‹ Les manufactures nationalesChapitre 13 sur 61 · IP · texte numérisé non relu

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'esi ;'i propos de Colbert que Leraontey a ecrit : « II imagina d'acheter la charge de Surintendant des bailments qui le raettait en contact avec les gouts et les passions du monarque '. » Colbert aurait fait iv calcul qu'il ne faudrait pas s'en montrer autrement surpris. Esprit grave, reflechi, prevoyant, toujours mattre de lui et tellement froid en apparence que Mmo de Sevigne, dans sa correspondance, I'appelle parfois le Nord et qu'un poete crut I'avoir assez designe par le nom de Vir marmoreus; si impassible et si impenetrable qu'une l'emme impatiente lui cria un jour : « Au moins faites-moi signe que vous m'entendez », ce grand ministre n'etait point homme a rechercher un emploi sans en avoir pese le fort et le faible, sans avoir estime les avantages et les inconvenients de toute charge nouvelle, et sans avoir, aussi, exactement prevu tout le parti qu'il en pouvait tirer.

La preuve, au reste, que ces fonctions lui valaient une part preponderante d'influence sur l'esprit du roi, c'est que du jour ou Louvois, son adversaire implacable, son irreconciliable ennemi, crut pouvoir reussir a

1 Voir dans ses OEuvrcs completes, Paris, Sautelet, 1829, t. V, p. 245, pieces justificatives.

le battre en breehe, ce fut sur ce terrain qu'il etablit ses batteries. Des 1676, a une epoque oil Colbert pouvait se croire encore tout-puissant, nous voyons Louvois provoquer dans l'esprit du maitre un paraUele adroit entre ses services et ceux de Colbert, ets'efibrcer de rendre celui-ci suspect de prevarication.

Entraine par Louvois dans le Nord, Louis XIV en etait revenu extremement satisfait de la grandeur des ouvrages que son ministre lui avail montrcs, et du peu qu'ils avaient coiite relativement a leur importance. Au retour il s'en ouvrit avec son Surintendant. « Je viens de voir, lui dit-il, les plus belles fortifications du raonde et les mieux entendues ; mais ce qui m'a le plus etonne, c'est le peu de depense qu'on y a faite. D'oii vient qua Versailles nous faisons des depenses effroyables et que nous ne voyons presque rien d'acheve? II y a quelque chose a cela que je in' comprends point '. » « M. Colbert, ecrit Charles Perrault, auquel nous devons ces details, fut visiblement blesse de ce reproche, et quoiqu'il rendit au roi de tres bonnes raisons de la difference qui se trouvoit entre les ateliers de l'armee, ou les soldats ne recoivent qu'une tres petite paye, et les ateliers de Versailles, ou Ton paye de fortes journees aux paysans qui y travaillent ; que les ouvrages des fortifications se voyent d'un seul coup d'ceil et sont tuns d'une raeme espece, que ceux de Versailles sont repandus en raille endroits et presque tous d'especes differentes, il crutque ce Monarque avoit ete prevenu sur cet article, et qu'assurement on lui avi 'it fait entendre qu'on payoit trop cher tout ce qui se faisoit a Versailles. •

Colbert ne se trompait pas. Lui-meme, au temps ou il s'appliquait a miner Fouquet clans l'esprit du roi, il avait trop bien ouvert l'intelligence malleable de Louis XIV a la suspicion, pour que les insinuations semees par son rival ne produisissent point le fruit que celui-ci en atlendait. Tous les biograpb.es de Colbert onl raconte sur la foi de M. de Monthyon2 la derniere conversation de ce grand ministre avec Louis XIV. Lorsqu'il rendit coinpte au roi de ce qu'avait route la grille qui ferme la grande cour de Versailles, celui-ci trouva cette depense beaucoup trop elevee et, apres plusieurs choses Ires desagreables, dit au Surintendant des batiments : « II y a de la friponnerie. » — Ce a quoi Colbert repondit : « Sire je mc flatte, au moins, que ce mot-la ne s'elend pas jusqu'a moi. » — Non,

1 Charles Perrault. Memoir es, p. 93.

• Particularite"* et observations sur les ministres des finances de France les plus celebrcs 1660 ; ; n 1791, ail. Colbert, p. 78.

repondit le roi, mais il falloit y avoir plus d'attention, » et il ajouta : « Si vous voulez savoir ce que c'est que l'economie, allez en Flandre, et vous verrez combien les fortifications des places conquises ont peu coute. »

Use de travail, accabl6 de chagrin et de preoccupations, sentant que le roi se degoutait peu a peu de lui, il ne put supporter cette comparaison humiliante et le triomphe de son rival. II rentra chez lui, se mit au lit, et s'eteignit en peu de jours. Quelques heures avant sa mort, on lui avait apporte un pli du roi. De sa main defaillante il le repoussa, refusant de l'ouvrir. « Je ne veux plus en entendre parler, murraura-t-il ; qu'au moins a present il me laisse en paix. Si j'avois fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme-la, je serois sauv6 dix fois et je ne sais ce que je vais devenir. » Ce furent ses dernieres paroles. A peine avait-il ferme les yeux, que Louvois s'emparait de la surintendance des butiments malgre la survivance donntie au second fils de Colbert1.

Mais il ne suffitpas de se saisir d'un poste, quelque considerable qu'il soit, ou d'un emploi quelque avantageux qu'il puisse paraitre, pour acquerir en meme temps les capacites, les talents et le gout qui ont fait jusque-la defaut. « Quelles aptitudes naturelles ou acquises, ecrit un savant historien, M. Camille Rousset, Louvois apportait-il a ces nouvelles fonctions? Quelle etait la somme de ses connaissances et la mesure de son gout dans les arls? En fait d'architeeture, il avait surloulbali des fortifications; il est vrai qu'il avait aussi vu construire l'hotel des Invalides ; et ce fut meme la son principal litre pour emporter la surintendance ; mais il tenait plutot du maeon que de l'architecte. Pour ce qui est de la peinture et de la sculpture, il n'y entendait rien, de son propre aveu. En 1682, ayant a d^corer le chateau et le pare de Meudon qu'il venait d'acquerir, ilchargeait un connaisseur, qui s'enallait en Italie, d'acheter pour lui quelques statues. « Comme je ne suis point curieux, e'est-a-dire que je ne me connois point en peinture ni en statues, lui 6crivait-il, je ne vous demande point des statues cheres par leur antiquite ; et j'aime mieux une belle copie d'un maitre bien pose, qu'une antique qui a le nez ou un bras casse. Je vous prie de menager ma bourse sur les statues, et en ne les prenant pas exlremement mauvoises, de ne pas aussi chercher une extreme beaute qui les rencherisse considerablement. » Une pareille lettre suffit a faire juger l'homme qui l'a ecrite ; et Ton

' Dumesnil. Hisloire des plus celebres amateurs franrais, t. II, p. 381.

128 I.HS GOBELINS

s'etonne moins, apres I'avoir lue, quo la seule trace personnelle qu'ait laissee Louvois dans l'adniinistration des Gobelins, soit le faraeux edit de 1689. qui envoyait a la refonte toutes les merveilles d'orf'evrerie sorties depuis quinze ans de la Manufacture royale.

Mais s'il n'apportait dans ses nouvelles fonclions aucune des aptitudes indispensable*, le nouveau Surintendant, par contre, y apportait cette puissance de haine, cette pcrsistance de rancunes, qui etaient comme le fond de son caractere. Tous ceux qui avaient paru attaches a son predecesseur ne tarderenl pas a en ressenlir les effets. Le Brun particuliereuii'iil. rul. pendant six ans, a supporter les consequences de 1'amere jalousie que Louvois avail nourrie contre Colbert ; et il ne fallut rien moins que l'amitie du roi pour son peintre prefere, et la haute protection dont il honorait le directeur des Gobelins, pour que celui-ci ne i'ut pas sacrifie a de bas ressentiments. Les humiliations loutefois et les trkcasseries ne lui manquerent pas. En 1086, Louvois donna brusquement l'ordre d'inlerrompre l'execution dune suite de VHistoire du Roy, donl Le Brun avait fourni lui-merae les dessins, esperant sans doute, apres cet eclat, que le peintre donnerait sa demission. Puis, quand il se fut convaincu qu'il ne pourrait aisement se defaire de ce grand artiste, il chercha a I'atteindre par une voir d6tourn6e. Ce in I sur le peintre Verdier, propre neveu de Le Brim, qu'il s'acharna d'nne facon particuliere. 11 defendit qu'on mit sur les metiers un Enlevement d'Hilene que Verdier avait peint en grand d'apres un dessin de Raphael, et que Louvois declarait execrable, alors que tuns les artistes des Gobelins pretendaienl y reconnaitre la main extraordinairemeut habile de Le Brun.

Independamment de cette haine sourde mais implacable, que le Surinlendanl des batiments nourrissait a I'endroit du directeur des Gobelins. d'autres causes nun moins puissantes ne tarderent pas a enlraver la production de eel elablissement eclebre. La Manufacture royale des meubles i/r la Couronne coutait cher a l'Elat. Chaque annee, cette institution unique en son genre, oil les moindres artisans etaient presque des artistes, exigeail des sommes relativement considerables, et les depeuses qu'elle occasionnait, cadraient mal avec les vues du ministre qui en avait la haute surveillance et la haute direction. Decide qu'il etait a maintenir son credil par tous les moyens imaginables, Louvois estimait qu'il n'etait pas de procede plus sur pour se rendre indispensable an roi. que de lancer la France dans d'inlenninables aventures militaires. Or, en ces

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LES GOBEliNm

temps oil la detresse financiere commencait a se faire sentir, le secretaire d'Etat a la guerre avait beau etre Surintendant des batiments, il ne pouvait voir que d'un mauvais ceil la continuation de travaux qui absorbaient une partie des ressources devenues indispensables pour tenir son arniee en campagne. C'est la qu'il faut chercher le point de depart des economies plus ou moins facheuses, par lesquelles son administration ne tarda pas a se signaler.

A partir de 1685, on supprime, en effet, les fils d'or et d'argent dans des tapisseries, qui jusque-la n'avaient jamais ete executces que rehauss<5es de metal preeieux. Les Fruits de la guerre d'apres Jules Romain, les Chasses de Maximilien, les Mois, les Portieres de Mars, les Chars du Triomphe sont fabriques simplement en laine et en soie. II en est de meme pour la Tenture des Indie as et animaux des Indes, mise alors pour la premiere fois sur le metier, et dont nous aurons occasion de reparler tout a l'heurc. En 1690, quand Le Brun mourut, abreuv6 de degouts, en depit de la resistance du grand artiste pour maintenir les traditions des Gobelins, la main de fer de Louvois avait imprime une direction nouvelle a la marche de cet ctablissement celebre.

S'il fallait, au reste, une preuve cvidente de la resistance de Le Brun aux innovations de Louvois, nous la trouverions dans l'ardeur violente que le Surintendant apporta ale frapper encore apres samort. A peine le grand artiste a-t-il ferme lesyeux que Ton dresse un inventaire de tout ce qu'il possede. II meurt le 12 fevrier 1690 et le 14, Jean Prioust « commissaire enquesteuret examinateurauChasteletde Paris », assistc dupeintre Bene Houasse, dontil a requis le concours, se presentc au domicile de Mmc V" Le Brun et precede a l'apposition des scelles. Alors commence la redaction minutieuse d'un recolement meticuleux, qui ne sera termine que le 30 octobre, et dans lequel les oauvres d'art, a elles seules, occupent plus de soixante pages.

Si Louvois, en faisant proceder de cette facon soupgonneuse. s'etait propose de blesser cruellement la veuve et la famille du grand artiste que la France venait de perdre, il y reussit admirablement. Mais rceuvre du commissaire enqueteur Prioust, en traversant les siecles, devait atteindre un resultat sur lequel le ministre vindicatif n'avait certes pas compte. Cette enquete, avec son parfum d'inquisition, nous initie, en effet, mieux que toutes les oraisons mnebres, mieux que tous les panegyriques, a l'effort gigantesque produit par ce decorateur incomparable, par cetinfa-

tigable genie, effort dont on chercherait vainement l'equivalent dans une autre 6cole et dans un autre temps.

Le Brun, par suite de ses multiples fonctions, occupait a Paris meme plusieurs logements. II en avail un au vieux Louvre, a l'hotel de Gramont ou se trouvaient deposes les tableaux du roi. II en possedait un second aux Gobelins, tout rempli d'esquisses, d'etudes, de croquis executes par lui ou par ses eleves, de modeles pour les meubles de la Couronne, de cartons de tapisserie, de projets de decoration, et c'est la qu'il nous est permis d'admirer tout al'aise l'etonnante puissance creatrice de celui qui fut non seuleraent le premier peintre du roi, mais encore l'inspirateur de son temps. C'est l'existence entiere de Le Brun qui defile sous nos yeux grace a l'inventaire detaille des commissairesj c'est son ceuvre immense qui se trouve reuni, entasse, condense dans cette chambre dile de l'Horloge, dont on apercoit encore les fenetres des qu'on penetre dans la cour interieure des Gobelins. Mais tout n'est pas la, et il faut encore que les sieurs Prioust et consorts se transportent chez la veuve Bonnemer, oil sont deposes vingt et un cartons pour l'execution de tapisseries ou peintures sur moire.

Outre ces deux logements, Le Brun possedait sur les fosses Saint- Vic tor une maison dans laquelle il habitait avec sa famille, et a Montmorency un petit chateau qu'il tenaitde la haute bienveillance du prince de Conde1. Que Louvois ait reclame, au nom du roi. les tableaux conserves a l'hotel de Gramont, rien de plus juste et de plus nature] ; ils etaient la propriete de la Couronne. Que les commissaires se soient empares de tons les dessins, esquisses, cartons, eludes et projets qui se trouvaient aux Gobelins. on le comprend a la rigueur. Gela etait assurement excessif ; mais on pouvait pr6tendre, nun sans quelque apparence de raison, que ces travaux avaient ete executes pour le compte du roi, qu'ils etaient afferents a la charge de directeur des Gobelins, qu'ils etaient indispensables pour la conduile el I'achevement des travaux en cours, enfin que Le Brun avait etc payc pour les faire, et que des lors ils ne lui avaient jamais appartenu en propre. Mais qu'on ait fait main-basse sur toules les ceuvres d'art qui garnissaient sa maison des fosses Saint-Victor et son petit manoir de Montmorency, qu'on se soil saisi de relies de ses ceuvres qu'il avait executes avant d'etre au service du roi, qu'on ait impitoyablement con-

'.l.-.l. Rousseau dans ses Confessions rappelle, en parlanl de Montmorency, le souvenir du peinlre de Louis XIV.

usque ses etudes personnelles, dont il avait dispose par testament en favour de ses eleves, les dessins qu'il avait acheles dans sa jeunesse, les croquis de maitres qu'il avait rapportes d'ltalie, c'est ce qu'on ne peut cxpliquer que par la haine implacablement persistante de Louvois et par

Portiere en tapisserie aux armes du Hoi.

le besoin qu'eprouvaient ses creatures de lui faire leur cour, en servant son infatigable ressentiment.

En vain la veuve infortunee du grand artiste adressa-t-elle a l'inflexible ministre une supplique pour demander qu'on lui laissat au moins un souvenir de celui dont elle avait ete la fidele compagne, et dont elle etait si Mere de porter le nom. En vain dans ces Tres humbles remons-

trances dont la copie nous a ete heurcusement conservee1, implore-t-elle Louvois d'accorder aim h6ritiers dc son mari deux esquisses, l'une de la Flagellation, et I'autre « premiere pensce » de la Nativitc, corame « estant le seul ouvrage dc la main et dessein dudit sieur Le Brun, par lesquels il puisse rester dans la famille quelque marque qu'il ayt estc peintre ». En vain explique-t-elle que ces tableaux ont ete « faits a scs hemes de loisir, pendant pres de trente annees qu'il a eu 1'honneur de servir le Roy ». En vain declare-t-elle que « la pensee de la Nativitc est un present que ledit deffunt a fait a sa veuve » et qu'elle « espere de la bonte dc Monseigneur qu'il ne la privera pas de cette consolation ». Rien n'y fait. Le ministre demeure inexorable et Ton peut lire, en tete de cette humble supplique, une double note qui ne laisse aucun doute sur l'insondable rancune qui animait Louvois contre ce mort.

La premiere de ces notes est de la main du marquis de Villacerf. On ne la peut souhaiter plus dure et plus laconique : « Monseigneur de Louvoi (sic) ne veut rien accorder du present memoire. A Versailles, ce 19 novembre 1690. » La seconde, de la main de M. de la Cliapelle Besse ajoute « du 22 novembre 1690, j'ai montre cet ordre a Mc Gueiin, l'homme d'affaires de Mmc Le Brun, a qui j'avois dit plusieurs fois la meme chose que Monseigneur de Louvois m'avoit dit, ce qui est porte cy-dessus dans l'escrit de M. de Villacerf ». De. pareils documents se passent de commentaires.

Ces deux noms de Villacerf et de la Chapelle Besse sont au reste a retenir. L'un et I'autre vont jouer, clans l'histoire des Gobelins, un certain role. Grace a l'ardeur qu'ils avaient raise a seconder Louvois, ils allaient tous deux se partager les depouilles de Le Brun, occuper la haute situation qu'il avait illustree, et que leur incompetence relative et leur insul'fisance absolue devaient seules empecher d'etre aussi brillante.

La Chapelle Besse, dont le nora n'est guere connu que d'un petit nombre d'erudits, bien qu'il ait joui en son temps d'une ccrtaine notorietc et que l'archeologue Baudelot de Dairval ait parle de lui avec eloge dans un de ses livres2, la Cliapelle Besse, architects sans talent, inspec-

' Voir Archives '>■■ Vart francais, 2" serie, t. IV, p. 152.

•Voir De FvtiliM des voyages et de I'avantage (/ne la recherche des antiques procure aux savants, 1686,2 vol in-12. Hans cet ouvrage on lit: « II esl impossible que M. dc la Chapelle-Besse ne puisse communiquer de belles choses. La longue etude qu'il a faite des belles lettres el de I'Antiquite aupres d'un des |iln> scavans magistrats du monde, qui

teur des batiments du roi, sans caractere, sans autorite, ecrivain sans originalite et sans merite', fut appele a supplier, a la tete de la Manufacture, le peintre Mignard qui venait d'en etre nomme directeur ; car Mignard n'avait pas raoins de soixante-dix-huit ans, quand ce tres lourd l'ardeau fut confie a ses debiles epaules.

Louvois avait eu hate, en effet, de remplacer, a la tete des Gobelins, celui dont il dctestait jusqu'a la mdmoire. Pour bien conduire la Manufacture, il eut assurement suffi de prendre un des eleves ou un des collaborateurs de Le Brun. Irabu de ses idees, nourri dans ses principes, Houasse eut fait l'affaire, Yvart egalement. Mais, sinon pour effacer, du moins pour contre-balancer le souvenir du grand artiste, il fallait opposer a son nom un autre nom retentissant. II fallait un peintre au talent consacre. a la reputation bien assise, ayant deja Hionneur de la familiariLe du roi. Mignard, depuis vingt ans rival de Le Brun, remplissait admirablement ces conditions peu communes. En depit de ses soixante-dix-huit ans, il cut done, sinon la place, du moins le titre. Ou un decorateur de genie elait n6cessaire, ce fut un peintre precieux qu'on choisit. Aussi le passage de Mignard aux Gobelins se trouve-t-il moins marque par de belles et grandes productions, que par l'institution d'une Academie de dessin d'apres l'Antique et le modele vivant, arriere-grand'mere de Fecole aetuelle2. Quant a la Chapelle Besse, le directeur effectif, son action se perdit dans le rayonnement du nom de Mignard, et son nom devait demeurer inconnu des generations qui suivirent.

Si la posterite se montra tout aussi oublicuse pour Villacerf qu'elle l'avait et6 pour la Chapelle Besse, il en faut bien conclure, sans doute, qu'une situation, si haute qu'elle puisse etre, a moins d'importance a ses yeux que le talent et la valeur personnels. Villacerf, en effet, fut appele a succeder a Louvois dans ce poste si recherche" de

l'honoroit de son estime et de sa con fiance, et les emplois qu'un grand Ministre luy confie aujourd'hui, no scauroient rien faire penser de mediocre de ses lumiferes et de ses recherches. »

1 On lui attribue Les relations des campagnes de Rocroy et de Fribourg, in-12,publiees a Paris en 1673, sans nom d'auleur.

5 Mignard ne perdit pas un instant pour la fondation de son ecole. C'est en 1690 qu'il prit la succession de Le Brun, et des 1691 nous relevons dans les Comptes des Batimens la mention suivante, demonlrant que l'Academie elait deja en pleine activite: « Auxouvriers et autres cy-devant nommez, pour leurs appoinlemens des six premiers mois 1691, y compris CL livres aux sieurs Tuby, Coisevox et Le Clerc, pour le soin et conduite qu'ils ont de l'Academie des Gobelins, pour le modele et instruire les eleves de ladite Academie,

a raison de 300 livres par an cy 1375 livres. » L'annee suivante le peintre Verdier etait

adjoint a Le Clerc.

Ii„ LES GOBELINS

Surintendant des batiments qui ouvrait a son titulaire toutes les portes de Versailles, Iuivalait de constantes relations avecleroi et.par l'usage, le meltait dans la familiarite du raonarque. Sa nomination out lieu le 28 juillet 1691, douze jour?, par consequent, apres la raort de Louvois, car l'ennemi acharne de Colbert et de Le Brun n'avait pas joui longtemps de son Iriomphe. A peine debarrasse de celui-ci, il avail vu son credit sYltranler. Sentant la eonfiance de Louis XIV se retirer, ayant vu le prince irrite contre lui au point de saisir des pincettes pour le trapper — ce qu'il eut fait sans la presence de Mm0 de Maintenon — malade par exces de travail, ronge d'inquictudes, on a dit de remords, Louvois, le 16 juillet 4G91 , sortait du cabinet du roi se soutenant avec peine, se rendaitencbancelant ;\ 1'hotel de la Surintendance, et expirait une deraiheure plus tard sans avoir pu embrasser aucun de ses enfants ni sa femme qui etait absente. La rapidite de cet eveneraent inattendu, la certitude que, le soir meme, Louvois devait etre arrete et conduit a la Bastille, enfin, les haines sans nombre que sa hauteur et son caractere vindicatif lui avaient suscitees, provoquerent dans cette courde Versailles des rumeurs singulieres. « Une mort si prompte fait supposer qu'il pourroit y avoir du poison, » ecrivait Dangeau le soir meme1.

Douze jours plus tard, nous venons de le dire, le marquis de Villacerf oblenait la charge de Surintendant des Batiments, par commission, avec 10,000 ecus d'appointements. La haute direction de la Manufacture royale des Gobelins continuait a dependre de sa charge2. Et c'est ainsi que cet etablissement, par un de ces jeux singuliers auxquels se plait la fortune, se trouva de nouveau sous la main d'un Colbert.

Villacerf, en eflVt, etait fils d'un frere de Colbert, connu sous le nom de Saint-Pouenge, qui avait cte marie a une sceur du chancelier Letellier et se trouvait de la sorte allie a Louvois. De cette union etaient ncs deux fils qui, lorsque la rivalite eclata entre leurs oncles, prirent parti pour le frere de lour mere. « lis avoient repudie les Colbert pour les Letellier, ecrit Saint-Simon, ils en avoient pris les livrees et suivi la fortune8. » Et. Men que Saint-Simon qualifie Villacerf de « tres bonhomme et fort homme d'honneur », nous avons vu que ce neveu obeissant n'avail pas hesile a epouser les ressenliments de son prolecteur

' Voir Journal, i. 111. p. 260.

" Lea aulres manufactures passerenl alors dans le departemenl de M. de Pontchartrain. Voir Mimoires, I. I, p. 'i'io.

I'LA.NCIIK Will

PIERRE .MH.i.NAItl)

D'apres le [mil rait peini par Hyacinthe Rigauu en 1691,

et dans certaines circonstances particulierement odieuses a se faire l'executeur de ses haines.

Lorsque Villacerf obtint la Surintendance des batiments, Mignard avait depuis dix-huit mois remplace officiellement Le Brun comme directeur des Gobelins, et comme chancelier de l'Academie de peinture. Villacerf, incapable de donner aucune impulsion a la Manufacture, laissa la Chapelle Besse diriger, sous le nom du vieux Mignard, les affaires a sa guise. On devine ce que dut produire une pareille administration. Malgre la force des traditions qui continuaient de se faire senlir, en depit de cette vitesse acquise qui soutient les travaux d'art entrepris par des hommes de valeur, alors memo qu'une direction intelligente vient brusquement a manquer, on ne compte guere de la mort de Le Brun a celle de Mignard que deux ouvrages nouveaux de reelle importance, qui aient etc mis sur les metiers : La Tent arc des Index et la Galerie de Saint-Cloud.

La tenture des Indes comprenait huit pieces : Les Pecheurs Indiens, le Cheval pommele, le Cheval rays', Y Elephant, un Combat d'animaux, un Roi porte par des Maures, le Chasseur Indien, les Deux taureaux. Elle fut executee sur des adaptations faites par Monnoyer, Houasse, Bonnemer ct Yvart, de tableaux donncs a Louis XIV par le prince Jean Maurice de Nassau, et representant, d'apres l'lnventaire du gardc-meuble dresse en 1681, « des figures d'hommes et de femmes grandeur naturelle, plusieurs plantes et fruits, oiseaux, animaux, poissons ou paysages du Brcsil ». La premi6re suite, executee aux Gobelins, couta seulement 28,000 livres. Malgre son prix relativement modeste, le sujet plut tenement que, pendant un siecle etdemi, cette Tenture des Indes fut constamment remise sur les metiers et quelle figure au nombre de celles envoyees en 1708 a l'empereur de Bussie. Quant a la Galerie de Saint-Cloud, elle consistait dans la reproduction des peintures decoratives executees par Mignard pour la grande galerie de ce chateau, et comprenait six compositions : 1° la Naissance d'Apollon; 2° Apollon accompagne par les Muses, symbolisant le Printemps; 3° Y Hymen de Zephire et de Flore, figurant l'Ete ; 4° Un sacrifice en I'honneur de Ceres, representant l'Automne; 5° le Triomphe de Bacchus, allegorie de FHiver; 6° et enfin Ci/bele, de'esse de la terre, implorant le re tour du soleil. Le plafond central ne fut point reproduit. Les copies furent faites par Baptiste, Bemondon, L. Dequoy et Bourguignon. Blain de Fontenay donna les modeles de la

bordure, formec de riches rinceaux or et argent sur fond bleu clair avec ecoincons et ecussons a attributs, guirlandes de fleurs ct signes du zodiaque. Cette premiere tenture, tissee delaine et soie et rehaussce d'or, esl 1'oBuvre de l'atelierde Jans, dontla signature est placeedansla lisiere ; rlli' couta, a raison de 260 livres I'aune carree, 36,455 livres. Jans, cette premiere suite achev6e, en recommenca immediatement une seconde.

Fn 1692, en effet, nous trouvons Jans occupe de nouveau a la piece du Prinlemps, tandis que dans les ateliers de basse lice, les entrepreneurs Mozin et Lacroix faisaient tisser d'autres suites de la mfeme tenture.

Ajoutons que la Galerie de Saint-Cloud est une des belles tentures qui i>nt etc executes aux Gobelins. Les compositions presentent un veritable caractere decoratif; dies repondent exactement par l'ordonnance des groupes, par la repartition des lumieres, aux conditions de l'art du tapissier. Les carnations alternent heureusement avec les etoffes, la flore el la I'aune, s'associant aux tons eclatants des draperies, les frondaisons eparses des arbres, les guirlandes qui s'entrelacent. torment des oppositions ties harmonieuses. Partout il y a de belles clartes douces et des incidents heureux, pittoresques, qui rendent l'ensemble de ces sujets agr6able a l'ceil etplaisant a l'esprit.

En 16115. le dimanche 29 juin, « le Bonhomme Mignard mourut a Paris, il avoit quatre-vingt-quatre ans », eeril Dangeau ' ; et, en memc temps que ce grand peintre disparaissait pour toujours, on vit se briser le dernier lien, qui retenait encore cette famille d'artisans modeles, que Le Brun avail pris taut de peine a reunir. L 'argent, du reste, manquait; la guerre avail tout epuise. Depuis pres d'une annee, on ne payait plus les appointements des artistes. Les travaux l'urent suspenduset pcuapres on licencia le personnel. Vingt ouvriers s'engagerent dans les armees ; c'6taient, d'apres un rial conserve aux archives nalionales, J.-B. Matou, Pierre Morain, Arnoult. Jacquemart, Francois Deblois, Francois Alais. Charles Guyon, Pierre Gauthier, Louis Rombault, Jean Legendre, Nicolas Ollivier, .Iran Simonnet, Jean-Baptiste Laroque, J. -J. Coignet, Antoine de Liancourt, Louis Barbier, Parisien, Antoine Falaise, Jean Lorrainet Roger Charles. Vingt-trois, qui etaient des Flandres, rctournerent dans lcur pays natal. La Manufacture royale de Beauvais, alors dirig^e parBehagle,

al, i. \ . p. 'JI2.

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