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LES GRANDES TENURES IIISTORIQUES DES GOREL1NS

e prdc^dent chapitre demontre, croyons-nous, d*une fatjon peremptoire, que la grandc reformc opercc par Colbert, en ctablissant les ateliers des Gobelins, consisla surtout a substituer le travail de la haute lice, a celui de la basse lice qui y avait etc uniquement pratique par de Comans et de la Planche. On sait en quoi different ces deux precedes de fabrication. Le travail a la haute lice s'execute sur une chaine dress6e verticalement, alors que pour le travail a la basse lice on emploie une chaine disposee d'une facon horizonlale. Dans la haute lice, l'ouvrier prend soin de decalquer son sujet sur sa chaine de maniere.a avoir un trait qui le guide, mais son carton, dont il doit donner une copie fidele, demeure place derriere lui. II est done force de se retourner chaque fois qu'il le veut consulter, et par consequent, il est oblige le plus souvent de travailler de memoire. On comprend sans peine, que pour arriver a faire un ceuvre parfaite dans de pareilles conditions, il faille etre im dessinateur consomme et un coloriste rempli d'c.xpcrience.

Dans la basse lice, au contraire, le carton est dispose horizontalement commc la chaine, et place sous celle-ci. De cette manierc, il sert de guide

nature! an tapissier, et le dispense d'une memoire ef d'une education artistiqne, dont son confrere de la haute lice ne saurait so passer. En sorte qu'on peui dire de celui-ci qu'il est forcement on interprete, alors que le travail de celui-la le rapproche davantage du copiste. Les avantages de la basse lice son! toutefois assez aombreux. Elle permet surtout de produire vite el a un bun marche relatif. Dans le travail de haute lice, en effet, l'ouvrier ayant la main gauche employee a la recherche, a la separation el a la croisure des tils, nc pout travailler que de la main droite. Dans le travail de basse lice, l'ouvrier, faisant usage de pedales qui servent a croiser les fils. a ses deux mains libres et ses dix doigts a lui, pour passer dans la chaine les flutes chargees de fils de couleur. L'economie de temps qui resulte de cette liberte d'action est d'environ mi tiers.

Hatons-nous d'ajouterque I'habilete des tapissiers de basse lice est parfois telle, que le lissu sortant de leurs mains egale comme finesse el comme r6gularite les produits les plus remarquables de la haute lice. Les juges les plus competents declarent meme qu'il est impossible de distinguer, a priori, le procede d'apres lequel unc tapisserie soignee a ete executed, et Ton a ete jusqu'a pretendre que le seul criterium qui permit de porter un jugement certain, consiste dans la pr6sence de cheveux ou depoils de barbe, qui si' rencontrent parfois tisses avec lasoie ou la laine dans les tapisseries de basse lice. Suivanl vt'[\<' pretention, ces debris humains, sedetachant de la figure ou de la tete des ouvriers pendanl le travail, seraient naturellement arretes par la basse lice sur laquelle l'ouvrier est pench6, alors que dans la haute lice ils tomberaient forcement a terre. Nous donnons cette explication pour ce qu'elle vaut, en faisant observer qu'elle doit fitre d'un mince secours, quand il s'agit d'un temps oil les hommes ne portaient pas la barbe, et portaient presque tons des perruques. Mais si comme perfection de tissu, la confusion entre les deux modes de fabrication est possible, il s'en faul de beaucoup qu'il en soil de nienie pourla perfection du dessin et de la coloration.

Les tapisseries, qu'elles soient de haute ou basse lice, — personne n'ignore cette particularite, — s'ex6cutenl toujours a l'envers. Or dans le travail de la basse lice, il resulte de la disposition menu' de la chaine, que le tapissier ue voil pour ainsi dire jamais son ouvrage. La race de celui-ci, en effet, esl appliquee sur le carton, el il landrail demonter continuellemenl le m6tier, pour | voir s'assurer de la bonne marche

ilr 1'execution. On est done oblige de travailler nn peu en aveugle, cequi n'arrive pas pour la haute lice, ou L'artiste pouvant toujours controler l'avancement de son travail, non seulement precede avec uno surete beaucoup plus grande, mais encore pent se rectifier, chaque fois qu'il constate une erreur commise ou un delaut dans sa traduction.

Enfin, travaillant la lace de sa tapisserie posee sur la lace de son carton, il se produit dans l'ouvrage du hasse-lieier cetle autre particularity curieuse, que le tissu execute de cette manierc renverse la disposition de 1'cBuvre originate : ce qui dans celle-ci est a droite se retrouve, eneffet, a gauche dans la tapisserie el vice versa. L'inconvenient de cette transposition peut etre deja assez considerable, quand il s'agit de bouquets, d'arabesques, d'ornements plus ou moins lanlaisisles.puisque l'equilibre et la synietrie cherches par le peintre, peuvent ainsi se trouver rompus et la lieaute decoraliv e de 1'cBuvre diminuee. Mais, quand il s'agit de reproduire de grands tableaux, des compositions religieuses, ou de vastes pages d'histoire, le danger peul devenir enorme. Or, il ne fautpas oublier que e'est justemenl a un peintre d'histoire que Fouquet s'etait adresse" pour fournir de modeles son atelier de Maincy, et que e'est a ce menie peintre d'histoire que la direction des Gobelins rut confiee par Colbert.

Le Brun n'elait pas resle inactif au service de Fouquet. Parmi les pieces execulees a Maincy- pendant la ties courte existence de cette manufacture, nous comptons, VHistoire de Constantin et les Chasses de Mrlroiji-f et d'Atalante, dont il avait fourni les compositions. Ces belles suites, qui furent achev6es aux Gobelins et repclees a plusicurs exemplaires parle c6lebre 6tablissement, peuvenl 6tre considerees, comme etant en quelquc sorte le prelude de ces nierveilleuses series qui portent les noms de : VHistoire duRoi, des Residences royales, des Saisons, des Elements, de VHistoire d 'Alexandre, etc. Mais, pour que ces belles decorations pussent prendre place parmi les ouvrages plus parfaits qu'ait jamais produils le bel art de la tapisserie, il etait indispensable que Le Brun eut suns la main un personnel d'elite et des precedes aussi accomplis qu'il le pouvait souhaiter. De la 1'installation en quelque sorte obligee de metiers de haute lice, quitte lorsque ceux-ci avaicnt donne une traduction irreprochable de l'ceuvre, a abandonner ensuite cette merne reproduction aux precedes plus expedites de la basse lice, pour lesquels on l'aisait executer par des copistes habiles un carton transpose.

Pemlanl la p6riode de I'administration de Le Brun, periode qui s'etend

de la fondation effective de La Manufacture royale des meubles de la Couronne jusqu'a I'annee 1690, les ateliers des Gobelins n'executerent pas

moins dc 19 tenturcs completes en haute lice, d'une surface totale de 4110 aunes carrees el de 34 fcentures de basse lice, mesurant 4294 aunes carrees. Si on additionne toutes les piece? de ces diverse? tentures, on arrive an chiffre considerable de 95 compositions qui sonl attributes administrativement a Le Brun, el dont celui-ci donna, sinon les cartons, dn ruoins le plan et la composition. Ajoutons que presque toutes ces tentures sunt regard6es avec raison comme des chefs-d'oeuvre indiscutables.

La plus celebrc a tous les egards est la tenture de I'Histoire du Roy, qui compte seize pieces dont la hauteur varie de 4m,80 a 5m,10 et la largeur de 5m,8U a 7m,2(). Elle esl tissee en soie et en or. Nous avons cru interessant de produire ici les litres de ces seize compositions. Nous les donnons par ordre chronologique des evenements, en indiquant la date ;i laquelle chacune d'elles fut ex6cutee, et en joignant, chaque fois que cela a etc possible, les noms des peintres qui travaillerent aux cartons.

I" Le Sacre de Louis XIV. Roy de France et de Navarre, fait en PEglise Notre-Dame de Reims le 7 juin MDCLIV. Le carton peint par Baudrin Vvart. d'apres Le Brun [Mus6e de Versailles, n° 1993); la tapisserie fabriquee de 1665 a 1671. Hauteur 5 metres, largeur 6m,80.

2° L'Entrevue de l'ile des Faisans. Le carton dessine par Le Brun; la tapisserie de memes dimensions que la precedente a du fetre execute a la meme epoque.

3° La Ceremonie du mariage de Louis XIV. Boy de France et de Navarre, avec la serenissime Infante Marie-Therese d'Autriche, fille alnee df Philippe IV. Roy d'Espagne en MDCLIX. Le carton peint par Testelin, d'apres Le Brun (Musee de Versailles, n° 1976); la tapisserie fabriquee de ltiii.'i a 11(72. Hauteur 5 metres, largeur 6m,55.

4° L'Entree du Boy Louis XIV dans Dunkerque le deuxieme Decembre MDl'.LIl. apres avoir retire cette ville des mains des Anglois. Carton de Mathieu d'apres Le Brun et Vanilcr Meulen (Musee dc Versailles, 1067); la tapisserie Eabriqu6e de 1669 a IG7:i. Hauteur 5 metres, largeur Gm.90.

'■'< Le RenouveUement d'aUiance entre la France etlesSuisses fait dans I'Eglise Notre-Dame de Paris avec les Ambassadeurs des Xlll cantons el de leurs alliez le XVIII" Novenibre MDCLXUL Le carton peint par de Seve d'apres Le Brun (Mus6e de Versailles, n° 1990); la tapisserie fabriquee de 1667 a Ui72. Hauteur 5 metres, largeur 6m, 90.

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6° La Reduction de la ville dc Marsal, en Lorraine, au premier bruit de l'approche du Roy Louis XIV, en l'annce MDCLXIII. Carton point par H. Testelin d'apres Le Brun; la tapisserie fabriquee de 1669 a 1673. Hauteur 5 metres, largeur 6m80.

7° L'Audience donnee parle Roy Louis XIV, a Fontainebleau, au cardinal Cbigi, nevcu et legat a latere du pape Alexandre VII, lc XXIX juillet MDCLXIV, pour la satisfaction dc I'injure faitc dans Rome a son ambassadeur. Le carton peint par Anioine Mathieu d'apres LeBrun; la tapisserie fabriquee dc 1665 a 1672. Hauteur 5 metres, largeur 7m,10.

8° Le Siege de Douai en l'ann6e MDCLXVII, oule roy Louis XIV sortant de la tranchee, le canon tue le cheval d'un garde du corps proche de Sa Majeste. Le carton peint par Yvart d'apres Le Brun et Vander Meulen (Musee de Versailles, n° 1994); la tapisserie fabriquee de 1668 a 1672. Hauteur 5 metres, largeur 7 metres.

9° La Deffaitede l'Arm6e cspagnolepres le canal do Bruges, sous laconduitodeMarsin, par les troupes du roy Louis XIV, en l'annce MDCLXVII. Le carton peint pardc Seve le jeune; la tapisserie fabriquee de 1670 a 1675.

10° Le Siege de Tournai en l'annce MDCLXVII, ou le Roy Louis XIV estant dans la tranchee so leve au-dessus et s'exposc au feu des enncmis pour rcconnaitre l'estat de la place. Le carton peint par de Seve, d'apres Lc Brun et Vander Meulen (Musee dc Versailles, n° 1993); la tapisserie fabriquee dc 1671 a 1676. Hauteur 5 metres, largeur 6m,70.

1 1° Le cardinal Barberini, grand Auraonier de France, fait en MDCLXVIII les ceremonies du baptemc de Monseigncur le Dauphin, tenu sur les fonts par le Cardinal dc Vcndome, legat a latere au nom dupapc Clement XI, et par la princcsse dc Conti, au nom d'Henriette-Marie de France, reine d'Angletcrre, a Saint-Gcrinain-en-Laye. Le carton peint par Yvart, d'apres Le Brun; piece sign6e en bas L. La Tour. Hauteur 5 metres, largeur 6m,55.

12° Le Boy Louis XIV visitant les manufactures des Gobelins, ou lc sicur Colbert, le surintendant de ses batiments le conduit dans tous les ateliers pour lui faire voir les divers ouvrages qui s'y font. Peint par dc Seve d'apres Le Brun (Musee de Versailles, n° 2017); tapisserie fabriquee de 1673 a 1679.

13° L'Entree de Louis XIV et de Marie-Theresc a Douai. Le carton execute d'apres les dessins de Le Brun, date de fabrication non indiquee.

14° Prise de Dole. lb.

15° Prise de Lille. lb.

16° L'Audiancedonnee parle Roy a I'ambassadeurd'Espagnepour declarer .in aom du Roy son maistre qu'a L'avenir Les Arhbassadeurs d'Espagne

a'entreront plus en concurrence aver Irs Ambassadeurs de Franco. Carton de Le Bran, date d'execution non indiquee.

Cette premiere tenture, soie el or, couta a Louis XIV la somme de 166,700 livres.

Plus tard cette suite do tableaux incomparables, dont quelques-uns rliicnt restes sur le metier pendant plus de cinq annfees, s'accrat encore de la Construction de I 'hotel des Invalides et du Due d'Anjou recevant In couronne d'Espagne. Ajoutons que ces belles compositions, charg6es d'immortaliser son regno, seduisirent tcllement le Grand Roi, que celui-ci les fit reproduire non seulemenl en tapisserie, mais encore en peinture sur etoffe de soie. Bonnemer, entre autres, tut charge d'executer de ces copies sur du gros de Tours ' et le mobilier national possede des echantillons precieux de ces curieuses reproductions.

L'enthousiasme de Louis XIV etait, au reste, des plus justifies. Nous avons dil plus haut que, ces tentures pouvaient passer pour de veritables chefs-d'oBuvre. Cel eloge n'a rien d'exagere. Le peintre et le tapissier, en effet, ont resoludans leurfeconde collaboration, unprobleme presquo insoluble. S'emparer de scenes reelles, ou, par la nature memo du sujei et par la qualite des personnages representees, la fidelite etait imposee jusque dans les plus minutieux details, et titer de cette realite line suite de decorations [magnifiques. Jamais difficult^ plus arduo no ful vaincue avec plus de bonheur.

On ne sail, en effet, ce qu'on pourrait reprendre dans cos ouvrages uniques en leur genre. La disposition des masses, le groupemenl des personnages, la verite des expressions individuelles, la richesse des ei isl nun's, les aocessoires nonibreux et varies, les meubles. les tentures pour les scenes d'interieur, pour cellos qui so passent en plein air, la profondeurde la campagne, la transparence du cicl, la fumee des canons; des armees entieres au premier plan, dans le fond des villes vues en

' Les [positions de la tenture de ['Histoire <ht Roy ont ete executees par Bailly ct

Bonnemer sur du gros de Tours; le mobilier national possede encore une .piece de cette serie, la Prise de Douai. L'Inventaire des meubles do la Couronne sous Louis XIV fail mention egalemenl d' - une tenture de tapisserie peinte sur fand de toille d'argent trait, re-

i ntanl partie de I'histoire du Roy, dessein du S' Le Brun, dans des bordures differentes

parlies remplies des armes de Prance el des chiflres du Roy, avec ornements et Hours peintes au nalurel, contenanl quatorze aunes el demj de cours, en huit pieces, sur deux aunes un sixieme do haul. »

perspective, tout en ces admirables tapisseries est rendu avec une justesse et une exactitude surprenantes, sans que cependant l'oeuvre perde son caracterc de decoration '.

Ajoutons que les bordurcs lesplus merveilleusemenl combinees, les plus curieusement inventees, enveloppent de Ieurs complications ingenieuses, empruntees a la plus pure fanlaisie, ces scones de la vie officiclle, sans juror aucunoment avec elles. Dcs femmes, representant les quatre parties du monde. des sphinx, des aiglos. des esclaves accroupis, dcs armoiries, des monograiumes, dcs medailles, des emblemes, s'encadrant dans des trophies et dans des rinceaux distribues avec un gout parfait, entourent ces personnages dans lour action, ces portraits copies sur le vif, ces paysages dossinrs d*apres nature, sans que la moindre discordance se produise, entre cc qu'on pout regarder d'une pari comme des pages d'histoire exacte, et d'aulre part comme le produit de la pin- delicate et de la plus habile invention. Cost la, nc craignons pas de le dire, un incomparable tour do force, donl on chercherait, croyons-nous, vainement dans l'histoirc des arts decoralifs l'analogue ou I'oqnivalont.

Apres la tenturede YHistoire du Rot/, les plus celebres, et celles qui ont etc le plus souvent reproduitcs, en raison de leur originalile de composition et de leur caraclere decoratif, sont les Elements et les Saisons.

La tcnlure des Elements comprend quatre pieces de 3m,30, 3m,35, el 3m,55 de haut sur 2m,40 et 2ra,o0 do large, avec quatre cntrc-fenetres dont le sujot se raccorde avec celui de la tapisserie principalc qu'ils accompagncnt. Le sieur Yvarl, lo perc, si nous en croyons M. Lacordaire, renseigne du rcste par un document original, aurait peint les tableaux des quatre elements. Quant aux enlre-fenetres, le sieur Dubois aurait point le Feu, et les trois autros seraient de la main du sieur Genouels, le tout, du reste, execute sur les dessins et par les ordres de Le Brun. Disons encore que les bordures sont de Miolon Delarque et de Duliamel.

Les sujets reprcsentent allegoriquemcnt : le Feu, symbolise par les Forges de Vulcain ; YAir, par Junon et Iris sur des nuages ; la Terre.

' L'ne seconde suite de VHistoire du lion a 6te peinte et tissee sous Louis XV; elle comprend 7 pieces dont on trouvera l'enumeration au chapitre concernant la periode du regne de ce prince. Elle se distingue aisement de la premiere par son execution inferieure et par la bordure, laquelle consiste en une guirlande de fleurs et de fruits enroule* autour d'un baton brun, seme de fleurs de lis d'or ; les chiffres du roi, qui, dans la bordure de la premiere serie, sont aux angles du bas, se trouvent, dans la seconde, places au milieu de la bande verticale.

par Cybele et Ceres sur mi char traine par des lion?; YEau, par lc triomphe de Neptune el d'Amphytrite.

La premiere tenture ties Elements fut executee par Lefevre, Laurent, Jan? le pere ct Jan? le fils; elle couta 30,202 liyres ct fut offcrte en present par Louis XIV an prince de Toscane.

[/erudition elle-mfeme trouva place dans 1'execution de ces belles compositions. Les legendes latines, qui Bgurent sur la bordure en has du sujet cl qui l'expliquent, sont de Perrault. A ce propos, nous trouvons dans les Mimoires de ce savant, un passage curieux : « Ayant porte a M. Colbert 48 devises pour une tapisserie, 16 de l'abbe de Bourzeis. Hi de l'abbe Cassagnes et 16 de ma facon, toutes melees les unes avec les autres, afin qu'il en choisit 16 sans savoir qui en etoit l'auteur, il s'en trouva 14 des miennes. Dans la joie que j'en eus, je ne pus m'empecher de le lui dire; sur quoi il me demanda quelles etoient les deux autres devises de ma facon qui n'etoient pas adoptees. Les lui ayant marquees: Ces deux-la, me dit-il, me semblent aussi bonnes que les deux que j'ai mises a leur place ; il faut les joindre avee les autres et qu'elles soient toutes de vous. » Quant aux inscriptions latines des boucliers, aux angles de la bordure, clles furent fournies par ce pauvre abbe Cassagnes, garde de la bibliotheque du roi, si fort malmene par le sort, au grand benefice de 1'amour-propre de Perrault.

On a con-late que la tenture des Elements nefut pas reproduite moins de six fois au xvu" siecle, et il est fort vraisemblable — tant son succes fut grand — que les ateliers de Flandre, de Felletin el d'Aubusson ne se priverent pas d'en faire des copies. La tenture des Saisons, qui paralt avoir 6t6 executee pourservir dependant aux Elements, car elle presente des sujets de meme proportion et offre les memes dispositions decoralives, n'est |>as d'un interet moins hautcomme valour artistique et moins digne d'admiration. Les sujets composes par Yvart le pere, Houasse et Sevc le Cadet, sous la direction de Le Bran, sont: le Printemps, symbolise par Mai- el Venus assis sur des nuages el acceptant des flcurs que leur presente I'Amour; YEte, symbolise par Apollon et Minerve sur des nuages, tenant enlre leurs mains un tableau ovale ou est figure le chateau de Pontainebleau, sejour de la Cour pendant les mois chauds de 1'aiinee; YAutomne, par Bacchus el Diane, presentantun tableau de chasse, le fond du tableau montrant le chateau de Saint-Germain; Yffioer, par Saturne et Hebe soutenanl un tableau oil est figuree une scene de bal.

La composition de ces quatre pieces presente une originalite rare, avec une science profonde des conditions essentielles de l'art de la tapisserie. Leurs auteurs ont mis a contribution tout ce que la nature peut, aux diverses epoques del'annee, offrir commc elements decoratifs en formes et en coulcurs variees. Des arbres aux luxuriantcs frondaisons, aux troncs et aux branches dcsqucls s'enlacent des pampres charges de raisins d'or, des guirlandcs fleuries ou des grappcs de fruits limilent ces frais tableaux. Au premier plan, sur le sol, sont etales lcs flours et les fruits lcs plus delicieux que chaquc saison prodiguc a l'homme; au centre de la composition, un groupe allegoriquc, forme de personnages de la fable, mole l'eclat des carnations roseesdes decsses, aux chauds reflets des costumes brillants, so detachant au milieu d'accessoires cmblemaliqucs sur un fond clair de images.

La premiere suite des Saisons, ex6cutee probablement par les memes ateliers que la tenturc des Elements, couta 31,117 livres. II en a ete fail, depuis, en hank' et basse lice, de nombreuses repetitions. Sur le memo pied que les Saisons et les Elements, il convient de placer la suite ditc des Mois ou des Maisons royales qui ne le c6de en rien, ni commc composition, ni commc execution, aux tentures dont nous vcnons de donner une description sommaire. En outre, cette suite presente, au point de vue archeologique, un inleret d'un ordrc special. Elle constitue, pour l'liistoire de l'art francais, un ensemble de documents du plus haut prix. Nous y trouvons, en effet, represents d'apres nature : 1° des monuments d'arcbitecture qui ont ele detruits depuis ; 2° un grand nombre de pieces d'orfevrerie, cBuvres capitales, sorties vraisemblablement des ateliers des Gobelins, et qui ont disparudans les creusets de la monnaie; 3° enfin des reproductions de Lapis, de cette epoquc, et d'etoffes de grand luxe dont on n'a plus d'autres specimens. On voit de quelle importance, a tous les points de vue, sont ces belles tapisseries. Cefut, comme pour la plupart des oeuvres precedentes, Charles Le Brun qui concut l'idee de ce majestueux ensemble, et qui en donna les dessins. II s'adjoignit comme collaborateurs Guillaume Anguier, qui fut charge des architectures, et Yvart le pere, qui executa les grandes figures symboliques ; Boels, dont les croquis spirituels appartiennent au Louvre, peignit les animaux ; Baptiste Monnoyer fit les fleurs ; Vander Meulen, Genoels et Baudouin s'occuperent des paysages et des petites figures. Les tableaux executes par ces artistes sont conserves, a Versailles dans

Hi LES GORELINS

les longucs ct basses galeries tics Attiques. L'enumeration rapide de chacune des pieces demontrera, au resle, l'ingcniosite de ces compositions, dans lesquelles lcs douzc residences prcferecs du roi se trouvcnt associees a des scenes de chasse, a des promenades, des spectacles, des cavalcades et des bals, appropri6s a la temperature du mois et aux plaisirs que laCour goutait plus specialement dans chacune de ces residences:

Janvier : Le Louvre. Representation d'un Opera.

IV'wiei- : Palais-Royal. Un ballet donne par le roi.

Mars : Madrid. Le roi a la ehasse.

Avril : Versailles. Promenade du roi.

Mai : Sainl-Germain. Promenade du roi avec lcs dames de la Cour.

Juin : Fonlainebleau. Le roi a la ehasse.

Juillet : Vincennes. La ehasse du roi.

Aout : Marimont en Ilainaul. Chasse.

Septembre : Chambord. Marche du roi.

Octobre : Tuileries. Promenade du roi dans les jardins.

Novembre : Blois. Promenade du roi.

Decembre : Monceaux. Le roi a la chasse.

Les dimensions de ces douze tapisseries sont. en hauteur, de 4 metres et, en largeur, riles varient de 6m,4S a Gm,70. Deu\ tenturcs en furent ex6cut6es consecutivement : la premiere couta au roi 78,590 livres. la seconde 79,981 livres. Six autres repetitions, tanl en haute qu'en basse lice, furent faites avant l'annee 1G82. « Aucun des modeles inventcs par la fceonde imagination de Le Brun, cent M. J. Guiffrey dans son Histoire de la tapisserie, ne fut aussi souvent recopie aux Gobelins que la suite des Residences royales... Evidemment le roi prenait un plaisir singulier a repandre dans les pays elrangcrs des compositions qui devaient inspirer nne haute idee de sa magnificence et de son luxe. » Pour l'execution en basse lice, comme les compositions devaient etrc transposees et que de nouvcaux mode-les etaient necessaires, Le Brun confia l'execution de ces cartons a d'auhes artistes ; Manoury fut charge de rarchitccture, Yvart le fils des figures et des draperies, Genoels et Martin des paysages, etc.

Concue dans un sentiment d6coratif different de celui qui avait inspire si lieureusement les ccuvres precedentes, la tenture de V Histoire d' Alexandre n'en constitue pas tnoins par les merites de la composition et la perfection de ['execution technique, un veritable monument de 1 'art de la tapisserie.

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LES GOBELIMS.

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Le sujet qui paraissait se rapporter, dans ses allusions on ne peut plus directes, aux principaux evenements de la vie du Grand Roi, lui valut une faveur speciale a la Cour et une certaine popularity dans le public. C'est ce qui explique comment cette tenture ne futpas reproduite moins dc quatre fois aux Gobelins pendant le regne de Louis XIV, et coptee avec des succes divers par les ateliers de Bruxelles, d'Audenarde, de Felletin et d'Aubusson. Le Brun non seulement en donna l'idee et la disposition a ses collaborateurs, mais il en pcignit lui-meme cinq tableaux entiers. In d'eux, la Famille de Darius aux pieds d' Alexandre, fut execute en presence du roi a Fontaineblcau1. Les autres furent peints sous sa direction par Houasse, Yvart le fils, Revel, Lichery et Testelin.

Cette nouvelle suite comprend onze pieces, tissees de laine et de soie, rehaussees d'or. Les bordures horizontalcs sont a frises de marbre avec cadres d'ovcs et flours dc lis ; olios renferment en haut les armcs de France et en basun cartouche avec des inscriptions latines. Les compositions fondamcntales qui constituent cette suite sont : la Bataille d'Arbelles, la Bataille d'Issus, Porus devant Alexandre, les Reines de Perse aux pieds ([Alexandre, YEntrer d 'Alexandre >'/ Baby lone, etc. Laurens, Jans le pere et Jans le fils executerentsuccessivementles quatre repetitions dont nous vcnons d'indiquer la fabrication aux Gobelins. La premiere couta 58,230 livres, la deuxieme 66,060; la troisieme 57,747; et la quatrieme 59,404. Ces differences de prix pourraient surprendre, si Ton ne savait que cette suite comprenaitunnombrc variable de pieces, et qu'on pouvail augmentor ou diminuer les panneaux suivant les besoins, a l'aidc d'unc certaine quantite de fragments etroits. Le Mobilier national possede quatre exemplaires de' cette tenture. variant do 200 a 209 pieds de cours ct mesurant 14 pieds de haut. Une des suites des Batailles d' Alexandre fut envoy6e, en present, par Louis XIV, au due de Lorraine -.

Parmi les tentures executecs durant cette feconde periode, il nous faut mentionner aussi les Triomphes, qui comptent, non sans raison, parmi les tapisseries les plus int6ressantesqu'aientproduites les Gobelins. Cette suite se distingue des precedentes par sa disposition et son arrangement

1 (Lettre dc Jans, o mars 169i.)

5 « Le roi a fait present a ce prince (le due de Lorraine) d'une tapisserie rehaussee d'or, de la manufacture des Gobelins, representant les batailles d'Alexandre. Cette tapisserie a pres de 60 aunes de tour; ainsi on peut juger de sa valeur par sa beaute, le grand nombre de pieces qu'elle contient et sa richesse. Ce present convient a un grand prince et surtout apres que le roi lui a donne un lit extremement riche. » (Mercure de decembre 1699.)

II,; I.ES f.OBELlNS

rii maniere d'arabesques. Elle nous montre, en effet, des representations de personnages emblematiques, encadrees dans one legere et gracieusc decoration, architecturee avec beaucoup d'616gance et de gout. L'ordonnance enful inspired par deux remarquables tapisseries, le Triomphe de Vinus et le Triomphe de Bacchus, executees a Bruxelles au siecle precedent. et d'apres des modeles italiens, qu'on a longtemps, et sans preuves, attribues a Mantegna. Cc Fut Nog] Coypel qu'on ehargea de rajeunir cette dumiee en I'accommodant au gout de l'epoque; et les deux tapisseries originales, conservees actuellement au Mobilier national, permetlcnt d'affirmer que cet habile artiste s'est tire avec inurnment d'adresse et de bonhcur de la tache qui lui etait departie.

Les deux interpretations qu'on a de lui des triomphes de Bacchus et de Venus, tout en conservant, avec beaucoup d'exactitude, la disposition d'ensemble des OBuvres initiales, appartiennent cependant, d'unc facon indiscutable, au grand style francais du xvn'' siecle; et rien n'est plus interessant que de voir comment un artiste experiments a su se mouvoir dans le domaine ctroit qu'on lui avait impose, et faire ceuvre de crcateur, sans sortir du programme rigoureux qui lui etait trac6. Ajoutons que, toujours dans le menie esprit et sans s'ecarter sensiblement de ses modeles, Coypel completa la suite qui lui etait demandec par cinq autres compositions, representantle Triomphe de la Foi, le Triomphe de la Philosophie, le Triomphe de Mars, le Triomphe de Pallas et le Triomphe d'Hercule.

Ce n'esl pas, aureste, le seul exemplede motifs de tapisseries etde sujets anciens exScutes aux Gobelins sous la direction de Le Brun. Nous avons \u dans nn precedent cbapitre que, des l'annee 1GG8. les ateliers de Jean Jans, de Girart Laurenl et de Lefevre etaient occupes a la reproduction des acles des api'itres. La pluparl des modeles de ces belles tapisseries fiucnt rounds par notre Scole deRome. Une lettre de Colbert, nous apprend que les Sieves de I'Academie de France lesavaienl executes d'apres les tapisseries originales du Vatican, tissees par Van Aelst de Bruxelles, qui avait ete le tapissier de I'arcbiduc Philippe le Mean, sur les cartons memes de Raphael. « J'ai estS bien ayse, eerivait Colbert au due de Charlres, le 7 mars 1670, de voir par la lettre que vous avez pris la peine de m'ecrire le II du mois passe, que les soins que le sieur Errard a pris de faire copier les tapisseries de Raphael ayt voire approbation. » Colbert avail fail peindre par les memes Sieves la suite des tapisseries des Scenes de

LES GOBELINS i|-

la Vie du Christ ", en 11 pieces, egalement tissees dans les ateliers de Van Aelst sur des cartons des eleves de Raphael d'apres des esquisses du maltre ; raais la reproduction en tapisserie des Gobelins ne fut pas ordonnee. Quant aux peinlures des Actes des apotres, elles sont actuellement a la cathedrale de Meaux. On sait que les cartons originanx font partie des collections de Hampton Court.

Denx series, chacune de dix tapisseries des Loijes du Vatican, eurent la memo origine. Copiees avec intelligence par les pensionnaires de l'Academie de France a Rome, elles furent traduites par Jans et Lefevre avec un talent qu'on peul encore apprecier aujourd'hui, car le Mobilier national les possede Tunc etl'autrc. Ces belles lenlures. tissees en or et soie, ne mesurcnt pas inoins de 264 pieds de cours sur IS de haut. On jugc par ces chiffres, dc l'importancc de cc travail. Dans ce memo genie de reproductions, il faut ranger egalement VHistoire de Constanlin d'apres Raphael et Jules Romain, et VHistoire de Molse d'apres le Poussin; mais ici les compositions originalcs avaient etc revues et corrigees par Le Brun lui-meme.

On n'en etait pas encore arrive, en effet, a cette conception singuliere, quiconsiste a fairc copier directement des tableaux par des lapissiers. On etait alors persuade que la peinture et la tapisserie constituent deux arts forts distincts, dont non seulement les precedes different, mais aussi les effets. Colbert, tout le premier, etait penetre de ces idees profondement justes. Des 1665, si nous en croyons l'auteur du journal du Cavalier Bemin en France-, on avaitpropose au grand ministre de mctlre le Poussin en tapisserie, et bien qu'il eut pour ce peinlre illustrc la plus profonde admiration. — ou peut-etre meme a cause de cela — Colbert n'avait fait a cette proposition qu'un tres froid accueil. « Durant le chemin, ecritM. de Chantelou, j'ai propose a M. Colbert unc pensee qu'il y a longtemps qui m'est venue, qui est de faire faire pour le roi une tenture de tapisserie sur divers tableaux de M. Poussin qui sont a Paris, de l'histoire de Mo'ise, laquelle pourroit etre appelee la tapisserie du vicux Testament. Elle seroit composee de Mo'ise expose sur les eaux qui est chez Stella, du Mo'ise trouve qu'a M. de Richelieu, de la Marine qu'avoit M. Fouquet, du Frappement du rocher de M. Stella, de Mo'ise foulant aux pieds la

' Les tableaux figurent dans l'lnventaire general des tableaux du roi, redige en 1709 et 1710 par llailly, inventaire remis en lumiere par M. le commandant Paillart. 'Voir Gazette des Beaux-Ark, loo. cit.

couronne de Pkaraon qu'a Cotteblanche, de la Rebecca qu'a M. de Richelieu, de la Reine Esther de Cerisier, et du Jugement de Salomon qu'a Rambouillet. 11 n'a pas goute cctte proposition pour lcs difficultes, a-t-il dit, de reduirc ces sujets en grand, qui ne sont executes qu'en petites figures. » Plus tard, Colbert revint a d'autres sentiments, mais il ne consentit a ce qu'on confiat aux tapissiers des Gobelins 1'ceuvre du grand maltre francais, que lorsque sa traduction eut ete rendue possible par unc interpretation savante de Le Brun. Quant a YHistoire de Constant! n. pour des raisons analogues, Le Brun fut egalcment charge d'en faire les cartons, et de cette collaboration entre Raphael, Jules Romain et l'auteur de YHistoire du Roy. naquit une suite de pieces remarquables, execut6es avec rehauts d'or, qui couta a la Couronne 21,500 livres.

Avec la tenture de Scipion et avec celle des Chasses de Maximilien, 1'embarras elail moindre. Ces tentures existaientau garde-raeuble royal. Leur copie etait done facile. On sait, en effet, que Francois I" avait acquis une tapisserie mcrveilleuse, represenlant YHistoire de Scipion I'Africain, sujet alors des plus a la mode. Les acquits au comptant de son regno nous apprennent que le pcintre Francisque Boulongne fut charge par lui d'aller en Flandre. pour surveiller 1' execution de ces tapisscries et, de son cole, Felibien nous racontc que cct admirable ouvrage, commence d'abord pour Charles-Quint, passa entre les mains du roi tres ilnelien, par suite de la diiiieulle, ou so Irouvaienl les tapissiers, d'obtenir de Leur imperial debitcur lcs acomptes qui leur 6taien1 dus au cours tie la fabrication. Quant a l'estime dans laquelle les contemporains tenaient cette belle oeuvre, il suffit de lire les eloges pompeux qu'en fait Brautdme pour Gtre cdifie sur l'enthonsiasme qu'elle excitait. On ne peut done que loucr Le Brun d'avoir fail copier, dans les ateliers de Leblond etde Delacroix, un certain nombre de pieces de cette tenture, representant les snjeis suivants :

1° Fragment de bataille et incendie, signe E. Leblond dans la lisiere. Haul. i'",'i.'i. larg. 3'", 40.

2" Fraijment de rim//)/// ///■ cacalerie, signe L Ci'oix I'. dans la lisiere. Hani. im,4S, larg. 3m,40.

3" Scipion force et bride /<■ camp numide. Haul. 4m,30, larg. 6"\40.

1 ■" Entrevue de Scipion et d'Annibal. Hani. 4m,30, larg. .r)'",4.'i.

5° Scipion fait voile pour la Sicile. Hani. V". .'!.">. larg. 5m,45.

6° Prise de Carthage. Hani. im,40, larg. 6m,35.

7° Scipion recoit les envoyfa de Carthage. Haut. 4m,30, larg. 6m,70.

8° Scipion poursuit Varmie d Asdrubal postee sur des collines. Haut. 4m,3o, larg. 6m.40.

9° Bataille deZama. Haut. 4m.30, larg. 7m.35.

Quant au\ Chasses de I'empereur Maximilien, qui porterent pendant longtemps lenom de Belles chasses du due de Guise, elles n'etaient guere moins celebres. Propriete de la maison de Guise avant d'entrer au Mobilier de laCouronne, les descripteurs de Paris en parlent dans des termes extrfemement louangeurs. « Apres celles du Louvre et du Vatican, ecrit Sauval, ce sont les tapisseries les plus belles du monde et les plus estimees de la ehreliente ; les couleurs en sont plus nelles, mieux choisies et conservecs que celles du Louvre, et on I dr ex6cut6es par un tapissier plus savant et mcilleur dessinateur. » Germain P>ricc, de son cote, parlant de l'hotcl de Guise, dit : « Autrefois Ton y voioiL des meubles magnifiques, cntrc lcsqucls esloit une lenture de tapisserie qui representc les douze inois de 1'annSe, d'un Ires rare ouvrage. Elle est a present au garde-meuble du roy, ei feu M. Colbert en a fait faire une tres belle copie. » Faut-il ajouler que ces tapisseries dont la fabrication a la basse lice couta 35,170 livres, raontrent a quelle perfection de travail la manufacture des Gobelins elail alms parvenue, memo dans ceu\ de ses ateliers qui n'employaient pas les procedes les plus parfaits et dont la production etait cotee le moins cher? Jamais fidelile plus scrupuleuse ne fut apport6e a la reproduction de tapisseries anciennes. Ici , limitation est tellement parfaite, que les copies ont etc souvent confondues avec les originaux. Ces belles compositions, dont les Inventaires royaux allribuent la paternite a Albert Durer, que Sauval indique comme etant l'oauvre de Rogier Van der Weyden et qui sont beaucoup plus vraisemblablement celle de Bernard Van Orley, ont trouve, en effet, dans les ateliers de Delacroix, des interpretes si habiles que, n'etaient les signatures et les encadrements simulant des bordures dorees, on serait parfois tres embarrasse pour fixer exactement leur provenance. Remarquons, en outre, que, si elles prouvent, chez ceux qui furent charges de les executer, des aptitudes merveilleuses et un rare talent, elles attestent aussi Tincomparable activite qui regna aux Gobelins pendant toute cette feconde periode.

«Nous avons, a l'aide de documents authentiques, ecrit M. J. Guiffrey, dresse un tableau des paiements annuels depuis 1664, jusqu'en 1694.

Pendant eel espace de trente ans, reduits a vingt-six par suite de l'omission de la depense des manufactures dans les registres de 1671, 1672, 1677, 1679. Jans recut la somme totale de 769,830 livres. Lefevre 348,921 livres ; Henri Laurent et Mozin qui remplace Laurent a partir de 1670, se partagent 312,849 livres; enfin Delacroix out pour sa part 280,1 *J9 livres ; soit une depense totale de 1,711,762 livres, ou 2 millions en cliiffres ronds. en lenant compte surtout des quatre annees sur lesquelles les renseignements font defaut. »

Ces sommes relativement considerables, depensees par des administrateurs habiles, avaient permis, entre les annees 1662 et 1683. de faire fabriquer, dans les ateliers des Gobelins, trois Histoires de Constantin (une composee de 5 pieces, une autre de 6 et la 3° de 8) ; trois suites des Maxes (2 en 10 pieces, 1 en 8) ; une Histoire <h Me"Uagre (en 8 pieces) ; 6 tentures des Elemens (composees de 8 pieces chacune) ; une Histoire de Moise (en 3 pieces) ; 4 tentures des Saisons (3 en 8 pieces, 1 en 6) ; 2 Histoires du Roi (chacune en 12 pieces), o Histoires d 'Alexandre (2 en 11 pieces, 1 en 8, 1 en 6 et 1 en 3) ; 8 tentures des Residences royales (3 en 12 pieces, 1 en 10, 1 en 8, 2 en 6, et 1 en 4) ; ceci sans compter les pieces isolees comme le Chateau de Fontainebleau et le Siege de Douai, qui furent fabriques separement, et sans tenir compte d'ouvrages de moindre importance, comme les Enfants jardiniers que nous rencontrons aunombre de 6 pieces, les Festons et Rinceaux qui en fournissent 8, ainsi que 38 entre-fenetres marchant avec diverses tentures et 24 portieres (12 a.u\ Armes da roi ; 6 aux emblemes de Mars, et 6 dites du char de triomphe).

On voit que durant cette brillante periode. les ateliers des Gobelins Brent preuve d'une rare activite. Malheureusement. ces succes ne devaient pas se conlinuer longtemps. En 1683. Colbert etait mort, et Louvois devenu tout-puissant. Les sombres jours allaient commencer de luire. Le fatal orgueil de ce roi qui avait choisi modestement le soleil pour embleme, avait fatigue la fortune. L'heure des preoccupations douloureuses etait venue.

Dans le Mercure galant de mars 1673, nous trouvons une description des Gobelins, fori gaie, tres vivante et curieusement pittoresque, qui nous fait connailrc avec une rare exactitude la physionomie toute particuliere et si originate de la Manufacture royale des meubles de la Couronne; elle est extraite d'une lettre de Doneau de Vise et nous croyons

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LES BELLES CHASSES DU DUG DE GUISE. Septembre. Copie executee par Ie* Gobelins, d'une tapisserie de Van Orley.

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LES GOBKtlN^.

bien faire en la reproduisant ici; c'est en effet un tableau curieux des Gobelins durant cette brillante periode, qui, helas! allait prendre fin.

« Corame il estoit deja tard, nous estions sur le point de nous retirer lorsqu'un jeune Allemand, qui logeoit dans l'auberge d'un des messieurs de notre compagnie, vint se meler a nous, et apres que nous luy eusmes fait beaucoup de questions sur plusieurs choses qui regardoient son pays, il nous deraanda a son tour des nouvelles de ce qui estoit dans le nostre et nous park des Gobelins, dont les Allemands, qui estoient retournez en son pays, luy avoient dit des choses surprenantes. II nous deraanda si tout ce qu'ils en avoient rapporte estoit veritable et en quoy consistoient ces manufactures. Toute l'assemblec dit que e'estoit quelque chose de beau ; mais quoyquc chacun parlat tous les jours des Gobelins, il ne s'en trouva pas un qui en put rien dire de particulicr, et nous avouames, a notre honte, que les etrangers estoient mieu\ instruits que nous de ce que nous avions de rare. On en seroit demeure la, si un Italien, qui venoit souvent aux nouvelles, et qui depuis plusieurs annexes fait son sejour en France, ne fut arrive pour nous apprendrc ce que nous devions mieux scavoir que luy. II en estoit d'autant mieux instruit qu'il alloit souvent voir aux Gobelins plusieurs Italiens de ses amis, qui travailloient depuis longtemps dans cette celebre maison. Nous le priames de nous en apprendre ce qu'il en scavoit. II r6pondit fort civilement a nos prieres et, pour satisfaire nostre curiosite, il nous parla de la sorte :

« Quoyque depuis longtemps, nous dit-il, les Gobelins soient en vogue, ils ne florissent que depuis dix ou douze ans, e'est-a-dire depuis que le plus grand Monarque de l'univers tient luy mesme le timon de son Estat. L'illustre M. Le Brun, dont Tesprit est universel, qui peut avec justice passer pour un des plus grands peintres de notre siecle, et qui n'est pas moins fameux par mille et mille ouvrages qui sont sortis de sa main, que par un million d'autres dont ila donne les dessins, est chancelier etrecteur de l'Academie de peinture el de sculpture, et directeur general de tous les ouvrages qui se font dans les Gobelins. Le batiment qui pourroit passer pour une petite ville, contient quatre ou cinq grandes cours. II y a dans cette maison un portier et une concierge, et les ouvriers n'y sont pas seulement logez, mais encore leurs femmes et leurs enfants, et tous ceux qu'ils font travailler, ce qui va jusques a l'infiny, les maitres ayant quelquefois chacun quarante ou cinquante personnes qui travaillent sous eux, de maniere qu'il y a quanlite de villes qui sont moins peuplees

que cette grande maison qui contient tant de menages. lis prennent tous ensemble d'honnetes divertissements et se traitent les uns apres les autres, ce qui les empeche d'aller faire la debaucbe autre part. C'est une des raisons pour lesquelles on les a tmis logez ensemble. II y en a maintenant une beaucoup plus forte, et Ton dit que c'est afin que M. Le Brun puisse voir leurs ouvrages ;'t tous moments, qu'il les puisse corriger et qu'il voye s'ils avancent et s'ils ne perdent point leur temps. On peul aj outer a toutes ces raisons qu'il est plus glorieux a ce grand prince, qui fait agir tant de testes, mouvoir tant de bras, de voir dans un mesme lieu tous ceux qu'il fait travailler, que s'ils estoient disperse? chacun chez eux. lis y gagnent aussi beaucoup davantage ; car outre que leur logement ne leur coute rien et que le Roy leur paye tous leurs ouvrages, ils ont tous pension de Sa Majeste, laquelle leur est donnee en consideration de leur mcrite seulement. Non, s'ecria alors une personne de la compagnie, quand je considere toutes ces choses si glorieuses et si utiles, je ne puis me lasser d'admirer M. Colbert; car enfin c'est luy qui fait refleurir tous les beaux-arts en France et je ne doute point qu'ils ne rendcnt son nom immortel.»

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