DU DUC D'ANTIN ET D'ORRY
'il ctait infatigable pour tout ce qui pouvait le mettre en relation directe avec le roi, ne laissant jamais rien fairc aux autres de ce qui devaitle faire bien venir non seulement de Louis XIV, raais encore des princes de sa famine, le due d'Antin ne monlrait plus le meme empressement a payer de sa personne et calmait sa devorante aclivit6, des qu'il s'agissait d'occupations ou de travaux incapables de le mettre en relief. C'est ce qui explique comment il abandonna a l'architecte Jules Robert de Cotte fils, dans lequel il avait plac6 toute sa confiance, la direction effective de la Manufacture des meubles de la Couronne, confiance que, du reste,il n'eut pas a regretter, car, nous venons dele dire, l'administration du due d'Antin, qui dura jusqu'en 1736, fut, grace a son collaborateur, relativementbrillante. On lui doit, en effet, entre autres productions : 1 ° une suite de YHistoire de Louis XIV, en six pieces, comprenant : la Prise de Namur, d'apres Martin et Lecomte ; la Soumission du doge de Genes, d'apres Halle; Louis XIV rendant grace a Dieu de sa guerison, d'apres Vermantal ; le Baptdme du Dauphin, d'apres Christopbe ; la Naissance du due de Bourgogne et le Mariage du due de Bourgogne, d'apres Dieu ; 2° une nouvelle suite de la Tenture des hides; 3° YAncien Testament,
d'apres Coypel1, en 8 pieces de 4m,80 dc hauteur, avec largeurs variant ilc ym,30 a Gm,;J0 ct dont voici remuneration : 1° Evanouissement d'Esther, le cartouche porte « Esther » ; cette tenturc est signee Jans dans la lisiere; 2" Joas est proclaim' roi des Hebreux, le cartouche porte « Attaua » (6galement signee Jans dans la lisiere); 3° Joseph reconnu par sesfreres; le cartouche porte « Joseph se fratribus mamfestat Gexesis m.v » (signee dans la lisiere Lefebvre, avec un G suivi d'une fleur de lis); 4° Jephte" et sa fille deviant I'autel du sacrifice, le cartouche porte « Jephte » (signee Jans dans la lisiere); 5° Suzanne devant ses juges; le cartouche porte « Suzanna »; 6° Le Jugement de Salomon; le cartouche porte « Salomon »; 7° Tobie; le cartouche porte « Tobias » (sign6e Jans dans la lisiere); 8° Laban (raerae signature).
UAncien Testament appelait naturellemcnt une replique ; ce furenl Jouvenet ct Restout qui i'urent charges de la fournir. lis compose ion I le Nouveau Testament. Cette tenturc, qui comprenait huit pieces, d'une hauteur de 5m,10 sur 7m,40 de largeur (dans quelques pieces ces dimensions varient un peu), fut lissec par Lefebvre et Monmerque. Elle ctait cvaluce 75,323 livres. Ces deux suites presentent une Ires roelle valeur artistique. Les compositions ont une grande allure decorative, el leur perfection comme tissu pent soutenir la comparaison avec les pins belles CBUvrcs du xvn" sieele. Les amateurs et le public leur Brent un chaleureux accucil, qu'avaient du reste devance les plus augustes et les plus flatteuses approbations. Sur le bruit qui s'etail fait autour des compositions de Jouvenel et de Restout, Louis XIV, qui etait alors au declin ile sa longue carriere, avail eu la curiosite de les voir. 11 se til apporter les tableaux a Trianon et en fut si charme qu'il donna lui-meme I'ordre a d'Antin de les faire porter aux Gobelins et mettrc de suite sur les metiers-.
C'esi sous la direction du due d'Antin que I'urent fabriquees les premieres lenlures dilcs des Chancelleries, qui, pendant une assez longue periode, ont conslitue une fabrication speciale aux Gobelins. Ces lenlures etaienl destinies exclusivement aux gardes des sceaux, a qui le roi en
1 II fut fait de cette lenture tleux repetitions, 1'une a 340 livres I'aune, el I'autre ii 363, inees vers IT-Ji. Ces tentures furenl pretees a M. ile Saint-Aignan, ambassadeur b Rome, en 1731, et a I'archevgque de Itourges, en 1744.
Cozelle mi de cette tenture une reproduction qui couta 65,092 livres. De 1759 i 1761, il en fut execute une repetition en basse lie.-, du prix de 22,504 livres.
faisait present, au sortir de la charge, comme souvenir, et en temoignage de haute satisfaction. Le fond, par tradition, etait bleu et seme de fleurs de lis ; 1'orncmenlation se composait des armes du roi, de celles du tilulaire et d'emblemes relatifs a sa fonction. Elles comprenaient de 8 a 10 pieces, de dimensions variant de 28 a 34 aunes de cours, sur 3 de hauteur, et d'une valeur de 13 a 24,000 livres. La premiere lenlurc qui figure sur les registres des Gobelins ful donnee, en 1716, au chancelier Voisin ; elle avail couLu 13,650 livres. En oblinrenl successivement : en 1720, d'Aguesseau (7 pieces, 16,013 livres); en 1721, d'Argenson (8 pieces, 17,237 livres) ; en 1731, Chauvelin (6 pieces, 18,072 livres); en 1723, d'Armenonville (8 pieces. 18,183 livres); en 1730, Chauvelin (9 pieces, 13,643 livres); en 1761, Lamoignon (21,597 livres); en 1767. de Maupeou (23,683 livres); en 1774, de Maupeou (15,111 livres). La coutume se modifie a cette epoque ; la manufacture cesse de fairc des tentures speciales. En 1783, de Machault recoit six pieces de Don Quichotte, d'une valeur de 31,324 livres; en 1787, il est offert a de Lamoignon cinq pieces de la serie des Theatres, plus un meuble, le tout d'une valeur de 13,421 livres. La Revolution supprima completcment le service des Chancelleries sous unc forme quelconque.
Deux ans apres la mort du Grand Roi, lorsque Pierre le Grand vint a Paris, il n'eut garde de manquer la visite a la Manufacture des meubles de la Couronne, visile qui 6tait alors de rigueur pour lous les personnages considerables de sejour a Paris.
Une chronique du temps nous a conserve le recit piltoresque de cclle visite et des impressions que ce souverain parut eprouver :
« Le 12 de mai 1717, le Czar alia a l'holcl roial des Gobelins. Quoique M. le due d'Anlin n'eut 6te prevenu que la veille a onze heures du soir, il donna neanmoins des ordres si precis et si prompts que tout fut pret a terns. Ce lieu est particulierement renomm6 pour les belles tapisseries qui s'y font; et il y en a une telle quantite, que non seulement on en lendit toutes les cours, mais qu'on les mit doubles, afin de les pouvoir exposer toutes, ce qui ne put se faire dans une nuit qu'a force de monde. II vint de grand matin un detachement do soldats avec quatre sergents pour garder la porte. A sept heures et demie le Czar arriva. 11 fut recu par M. le due d' An tin et M. le marquis de Bellegarde, accompagnes de M. de Cotle, premier architecte du roi, intendant general des jardins, arts et manufactures de Sa Majesle. et de M. de Cotte son fits,
controleur des balimens du roi et directeur de la manufacture roiale des Gobelins. Cc prince Cut d'abord conduit dans les Cours, eta mesure qu'il avancoit, on abaissoil avec des poulies les tapisseries qu'il avoit vucs pour decouvrir celles de dessous ; de sorte qu'en revenant il trouva Irs Cours tendues de nouvelles tapisseries; ensuite on lui fit voir les grands ateliers oil se font les tapisseries de haute el basse lisse. II s'arreta longtemps, parla aux ouvriers et les regarda travailler avec beaucoup de satisfaction ; surtout de pelits enfans qui n'onl pas plus de sepl ans, comrae il parut par les caresses qu'il fit a un de ces enfants qu'il embrassa. Le Czar passa apres dans 1'cndroit oil se teignent les laines dont on fait les tapisseries. On teignit en sa presence et il fit plusieurs questions au teinturier liorame tres habile dans cet art, que sa famille exerce dans cc lieu de pere en fils, depuis l'etablissement de la manufacture. Enfin Sa Majeste Czarienne vit les ouvrages de ce beau vernis ploiable, nouvellement invente, et ils lui plurcnt beaucoup. II etait midi quand le roi sorlit des Gobelins, si satisfait qu'il a souhaite d'y revenir une seconde fois, qui fut le 43 de juin et les choses s'y passerent comrae la premiere fois. »
L'enthousiasme du czar fut tres vif, en voyant les belles pieces du Nouveau Testament, qui venaient d'etre achev6es. On dit que. pressenli sur ce qui pourrait, comme present, lui etre particulierement agreable, Pierre le Grand declara qu'il n'accepterait rien qui fut en or ou en argent. 11 aurait meme refuse une epee enrichie de diamants que le jeune Louis XV devait lui remettre personnellement en lui demandant de no jamais la tirer contre la France1. On conclut de ces refus que les lapisseries qu'il avait vu achever aux Gobelins l'avaient seduit, et on lui offrit quatre admirables pieces, faisant partie de la suite du Nouveau Testament, et representant la PSchemiraculeuse, la Madeleine aux picds du Sauveur, la Resurrection de Lazare, ct Jesus-Christ chassant les marchands du Temple2. Le czar temoigna sa reconnaissance a d'Antin en lui envoyant son portrait entour6 de diamants3. Ce n'elait point, au reslc, le seul service que d'Antin avait rendu au souverain du Nord que de deviner son secret desir et de lui faire attribuer le present dont il avait
' Cabinet Mstorique, p. 11.
Mimoirei sur Irs membres de V [cade'mie royale de peinlure et de sculpture, I. II, p. 27. Les autres pieces furent donniics au roi de Prusse, en 1736. Dangeau. Journal, i. XVII, p. 108.