DES MEUBLES DE LA COURONNE
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u mois dc novembre dc l'annee J GG7, un roi dont le role bistorique a etc diversement jug6, mais qui a laisse dans les Pastes dc la monarchie francaise unc trace exceptionnellement brillante, Louis XIV faisait publier un Edit ordonnant l'institution a Paris d'unc Manufacture royale des meubles de la Couronne. Cost dans ce document qu'il faut chercher l'acte dc naissancc officiel de cet Etablissement des Gobelins, qui, en dcpit des transformations politiques et des revolutions sociales, s'est perpetue jusqu'a nos jours, survivant aux institutions qui l'avaicnt vu naitre, et conservant intacls, au travers des vicissitudes les plus surprenantes, soncaractere de grandeur et sa gloire indiscutee.
Ce document, dont l'importance n'echappera a personne, meriterait d'etre cite en entier. Nous demanderons toutefois la permission de le rcsumer et de n'en rappeler ici que les dispositions principales.
.Apres un court prcambule, qui rendait hommage aux efforts tentes par Henri IV, son ai'eul, dans le but de crcer a Paris un centre d'industries d'art de toutes sortes, et notamment pour acclimater en France la fabri-
cation de la tapisserie, le roi, par la plume de Colbert, cdictait les resolutions suivantes : « I" La manufacture des tapisseries et autre? ouvrages demeurera establie dans l'hostel appele les Gobelins, maisons et lieux en dependant, a nous appartenant ', sur la prineipale porte duquel hostel sera pose un marbre au-dessous de nos amies, dans lequel sera inscript : Manufacture royale des Meubles de la Couronne.
« 11° Seront les manufactures et dependances d'icelles regies et administrates par les ordres de notre ame et feal conseiller ordinaire en nos conseils, le Sieur Colbert, Surintendant de nos Bastimens, Artset Manufactures de France et ses successeurs en ladite charge.
« III0 La conduite particuliere des manufactures appartiendra au sieur Lebrun, notre premier peintre, sous le titre de Directeur. suivant les lettres que nous lui en avons accordees le 8 mars 1663 et, vacation arrivant, sera donnee a personne capable et intelligente dans l'art de la peinture pour faire les desseins de la tapisserie , sculpture et autres ouvrages, les faire executer correctement, et avoir la direction et inspection gcnerale sur tous les ouvriers qui seront employes dans les Manufactures, lequel Directeur sera choisi, institue et destitue toutes fois et quantes qu'il appartiendra par le Surintendant de nos Bastimens.
« IV0 Le Surintendant de nos Bastimens et le Directeur sous luy, tiendront la Manufacture remplie de bons peintres, maistres tapissiers de haute lisse, orph&vres, fondeurs, graveurs, lapidaires, menuisiers en ebenc et en bois, teinturiers et autres bons ouvriers en toutes sortes d'arts et metiers, qui seront establis etque le Surintendant de nos bastimens estimera necessaire d'y establir. »
Ainsi s'exprimait ce precieux Edit; il est impossible de mficonnaitre 1'importance, la grandeur et l'opportunite d'une pareille innovation. A cette epoque, et avec la legislation existante, c'etait le seul moyen de donner aux industries d'art la facility de se developper sans entraves, et de realiser des chefs-d'oauvre sans precedent. Toutefois, il convient de remarquer que l'honneur de cette innovation ne revient pas en entier a celui qui placa son nom au has ile l'acte constitutif, dont nous venous de ••iter It's dispositions principals. Cette institution uouvelle n'etait que la suite et la consequence de tentatives anterieures aussi varices que nom-
1 Le total des acquisitions faites anterieurement, pour la Manufacture des Gobelins, par Colbert, s'elevait h 'JO.'Jii' livres 10 suns.
breuses. Au moment meme oil Colbert presentait a la signature du roi l'Edit ordonnant l'institution d'une Manufacture royale des Meubles de la Couronne, cette manufacture, en fait, existait depuis trois annees. Des 1662, Colbert, alors surintendant des Finances, avait, en effet, concentre aux Gobelins les ateliers de haute et basse lice epars dans les divers quartiers de Paris, a la Trinite, au Louvre, a la rue de la Planche, et groupe dans ces ateliers des artistes de tous corps d'etat, appeles a concourir aux travaux de decoration des residences royales. Cette meme annee, il avait achcte au sieur Leleu, conseiller au Parlement, moyennant la somme de 40,77.'j livres, l'hutel des Gobelins, comprenant outre les batiments, cours. preaux, etc., une grande etendue de « terrains, jardins, pres, bois etaulnayes sur lesbordsde la riviere deBievre». Peu aprcs, le Surintendant yjoignait plusieurs maisons situces pres de la l'aussc porte Saint-Marcel eldel'eglise des Gobelins, apparlenant aHippolyte de Comans et consorts, a Charles de La Plaigne, a Henri Rouault, du prix total de 24,000 livres. On voit que l'edit de 1667 n'6tait que la consecration de ce qu'on est en droit d'appeler un fait accompli.
Faut-il ajouter que ce n'etait pas auhasard. que Colbert avait procedc a ces acquisitions? Le lieu oil devait s 'clever la future manufacture avait etc choisi avec discernement. L'etablissement du sieur de Comans dont il vient d'etre question en est la preuve. Ce nom de de Comans merite, au surplus, qu'on s'y arr6te. Les artistes qui le porterent ont constilue. en eflet, une veritable dynastie, et e'est eux qu'on doit, a bon droit, regarder comme les verilables fondateurs de la fabrique de tapisseries des Gobelins. Leur existence, au reste, est assez m616e a celle de cette illustre institution pour qu'on en retrace ici les traits les plus saiUants.
Le premier en date de cette famille, dans l'histoire de la tapisserie francaise, est Marc do Comans, qui fut charge, avec Francois de la Planche, originaire comme lui des Pays-Bas, de l'entreprise et de la direction de la manufacture royale des tapisseries fagon de Flandre, etablie a Paris par Henri IV. Ce roi, qui avait fait venir Marc de Comans a Paris, l'anoblit par Lettres patentes de Janvier 1607, et lui confera, ainsi qua son compatriote, un privilege de maitre tapissier, qui leur permettait d'exercer cxclusivement leur profession, non seulement a Paris, mais dans toutes les villes du royaume ou il leur plairait de s'installer.
« Nous avons pris ceste resolution d'establir ceste manufacture en nostre ville de Paris et autres, est-il dit dans le preambule des Lettres
patentes, en intention de rendre cappables nos diets subjects, par la practique et experience qu'en feront les seigneurs Marc de Commans et Francois de la Planche et compagnie, lesquels nous avons faict venir des Pays Bas, et depuis leur arrivee entendus diverses foys sur ce subject, avec aucuns des plus notables bourgeois et marchans de nostre ville de Paris, qui ont quelque congnoissance en cest art ... »
Les articles de ce privilege portent en outre, « que pendant vingtcinq ans, nul ne pourra imiter leurs manufactures'; que le Roy leur donnera, a ses depens, des lieux pour les loger, eux et leurs ouvriers; que ces derniers declares rcgnicoles et naturels, seront exemptes de toutc taille et de toutes autres charges pendant lesdites vingt-cinq annees; que les maitres apres trois ans, les apprentis apres six ans, pourront avoir boutiques, sans faire chefs-d'oeuvre, et ce, durant les vingt-cinq annees; que le Roy leur donnera, la premiere annee, vingt-cinq enfans, la seconde vingt, et autant la troisieme, tous francois, dont il paiera la pension et les parents l'entretien, pour apprendre le mestier ; que les entrepreneurs tiendront quatre vingts mestiers au moins, dont soixante a Paris ; qu'ils auront, chascun, quinze cents livres de pension et cent mille livres pour commencer le travail; que toutes les estoffes employees par eux, sauf l'or et la soye, seront exemptes d'impositions, qu'ils pourront tenir brasseries et vendre bierre ; que l'entree des tapisseries ctrangeres sera defendue, et qu'en vendant les leurs, ce sera au prix que les autres se vendent aux Pays Bas ; que tous leurs proces seront juges en premiere instance, par devant les juges du lieu, et par appcl au Parlement de Paris, en quelque lieu qu'ils soient. »
Un pareil privilege peut aisement s'expliqucr par l'etat dans lequel se trouvaient alors nos industries d'art, ainsi que par la volonte formellement arretee de relever. en un temps tres court, la fabrication des tapisseries, et de porter cette fabrication au point de perfection oil elh etait parvenue dans les Flandres. Neanmoins et quelles que fussent alors les prerogatives royales, cette decision avait un caractere leonin trop accentue et lesait trop d'interets respectables, pour ne pas susciter une vive opposition chez ceux-la meme dont elle allait frapper l'activiW laborieuse etarreter netle travail. L'induslrie parisienne tout entiere s'eniut de ces facons d'agir qui ne tendaient a rien moins qu'a exproprier de professions en pleine activity les Communautes existantes ; et representants naturels de ces Communautes, le Pr6vot des marchands et les echevins de la ville de Paris
firent opposition al'enterinement des Lettrespatentes qui venaient d'etre accordees a de Conians, de la Planche et consorts.
Cette opposition, empressons-nous de le reconnaitre, etait en droit parfaitement fondee. Elle s'appuyait sur l'absenee de securite qui allait resulter pour l'industrie franchise d'un precedent aussi dangereux. En outre, et par un argument tire de Vespece meme du conflit. elle s'efforcait de combattre la pretention royale, en faisant usage de ses propres armes, c'est-a-dire en discutant la qualite et le caractere artistiquedela fabrication nouvelle qu'on prelendait introduire cheznous.
« D'aultant, disait-elle, que la tapisserie dehaulle lisse. qui a cydevant floury en ceste dicte ville, et delaissee et discontinuee depuis quelques annees, est beaucoup plus precieuse et meilleure que celle de la marche (ou de basse lisse) dont ils usent aux Pais Bas, qui est celle que Ton veult a present establir ; nous prions nos diets sieurs de la Cour de supplier Sa Dicte Majeste de donner moyen aux tappissiers de haulte lisse de ceste ville de nourrir et entretenir nombre d'apprentifs francois pour le diet establissement, dont la despence sera fort petite. »
Faut-il ajouter que cette protestation voyait son importance s'accroitre de ce fait que la Communaule des tapissiers parisiens etait des plus anciennes et des plus respecters. Divises en deux branches, celle des tapissiers sarrasinois et celle des tapissiers nostres, ces babiles artisans avaient vu leurs premiers reglements recus en 1295 par le prevot des marchands Eliennc Boileau, et consignes par lui, sous les titres LI et LII, dans ce livre precieux qui allait devenir la charte des metiers parisiens. Depuis lors, jamais leur artistique profession n'avaitcesse d'etre exercee.
Pour ne pas remonter au dela du xvi" siecle, des documents assez nombreux — quoique la plupart des pieces d'archives de ce temps aienl ete detruites — viennent attester la pleine activite des ateliers parisiens en ces temps de troubles continuels. Non seulement les tapissiers de la capitale repondaient aux besoins fort nombreux de leur clientele attitree, mais leurs travaux n'etaient pas juges indignes d'orner les plus saintes comme les plus somptueuses demeures. En 1507, Jean de Nicolai, premier president a la Cour des comptes, faisait executerpar Allardin de Souyn, « tappissier de haulte lisse demeurant a Paris en l'ostel de Monseigr l'arcevesque de Sens », deux parements d'autel « de la largeur de ceulx que luy mesme a faictz de son mestier a Saint Victor ». En 1508, le cardinal d'Amboise mandait a son chateau de Gaillon, Jehan Adam, tapissierpari-
sien, et le ehargeail de decorer de tentures cette residence princiere. En 1528, lors du depart de Renee de France pour Ferrare, deux tapissiers parisiens, Jacques Pine! et Claude Bredas, fournissaientau roiles tentures qui devaient orner le palais de la princesse. Vers lememe temps, Bernart Lecourt reparait, sur ses metiers, les tapisseries de Louise de Savoie, et Nicolas et Pasquier de Mbrtagne ex6cutaient. pour Francois Ier,une tapisserie d'or et de soie, qui les classe parmi les bons tapissiers parisiens de l'epoque. En 1SS5, Pierre du Larry, installs rue des Haudriettes, etait charge par le cardinal de Bourbon, archeveque de Sens, de la confection de six pieces de tapisserie, destinees al'abbaye de Saint-Denis. C'est a Paris egalement que Catherine de Medicis faisait exccuter, d'apres les cartons de Lerambert, lafameuse suite de VHistoire d'Artimise, qui devait jouir, pendant pres d'un siecle, d'une si grande reputation et d'une telle vogue que, de 1570 a 1660, ces belles tapisseries ne cesscrent, pour ainsi dire pas, d'occuper les metiers parisiens. C'est egalement sur lesdessins faciles de Lerambert que ful exceulee pour l'eglise Saint-Mederic (Saint-Merry) la fameuse suite de la Vie du Christ, qui. pendant deux siecles, rendit justement celebre le nom du tapissier Maurice DuBout ; car Sauval, qui connut res tapisseries magnifiques, en fait un eloquent eloge. Ajoutons qu'elles n'etaient pas les seules que cet eminent artiste eul fabriquees pour les eglises parisiennes. Un curieux marche que nous avons ete assezheureuxpourretrouver dans les Archives notariales, nous montre, en 1598. deux deleguesdela paroissede Saint-Vincent, a Rouen, venantdemander aDu Bout d'executer pourleur eglise« une piece de tapisserie de haute lice ouseracontenue l'hystoire de la vie Monsieur Sainct Vincent, pareille en pourtraicture a celle estant en l'Eglise Sainct Germain de Lauxerrois de lad. ville de Paris » , hystoire dont DuBout etait l'auteur. Et ce faitde delegues provinciaux venant s'aboucher avecdes tapissiers parisiens n'etait pas unique a cette epoque. Nous avons egalement rcleve. dans les Archives d'llle-el-Vilaine. une suite de documents relatant les negociations des Etats de Bretagne avec le tapissier Pierre du Moulin, pour que celui-ci executat, sur les dessins arretes par les Etats, une nouvelle tenture destinee a leur salle d'Assemblee. Enfin. vers la meme epoque, le due d'Epernon entrainait a Cadillac Claude de La Pierre, « maistre tappissier de la ville de Paris », et lui faisait prometlre par contrat « de bien et duhement faire et faconner taut en cette ville de Cadilhac, que Paris. Metz, Bourdeaux. Plassac, et austres lieux qu'il
plaira a Monssr, toutes etchascunesles pieces de tappisseries dont les portraits lui seront founds et dellivres en grand vollume ' ». Tous ces documents, echappes a la destruction presque complete des archives de ce temps, le nom du tapissier Laurent cite par Sauval, celui du tapissier Guyot mentionne par Felibien, ceux de Pierre Georget, de Georges Guilloche, ce dernier etabli rue Saint-Honore, de Henry du Temple, « tapicier de haute lisse, demourant rue du Temple, en la maison oil est pour enseigne la grande Lamproye », celui de Guillaume Claude, « maistre tapissier de haultelisse, dem' a. Sainct Marcel les Paris, rue d'Ablon, en la maison oil est pour enseigne le sabot d'or », tous ces divers noms, que nous avons pu recueillir dans les archives de notaires, viennent attester l'activite des atrliers parisiens pendant tout le xvi° siecle, et justifler la protestation energique des prevot et echevins de Paris contre la mesure prise par Henri IV, et qui frappait pour ainsi dire d'ostracisme une foule d'artisans d'elite.
Mais le plus piquant de celte protestation, c'est qu'en prenant en main les interets des tapissiers parisiens, les magistrals dr la ville se constituaiVnt les di'fenseurs d'un etat de choses tout aussi draconien, en son principe, que celui dont ils contestaient ['opportunity el la lrgiliniitc ; etat de choses qui, cinquanle ans plus tot, lorsqu'il avail pris naissance du bon plaisir royal, avait, lui aussi, provoque ties recriminations nombreuses.
Des 1550, en effet, a 1'imilalion du roi son pere, qui avait rcuni a l'hotel de Nesles une colonie d' artisans emerites, Henri II avait etabli a l'liopital de la Trinile, rue Saint-Denis, un certain nombrc d'ateliers privilegies. Dans cet hdpital elaient recueillis les orphelins et les enfants pauvres de la Ville. Les chefs des ateliers avaient pour mission de faire de ces enfants des ouvriers habilcs. Pour attirer des maitres experts, le roi, non seulement assura des privileges a ceux qui elaient places a la tete des divers ateliers, mais encore il gratifia d'importantes subventions l'etablissement qui leur offrait un asile inviolable. Une pareille mesure fut assez mal accueillie du commerce parisien. « Tant d'avantages, dit un chroniqueur de ce temps, alarmerent de telle sorte les maistres et compaignons de la ville, qu'ils menacerent de tuer tout ce qu'il y avoit d'artisans en la Trinite sans en epargner aucun. Et de fait les
' Les artistes employes par le due d'Epernon. Lecture fake par M. Ch. 6rar{uehaye a la reunion des Societes des beaux-arts des departments (1886).
guettoyent de nuit pour les battre tout leur soul ; les autres jettoyent des pierres contre les vitres ; enfin tous faisoient du pis qu'ils pouvoient. » Le Parlement tlut intervenir ; il edicta, en 1551, des defenses, avecpunition corporelle, d'entraver, a l'avenir, le travail des artisans de la Trinitc et de s'attaquer a leurspersonnes. « Outre que l'arret fut publiea son de trompe par tous les carrei'ours, bien davantage, en 1556, le roi mit sous sa protection et sauvegarde les maitres et compagnons de cet hopital ; et de plus defendit aux jures de Paris d'y faire aucune visite, sans y appeler deux des gouverneurs de la maison. » Or c'etait de ces ateliers de la Trinite, simalvus lors de leur etablissement, qu'etaientsortis les principaux maitres tapissiers dont les prevot et echevins de Paris prenaient si ardemraent la defense contre l'edit d'Henri IV. Du Bout, tout le premier, elait un des eleves de la maison. Guillaume Claude, Pierre du Moulin et cent autres y avaicnt fait leur apprentissage.
Comme on pouvait s'y attendre, Henri IVpassa outre aux protestations. De Comans et de la Planche furent mis en possession de leur privilege et cela fut fort heureux; car ces deux tapissiers, il faut le reconnaitre, ctaient, dans leur genre, des artistes et des industriels de premier merite.
Sous leur habile direction, la fabrication parisienne approcha promptement de la perfection alaquelle on etait parvenu dans les Flandres. En meme temps, leur production prenait un tel essor que, manquant de place aux Tournelles, oil ils avaient etc installcs tout d'abord, les deux associes furent obliges de transporter leurs ateliers dans une maison sise a proximite des fameux 6tablissements de teinture de la famille Gobelin, et lui appartenant.
Les documents qui constatent cette translation sont nombreux, et ils meritent d'etre recueillis avec le plus grand soin. C'est cet exode et cette installation au bord de la Bievre, dans le quartier Saint-Marcel, qui constituent, en effet, l'origine, la genese, sil'on peut dire ainsi, del'otablissement dont nous retracons l'histoire. « De mesme aussy, dit Palma Cayet, dans la Chronologie septennaire, en la maison des Gobelins, aux fausbourgs Saint Marcel, le Boy a faict accommoder les ouvriers de hautes-lisses et des tapisseries de Flandres, y ayant faict venir les plus industrieux de tous ces pays la. » De son cote 1'historien de Thou ecrit: « On etablil aussi des manufactures de tapisseries au faubourg Saint- Marceau, ou on mit des ouvriers qu'on avoit fait venir des Flandres. » Un chroniqueur du temps declare que « il en a couste de grands deniers
a Sa Majeste ; perte et ruyne a ses subjets : tesmoins les tapisscries de
Bruxelles a Sainct Marcel » En depit des protestations, des plaintes,
des lamentations, la manufacture conlinua de prosperer. En 1625, les deux associ6s sollicitaient de Louis XIII la prorogation de leur privilege arrive a son echeance, et obtenaient de nouvelles Lettres patentes
T.Zatavnf Jef
Tenture ;i grotesques (fabrique <lc Paris, xvf siecle).
pour « la continuation de la Fabrique et Manufacture des Tapisseries fac.on de Flandres, pour dix buit annees, acommancer du jour de l'expiration du temps accorde par le feu Roy ». La teneur de ces Lettres patentes nous revele, en outre, les hautes faveurs accordees aax deux artistes. Elle nous les montre recevant a la fois subventions et pensions. « Seront logez, y est-il dit, en cette ville et fauxbourgs de cette ville de Paris, eux et toutes leurs families et ouvriers en tel lieu et endroit qu'ilz adviseront plus com-
modes, et pour leur donner moyen de payer leurs louages, sa Majeste
leur accorde la somme de sept mil cinq cens livres a la charge d'en-
tretenir par eux les quatre vingt mestiers portez par le diet edict, fournir d'ouvriers necessaires, lesquelz ils seront tenuz de loger moiennant la susdite somme, sans qu'ilz puissent pretendre davantage. Sa Majeste accorde aux dictz de Comans et de la Planche, durant le diet temps de dix huit annees, la continuation de la pension de quinze cens livres chacun
par an dont ils ont cy-devant jouy » etplus loin « Sera faitfondz, par
chacun an, de la somme de trente mil livres pour employer en tapisseries provenantes de la dicte manufacture, lesquelles seront raises dans les garde meubles de Sa dicte Majeste, ainsy qu'il est accoustume, pour estre icelles employez aux presens des Ambassadeurs ou autres, selon qu'il en sera par Sa Majeste ordonne. »
Ajoutons que ces privileges si genereusement accordes aux deux artistes flaraands devaient leur survivre. En 1625, quand ils en avaient demande le renouvellement, les deux associes etaient deja charges d'annees et la vie active qu"ils avaient menee leur commandait le repos. En 1629, apres avoir travaille vingt-sept ans pour laCouronne, Marc de Comans et Francois de la Planche prirent leur retraite. Ils laissaient a leurs fils, Charles de Comans et Raphael de la Planche, la direction de la manufacture qu'ils avaient fondee. Mais la bonne harmonic qui avait regne entre les deux peres, ne devait pas se continuer entre les enfants. Quatre annees s'ctaient a peine ecoulees que les deux associes se separaient. De Comans resta aux Gobelins et de la Planche s'en alia fonder des ateliers au faubourg Saint-Germain. Le roi toutefois, continua a l'un et a 1'autre sa protection, et chacun d'eux putjouir separementdes privileges collectifs qui leur avaient ete concedes par les dernieres Lettrespatentes. En 1634, Alexandre de Comans succedait a son frere decede, et mouraita son tour le 16 septembre 1650, sans laisser d'enfants. Son frere, Hippolyte, sollicita alors sa survivance, laquelle lui fut accordee le 10 mai 1651, par de nouvelles Lettres patentes attribuant a « Hippolyte de Comans, escuier, sieur de Sourdes, la direction des Manufactures de Tapisseries de la villc de Paris et autres du Royaume ».
C'est vers cette date que nous voyons figurer pour la premiere fois, dans les documents officiels, les noms d'artistes tapissiers qui conlribueront plus tard a la gloire de la Manufacture royale des Gobelins, les Lefebvre et les Jans. La fabrication parisienne au surplus, depuis bien
longtemps, n'avait plus rien a envier a ses rivales du Nord. Colbert n'eut done pas de grands efforts a faire, pour assurer a la tapisserie franc. aise une renomm6e qu'elle meritait et une faveur que sa perfection lui avait legitimement acquise. Mais on remarquera que, plus respectueux des droits de l'industrie parisienne, ou peut-6tre simplement plus habile que ceuxqui 1'avaient precede, le grand ministre ne heurta pas de face notre production nationale et ne chercha pas a la supplanter. II l'absorba. En 1662, il reunissait les deux ateliers de de Comans et de de la Planche, et constiluait ainsi cet 6tablissement unique qui, resistantii toutesnos vicissitudes politiques, allait porter jusqu'aux cxtremites de la terre la reputation et la gloire du nom des Gobelins.
Ce nom, en effet, depuis plus de deux siecles, est devenu, dans la langue universelle, le synonyme, non pas seulement des tapisseries de haute lice comme avait etc celui d'Arras au xv° siecle, mais de ces tapisseries amenees a leur point d'extreme perfection. Le nom de Drap d'Arras ou i'Airazzi, ainsi qu'on disait et qu'on dit encore en Italic pour designer les tapisseries, fut applique en effet a la fois a des ceuvres accomplies et a des ouvrages mddiocres. Celui des Gobelins proscrit toute idee de fabrication reprochable. 11 suppose un tissu sans defaut, execute par des artistes impeccables. Cette fortune est d'autant plus curieuse que le nom dc Gobelins, a sonprincipe, ne semblak nullement appele a ces triomphantes destinees.
C'est celui, en effet, d'une vieille famille remoise qui vint. auxvc siecle, s'etablir a Paris. Jehan Gobelin, le premier du nom, « taincturier d'escarlate, » quitta, vers 1450, sa ville d'origine et s'en fut installer un atelier de teinture sur les bords de la riviere de Bievre, ou d'autres industriels du meme genre, les Canaye, ctaient deja etablis. Mais la reputation de la maison des Gobelins devint rapidement si populaire qu'elle eclipsa bientot celle de toutes les autres ; si bien qu'au milieu du xvie siecle, nous voyons non seulement le lieu ou ils avaient edifie leur demeure, mais le quartier avoisinant et jusqu a la riviere de Bievre, prendre et porter leur nom. Babelais a plaisamment raconte l'origine de ce « ruisseau », dans le chapitre intitule Comme Panurge feit ting tour a la dame parisienne. « Quand elle feut, dit-il, entree en sa maison, et ferme la porte apres elle, tous les chiens (qui la suivoient) y accouroyentde demyelieue et compissarentsibien la porte de sa maison, que ilz feirent ung ruisseau de leurs urines, onquel les Cannes eussent bien nage\
Etc'est celluv ruisseau qui de present passe aSainct Victor, oncpiel Guobelin taincl l'esearlalte, pour la vertus specificque de ces pisse-chiens, comme jadiz prescha publicquement nostre rnaistre Doribus. » Cette anecdote, quoique fort inconvenante, meritait d'etre retenue a cause d'un prejuge singulier qui traversales ages, et grace auquel les Parisiens demeurerent persuades, pendant pres de trois siecles, que l'eau delaBievre devait ses vertus a des depots organiques, de la nature de ceux dont parle Rabelais '. Ajoutons que bien d'autres legendes eurent cours relativeraent aux Gobelins, pour expliquer leur brillante reussite. Leur aisance etait deja si considerable, au milieu du \vic siecle, qu'un des Gobelins avait fait construire surle versant gauche de la vallee de Bierre, « au terroiier de Chasseguay », une maison de plaisance, qui, si nous en croyons Rabelais, portait de son temps le nom de « follye Guobelin ». Cette rapide et considerable fortune, la credulite du peupLe, son amour du merveilleux et peut-etre ce nom meme de Gobelin, synonyme en beaucoup de pays de diablotin ou d'esprit follet 2, suffirent a persuader aux petites gens que la famille des Gobelins avait fait un pacte avec le diable. Fort heureusement cette singuliere interpretation d'un succes merite, ne sortit pas des profondeurs oil elle avait vu le jour, et ne nuisit en rien a ceux qui en etaienl l'objet involontaire.
' Ce prejuge exislait encore au commencement de ce siecle. Jusqu'en 1830, le peuple demeura convaincu qu'on entretenait aux Gobelins des individus nourris d'une facon partieuliere, el donl les secretions etaienl ulilisees dans les teintures. l.e 17 nuvembre 1823, M. le baron des Rotours recevait la let Ire suivante d'un interne de la prison de Melun.
Monsieur le Directeur,
J'ai enlendu dire, plusieurs fois, que Ton admelloit, dans la maison dont vous avez la direction, des pcrsonnes condamnees a des peines graves, alin qu'etant nourries avec des elements irritants, elles procurent plus surement l'urine pour les ecarlates qu'on y fabrique. Me trouvanl malheureusement condamne a la peine capitate, je desirerois terminer nia carricre dans voire maison ; veuillez done, monsieur, avoir la bonte de m'instruire, s'il est vrai qu'un y admelte ces sortes de condamnes et quelle seroit la marehe a suivre pour \ entrer.
J'ai l'lionneur, etc. A la maison de justice.
Pbykot.
Ce meme prejuge bizarre exista longlemps a Sevres a propos de la pate lendre, etquand on en cut perdu le secret, nombre de gens prelendirent quepourlafabriquer, on avait eu, au XVM* siecle, recours a des moyens analogues.
! Cette expression etait generate au w", au x\T et meme au wir siecle. I. a Monnoye annotant le passage suivanl des Nouvelles recreations de Bonaventure des l'eriers (nouvelle VII) « Le pape tut un petit surpris,pensant qu'i! allast tirer le gobelin de sa inanche » dit : « le niol Gobelin est ici employe furl a propos, etanl usite de toute anciennete en Normandie wib la signification d'esprit follet. Orderic Vital, moine normand du xn* siecle, parlanl du demon que saint Taurin, premier 6v6que d'Evreux chassa du temple de Dianeet qui I!-- laissa pas de continuer sun sejonr ilans la meme ville, ajoute qu'il y demeuroit encore de son temps el que le peuple le nommoit Gobelin : Hunt eah/u^ Gobelinum appelat. ■•
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Pendant plusieurs generations la famille Gobelin conserva son industrie i'amiliale. Jusqu'au \vii° siecle, il exista, surune partie de l'emplacement occupe depuis par la grande cour de la manufacture, une rue ou ruelle, bordant les fosses de la ville et conduisant a l'abreuvoir de la Bievre. C'est la qu'on pouvait voir l'atelier, « l'ouvrouer » de Jehan Gobelin, celui dans lequel il avait essaye ses fameuses teintures ; par une curieuse coincidence l'atelier de teinture actuel occupe le meme emplacement, et se rattache ainsi doublement a 1 antique Industrie des premiers botes.
Les Gobelins cesserent d'etre teinturiers en lii.'i.'i. lis furent remplac£s par le celebre Jean Gluck, qui avait imporle de Hollandi- des precedes perfectionnes, dont il allait tirer, lui aussi, honneurs et fortune. Du reste, depuis longteraps, les principaux membres de la famille avaient donm- a leurs destinies une autre direction.
On trouve, dans les anciens documents relatifs au quarlier Saint-Marcel, quantite de pieces oil figurent des personnages qui portent ce nom de Gobelin. Nous en avons relev6 qui etaient drapiers, bonnetiers, couvreurs de maison, etc. In d'eux futabbe' et qui plus est, botaniste distingue. C'est a lui qu'on'doit « Lc Jardinier royal, qui niseigne la maniere de planter, cultiver et dresser toutes sortcs d'arbres», livre devenu aujourd'hui extrfemement rare, et qui fut public par Ch. de Sercy en 16G1. Tons ces Gobelins appartenaienl-ils a la meme famille? Le fait demeure discutable. I'n Gobelin, tres autbentique celui-la, Jacques, petit-fils de Jehan I", abandonna, en 1544, I'industrie paternelle et enlra a la chambre des comptes. Sctanl marie, il fit souche de tr6soriers de France, de lieutenants gcucraux, de conseillers et presidents au Parlement de Paris. Le niembre le plus connu de cette branche des Gobelin-; qui fut anoblie, est Balthazard, lils de Jacques, qui fut successivement tresorier general de 1'artillerie, tresorier de Pextraordinaire des guerres, conseiller secretaire du Roy, president de la chambre des comptes de Paris, et acquitde Henri IV, en 1G01, la seigneurie de « Braye Conterobert ». Ce personnage dut sa haute fortune, si nous en croyons la chronique, non settlement a ses merites, mais a ce qu'il avanca de ses propres deniers de quoi faire subsister « les maison, tables et gardes du roy ».
La famille industrielle compta egalement d'autres hauts fonctionnaires dans l'Etat ; un Francois Gobelin fut controleur general des rentes de l'hotel de ville de Paris, conseiller, maitre d'hotel de Louis XIV et acquit la terre seigneuriale de Gillesvoisin pres Etampes, dont il prit le nom.
Mais quelque importantes qu'aient pu etre les situations occupees par les descendants du vieux Jehan Gobelin, leur gloire devait etre absorbce par celle de la Manufacture, qui allait, en leur empruntant leur nom, le faire connaltre du mondc en tier.
Des 1650, leur industrieprimilive clait deja si bien eclipsee par celle des tapissiers qui avaient prisleur place, queles Archives communales de Lyon raentionnent a cette date la permission accordee « a Fiacre Alleaume et a Victor Prestessely, maitres tapissiers, d'introduire a Lyon une nouvellc fabrique de toutes sortes de tapisseries, mesmes de la maniere de cedes qui viennent des Pays Bas ou de celles qui se travaillent a Paris chez les Gobelins ». En 1719, la princesse Palatine (duchesse d'Orleans) ecrivait a la Raugrave Louise : « Vous n'6tes pas tenue de savoir comment s'appellent les Goblins (sic). Ce nom leur vient d'un ruisseau qui passe tout pres de la a Paris. » Et voila comment les Gobelins, « Tainturiers en escarlate et Bourgeois de Paris, » se virent expropries de leur nom, devenu l'expression historique, traditionnelle et technique, d'un art porte a son point de perfection ; et c'est ainsi que ce nom a pris une place aussi glorieuse qu'inattendue dans les fastes de la Tapisserie.
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LES FONDATEl'RS DE LA MANUFACTURE