LES TAPISSIERS
oiNCiDENCE tres remarquable, la seule de toutes les industries artistiques' qui, nous venons de le dire, devait survivre a 1'erTondrement de la Manufacture royale des meubles de la Couronne, fut precisement celle qui avait precede toutes les autres sur le domaine fecond des Gobelins. Nous avons vu, dans notre premier chapitre, que, des le regne d'Henri IV, la tapisserie avait prospere sur les bords de la Bievre. En 1607, Marc de Comans et Frangois de la Planche etaient venus chercher, dans ces parages encore peu peuples, l'espace qui leur faisait defaut dans Finterieur de Paris. L'enorme developpement que ne pouvait manquer de donner a leur industrie naissante l'ensemble de privileges concedes par le roi, exigeait qu'ils eussent autour d'eux de la place pour s'etendre. D'autant plus que les deux industriels flamands, tout en proiitant des avantages considerables qui leur etaient accordes, n'avaient absolument rien abdique de leur liberte, et, si Ton peut dire ainsi, de l'autonomie de leur entreprise. lis restaient maitres de leur production, et libres d'ac-^ cepter des commandes de qui bon leur semblait. Leurs metiers etaient prets a fonctionner pour quiconque voulait employer leur talent, et leur
budget en recettes et depenses, independant de tout controle officiel, tMait a I'abri de toute intrusion exterieure.
Ces particularity claimt a noter, parce que l'urganisation qu'elles nous revelent, organisation si differente de celle d'aujourd'hui, subsista, non seulement apres que Colbert eut englobe les fabriques de tapisseries dans la Manufacture royale des menbles de hi Couronne, mais encore presque jusqu'a la fin de l'ancien regime. Jusqu'a la reorganisation definitive des Manufactures Rationales, en effet, les ateliers de tapisserie furent diriges par des entrepreneurs responsables de leurs actes seulement vis-a-vis d'eux-memes, dont l'initiative par consequent n'etait entravee par aucun joug officiel, et dont l'activite. largeraent utilisee par le gouvernement, trouvait un supplement de profit a satisfaire les couteuses fantaisies des riches particuliers.
La preuve, au reste, que ce systeme avait dubon, c'est l'enorme succes qu'obtinrent les deux associes flamands. De Comans et de La Planche, pendant tout le temps qu'ils demeurerent a la tete de la premiere manufacture des Gobelins, produisirent beaucoup, vite et bien. Malgre le prix relativement modeste auquel se trouvaient taxes leurs produits, ceux-ci claienttrespromptementdevenussuperieurs a la production flamande. Un rapport, adresse en 1630 au cardinal Barberini, constate cette superiorite de la fac.on la plus flatteuse. Ce rapport fort curieux nous apprend, en outre, que des cette epoque, les matieres textiles employees aux Gobelins ('■taient toutes tirees de notre propre territoire et teintes a la Manufacture mime. A ce propos, le correspondant du cardinal Barberini fait naturellement allusion aux vertus tinctoriales depuis longtemps attributes a la Bievre. Toutefois, le diplomate italien ne se berce pas d'illusions deplacees; il sait faire la part du soin, dc l'habilete, de l'experience qui deja distinguaient les teinturiers parisiens.
Mais si la superiorite de l'etablissement, crSe" et administre par de Comans et de La Planche, etait facile a constater; si ces deux maitres avaient su ameliorer leur production au point de la rendre preferable a tous cgards a celle des ateliers flamands et brabanfons, ils n'avaient point, cependant, porte leur travail a un tel point de perfection, qu'ilput satisfaire cntierement les juges particulierement difficiles. 11 faut se souvenir, en effet, que le genre de tapisserie. pratique par de Comans et de La Planche, elail celui de la tapisserie de la niarclie on de la basse lice, proced6 plus rapide, plus exp6ditif que celui de la haute lice, mais regarde" par
cela meme, comme moins artistique. Et a ce sujet il est bon de rappeler la protestation que firent entendre, al'arrivee des artistes flaraands, le prevot des marchands et les echevins, gardiens attitres des interests de l'industrie parisienne. Ces magistrats, profondement habiles jusque dans leur opposition aux fantaisies royales, laisserent de cote les questions de personne et se garderent bien de discuter la valeur des nouveaux arrivants. lis se bornerent a raettre siraplement en regard les deux procedes « d'aultant, disaient-ils, que la tapisserie de haute lisse, qui a cy devant fleury en ceste dicte ville est beaucoup plus precieuse et meilleure que celle dont ils usent au Pai's bas, qui est celle que Ton veult a present establir ' ».
Onsait qu'il ne fut pas tenu compte de cctte protestation, raais d'autre part il ne faut pas etre surprisque, lorsque le gout se fut affine, lorsquela passion des belles choses eut pris, sous l'impulsion de connaisseurs etde delicats tels que Richelieu et Mazarin, une importance reelle dans la vie de tous ceux qui se piquaient de bon ton, on soit revenu insensiblement a preferer les produits de la haute lice a ceux des tapissiers de Saint- Marcel. Mazarin surtout aida a cette evolution en faisant rechercher dans toule l'Europe les plus belles tapisseries fabriquees pendant les deux siecles precedents. C'etaient la des termes de comparaison redoutables. 11 est clair que les ouvrages des ateliers parisiens ne pouvaient guere briller a cote de ces echantillons des grandes epoques. L'enthousiasme qu'excitait la fabrication de de Comans et de de La Planche s'en trouva certaineraent atteint. On souhaita d'avoir des produits plus parfaits etcen'est peut-etre pas s'aventurer trop loin dans le .champ des suppositions, que de regarder comme une consequence en quelque sorte naturelle de ces comparaisons dangereuses, la creation, par le surintendant Fouquet, de l'ephemere manufacture de Maincy.
II est a remarquer, en effet, que dans l'etablissement dont Nicolas
1 Plus tard, quand dc Comans et de La Planche eurent transforme la production parisienne, la qualite de tapissiers hauteliciers fut contestee aux artisans de la capitale. On lit, en effet, dans un trfcs curieux Memoire pour les manufactures royales de tapisserie d'Aubusson et de Fellelin, imprime a Paris par Jacques-Frangois Grou, rue de la Huchette, au Soleil d'or et cite par M. Leop. Gravier dans une lecture a laSorbonne. « II ne leur appartient pas (aux tapissiers parisiens) de surveiller a la fabrique de ces manufactures. Qu'ils se contentent de veiller sur leurs propres ouvrages, ou plutot qu'ils commencent par apprendre leur metier. Ils usurpent la qualite de tapissiers hautelissiers... II a ete necessaire en 1607, de faire venir des Pa'is-Bas, a leur confusion, deux etrangers nommez Comans et de la Planche pour former leur etablissement et leur aprendre leur metier, ils n'ont pas sc.u en profiter, ete. » C'est ainsi qu'on ecrit l'histoire.
Pouquet jeta les fondements, et qui ne devait pas survivre a sa disgrace, la haute lice etait surtout en honneur. Si dans le nombre des ouvriers reunis par ses ordres, on voyait figurer quelques artisans accourus de Bruxelles et d'Enghien, par contre il s'en rencontrait aussi de bien Frangais, notamment Lourdet, que nous retrouverons plus tarda laSavonnerie. et Lefevre dont le nom figure sur les registres de la Manufacture royale des meubles de la Cotironne. Enfin. pendant que Fouquet. a Maincy, s'essayait dans son ingenieuse tentative, Mazarin faisait venir a grands f'rals. de Florence, un autre Lefevre, celui-la nomm6 Pierre de son prenom, et qui s'etait acquis une reputation considerable comme directeur de l'atelier du Grand-Due.
Ce Pierre Lefevre. liomme d'un talent eprouve, ne deraeura pas aussi longtemps a Paris que 1'eul souhaite le cardinal. Apres trois ans de sejour il quit ta la France pour n'y plus revenir. raais en partant il nous laissait son Gls Jean Lefevre. qui, loge dans le> galeries du Louvre, s'appliqua aux beaux ouvrages de la haute lice, conjointemenl ayec Laurent et Dubourg, qui soutenaient encore vaillamment les hautes traditions de la fabrication parisienne. Plus tard, le 3 uillet 1655, Jean Lefevre obtint la concession d'une « grande bouticque et attelier de longueur de unze thoises, a construire dans la place vuide, qui reste depuis et joignant le magazin de bois de S. M. au jardin desThuilleries, le long duquay. tirant mis le gros pavilion du bout de la gallerie du Louvre », et e'est la qu'il demeura, jusqu'au moment oil il passa aux Gobelins pour diriger un des ateliers de la haute lice.
Vers la meme epoque arrivait a Paris un autre artiste qui allait prendre a cette renaissance de la tapisserie d'art une part preponderante. Nous a unions parler de Jean Jans, dit Jans I'aine. originaire de Bruges, selon Piganiol de la Force1, d"Audenarde, selon d'autres auteurs, qui vint de cette derniere ville avec son ills connu sous le nom de Jans le jeune, el qui, quatre ans plus tard (20 septembre lG.Vt-. hit nomine par brevet. maltre tapissier du roi. Jans n'avait, en Flandre, travaille qu'a la basse lice, aussi ses debuts a Paris ae furent-ils pas des plus gout6s. Nous en trouvons la preuve dans le Journal du Voyage da Cavalier Bernin en France '. - M. Colbert, \ lisons-nous a propos de eel artiste, a dit
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qu'au commencement il n'etoit que tres mediocre ouvrier, qu'il avoit copie des tapisseries, mais fort mal, qu'il avoit voulu le chasser des Gobelins, [et qui 1'eut fait] sans qu'il priat qu'on l'y laissat encore quelque temps, pendant quoi il esperoit faire voir ce qu'il savoit faire, disant qu'il s'etoit accommode au temps courant, ou Ton ne connoissoit pas trop les belles choses, ni ne les payoit on pas plus que les mauvoises. » Colbert ensuite ajoutait que le pere et le fils s'etaient beaucoup perfectionnes. On etait alors en 166o. Des cette epoque, en effet, les deux Jans dirigeaient avec une aetivile et un talent superieurs l'atelier de haute lice, qui allait devenir le plus occupe des Gobelins. Mais il n'etait pas inutile de constater le desarroi dans lequel ces habiles tapissiers s'etaient trouves dans le principe ; car cet embarras est une preuve nouvelle de la substitution d'un travail perfection™?, obtenu par des moyens artistiques, a une production de moins haute valeur. S'il fallait, au reste, d'autres preuves de cette transformation dans la main-d'oeuvre, qui assigne a l'etablissement des ateliers de tapisseries de la Couronne son veritable caractere, elles ne nous feraient pas defaut.
Tout d'abord il nous faudrait tenir compte du rapprochement de dates, qui existe entre la fermeture des ateliers de Maincy et l'ouverlure de ceux des Gobelins. C'est en 1661 qu'a lieu l'arrestation de Fouquet et des 1662, c'est-a-dire des l'annee suivante, Colbert qui avouait au Cavalier Bernin avoir « pens6 aux tapisseries, des le temps qu'il n'etoit pas Surintendant des Batimens ' », non seulement s'empresse d'acqiu'rir l'hotel de la famille Gobelin que le sieur Leleu lui cede pour 40,775 livres, mais procede encore a huit acquisitions successives, qui portent le prix d'achat total du sol a 90,242 livres 10 s. Une fois les terrains achetes, onse hate d'amenager des batiments, et des 1664 ils sont assez avances pour abriter les ouvriers. Alors on se depeche de ramasser dans la ville les metiers de haute lice qui peuvent fonctionner. Anne Jollin, la veuve du celebre Maurice Dubourg, cede pour 1 20 livres les « quatre roulleaux a faire de la tapisserie » qui avaient servi a son mari. Jean Lefevre regoit 230 livres pour « six metiers et six corterets, qu'il a fourny », et Ton pave a Jean Jans 358 livres pour quatre autres metiers, etc. 2. A ce moment on est du reste si presse de former des artistes
1 Loc. cit.
1 Comples des Bastimens, annee 166i.
capables de travailler a la haute lice, que le Surintendant entretient des Sieves chez les maitres qui lui offrent le plus de garantie. En 1664 Jean Lefevre touche 250 livres pour l'apprentissage du nomine Gilles Lesgare, et Henri Laurens 337 livres 10 sols pour la nourriture de trois apprentis. L'annee suivante, en un temps oil les batiments ne sont pas encore acheves, et ou Ton est force de rembourser au concierge Rochon une somme de 1,485 livres « pour le logement des ouvriers tapissiers, qui ont ete loges hors de la maison des Gobelins » nous voyons encore payer 212 livres 10 s. a Laurent pour trois apprentis « qu'il a aupres de luy » ; a Lefevre, 243 livres 15 sols pour quatre apprentis ; a Jans l'aine, 550 livres pour huit apprentis, independamment de 50 livres qui lui sont allouees pour « la nourriture de deux tapissiers qu'il a pres de luy, pour s'instruire a travailler pour le Roy ». Ces petits faits, on ne saurait le nier, jettent une grande lumiere sur un cote de l'institution des Gobelins qui n'a jamais ete soigneusement etudie. Ajoutons que d'autres observations non moins probantes viennent encore corroborer ces premiers indices.
Delacroix, qui, a cette epoque, est etabli aux Gobelins dans l'atelier meme qu'occupait anlerieurement de Comans, et qui, demeure debout, forme encore aujourd'hui le cote droit de la cour d'honneur, Delacroix, qui travaille a Lbasse lice, ne recoit aucune subvention pour ses apprentis.
Cependant son atelier est en pleine acfivite. En 1664.il fournit a lui seul pour 20,201 livres 4 sols 4 deniers de tapisseries au Mobilier de la Couronne, alors que Jans n'en livre que pour 10,987 livres 8 sols 4 deniers, Jean Lefevre pour 6.529 livres 1 sol, Henry Laurens pour 2,767 livres; e'est-a-dire que Delacroix a lui seul produit plus que tous les autres ensemble.
En 1665 sa superiority s'affirme encore d'une fatjon eerasante. Ses fournitures depassent 16,000 livres, et ses trois concurrents reunis atteignent a peine le chiffre de 18,000.
En 1666, il commence a etre contre-balanee par Jans et Lefevre, qui exScutent chacun pour pres de 11,000 livres de commandes, alors que l'atelier de Delacroix en produit pour 18,563. Puis, a partir de 1667, e'est Jans qui prend la tete. 11 atteint le chiffre de 23,595 livres, et Delacroix ne i'alirique plus que pour 13.302 livres.
En 1 669. l'ee.ul est encore plus acccnluc. Jans depasse 35,000 livres
et Delacroix tombe a 9,600, et cette difference se raaintient d'une facon assez reguliere. En 1673, nous trouvons a l'actif des quatre ateliers les chiflres suivants :
Jans. . . . 20,828 1. 18 s.
Lefevre . . . 14,443 1. 3 s.
Mosin . . . 13,344 1. 1 s. 3 d.
Delacroix . . 6,682 1. 9 s. Id.
En 1675, la difference n'est pas moins sensible.
Jans. . . . 22,063 I. 8 s. 1 d.
Lefevre . . . 11,019 1. 9 s. 7 d.
Mosin. . . . 11,153 I. 5 s. 3 d.
Delacroix . . 7,397 1. 13 s.
L'ecart, que nous constatons dans le chiffre de la production, se retrouve cgalement dans les prix qui sont payes a ces divers artistes. Le tableau suivant qui s'applique a l'annee 1668 etablit clairement la distinction que Ton faisait dans 1'estimation de la main-d'ceuvre, non seulement suivant le plus ou moins de difficultes que presentait l'execution de certains sujets, mais encore suivant le procede employe par l'artiste.