PORTRAIT DU MARQUIS D E V I L L A C E 1! P
(Fac-simil6 de la gravure d'Edelinek, d'apres Mignard.)
on recueillit quelques-uns, les plus habiles sans doute. qu'on ne voulait point voir se disperser completement ou s'expatrier pour toujours. Le celebre Jans, hii-mciue, dut quitter la Manufacture ', et avant de partir, il adressa a M. dc Villacerf la lettre suivante :
« Monseigneur,
•■ Jans, tapissier, suplie tr6s humblement Votre Grandeur, d' avoir la bonte de demander au Roy la permission de se rctirer a Bar le dun ; ne pouvant vivre a Paris, avec sa nombreuse famille, sans y depencer de son fond, etanl Ires certain que depuis la cessation de son travail, il a depence- deux cens pistolles, au dcla de ses revenus ; promettant qu'au premier ordre qu'il aura l'honneur de recevoir de Vous, Monseigneur, il prendra la poste, pour venir l'ex6cuter ; ct cependant il laissera un de ouvriers et son parant dans la maison qu'il occupe au\ Gobelins, qui aura soin des ouvrages qui sont sur les mettiers de ses atteliers ; il continuera ses prieres pour la sante et prosperity de Votre Grandeur. »
La copie de la lettre porte au bas la mention : « Approuvee par lc Roy, du 11 mars 1695. »
La Manufacture royale des meubles de la Couronne cessa done de produire. Elle demeura ferm6e jusqu'a la fin de la guerre, e'est-a-dire jusqu'au trait6 de Ryswick, signe en 1697, peut-etre meme jusqu'en 1699, 6poque a laquelle Villacerf se vit oblige de se demettre de sa charge. « On sut, ecrit Dangeau le 6 Janvier de cetle derniere anncc, que le bonhomme Villacerf avoit envoye au roi sa demission de la surintendance des b&timens, l'cial miserable de sa sanle ne lui pouvant plus permettre de faire cctte charge 2. » Les termes assez peu respectueux dont, contre son habitude, Dangeau se sert ici, nous sont expliqu6s par un passage de Saint-Simon. « Villacerf, nous dit-il, essuya im grand dugout par le desordre qui se trouva dans les fonds des Balimens. Un nomine Mesmin, son principal commis, en qui il se fioit dc
1 Les Archives nationales possedent le certificat, en dale du 29 mars 1695, qui lui fut .1 i'li \rc a son depart. Ce document precieux esl a retenir. 11 cons I ale que « .lean Jans a ete employe, sans discontinue]-, en qualite de tapissier aux ouvrages de tapisserie raits pour le Roj dans la Manufacture des Gobelins, depuis son etablissemenl en 1662, qu'il a touj 's i u diers el son logemenl en I'hdtel de la Manufacture et qu'ilslui sunt conserves actuellement, quoique les ouvrages y soienl suspendus, pendant lequel temps sa Majeste a permis aud. Jans de se retirer a Bar le Due, a condition dc se rendre aud. hotel des Gobelins, au premier ordre qu'il en recevra ».
'Journal, i. VII, p. i.
tout, abusa longteraps de sa confiance, les plaintes des ouvriers et des fournisseurs longtemps retenues par l'amitie et par la crainte eclaterent enfin ; il fallut repondre et voir clair. Villacerf, dont la probite etoit hors de tout soupcon, et qui pouvoit s'en rendre lemoignage a lui-meme, parla haut, mais quand ce fut a 1'exaraen, Mesmin s'enfuit et il se Irouva force friponneries '. »
Ainsi, cette haute main sur la direction de la Manufacture des meubles de la Couronne, qui etait l'objet de tant d'intrigues et la source de tant de credit, ne porta guere bonheur a ceux qui avaient fait tant d'efforts pour l'obtenir. Mais, fait extrfimement remarquable, Louis XIV, dont l'esprit soupconneux se figurait volonliers des malversations parlout, — nous I'avons vu pour Colbert, nous allons bienlot le voir pour Mansart — Louis XIV, lorsqu'il se trouva en face d'une malversation reelle, n'eprouva aucunc colere et ne montra aucune rigueur. Villacerf, convaincu d'imprudence et congedie, regut une pension de 12,000 livres sur laquelle il ne comptait guere, et le roi donna sa charge a Jules-Hardouin Mansart.
Nomine Surintendant et Ordonnateur general des batiments, jardins, arts et manufactures de Sa Majesty, Mansart s'adjoignit comme directeur particulier des Gobelins l'architecte Robert de Cotle. La Manufacture elait desorganisee, son personnel disperse, ses ateliers vides et deserts ; tout presque elait a rcfaire. II ne faut done pas se montrer surpris que Padministration de Robert de Cotte el de Mansard n'ait pas laisse une trace aussi brillante que celle de certains de leurs predecesseurs. Du reste, les temps etaient durs, l'argent rare, les ressources limitees. L'avenir, en outre, se presentait trop incertain pour qu'on osat entreprendre des travaux de longue haleine. On en fut done reduit a l'economie et a preferer les ouvrages rapides. Les entre-deux de fenetres et les portieres occuperent le plus grand nombre des metiers. Les Mots grotesques et les Saisons grotesques d'Audran furent, avec la Tenture des Indes, presque les seules suites importantes qu'on osa fabriquer. Neanmoins, Mansart trouva moyen de marquer son passage a la Surintendance des Batiments par une reforme importante. II adjoignit a radministration de la Manufacture un emploinouveau,celui de peintre inspecteur, oblige a residence aux Gobelins, et charge de surveiller aupointdevue artislique l'execution
1 Mct/ioires, t. II, p. '274.
Ill LES GORELKNS
des tapisserics ; il nomma a ce poste le sieur Mathieu, membre de l'Academie royal e de peinture. C'elail augmenter les chances de bonne fabrication sans exposer le Tresor royal a des depenses considerables. Malgre cctte prudence, toulcfois, Mansarl se heurta encore a des difficultes douloureuses autant qu'imprevues.
En 1708, il se vilrcfuser par le controleur general Desmarels toute nouvelle avance, jusqu'a ceqtt'il cut rendu compte des sommes qui lui avaient clc versees. Pique au dernier point par une pretention aussi inattendue. qui masquait, sous une apparence de bonne administration, le denuemmt auquel le Tresor aux abois se trouvait reduit, Mansart alia se plaindre au roi de ce qu'on dcnalurail le droit de sa charge. Comme Surintendant, en effel, il etail ordonnateur el point du tout comptable. Mais brusquement econduit par le roi qui, jusque-la, l'avait traile avec une bienveillance unique, il se retiradescspere, et fut, comme Colbert et Louvois, emporte par une « colique de douze heures » qui « fit beaucoup parler le monde ' ».
Malgre cette fin tragique el ces tristes precedents, la charge de Surintendant n'en aurait pas nioins (He recherchee, ambitionnee, sollieitee, disputee meme par un grand nombre de personnages de tout premier merite, si Louis XIV, par une de ces fanlaisies de vieillards qui se croient d'autantplus aptes a lout qu'ils sont plus affaiblis par les annees, n'avait resolu d'exercer lui-meme ces functions si difficiles et si complexes. A la mort de Mansart, il se declara done le Surintendant el L'Ordonnateur de ses bailments dont il se rcserva les signatures. C'etail la repetition de ce qui s'etail passe avec Colbert, lors de la chute de Fouquet. Malgre cette diminution d'attributions, le nombre des candidats fut encore considerable et les noms des plus hauts personnages furent prononces : Voysin, Chamillart, PeUetier, Desmarets furent tour a tour designes par lc public comme aspirant a cet emploi de confiance. MM. de la Vrilliere et d'Anlin se mirent franchement sur les rangs. C'etait la premiere fois qu'on voyait de pareils seigneurs, tenant par leurs tilres ou par leurs alliances a ce que la Cour avait de plus illustre, aspirer officiellement apres un aussi modeste emploi. La surprise en fut grande a Versailles, d 'autant plus que ces fonctions ainsi r6duites reclamaient uniquement la competence d'un artiste 6prouve ou d'un administrateur habile. On pouvait des lors
' Saint-Simon. Mimoires, i. VI, p. I"S. Pour Mansart, il ful fegalemenl parU de poison : it l'enflure demesuree de sun corps aussitdl apres la morl el quelques Laches i|tii se Irouverenl a I'ouverture donnerenl cours ;i ces proposvrais ou r.mx ■.
I'LAMCHE XIX