des exigences décoratives de la tajiisserie qui a fait (juelque peu défaut au premier peintre de Louis XIV. Tandis que celui-ci s’attache à la vérité historique et exécute de véritables tableaux, Coypel se préoccupe surtout, dans ses ingénieuses compositions des Triomphes des dieux et des Sujets de la Fable, de ne représenter que des scènes plaisantes à l’œil, faites })Our orner et égayer les grandes salles des appartements princiers. Au surplus, dans les Danses et les Musiques, comme dans le Bain de Psyché, le Mariage d’ Alexandre , le Jugement de Paris ou V Enlèvement d Hélène, le peintre est bien plus maître de son sujet que lorsqu’il doit suivre pas à pas la réalité en retraçant les événements de V Histoire du Roi et mettre en scène tous les hauts personnages de la Cour. Certaines pièces des Sujets de la Fable fournissent sur l’état des esprits à ce moment une bien curieuse indication. Plusieurs de ces scènes mythologiques offusquaient par leurs nudités la pruderie d’une Cour morose et dévote. C’est alors que, sur l'initiative de M"'“ de Maintenon, assure-t-on, les tapissiers reçurent l’ordre de rhabiller, comme disent les textes contemporains, les tapisseries du Roi ; c’est-à-dire de couvrir de somptueuses draperies les nudités choquantes. Ce travail, dont la dépense est relatée tout au long dans les comptes des Bâtiments de 1684 et des années suivantes, se distingue nettement sur plusieurs pièces des Sujets de la Fable. Dans le Jugement de Pdris, les trois déesses sont vêtues de magniliijues draperies visiblement tissées après coup et découpées dans la tapisserie primitive. Le môme traitement a été appli(|ué au Mariage d’ Alexandre et de Roxane exposé dans le musée des Ciohelins. Les sutures des draperies ajoutées au torse de la femme et aux Amours vus de face sont très sensibles. Il faut reconnaîtiH* (|ue cet acte de vandalisme a été pratiqué par des gens fort liabiles.
L'APOGÉE DE LA MANUFACTURE
Sous l’administration de Colbert, la manufacture des Gobelins avait ollert le spectacle d’une vie intense et d’une activité prodig-ieuse.
Dans le Siècle de Louis \ll , Voltaire qui avait puisé ses notes aux meilleures sources, s’exprime ainsi ; « Le vaste enclos des Gobelins était rempli alors de plus de huit cents ouvriers ; il v en avait trois cents qu on y logeait. Les meilleurs peintres dirigeaient l’ouvi age, ou sur leurs propres dessins, ou sur ceux des anciens maîtres
Le Mariage d Alexandre et de Roxane, d’après Antoine Coypol.
LA MANUFACTURA DES GOBELINS
(l’Ilalie, etc. » Cet état de clioses se prolongea jusqu’à l’année 1688. C’est la date à la(|uelle les dépenses des Uàtinients du Roi, comprenant l’entretien des manufactures, atteignent le plus haut chiffre. A Colbert avait succédé Louvois, remplacé lui-même par Colbert de Villacerf en 1691, au moment où la manufacture allait se trouver réduite aux dernières extrémités.
Charles Le Rrun resta en fonctions jusqu’à sa mort survenue en 1690, la même année que celle de son fidèle collaborateur Van der Meulen. Mais son crédit avait singulièrement baissé après l’avènement de Louvois. Il mourut du moins à temps pour ne pas voir la décadence de l’établissement qu’il avait porté à un si haut degré de prospérité. Son successeur, Pierre Mignard, le protégé de Louvois, ne Ht rien ; les événements politiques le condamnaient à l’inertie en retirant à la manufacture presque toutes ses ressources. Au moment de la mort de Mignard (1695), on ne jugea pas utile de le remplacer. Les ateliers étaient fermés. Les tapissiers, ne recevant plus le payement de leurs travaux, avaient dû chercher ailleurs des moyens d’existence. Un certain nombre avait regagné b‘s Flandres; d’autres trouvèrent de l’occupation à Beauvais; quel- (lues-uns enfin furent réduits à s’engager dans les troupes royales. Jjc chef d’atelier dans nous a laissé un tableau émouvant de la triste situation de la manufacture au cours de cette période durant laquelle le ti'avail se trouva presque entièrement arrêté, c’est-à-dire de 1694 à 1697.
La fin du règne de Louis XIV et la Régence (1699-1737).
;\ Colbert de ^’illacerf succède, en l(i99, comme Surintendant des Bàtiimnits du Roi, l’architecte de Versailles, Jules-Hardouin Mansart. .\pr!‘s la moiT de Mansart (1708), le duc d’Antin, ce type du (a)urtisan, dont Sainte-Beuve a tiaicé un si fin et si vivant portrait, est nommé direct(‘ur ib's Batiments. Les fonctions de Surintendant étai(“iit supprimées et remplacées pai' celles de Directeur. Celui-ci
LA FIN DE LOUIS XIV ET LA RÉGENCE
Diane ou la Terre, d'après Claude Audran.
avait sous ses ordres immédiats le directeur de la manufacture des Gobeiins, rarcliitecte Desgodetz, aiujuel succéda, en 1700, Jules-
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Ro])ert (le CoUe, dont le père, Robert de Cotte, conserva les fonctions (le surinspecleur de la manufacture de 1699 à 1735. Le surinspecteur commandait à un peintre ayant titre d’inspecteur. Mathieu et Chaslelain occupèrent successivement cette situation. D’autres artistes d’un réel mérite se trouvaient en même temps attachés aux travaux de la tapisserie et chargés de fournir et de réparer les modîdes. Nous citerons le peintre d’histoire Joseph Vvart, le peintre de Heurs Belin de Fontenay, les peintres d’ornements Micliel Ang'uier, Claude Aiidran, Philippe Meusnier, Pierre- Jo sse Perrot. Certains de ces artistes décorateurs portent des noms })eu connus parce qu'ils se consacrèrent à une tâche modeste. îls n’en conlrihiùu'ent pas moins dans une très large mesure à donner aux travaux de la tapisserie une direction des plus heureuses. L’un de ces oubliés a laissé des œuvres pouvant être classées parmi les compositions les plus originales qui aient été reproduites en tapisserie. Appartenant à la nombreuse famille des célèbres graveurs, Claude Audran mena une existence retirée. On sait seulement qu’il avait olhenu la charge de concierge du Luxembourg, Les œuvres (|u’il a données aux Cobelins lui assignent un des premiers rangs parmi les décorateurs les plus délicats et les plus ingénieux de l’école dont les coryphées se nomment Gillot et Watteau. Watteau travailla quehjue temps dans l’atelier d’Aiidran et il prit part assure-t-on ;i l’t'xéciUion de Portières des dieux, considérée encore, après deux siî'cles, comme un des chefs-d’œuvre de l’art de la Régence. Ces panneaux, au nombre de huit, représentent les Quatre Saisons et les Quatre Eléuuutts, personniliés par un des dieux de l’Olympe : Vénus, le Priul(Mii])s — Cérès, l’Eté ■ — Racchus, l’Automne — - Saturne, i’liiver — .limon, l’Air — Diane, la Terre — Neptune, l’Eau — Jupiter, le l'’(‘u. Ces liiiil modides, constamment recopiés jusqu’aux dernières anmh-s du siîade et encore repris de nos jours, ont du être repeints à plusieurs l■e|)l•is(^s. Aussi, est-il lueu difficile de retrouver les traces (!(' 1 (i‘u.\-re orig'iuah' dans les toiles fatiguées que conserve encore la mauidaclur(‘. Les diiiuMisioiis, h's fonds, les aürihuls ont été modiliés maiules cl maiiiU's fois. En classement mél!iodi(jue des pièces encore exislaiiU's (>s| (Icxauiu par suite pres(|iu' impossible. M. Peiiaille a Icuh' rciili'(qu’is(‘ ; il a noté loulcs les piî'ces connues de la tenture et
Venus ou le Printemps, d'après Claude Aiidran.
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il est parvenu à enj-egistrer deux cent trente-sept tapisseries, sans comptei' les répétitions niodernes, avec des fonds sans cesse différents. Tons les ateliers de liante et de basse lisse, Jans, Lefebvre, de La Tour, Sonet, Delacroix, Neilson, ont leur part dans cette énorme production. Le succès de ces ingénieuses créations n’a pas diininné, et, lorsqu’une portière des Dieux paraît dans une vente, elle est disputée avec un acharnement qui prouve l’engouement des amateurs. Claude Audran mit le comble à sa réputation par un autre modèle commandé pour la décoration de la chambre du Grand Dauphin au château de Meudon. Cette destination donne la date de l’exécution des Mois (ji-olcsques à bandes ; c’est sous ce titre que les inventaires enregistrent la tenture de Meudon. Les reproductions (lue l’on voit ici donnent une idée exacte de l’art exquis de Claude Audran.
La description de semblables combinaisons est impossible. Les douze grands dieux de l’Olympe représentent les douze mois de ranné(‘, surmontés des signes du zodiaque et accompagnés d’attributs, (rornements, d’accessoires d’une variété et d’une verve intarissables. La tenture destinée au Dauphin, conservée au gardemeuble, mais incomplète de trois mois, est entourée d’une bordure à losanges, d’un dessin charmant, où sont répétés le double L (Louis) et les Dauphins enlacés. Les diverses répétions connues des Mois grotes(jues j)ar bandes, ne possèdent pas cet entoui-age ofliciel (jui les compli'te si heureusement. Une de ces répli(|ues appartenait à M. Discbolfsbeim ; une autre fut accjuise, il y a une vingtaine d’années, par M. Boucheron, à la vente du baron de Gunzbourg. Trois pièces isolées sont chez le duc de Doudeauville ; deux portières d’accompaguement, sans les ligures de Dieux, font partie de la collection de M. ,1. 1) arctd. Lnlin, on voit à Venise, dans le palais du prince Giovamdli, une suite complète des iMois grotes(jues avec des piî'ces suppb'mentain's jaqu'ésenlant un Hercule, un Amour et une ■Naïade.
Lu somme, cette admirable tenture, a été moins souvent reproduite (pn' bien des (eu\ r(“s plus ordinairt's, et elle n’a jamais été exécutée (|u’une s(‘ule fois dans ral(dier royal. Les copies appartenant à des collections parliculiiua's, dont il vient d’('‘tre fait nuMilion, furent tissées
LA FIN DE LOUIS XIV ET LA REGENCE
Les mois grotesques par bandes.
Avril, mai, (juin ou Vénus, Apollon, Mercure, d’après Claude Audran,
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par les entrepreneurs dans leurs ateliers extérieurs ; sans doute, ils avaient obtenu l’autorisation tacite d’accepter cette commande. Une pareille autorisation n’était jamais refusée. Encore est-il intéressant d(‘ noter ([ue les Mois grotesques par bandes n’ont jamais été reproduits dans la manufacture royale qu’une fois et en basse lisse. Les ti-ois ])remiers et les trois derniers sortaient de l’atelier de Delacroix; les autres sont l'ouvrage de Le Blond.
On a recopié en ces dernières années les Douze Mois grotesques, sans la bordure. Après avoir figuré à l’Exposition universelle de 1900, cette répétition a été offerte à l’empereur de Russie, lors de son récent séjour à Compiègne. Une répli([ue des trois derniers Mois, avec la bordure aux Dauphins, a été exécutée dans le but de compléter l’ancienne suite du Mobilier national.
\ coté des inytbologies de Claude Audran, trois ou quatre tentures peuvent être proposées comme les types caractéristiques de la minorité de Louis XY. La suite de Dapbnis et Chloé, née du caprice d’un prince artiste, ne méj'ite qu’une simple mention. Elle ne sort pas d’ailleurs des ateliers ofliciels. dans et Lefebvre l’ont tissée, <à la demande du Régent, dans les ateliers qu’ils dirigeaient pour leur compte ])ersonnel et à leurs risques et périls. Les quatre pièces de cette tenture retracent en vingt scènes différentes les principaux épisodes du roman de Long us, auquel le duc d’Orléans avait donné un regain de célébrité. Elles se trouvaient récemment chez M. Lowengard.
Bien dillérente est l’histoire de la fameuse tenture de Don Quiebott(“. (üelle-ci occupe pres(jue sans interruption les tapissiers des (’iobelins de 1718 à 1794. Elle tient un rang à part entre toutes les civations décoi'atives du xviii® siècle, et nulle autre série ne caractérise mi(‘ux (|ue celle-là ce mélange intime de l’élément décoratif et des sciuu's historiques ou romanesques dont le xyni” siècle tira un si beui'eux |iarti. X’(‘st-il pas singuli('r aussi ([ue les mœurs si relàcbé<‘sde la Régenct! n’aient exercé ([u’une influence presque insignilianle sui- les productions d(‘ l’art ;i cette épo(]ue ? On cliercherait vaimmuml dans les peinlurc's d’Audran, de Coypel, comme dans cidles de buirs contemporiiins, ([uel([ues ti'aces de ces intentions licencieuses (|ue ll■abissent les peintures de Bouclier et de son école.
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Les mois grotesques par bandes.
Juillet, août, septembre ou Jupiter, Gérés, Vulcain, d’après Claude Audran.
C’est même une particularité bien digne d’être notée que cette
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réserve et cette tenue des peintres ordinaires des Gobelins pendant les ministères du Régent et du duc de Bourbon.
Tous les sujets de la tenture de Don Quichotte, au nombre de vingt-buit, sont l'œuvre de Charles Coypel : ils lui font certes beaucoup d’honneur. Charles Coypel avait vingt ans à peine quand il peignit le premier modèle, ce qui a fait attribuer longtemps une part de l’exécution à son père Antoine. Jusqu’en 1734 Charles ajouta cliafjue année quelque nouvel épisode à cette illustration du l'oman espagnol. Enlin, en 1751, peu d’années avant sa mort, il livrait le dernier sujet de la séiâe ; Don Quichotte chez- les filles de l' hôtellerie .
Quelque habileté (|ue Coypel ait déployée dans la composition de ces scènes agréables, c’est aux décorateurs chargés d’inventer les encadrements successifs des tapisseries que revient peut-être la meilleure part dans le succès de la tenture.
Le premier alentour, — on n’en connaît qu’un exemplaire chez M. le maiaïuis de Yennevelle, — serait l’œuvre de Belin de Fontenay, peut-être assisté de Claude Audran. Les tapisseries de cette première suite, en haute lisse, furent tissées par dans et Lefebvre. Elle comptait seulement douze sujets. Les reproductions données ici permettent d’apprécier l’originalité et le goût des encadrements. Un autre entourage fut imaginé par Ch. Coypel avec la collaboration d’Audran, de Fontenay fils et de Desportes, pour une tenture destinée au duc d’Antin ; celle-ci différait complètement, comme sujets, delà jtremière. Mous ne nous arrêterons pas aux modifications successives de ces alentours, dont Coypel garda toujours l’initiative et la direction. Les pièces à fonds damassés, cramoisis ou jaunes, enrichis de guirlandes de fleurs, sont l’œuvre capitale de lamis Tessier et de Lemaire, peintres de fleurs bien oubliés aujourd’hui, malgré leur incontestable talent, parce que toute leur existence fut absorbée par ces travaux obscurs dont notre manufacture a r(*cu(îilli le béuélice. Pour donner une idée de la place considérable (|U(' VUistoire de Don (Quichotte occupe dans le travail de la manufacture au xvin' siî'cle, conU'utons-nous de constater (|ue les recherches de .M. Fcmailh' sont ari'ivées à cette conclusion : il a été tissé, de 1720 à I7!H-, deux cent ([uarante pièces de l’Histoire de Don
LA FIN DE LOUIS X(V ET LA HEGENGE
La^fausse princesse de Micomicon. Première tenture de Don Quichotte, d’après Charles Co3'pel.
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QuichoUe, et, si certaines d’entre elles tralûssent quelque défaillance, la plupart de ces tapisseries peuvent être comptées parmi les cliefs-d’amvre de l’art textile.
A un oi'ilre d’idées tout différent appartiennent deux autres suites trî's originales du début du règne de Louis XV. Peut-être le duc d’Antin, dont l’atlministration, on le voit, ne fut pas sans éclat, eutil un moment l’idée de rivaliser avec quelques-unes des productions les plus fameuses du règne précédent et con(;ut-il le dessein de représenter aux (lobelins les événements mémorables du nouveau règne. Comme le jeune roi n’avait aucune action d’éclat à son actif, il fallut s’arrêter à des événements généraux, à des scènes assez banales. De là l’idée de faire peindre par Cbarles Parrocel la visite de l’ambassadeur turc, Méhémet Effendi, reçu en audience solennelle, aux Tuileries, en 1721, par le jeune Louis XV, à peine âgé de onze ans. Le fait par lui-même offrait un médiocre intérêt; mais il prêtait au déploiement de riches costumes orientaux, à un défilé de chevaux au milieu d’une foule bariolée, avec des soldats en uniforme et des dames du monde en grande toilette. Parrocel tira fort bon parti de ce programme et V Entrée de !' Ambassade turque dans te jardin des Tuileries, comme la sortie du cortège après la réception royale, resteront une des représentations les plus sincères d’une cérémonie officielle du temps. Tout en respectant la vérité historique, le peintre s’est donné carriS-re; il a su se servir de toutes les ressources du costume et du milieu. La taille réduite des personnages, au nombre de plusieurs centaines, contribue singulièrement à donner de l’ampleur et de la vie à la composition. Les deux tapisseries ne furent exécutées ({u’une seule fois, dans l’atelier de Lefebvre, et terminées ])ar Monmercjué. Elles étaientpayées ilOlivres l’aune carrée, prix énorme pour l’épocjue, justifié d’ailleurs par le détail et la longueur du travail. Peut-être est-ce le chilfre élevé de la dépense (jui empêcha de reproduire une seconde fois des modèles aussi bien conçus j)our le travail de la haute lisse et si plaisants à tous égards.
Dans les Chasses de Louis XF, Oudry fut chargé de retracer des sci'iu'.s conlem[)oraines, réunissant les principaux personnages de l’enlourage du lloi. Les phases successives de la chasse à courre nous conduisent dans les sites les plus piltores(|ues des forêts de Compiègne
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et de Fontainebleau. Comme dans FAmbassatie turque, la taille des personnages ne dépasse pas la demi-nature, bonne proportion pour des tentures d’appartement. La série complète se développe en neuf tableaux. Commandées par le duc d’Antin vers 1733, les Chasses de LoîdsXJ' occupèrent les tapissiers jusqu’en 1745. Elles furent reproduites deux fois seulement; l’une des tentures, sortant des ateliers de Monmerqué et de Gozetle, est restée en France, au Mobilier national: l’autre, signée Audran, fut acquise par le duc de Parme; elle fait aujourd’hui partie des coliections de la Couronne d’Italie.
Cette dernière, dans un état de conservation remarquable, a gardé toute la vivacité des tons. D’ailleurs, les pièces signées Audran se distinguent de celles de ses rivaux par la belle qualité de l’exécution.
A"ers la même époque, la Tenhire des Indes, dont le modèle original avait été offert à Louis XÏV par le prince Maurice de Nassau, et dont la première repro-
Basilc épouse Guilerie. Tenture de Don Quirbolle, d'après Charles Goypel.
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(luTtion avait occupé les tapissiers durant toute la seconde moitié <lu règne, lut entièrement repeinte et en partie modifiée par François üt'sportes. Aux animaux exotiques de l’ancienne tenture, il mêla des éléments nouveaux, des cerfs, des chiens et autres quadrupèdes de nos climats. Maintes fois reproduit, ce nouvel exemplaire <le la suite des Indes était repris constamment quand les modèles venaient à faire défaut, et il resta sur le métier jusqu’en [)leine période révolutionnaii’e. La Tenture des Indes, comme la plupart des autres tentures, compte huit pièces. Une suite conservée dans la salle du Conseil, au palais du gouvernement de l’île de Malte, se compose de dix panneaux parce que deux des sujets furent divisés. Commandées par le grand maître espagnol Ramon de Perellos, au début du xviiC siècle, les tapisseries de Malte ont été confiées récemment aux Gohelins pour y être réparées.
Nous passerons rapidement sur les autres séries de cette premii're }>ériode du règne de Louis XV. Certes, les scènes de V Ancien Testament, d’après les modèles d’Antoine et de Charles Covpel, ou du Nouveau Testament, d’après Jouvenet et Restout, ne man(|uent ni de noblesse ni de magnificence; mais elles rentrent dans la catégorie des tapisseries-tableaux, suivant la juste définition de Mérimée. Sans doute, les auteurs de ces peintures mêlaient halnlement leur science personnelle au goût de leur temps et savaient fort bien leur métier; mais quelque talent qu’on y prodigue, <les sujets religieux conviennent moins à la tapisserie que le.s fantaisies mythologifjues ou les épisodes tirés des romans anciens et modernes.
Les dimensions et les scènes des tentures de V Ancien et du Nouveau Testament les destinaient à la décoration des églises et des fêtes religieuses. De 1712 à 1792, Jans, Lefebvre, puis Neilson, ne produisirent pas moins de six tentures, généralement de huit panneaux ; soit en tout ([uarante tapisseries, représentant Athalie, Jephté, Suzanne, Salomon, To/ne, Laban, Esther et Joseph. Les huit tenlui-(>s du .Nouvtuui Testament, comptant au total quarante-deux pièces, r(q)résentai('ut la Madeleine chez le Pharisien, d’après Jouvenet, la pèche miraculeuse, du inênu', la Résurrection de Lazare, les Vendeurs chassés du Temple et la Cène, aussi de Jouvenet; le Lavement
LA FIN DF LOUIS XIV ET LA RÉGENCE -il
des pieds, ia Guérison des Malades et le Baptême du Christ de Res-
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La nouvelle portière de Diane, d’après P. -J. Perrot.
tout. Les ateliers de Lefebvre, Monmerqué, Audran et Gozette traduisirent ces modèles de 1717 à 1786.
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Les Frfujments d' Opéra, encore de Charles Coypel, s’accommodaient mieux aux lois de la tapisserie. L’artiste s’est révélé en mainte circonstance, quand il fut chargé de travaux pour les Gobelins, fort hon décorateur, bien qu’il passe généralement pour un des moins habiles parmi les peintres de la famille des Coypel. Les quatre pièces des Opéras furent remises jusqu’à cinq ou six fois sur le métier avec encadrements différents. La tenture complète donnée à l’ambassadeur d’Espagne sous Louis XV a été vendue, il y a quelques années, à Gènes, plus deOOOOOO francs. Les modèles représentaient : Roland ou les Noces d' Angélique et de Médor, dont un bel exemplaire sans bordure se voit dans les salles du Louvre ; Renaud endormi; VEvanovissement d' A r/nide ; V Ecroulement du palais d'Arnlide.
Pour comj)léter la nomenclature des tapisseries de cette période nous signalerons sommairement la tenture des Métamorph oses, comptant une douzaine de sujets, tous dispersés aujourd’hui dans des collections privées, la nouvelle portière de Diane que nous donnons ici et celle des Armes de France, d’après Perrot, l’une et l’autre reproduites à un certain nombre d’exemplaires, une Chancellerie exposée au Louvj-e, enlin la tenture de V Iliade, d’après Antoine et Charles Coypel. Les cinq tableaux de cette suite représentent la Colère d’Achille, Hector et Andromaque , Enée et Didon, le Sacrifice d’Iphigénie, le Déjxirt d’Achille.
La seconde moitié du règne de Louis XV et le règne de Louis XVI
Aprî-s la nioi't du duc d’Antin (novembre 173G), la direction des Ihiliimmls du Uoi échut à Philiherl Ürry, comte de Yiguoj-v, controleur général des h'iiiances, dont La Tour nous a laissé un si beau poi’lrail, i-écemmeiil identilié parmi les anonvmes du Louvre par M. Ma Lirict; Tourneux. Uri-y resta huit ans en fonctions et céda la place, en 174a, il Leiiormaiit de Tournehem, chargé de la garder pour le fri'i'e de la toute-|)uissante favorite, M. de Vandières, devenu.