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OUDRY AUX GOBELINS

a marquise de Pompadour, on obligoant le roi a se privcr des services du conlroleur general dm, servaii assuremcnt les inlerets des frferes Paris, qui passaienl du reste pour faire une part assez large a la favorite dans lours entreprises. Mais elle 6tait trop habile pour ne pas tirer de cette disgrace tout 1c parti possible, et pour ne pas faire sonar Fevencment a son inlcret particulier. Mieux que personnc, elle savait de quelle influence indirecte disposait le directeur general des Bailments ; comment il so trouvait a meme, par sa situation, de rendre des services sans nombre a tout cc qui avait une parcelle de pouvoir, un titre, un nom, un emploi pres du roi; comment il avait ses entrees partout, penetrant ou bon lui semblail, et pouvant, sous prelexle de sa charge, s'immiscer dans tous les inlerets et dans touLcs les affaires. Avoir quelqu'un a sa devotion dans un poste pareil, c etait la certitude d'etre exaetement renseignee sur tout ce qui se passait a la cour; c 'etait aussi le moyen de faire sentir ses preferences ou son mccontenlement jusque dans les plus pelitcs choses, d'obliger ou de desobligcr, sans en avoir Fair, tous ecux qui avaiont un logement a Versailles

ou qui se voyaient invites a Marly, Fontaineblcau, Compiegne ou Saint- Germain. Et, mieux que tout cela, c ctait la possibility de pouvoirctablir, a un moment donne, une confusion heurcuse entre les richesses mobiliercs de l'Etat ct les siennes propres, et de fairc ainsi reconstruire, decorer. meubler ses residences pcrsonnelles, sans avoir a debourser quoi que ir soit, el surtout sans avoir l'air de le fairc aux depcns d'une royale faiblesse.

Voila pourquoi nous lisons dans le Journal de Barbier, a la suite du passage ou il raconte la retraite forcee d'Orry: « On avoit dit quelle (la place de direcleur des Batiments ) seroit remplie par M. le comte d'Argenson, ministrc de. la guerre en 1743 ; mais cela n'est pas. Le roi l'a donnee a M. Le Normant de Tourncbcm, qui etoit fermicr general, oncle de M. Le Normant d'Etiolles, mari de Mmo la marquise de Pompadour. 11 a prSte le serment la semaine derniere. La place de fermier general appartiendra a M. d'Etiolles, qui est en tournee pour quelque temps apparemment. On disoit meme que le sieur Poisson, frere de Mmc la marquise de Pompadour, qui est un jeune homme, avoit la survivance de la place de directeur general des Batiments, mais cela n'esl pas dans la Gazette d'aujourd'hui 23 de ce mois (deccmbre 1745). »

Ainsi done, du m6me coup, Mm0 de Pompadour trouvait moyen, en obligeant les freres Paris et en se servant elle-meme, de caser brillamment toute sa famille.

Ce que Barbier ne dil pas. en effet, e'est que M. de Tournehem ctait non seulement I'oncle par alliance de Mmc de Pompadour, mais qu'il avait etc de tout temps le grand ami de Mmo Poisson et passait dans le public pour le pere de la divine marquise et de son jeune frere. Mmo de Pompadour, au reste, nourrissait ouvertement pour cet intime do sa mere, une tendresse exceptionnelleinenl filiale. On rencontre dans les Mr moires du due de Luynes, a la dale du 24 decembre 1745, ce petit passage tout plein de revelations pour qui sait lire entre les lignes : « Samedi dernier, on sul enfin a qui le mi a donne la place de direcleur dcsBatimens; e'est a M. de Tournehem, fermier g6neral; il est fort ami de Mmc de Pompadour; elle passoit sa vie chez lui et faisoitles honneursde sa maison. » Le due de Luynes ajoute que « M. de Tournehem \inl le lendemain faire son remerciement. M. Gabriel, dil-il encore, qui ctait premier architecte, a 6t6 fait inspecteur general dcsBatimens. G'est lout ['arrangement qu'on sait, mais il y en a un autre qui n'esl pas alisolu-

ment public. C'est que M. de Vandiercs1, frere de Mmo de Pompadour, a la survivance do la charge des Batimens 2 ».

Le due de Luynes etait bien renseigne. Un mois ne s'etait pas ecoule que le jeunc de Vandiercs etait admis a soupcr avec le roi chez Mmo de Pompadour, pretait serment comme directeur general des Batiments, le roi lui ayant donne la survivance de cette charge, et le jour mfeme etait presente en cette qualile a la Cour. De cette fa§on Mmc de Pompadour s'assurait la direction des Batiments, non seulement duranl la vie de son pere putalif, mais encore durant celle de son jeune frere; elle dotait celui-ci d'un poste influent el lui fournissait une situation en vue a la Cour. Enfin il n'elait pas jusqu'a son mari « en lournec pour quelque temps apparemment », comme le remarque finement Barbier, qui ne trouvat le prix de sa complaisante Ionganimit6, dans la situation que lui abandonnait M. de Tournehem.

Ajoutons que, fidele a son programme, la marquise ne negligea aucune occasion pour faire penetrer son onclc et son frere dans l'intimite de Louis XV. Nous venons de voir que, la veille meme de son elevation, le jeune Poisson avait etc admis a souper en petit comile avec le roi. Bientot il fut admis a diner avec ce prince. « Ce ne fut pas sans 6tonnement, ecrit le due de Luynes, a la date du IS mai 1748, qu'on vit au premier voyage de Crecy qu'aprcs qu'il eut servi le Roi quelques moments, le roi ordonna a M. do Vandiercs de se mettre a table3. » « Le roi dina avant-hier au Dragon qui est un nouveau petit jardin de la Marquise, ecrit de son cote le marquis d'Argenson. II y etoit en tele a tele avec MM. de Tournehem et de Vandiercs. 11 s'6gaya de son mieux*. » Quant a la facon dont les Paris et M. de Tournehem surent lemoigner a l'habile marquise leur reconnaissance et leur devouement, nous en trouvons l'explication dans les Memoires du temps. C'est en 1745 qu'avait eu lieu le petit coup d'Etat qui enlevait au conlroleur general la direction des Batiments et des le mois de mai 1746, Mm° de Pompadour etait mise en possession de cette belle terre de Crecy qui cotitait plus d'un million, rapporlait 25,000 livres de rentes, et allait, sans que sa nouvelle chate-

1 Mme de Pompadour, qui trouvait son nom patronymiquc de Poisson mediocrement euphonique, avait pourvu son frere du marquisat de Vandiercs; de la le nom sous lequel le jeune Poisson est designe ici, nom qu'il changea plus tard contre celui de marquis de Marigny, parce que la malignite publiquc s'ohstinail a l'appeler le « marquis d'Avant-Hier ».

! Memoires, tome VII, p. 151, 152.

3 Me'moires, tome IX, p. 205.

1 Memoires, tome III, 27 fevrier 1749.

laine eut Ken a dfebourser, devenir une des plus merveilleuses residences

des environs tie Paris. « Lundi matin (2 mai 1746) Mmc de Pompadour partit avec M. de Montmartel (l'un des freres Paris) el M. de Tourriehem pour aller a Creey, d'oii elle revinl bier au soir. C'esl mi beau chateau tres bien meuble avec une Lerrasse, que Ton dit avoir coute 100,000 ecus'. » Montmartel, homme pratique, avail trouve moyen de faire payer a la charge de lr6sorier des 6curies ['acquisition de cette terre considerable a ton- Irs titres.

Ces intrigues etaieni utiles a connattre pour se faire une juste idee des influences et des preoccupations qui dirigerent, pendant plus de quinze annees, la production des Gobelins. Onpeut, grace a elles, constater qu'a partir de 1745 la Manufacture royale des meubles de la Couronne se trouva placee d'une facon latente sous la haute main de Mme de Pompadour. M. de Tournehem, en cffet, ne pouvait guere avoir d'idec ou de projel qui fut en contradiction avec les intentions de son illustre protectrice. Celle-ci, d'autre part, aimait Irop les arts, et se piquait trop ouvertement d'etre artiste2 pour se desinteresser d'une institution aussi celebre que les Gobelins. Ce seraif nier la lumiere que de contester I'influence qu'elle exerca sur la Manufacture royale >/'■.■< meubles de la Cowonne, pendant loute la duree de ce qu'elle appelait, elle-meme, son regne. Nous verrons tout a l'heure si notre grand etablissement eut beaucoup a se loner de cette ingercnce feminine.

Les directeurs, au reste, bien qu'ils l'ussent gens d'experience et de talent, 6taient tenus dans une dependance assez grandc pour qu'on n'eut pas a redouter de leur part les effets d'une initiative trop audacieuse. A partir de 1699, oil Robert de Gotte prit la direction des ateliers, il etait devenu de tradition de confler ces hautes fonctions a un architecte. Lui-meme avail occupe, jusqu'en 1 7 3 -> , ce poste de confiance. 11 l'avail alors transmis a son fils, qui le detenait encore, lorsque M. de Tournehem fut appele a la direction gen6ralc des Bailments et qui le conserva jusqu'en 1747. De Colle tils eul pour successeur Gamier d'Isle. Celui-ci dirigea la Manufacture de 1747 jusqu'a 17.".:i el apres lui vint Soufflot, compagnonde voyage, ami et conseiller du jeune Poisson ; il demeura en place

' Mimoires <'» due de Luynes, tome Ml. |p. 303.

' "I' -'Hi que M de Pompad ■ &ta\\ 616ve de Bouchardon el qu'elle dessinail et i»-i-

gnail avec un certain talent; elle grava d'apres les camees de Gaj I'histoire de son royal amant.

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M. DE TOURNEHEM D'apres le portrail de I,. Tocqi i

jusqu'cn 1780. Pour remedier a ce que ces hommes de talent pouvaient laisser a desirer au point de vue des connaissances techniques, on leur avait adjoint (nous l'avons explique plus haut) un peintre charge de guider les ouvriers dans leur travail artistique ct de surveiller l'execution des modeles. Or, a ce moment, oil les peintres de talent n'etaient point rares, il 6tait facile d'en trouver un qui fut l'exprcssion aussi complete que possible des preferences et des gouts de la grande inspiratrice des arts. C'est ainsi qu'a Oudry, on vit succcdcr, aux Gobelins, Francois Boucher, l'intcrpretc par excellence de ce qu'on est convenu d'appeler lc style pompadour.

L'inspectorat de ces deux artistes constitue dans l'histoire de la Manufacture royalc une periode des plus interessantes. tres agitce, niais feconde.

Des 1733, on avait mis sur les metiers des Gobelins une tenlure intitulee les Chasses de Louis XV et dont Oudry avait peint les modeles. Cettc tenture, qui fut montree au roi, a Versailles, en mai 1738, sc composait de huit pieces : la Vue de Compiegne, les Rochers de Fonininebleau, le Rendez-vous du roi, le Limier, le Relai, la Mcute, YEtang Saint-Jean et le Cerf. C'ctait sur le desir exprimc par Louis XV lui-memc quelle avait cte commandec a Oudry. Le jeune roi, qui comptait lachasso parmi scs preoccupations les plus serieuses et ses plaisirs les plus ardents, s'etait naturcllement epris du talenld'un peintre, qui, apres avoir debute sans grand succes dans la peinturc d'hisloire et dans les allegories mylhologiques, s'etait adonne specialement a la peinturc cyncgiliquc, Oudry fut done invite aux chasses royales de Fontainebleau ct Ton rapporte que le roi passait souvent de longues heurcs dans son atelier, se plaisant fort a le voir peindre. C'est ainsi que furent commences les tableaux de chasse qui devaient 6tre executes aux Gobelins ct que le roi destinait a decorer soit sa chambrc a coucher, soit la salle du Conseil, a Compiegne.

Le due d'Antin, toujours emprcsse aupres de ceux dont il devinait la favcur naissante, avait invite, vers la fin de l'annee 173o, Oudry a surveiller lui-meme l'cxecution de ses modeles. Le peintre s'acquitta fort regulierement de cettc mission delicate; tous les lundis de chaque semaine, ilse rendait aux Gobelins, ou il passait plusieurs heures avec les entrepreneurs et les ouvriers. A la fin de l'annee, Orry chargea Oudry de suivre de la meme maniere l'execution des tapisseries commencees d'a-

pres les tableaux de J.-F. de Troy, qui venait d'etre nomme directeur de I'Academie de Franco a Rome. Entre temps, Oudry s'occupait de reftn?mes artistiques interessanl La Manufacture; il obtcnait d'Orry el de Jules deCotte le retebbssement de I'Academie des Gobelins;il inventail la mise au trail ties modeles de tapisseries, qui prevenail ainsi ['alteration des originaux; il communiquait un secret, qu'il avait achete d'un Flamand, pour nettoyer les vieux modeles, ct dont Fessai fut fait sur un tableau des Jeux d'enfants, de Le Bran.

11 l'ut croc ainsi, implicitement, a son intention, une sorte de fonction nouvelle d'inspecteur, sans prejudice dc I'inspectorat ordinaire institue anterieurement sous la direction de Mansart, ct dont le tilnlaire actuel si' trouvait etre le peintre Chastelain, successeur de Mathieu, dont il a etc parle plus haut. Cettc fonction ctait, il est vrai, gratuite. Un mcmoire fort curieux d'Oudry1 contienl ses doleanccs pour etre rembourse des I'rais occasionncs par ses voyages et indemnise de ses pertes de temps, pendant les sept annees qu'il remplit cette fonclion. En 1744, Orry lui offrit une gratification de 3,000 livres; le peintre rcfusa energiqucmenl el demanda a etre dispense de ce service trop onereux pour lui; c'etail lr moyen de se faire attacher a la Manufacture d'une facon definitive. L'entree en fonclions d'Oudry ne laissapas toutefois que de provoquer ties protestations tres vives. II ctait, depuis longtemps deja, associe a l'entrepreneur dc la manufacture de Beauvais. Cettc situation anormale donna naissance a un conflit qui dura de longucs annees et qui tient dans I'bistoire de la Manufacture royale une place importanle. 11 se rattache en effet, a des questions d'organisation artistiquc et professiormelle de la ]ilus haute gravilc, ct les documents nombreux dont il provoqua la redaction, nous font connaitre avec exactitude la situation de l'industrie de la tapisserie dans celte periode du win" siecle. Pour bien saisir l'iinportance de ccs contestations, il ne faut pas craindre de faire un retour in arriere de quelques dizaincs d'annees.

La direction des Gobelins n'elant plus confiee depuis P. Mignard a un peintre, les artistes qui peignaient des modeles pour les tentures, avaienl eii; admis a en surveiller eux-memes la reproduction. Pendant de longucs annees, les elmses lnaiclierenl de la sorte, sans qu'on eutaconslater trop de tiraillements. Peintres et tapissiers, encore imbus des grandes idees de

' Archives Nationales.

Le Brun, fagonnes a la discipline qu"il avail introduite dans le travail. sachant so faire des concessions mutuelles et se faciliter leur besogne reciproque, serablent s'clre assez bien entendus. line lellre de Cbarles Coypel viendrait, au reste, nous renseigner sur ce point, si nous avions quelque doute. « Je vais si souvent visiter les lapissiers des Gobelins, ccrivait-il, que si chacune de nies visites vous coutoit la lecture d'une de mes lcttrcs, je recevrois bienlot un ordre de votre part d'en faire raoins souvent. Celte reflexion m'a fait prendre le parly de joindre dans une seide piece d'eeriture la relation de deux voyages a cette manufacture. Je fis le premier le 1" Janvier et je fus tres salisfail dc la tete de ce petit amour qui embrasse les genoux de Renaud. Aulant qu'il peut m'en souvenir, je parlay de fac.on a encourager les ouvriers; enfm je sortis des Gobelins, non seulement content de ce quej'y avois vu, mats mesme de ce quej'y avois dil, chose qui ne m'est pas ordinaire. J'avois promis au Sieur de Monmerque de le re voir le samedy 1" fevrier ct je n'ay eu garde de manquer a ma parole ; je n'ay trouve de nouveau dans la piece du depart de Renaud qu'un bras d'Armide dont le colons esloit trop rouge ; mais le tapissier qui l'avoit fail, se doulant bien que je le trouverois tel, s'occupoit, en m'attendant, a le supprimer pour le recommence!', et si je n'ay pas etc satisfait de son ouvrage, j'ay du moins este Ires-content de la prompte justice qu'il luy rendoit. » Mais pour Oudry, les choses ne se passerent pas avec cet empressement et celte douceur. Le peinlre des chasses du roi apporlait aux artistes des Gobelins des modeles tres compliqu6s comme tons et comme nuances, dont les colorations fondues offraienl une grande difficulle de traduction. Les details minulieux des robes d'animaux et des uniformes de chasse y jouaient un role considerable et reclamaient dans 1'execution une precision inexorable. De pareils modeles qui sortaient du travail ordinaire devaient, cela se congoit, etre froidement accueillis. Habitues par Le Brun et ses collaborateurs a travailler sur des peintures franchement decoratives, aux plans neltement accuses, au coloris vigoureux et plein d'eclat, ne necessitanl qu'une palette liniitee, les tapissiers se refusaient a adopter cette nouvelle maniere qui modifiait completement les condilions de leur travail, rendaient celui-ci plus delicat', plus long, plus difficile et par consequent beaucoup moins remunerateur.

Les entrepreneurs, d'autre part, ne se montraient pas mieux disposes, lis objectaienl que ce nouveau genre de travail bouleversail complete-

ment leurs tarifs, et qu'il devenait par suite impossible de pouvoir etablir exactement le devis d'une tenture.

Oudry, de son rote, repondait en opposant les interets de l'Art a ceux ilcs entrepreneurs. II montrait Irs pretentions des tapissiers a substituer au coloris des tableaux le coloris dit de tapisserie, a subordonner le peintre a l'ouvrier. comme remplies de menaces pour l'avenir, et, fort de la bienveillance royale. il adressait a Lenormant de Tournehem la lettre suivante, extremement curieuse, dont l'interet est d'autant plus grand que les questions qu'elle souleve n'ont jamais ete radicalement trancbees. • Nuns avons vu un temps, disait-il, oil 1 'abandon des principes de l'Art a porte de facheuses atteinles a sa reputation (celle de la Manufacture), oil le malheureux terme de coloris de tapisserie, accorde a une execution sauvage, a un papillotage importun de couleurs acres et discordantes, ayant scduit jusqu'au premier superieur, etoit substitue a la belle intelligence et a l'harmonie qui fait le charme de ces ouvrages aux ycux instruits comme aux autres, et oil la partie de la correction n'ctoit pas moins negligee que celle de ce bel accord. L'erreur d'oii naissoit cette defectuosite subsistera toujours, tant que Ton ne formera pas l'ouvrier a I'application de ces principes qui seuls peuvent produire levrai beau. La resistance qu'ont trouvee de ce cote tous nos habiles maistres, auteurs des tableaux qui ont etc executes aux Gobelins depuis une trentaine d'annees, montre combien Ton y est encore eloigne de la connoissance et du gout de ces principes : resistance qui a ete telle qu'aucun d'eux n'a pu y tenir. Tous so sont trouv6s 6conduits par l'ouvrier sur des pretendues raisons de fabrique, qui n'ont servi qu'a leur faire voir que le mal 6toit sans remede, sans le secours de l'autorite et les ont laisses dans la douleur et le decouragement de voir executer leurs ouvrages avec des non valeurs des plus humiliantes pour eux. Si vous avez entendu, Monsieur, sur ce point nos maitres vivants, vous savez combien ils en sont p6netres de dcplaisir... Feu M. le due d'Antin m'ordonna, en 1733, de prendre en ladite Manufacture la conduite des ouvrages qui s'y executoient d'apres mes tableaux. M. Orry, en 1737, me commands de continuer ce soin ; et peu apres me le fit ctendre a la tenture Ael'Histoire d Esther d'apres M. de Troy. Vous scavez ces fails. Monsieur, vous connoissez cette tenture ; elle forme une preuve frappante de mes soins en cette occasion. Ces succes furent dus particulierement a la docilite que jc trouvai alors chez les ouvriers et a la parfaite conciliation avec laquelle

leurs chefs voulurent bien s'assujeltir a l'applicalion des vdritables regies de l'art et a donner a leurs ouvrages tout l'esprit et toute l'intelligence des tableaux, en quoi seul reside le secret de faire des tapisseries de toute beaute. »

La-dessus, les entrepreneurs repliquaient, dans leurs memoires adresses au Directeur general : « On ne peut disconvenir que ce ne soit a 1'entrepreneur a conduire ses propres ouvrages, personne ne peut avoir une connoissance plus exacte que lui de ce qui est necessaire pour les porter a leur perfection. Et suppose qu'il ait besoin de conseil, il lui est toujours aise de s'aider de celui des plus habiles peinlres d'histoire. Bien peindre, et bien faire ex6cuter des tapisseries sont deux choses absolument differentes. Ce ne sont point des termes depcinture dont il faut se servir avec les ouvriers ; il faut leur parler egalemenl, en termes clairs, sur la lapisserie comme sur les tableaux, et avec connoissance sur ledit metier ; et c'est a nous de leur tenir ce langage, en suivant l'avis du peintre dont nous executons le tableau. 11 y a, au garde-meuble de la couronne, d'anciennes tentures execulees sous la conduite des seuls entrepreneurs qui etoient alors, les sieurs Jans, Lefevre, Leblond et Lacroix ; elles etoient, pour la couleur, du ton dont les tapisseries doivent etre, etant plus colorees que les tableaux ; elles ont resistii a Fair, au temps, et sont encore dignes de l'admiration qu'elles ontexcitfee lorsqu'elles ont etc faites, nommement celles des arabesques de Raphael que vous avez vu dans les magasins du Roy. On a travaille a Beauvais depuis ; on y a execute des tentures sous la conduite du sieur Oudry ; que sont-elles aujourd'hui ? Quel air de vieillesse n'ont-elles pas au bout de six ans ? II ne suffit pas, pour etre en etat de conduire une manufacture, d'avoir latheorie, mais il faut avoir pratique pendant de longues annees ; aussi s'apercoit-on aisement que ce qui sort de ses mains n'est pas de longue dur6e. On a fait couper tout recemment, sur une piece de M. Coypel, la teste d'Armide dans l'hatelier (sic) du Sieur Monmerque; la seconde a este conduite sous les yeux du sieur Oudry et cette seconde a este trouvee mal faite, avec verite, par M. Coypel meme ; nous ne pouvons ignorer que la premiere estoit mieux, ce qui ne prouve que trop le peu de connoissance du sieur Oudry pour cette partie. »

Les adversaires, on le voit, ne se menageaient guere et pour qui connait l'extreme politesse et l'etonnante retenue du langage de ce temps, c'est un objet de profond etonnement que cette polemique viru-

184 LES GOHELINS

lente. Bienlol, des insinuations plus ou moins mordantes, on passu au\ aigres personnalites .et les invectives vinrent se meler a des questions d'art el a des discussions d'ordre purement technique. Oudry, qui se sentail appuye en haul lieu, trouvail dans la favour dont il elail assure comme un encouragement a se montrer intraitable. En marge dumemoire que les entrepreneurs, Audran, Monmerqu6, Le Blond etCozette adresserenL au directeur general Le Normant de Tournehem, et que conservent les Archives Nationales, on releve des annotations de la main du peintre qui, repond, paragraphe par paragraphe, au\ imputations de ses adversaires el dans Iesquelles il donne libre cours a son ressenlimcnl. « Si le sieur Oudry. lisons-nous dans une de ces notes, n'a nulle connoissance du merite des ouvrages de tapisserie, pourquoi sort-il de si belles choses de la Manufacture de Beauvais? Et si le moindre des ouvriers des Gobelins en scailplus que le sieur Oudry, pourquoi la Manufacture des Gobelins produit-i'llc lant de choses pitoyables qui degoutent les peintres de travailler pour elle? » Plus loin, a la requete des entrepreneurs de confier a chacun des peintres la surveillance directe de ses mod6les, l'annotateur riposte : « Si l'on doit abandonner aux entrepreneurs la conduite des ouvrages, l'on a eu grand tort jusqu'ici de donner a un peintre l'inspection de la Manufacture des Gobelins. II n'est que trop prouve qu'aucun des entrepreneurs ne sgait dessiner, et que tres peu connoissent liitifice des couleurs; comment done n'auroienl-ils pas besoin des avis d'un him peintre? Mais, disent-ils, nous consulterons ceux dont on execute les ouvrages. Tous les peintres qui sont dans ce cas conviennenl (pills y perdent leur terns et leurs soins, et que n'etant point au fail du mechanisme de la tapisserie, les entrepreneurs les payent de mauvaises raisons, dont le sieur Oudry ne s'accommoderoit point. Enfin monsieur le Directeur general peut consuller la-dessus ceux qui font des tableaux pour estre executez en tapisserie : tous conviennent qu'ils sont Ires satisfaits que la conduite des tapisseries qui se font d'apres eux soit entre les mains du sieur Oudry. »

Cette lutle si facheuse ne laissaitpas que de contrarier vivement le placide Directeur general. Le Normant de Tournehem etait arrive <i unage oil les qiierelles sont. peu goutees. II est a croire que, s'il eul etc libre, il aurail jete Oudrj par-dessus bord. Mais, nous l'avons dil, Oudry avail su se concilier la bienveillance du roi. II etail bien venu du dauphin, qui daignail lui indiquer des sujets de tableau. La reine elle-meme ecoutait ses avis;

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au point qu'en 1749 elle fit enlever cinq panneaux, que Pierre avait executes pour son petit cabinet, et qu'elle les remplaca par cinq paysages d'Oudry figurant les Cinq Sens. Elle estimait, en outre, tellement son talent que, s'etant mise a la peinture, elle voulut copier elle-meme un paysage de sa main et l'offrit au roi sonmari'. Enfin, mieux que tout cela, Oudry, avait la protection deMmo de Pompadour. C'elaitplus qu'iln'en fallait pour que leDirecteur general prit le parti du peintrc. Oudry fut maintenu dans ses fonctions et pour eviter la desertion des ateliers, le dirccteur des Gobelins, Gamier d'Isle, recut l'ordre de rassurer les entrepreneurs, mais sans rien changer au fonctionnement de la Manufacture ni a l'organisation des services. On esp6rait que le temps apaiserait le differend et que son action lenitive adoucirait les haines. 11 n'en fut rien. M. de Tournchem mourut le 19 novembre 1751, apres deux jours de maladie, sans avoir puretablir lapaixentre les parties. Trois ans plus tard, le jeune de Vandieres, qui avait recueilli sa succession, devait intervenir a son tour. 11 le fit par un ordre cnergique, dont le texle nous a etc conserve : « Paris, le 30 juin 1754. M. Oudry so plaint, Messieurs, que vous files rarement presents a ses visites d'ouvrages de la Manufacture. 11 importe cependant au bien du service et a la d6cence que vous y assistiez. Les lumieres d'un bon artiste peuvent vous etre d'une grande ulilitc, et quoique votre capacit6 me soit connue, vous devez a sa place et a son habiletc l'attenlion de le consuller ct de 1'entendre. — De Vandieres. » La persislancc de ce ressentiment surprend de prime abord: mais en y rellcchissant un peu, on est amene a penser que cc grand debat pourrail bien avoir etc alimenle par d'autres considerations que par celles derriere lesquclles les parties s'abritaient. Peut-etre trouverait-on, en cherchant bien, au fond des eloqucnles periodic que nous venous de citer, des questions d'intcret, dissimulecs sous des questions techniques, etcette grande dispute dont l'Artparait fairc tous les frais n'est probablement qu'une querelle de boutique. Aux yeux des entrepreneurs, Oudry etait ccrtainement un rcvolutionnaire, bouleversant toutes les habitudes de la Manufacture, rompant en visiere avec les traditions; mais il apparaissait aussi quelque peu comme un concurrent industriel. Sa qualite

1 De Luynes. Memoir es, (tome X, p. 40, ct tome XIII, p. 130). Le tableau d'Oudry est au Louvre et la copie executee par Marie Leckzinska csl dans la grande galerie du grand Trianon. Elle est si),rnee Marie, rcinc de France, fecit 1753. La bordure, qui couta 60 louis (1,440 francs), est ornce de branches de chene ct de lis, melees d'oiseaux et de reptiles.

LES GOKELINS

d'associe direcleur dc la manufacture do Beauvais n'etait sans doute pas elrangere a l'opposilion achamee que Iui faisaient les entrepreneurs des Gobelins. Vers lTi-8. ceux-ci avaienl forme une association pour la fabrication des tapisseries destinies a garnir lesraeubles. speciality qui jusque-la avail appartenua la manufacture de Beauvais. Ajoutons que cette transformation dans la production etait imposee par la difficulty du temps. Les ateliers de basse I i < • e ne pouvaient plus guere ex£cuter de grandes tentures historiques, les ouvriers babiles coramengant a faire defaut. Les officiers de tile (i-Yiaii le nom qu'on donnait aux maitres tapissiers, auxquels elail ronfice l'ex6cution des parties les plus diffieiles. les tetes des personcages et les carnations) ne formaient plus d'eleves depuis longtemps. En fabriquant des sieges, on se proposait d'occuper ainsi a des travaux de second ordre, exigeant moins d'habilete professionnelle et de gout, les ateliers en decadence. Gb. Coypel et un peintre du nom de Perrault donnerent des modules de meubles. Une clientele d'elite s'etait laissee seduire par cette innovation. Les Gobelins avaient une telle reputation qu'on etait bien aise de posseder de leurs produits. Un grand nombre de personnages, haut places, avaient repondu aux propositions drs entrepreneurs, et Mmo de Pompadour, la premiere, avait commande de ces meubles pour elle et pour son royal amant. Oudry, qui jusque-la s'etait servi de la faveur dont il jouissait pour faire prevaloir les produits de Beauvais, se trouvait ainsi directement atteint dans sis inlerets les plus chers. De la, des exigences plus grandes vis-a-vis des artisans soumis a son inspection; de la aussi une severite inattendue, qui deroutait les entrepreneurs deja mal disposes, suscitait les conflits que nous venons de raconter et qui tournerent a l'aigu, lorsque les entrepreneurs des Gobelins, s'appuyanl sur les precedents, invoquant les privileges accordes par Henri IV a de Comans et a de La Planche el continues par Louis XIII, sollicitferent un edit royal, interdisant de fabriquer et dc vendre ;i Paris des tapisseries autre part que dans l'enccinte de leur Manufacture.

ftuoi qu'il cu suit de leur veritable origine, tous ces tiraillements produisirenl les plus dSsastreux r6sultats. Le sort de la Manufacture fut une fois de plus remis en question. Des 1747, le personnel des ateliers de tapisscrie, mal pay6, occup6a des travaux inf6rieurs, ou les satisfactions d'a-

1 ir-propre ne compensaienl meme point la depreciation croissante des

salaires, se laissa aller a un dScouragemenl tel qu'un certain nombre

d'ouvriers songerent a partir, et en manifesterent nettement leur intention. Quelqucs-uns memo, attires par des promcsses serieuses, emigrerent en Angleterre, ou Ton voulait fonder une manufacture de tapisscries, en concurrence des Gobelins. Le promoteur de cette idee, lord Queensbury, fit meme faire des propositions a Oudry, dont il avait apprecie les talents d'administrateur et d'artiste a la Manufacture de Beauvais, oil il avait commande une tapisserie. Oudry aurait fixe lui-memc son traitement, garanti prealablement par une consignation de titres de rentes. La tentative etait hardie et lc peril pour la manufacture evident. On fit tout au monde pour retenir les deserteurs. On alia jusqu'a lancer la marechaussec sur leurs traces. Un certain nombre de ces fugitifs furent arretes en route, aux environs d'Amiens; et ceux qui les avaient embauches furent invites a reflechir. sous les verrous, a la gravity de leur enlreprise. Des industriels portugais renouvelerent la tentative au mois de septembre 1748; mais le subd6legue de l'intendant de police au Havre faisail metlre la main au collet des quatrc ouvricrs des Gobelins qui se disposaient a passer en Portugal, munis d'un passeport delivre par l'ambassadeurde ce pays a Paris. Le peril n'etait pas conjure pour cela. Quelques annees plus tard, la Manufacture cut a subir un assaut plus violent encore. Deux marchands d'Aubusson et de Felletin, nommes Descarteaux el Roger, fondaientune maison de vente rue de la Huchette, a Paris, et debaucherent 10 ouvriers tapissiers. Enbardispar ce premier succes. i-xciles par la concurrence que d'autres marchands commcncaicnt deja a leur faire, en cmbauchant a plus haut prix des ouvriers de la Manufacture, ils concurent le projet de ruiner completement les Gobelins. A leur profit, par un coup de main d'une audace rare. II ne s'agissait de rien moinsque d'engager tous les ouvriers a leur compte et de les emmener immediatement a Aubusson. Des sommes variant de 300 a 900 livres furent distributes comme primes, on engagea un jeune peintrc des Gobelins pour copier les nouveaux tableaux executes pour les ateliers royaux. Tout etait prepare et combine d'une fagon extremement habile. L'entreprise n'echoua que par 1 energie de la direction des Gobelins, et grace a l'autorite morale d'un des entrepreneurs, qui sut ramener les dissidents restes a Paris, par son elocpience persuasive et par des promesses d'amelioration de salaires. La police a Aubusson arreta Descarteaux et deux des ouvriers qu'il avait debauches. Ellc fit ramener ceux-ci a Paris par la marechaussce .

Telles etaient les conditions facheuses dans lesquelles se trouvait la

Manufacture des Gobelins quand M. de Vandieres fut appele a recueillir la succession dc son onclc.

A cette date, 23 deccmbro 174.'), le personnel de la Manufacture coraprenait les fonctionnaircs, artistes et ouvriers, dont les noms suivent :

Bel, inspecteur et garde des tableaux; Cozette, concierge et entrepreneur en haute lice ; Audran fils, entrepreneur en haute lice ; Neilson, entrepreneur en haute lice; Bellanger, chapelain ; Rocquert, chirurgien; 1,1'ilnr. peintre et professeur pour l'Academie du dessin ; Boisot, peintre et charge des traits pour la Manufacture; Leflamant, peintre charge" des impressions; Tessier, peintre de fleurs ; Vavoque, renlraycur des tapisseries pour la Manufacture; Audran pe,re, graveur ordinaire du roi; Mutant, peintre de l'Academie royale ; Martin, peintre ; Bethon, peintre; Dequay, peintre; Egret, peintre; Tremblin, peintre ; Leboiteux, Hallet, Perron, Lambert, orfevres ; OEbcn, ebeniste ;

Francois, Duruy1, Beaupin, Lanie, Rondct, Cessin, Duval, Duchesne, Lecoq aine, Devone aine, Devone cadet, Simonet, Morel, Gauthier, Vavoque, Nivclon, Folliot, ouvriers de l'atelier Audran ; Dubois, Farcey, Solier, Henry aine, Henry cadet, Daigne jeune, Rondet, Lebras, Guyot, Nouzon, Daigne aine, Michel, Grignon pe.re, Achille Tessier, Letoumeau, ouvriers de l'atelier Cozette; Rancon aine, Ranijon jeune, Henry jeune, Cornillon aine, Cornillon jeune, Vendrix, Crcnore, Cadot, Rondel, Lefranc, Perrier, Langlois, Jacqucmont, Kerchove, ouvriers de l'atelier Neilson.

Soixante-douzc personnes, artistes, ouvriers, femmes, veuves, enfant d'ouvriers, elaient logecs dans 1'hOtcl des Gobelins.

' l,i- l;ipis^ier de ee nom est un aieul de M. Victor Duruy, I'illustre ministre de ['instruction publique du second Empire, membre ilc l'Academie franchise.

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