LOUIS XIV ET COLBERT
vakt d'entrer dan? l'etude historique do la Manufacture royale des meubles de la Couronne, et de dresser I'inventaire des oBUvresd'art qui sont sorties pendant deux siecles de cet etablissement, il n'est peul-etre pas inutile de bieii etablir a quHlrs preoccupations, soit pcrsonnelles, soit economiques ou politiques, Louis XIV et Colbe-rt obeirent, en creant le centre industriel et artistique qui allait prendre le nom des Gobelins ; car il s'en faut de beaucoup que, dans cette grande creation, le roi, en apparence tout puissant, et son ministre, en realite mailre de Tadrainistration du royaume, aient et6 guides par un meme sentiment et qu*ils aient poursuivi un but identique.
Tout semble etablir, en effet, que Louis XIV, en donnant son assentiment a la creation d'une Manufacture royale des meubles de la Couronne, ne se proposait point d'autre resultat que d'augmenter, par la pompe des decorations et par le luxe des ameublements, le faste traditionnel de la royaute, qui, bien plus que FEtat, s'incarnaitdans son orgueil-
leuse personne. El cetle preoccupation s'explique par ce fait qua cette epoque la magnificence dans le costume et dans l'habitation etaient encore le signe distinctif de la puissance souveraine.
Des le Moyen Age, — on pourrait dire des l'Antiquite la plus reculee, — la possession des riches tenlures, desmeubles de prix, des ctofles tissees d'or et de soie, des orfevreries couteuses, avait ete considerce nonseulement comme l'apanage, mais comme l'attribut essentiel du pouvoir supreme. Ces richesses mobilieres quiavaient. auxyeux du peuple, une eloquence speciale, etaient chargees de lui reveler le Maitre. Aussi, tout personnage qui affectait d'etaler un luxe debordant, etait-il sur de s'atlirer l'animadversion et la persecution du prince; non seulement parce que ses tresors pouvaient tenter la cupidite de celui-ci, mais encore parce que leur etalage prenaitaux yeuxprevenus du souverain des allures eminemment usurpatrices. De meme tout ce qui tendait a diminuer le faste royal semblait attentatoire a la Majeste de la Couronne. Un des plus gros griefs que le due de Bourgogne et ses deux freres firent valoiravee le plus de chaleur, dans la « supplicacion » qu'ils adresserent en 1405 au roi Charles VI, pour protester contre l'administration duduc d'Orleans, ce fut qu'on n'entretenait pas autour du roi un luxe digne de son rang « et aultre point, n'avez vestemens, joyaulx ne vaisselle, comme il appartient a vostre estat royal ».
II suffit. au reste, de parcourir les inventaires de Charles V, de son frere Louis I" d'Anjou, de Charles VI, du roi Rene, etc., pour voir de quelle profusion de richesses, meme dans les temps les plus troubles, le faste royal etait susceptible. D'un autre cole, de tous lesprincesdesadynastie, Louis XI est peut-6tre le seul qui n'ait pas cherche' dans ces couteux atours. les marques de la puissance supreme; et le dedain que les chroniqueurs, lout comme leshistoriens de son temps, lemoignent de sa petite mine el de son « pauvre etat », Tetalage qu'ils font du luxe de Philippe le Bon, la complaisance qu'ils mettenl a enumerer les tresors d'art possedes par Charles le Temeraire, montrent assez que ce roi positif, en agissant de la sorte, brisait en visiere avec les prejuges les plus enracines de son sieclc.
Avec Charles VIII et Louis XII, le faste royal, debordant, ecrasant, reparut. Les equipements du premier man d'Anne de Bretagne, lorsqu'il part pour conquerir l'ltalie, sont d'une magnificence incomparable. Les Sepenses de Louis XII, a Bluis. et celles de son principal ministre,
LES GOBEUNS 23
le cardinal d'Amboise a Gaillon,' montrent qu'on 6tait revenu aux plus somptueuses traditions de la monarchic, et ce luxe eblouissant, ne craignons pas de le redire, etail alors si bien considere corame une consequence ineluctable du rang supreme, que toutes les lois somptuaires, edictees tour a tour pour refrener les depenses des particuliers, l'ont des reserves expresses en ce qui concerne les princes de la famille regnante et leur entourage immediat.
C'est meme la un point d'histoire d'un interet considerable, et sur lequelnous demandons la permission d'insisler, parce qu'il ne nous paralt pas avoir jamais etc completementmis en lumiere. Rien n'est plus curieux, en effet, que de suivre, a travers les ages, les manifestations periodiques de ces tendances restrictives du luxe priv6. Suivant les epoques, elles revelcnt des formes speciales, et devoilent une organisation sociale absolumenl differenlr. Depuis Charlemagne jusqu'a diaries VIII, elles presentent un caractere hierarchique fortemenl accentue. Uneordonnancc de Philippe le Bel, edictde en 1294, merite surtoul d'etre citee. Elle enlre.a ce sujet, dans les details les plus minutieux. Elle regie, suivant le litre et la fortune de chacun, toutes les particularites du costume el de I'ameublement. Lenombre des robes, lui-mrnie, est liniile. Les dues, criinl.es et barons de GOdii livres de rente peuvent en avoir quatre par an, etleurs femmes autant; et, ce nombre va en decroissant pour les chevaliers, prelats, clercs et bourgeois, ces derniers n'en pouvanl avoir qu'une. Le prix des etoffes est, Iui aussi, regie. 11 esl elabli a 2-\ sols lnurnois l'aune jiour Irs dues el comtes el diminue jusqu'a l2stdspour Irs clercs et bourgeois. Nul bourgeois, ni bourgeoise, nul clerc ne peut faire usage de torche decire, etc. Et cetle ordonnance si delaillee est sanclionnee par unepGnalite speciale d'amendes, qui, elles aussi, se proportionnent autitre et a la fortune du delinquanl. Deux siecles plus tard, sous Charles VIII, les idees economiques etaient encore les memes. Elles n'avaient pas abdique leurs tendances hierarchiques. Un edit signe a Melun, le 17 decembre 1485, interdil a tous les sujetsdu roi l'usage des etoffes de luxe, des fourrures, des draps d'or, d'argent, ou de soie. Mais il fait exception en faveur des nobles de bonne et ancienne famille vivant noblement. II pernict aux chevaliers ayant 2000 livres de rente, l'usage de toutes sortes de tissus de soie indistinctement, et aux ecuyers ayant un meme revenu, celui des damas et satins figures, leur interdisant toutefois le velours. Ces particularites meritent d'autant mieux d'etre retenues, qu'avec
Francois I" et sa dynaslie, les lois restriclives changent brusquement de caraetere.
A Favenement de ce monarque, elles cessent tout a coup d'associer la noblesse au prestige et au luxe royal. Elles reservent exclusivement pour le roi et pour sa famille, tout ce qui est propre a donner de l'eclat. La personne souveraine, les princes du sang sont desormais les seuls a pouvoir officiellement et legalement faire usage des tissus de prix. La declaration de Francois I", du 18 decembre 1543, marque une vraie revolution dans les mceurs et surtout dans la constitution politique tlu pays. Elle porte « tres expresses deffenses a tous princes, seigneurs, gentilshomraes, et a tous autres subjects du Roy, dequelque etat et qualite qu'ils soyent, a l'exception des deux princes Enfans de France, le Dauphin et le Due d'Orleans » de faire usage de draps ou toiles d'or, de broderies, de passeraents d'or, de velours, d'etoffes de soie barrees d'or ou d'argent, et cela a peine de mille ecus d'or d'amende. Ajoutons que tous les edits restrictifs qui suivirent furent concus dans le merne esprit ctroit. Par sa declaration du 19 mai 1547, Henri 11 etendait aux femmes qui n'avaient point ete comprises dans les defenses de Frangois ler, l'efiet de cette prohibition draconienne. II n'exceptait que « les princesses, les dames et les demoiselles, qui estoyent de la suite de la Royne et de Madame soeur du roy ». Un autre edit, poslerieur de deux annees (12 juillet 1549), legitime ces mesures restriclives par ce fait qu' il « est raisonnable que les princes et princesses soyent distingues des autres » par le luxe de leur parure et de leurs habits.
Ce serait assurement une curieuse etude a faire, que celle de cette legislation, si en dehors de nos idees, et qui nous semble aujourd'hui si singuliere. Nous releverions au milieu des Declarations, des Ordonnances, des Edits qui, a partir de cette epoque, se multiplient, certaines dispositions legislatives allant jusqu'a regler la couleur des robes et les dimensions des vertugadins. Et, pendant toutle xvuc siecle, ce sont encore ces memes conceptions economiques et sociales qui dictent tous ces Arrets, Edits et Declarations contre le luxe des particuliers, dont Louis XIV futplus prodigue peut-6tre qu'aucun autre roi de sa race. A ce moment, Fidee qu'on se fait du prestige royal est encore ce qu'elle etait sous Francois 1", et pendant que le roi renouvelle, avec un faste sans precedent, le mobilier de ses palais, une legislation specials r6glemente minutieusement les prodigalit6s de ses sujets, limite leurs depenses, reduit les dimensions des
PLANGHE IV
JEAN-BAPT1STE COLBERT D'apres le portraii peinl car C. Le Kkhvuk.
LES GOBELLNS 27
pieces d'orfevrerie qu'il leur est permis de posseder et oblige ceux qui en ont, a porter a la Monnaie les meubles d'argent qu'ils ont fait faire pour se conformer a l'exemple donne par le monarque lui-meme.
Toutefois, en politique corame en economies, il est certaines mesures dont le sort, en quelque sorte fatal, est d'etre difficilement applicables. Les lois somptuaires sont de ce nombre. On ne reforme pas a coup d'Ordonnances, les passions de l'humanite ni les mceurs d'un peuple. Les rois, meme les plus absolus, ne se faisaient guere d'illusions, sans doute, sur l'efficacitc de lours resolutions, et eussent-ils ete tenlcs de s'en faire, la multiplicity memo des Declarations qu'ils elaient obliges d'edicter pcriodiqueraent. ne devait pas laisser place a un doute bion s6rieux dans leur esprit, quelque pr6venu qu'il put fetre en favour de leur toute-puissance.
De cette difficulty de faire ex6cuter les Edits somptuaires, naquit une preoccupation nouvelle, qu'on voit se manifester a la Cour raffinee de Francoisloretqui apparait, du rcste, a cette cpoque, dans toute l'Europe. Cost le moment psychologique ou, ehez les plus grands princes, l'art commence a devenir un besoin, ou la puissance se double du gout, oil la connaissancc du Beau devienl un signe distinctif de l'olovalion et de la grandeur. Ne pouvant empecher leurs sujets de posseder des tableaux, des statues, des tissus et des meubles de pri\, les souverains font en sorte que personne ne puisse en avoir d'aussi parfaits que ceux qu'ils possedent eux-memes. Des lors ils s'efforcent d'attirer a leur cour les artistes les plus en renoni, et de les retenir a leur service. A Florence, a Rome, a Mantoue, a Venise, a Milan, a Urbin, une ere nouvelle, brillante comme une aurore, s'ouvre pour les artistes. Cette Renaissance du gout se manifeste, dans toute l'Europe occidentale, avec une admirable expansion. Les plus illustres et les plus puissants donnent l'exemple. Leon X se laissc rudoyer par Micbel-Ange. Charles-Quint se rend a l'atelier du Titien et ramasse son pinceau, pendant que Francois lor, qui a peuple Fontainebleau de peintres et de sculpteurs italiens, ouvre ses bras a Leonard de Vinci rendant son dernier souffle.
Bien mieux, les plus grands princes tiennent a se faire, sinon les collaborateurs, du moins les inspirateurs des artisans de genie qu'ils ont fixes aupres de leur personne. II n'est pas de semaine ou Francois I" ne visite Benvenuto Cellini et la colonie de ciseleurs et d'orfevres qu'il a etablie a l'hotel de Nesle. Henri II encourage de ses subsides et de ses conseils les artistes de tous metiers, qu'il a groupes dans l'enceinte de
la Trinite. Catherine de Medicis installe. aux TuileriesmSme, son eeramiste en litre. Bernard Palissy, et Henri IV obeit a des preoccupations identiques en creant, a la Place royale et ensuite aux galeries du Louvre, ces farneux ateliers destines a « l'embellissement et a l'enrichissement de son royaurae », et surtout a peupler ses residences preferees de chefs-d'ceuvre de toutes sortes.
On le voit, Louis XIV, en instituant une Manufacture royale des meubles de la Couronne, ne faisait que se conformer a une foule de precedents augustes. II restait dans les traditions des rois ses predecesseurs, avec cette difference, toutefois, que Henri IV semble avoir pressenti, dans une certaine mesure, les bienfaits qui pouvaient resulter pour le pays tout entier, d'une innovation entitlement eonsacree, en son principe, a augmenter le faste de la monarchic ; alors que Louis XIV, dans tout le cours de son interminable carriere, semble n'avoir eu aucune prescience du bien qui pouvait sortir d'une pareille institution.
II faut lire, en effet, dans les OEconomies royales de Sully, la dispute memorable entre ce grand ministre et le roi son maitre, dispute provoquee par l'etablissement, en France, des premieres manufactures de tissus de soie. La preoccupation « d'oster l'oysivete de parmi ses peuples » est un des arguments qu'Henri IV appelle a son secours, qu'il met en avant avec insistance; et un demi-sie-cle plus tard, cette meme expression typique se retrouve sous la plume de Colbert, couvrant non seulement Paris, mais la France de manufactures.
L'inspiration, du reste, coulait si bien de source, que — particularite curieuse — si Ton rapproche l'Edit, concernant la fondation de la Manufacture royale des meubles de la Couronne, des Lettres patentes accordees par Henri IV a de Comans et a de la Planche, on est frappe non seulement par la concordance des idees, par la similitude des considerations, mais encore par l'cmploi, dans ces deux documents, d'expressions identiques.
Ainsi, tandis que Louis XIV, obcissant a un besoin de faste traditionnel, ne songeait qu'a peupler ses palais de merveilles de toutes sortes, son ministre, en paraissant seconder ses vues magniflques, s'essayait, sous son couvert, a une entreprise autrement grande, infmiment plus durable, et surtout plus profitable au pays. II s'efforcait de creer, tout d'une pi6ce, une industrie artistique, nationale, supcrieure a celle de tous les autres etats voisins. C'etail la une de ces tentatives audacieuses
qui demandent presque du genie pour etre menees a Men et qui exigent la participation de collaborateurs exeeptionnels. Ces collaborateurs, hatonsnous de le constater, ne fircntpas defaut au grand ministre. Tout d'abord, Colbert fut aide dans son entreprise bardie par Louis XIV, lui-meme, par cet autocrate absolu qui, croyant n'ecouter que ses gouts personnels, se laissait guider par l'ambition ardente de realiser tout ce qui pouvait rebausser le fasle de son regne et assurer la grandeur de son nom.
Cemaitre, eleve par Mazarin. dont la passion pour lesoeuvres d'art devait couter si cher a la France, avait, pour ainsi dire, des le berceau, v6cu au milieu des statues, des tableaux et des meubles de prix. Lcs deux In— ventairesde Mazarin, dresses en 16o3ct 1661, nousdiscnt quellcsmerveilles possedait ce premier ministre, et sa correspondance nous apprend quelle passion ilapportaita augmenter ses collections. Si le royal eleve n'acquit pas, danscctte frcquentation, eette drlieatesscde gout etcette subtililc de connaissances, qui constituent le veritable amateur, du moins il apprit, des son extreme jeunessc, a se plaire au milieu des ouvragcs d'art ct des meubles de prix.
Faut-il rappeler que Colbert s'clait forme dans ce mtmie milieu? D'abord il avait parcouru la France, s'interessant a l'industrie, visitant les manufactures, s'inquietant de leurs besoins, puis, tout jeune encore, et grace a la protection de Saint-Pouange. il etait entrd chez Le Tellier, secretaire d'Etat. Le Tellier le garda pen. II le donna a Mazarin, et celui-ci, — le personnagc peut-etre de tout son siecle qui se connut le mieux en hommes, — devina ce genie naissant, se l'attacha, le fit travailler avec lui, et lui accorda bientot sa confiance la plus entiere. Intendant de la maison du cardinal, agent secret de sa correspondance, son intermediate dans presque toutes les transactions difficiles, des 1650 Colbert s'initia, lui aussi, a la culture de ces beaux-arts qu'il devait un jour protcger avec tant d'efficaeite. Envoye par Mazarin, a Rome, a Florence, a G6nes, a Turin, s'il cchoua parfois dans les missions diplomatiques dontil etait cbarg6, du moins ne negligea-t-il aucune occasion d'accroitre les richesses artistiques de celui dont il representait au dehors et les gouts fastueux et la politique astucieuse.
On sait le mot de Mazarin a Louis XIV, lorsque celui-ci vint le voir u Vincennes, quelque temps avant sa mort: « Je vous dois tout, Sire, mais je crois m'acquitter en quelque sorte avec Votre Majeste, en lui donnant
Colbert. » On concoit des lors quelle influence un homme aussi bien doue, aussi habile, dut prendre sur l'esprit d'un monarque habitue a tout voir par les yeux de ce cardinal, qui faisait de son protege un pareil eloge. Le president Henault va jusqu'a dire qu'on doit compter parmi les services de Mazarin, Faction d'avoir tellement prepare sur la fin desavie la confiance du roi pour Colbert, qu'elle se trouva tout etablie quand le cardinal mourut. II suffit du reste de rappeler la chute de Fouquet survenuepeuapres,pourmontrer la part que lenouvel intendant des Finances await dans la confiance de son jeune raaitre.
Or c'est dans cette confiance absolue, qu'ilfaut chercher, avant tout, la force de ce ministre arrivant a creer, au milieu des complications les plus redoutables, et presque sans que son maitre s'en doutat, cette industrie artistique jugee par lui, des la premiere heure, indispensable pour la grandeur de son pays. En 1665, ayant acquis la charge de Surintendant des Batimens du Roi, il donne plein essor a son genie et developpe brusquement toutes les fondations qu'il avait du, jusque-la, laisser a l'etat embryonnaire. Les Gobelins, ou il reunit toutes les industries du mobilier, tapissiers, ebenistes, brodeurs, lapidaires, orfevres ; la fabrique du faubourg Saint-Antoine, ou Ton commence a faire les glaces et les miroirs, qu'on tirait auparavant dltalie ; un redoublement d'aetivite imprime aux draperies d'Abbeville, d'Elbeuf et de Louviers ; la fameuse manufacture d'etoffes d'or et d'argent. etablie a Saint-Maur sous la direction de Charlier ; de nombreux ateliers d'etoffes de soie installes a Lyon et a Tours ; l'6tablissement sur divers points du territoire de fabriques de dentelles, « de la maniere des Points de Venise, Gennes, Raguse et autres pa'is etrangers » ; la creation de la dentelle appelee point de France ; toutes ces conquetes industrielles sont l'ceuvre de quelques annees.
Et ce qui donne la mesure de cette vaste intelligence, c'est l'effroyable faisceau de resistances que le grand ministre dut briser une a une, pour mener a bien l'enorme labeur qu'il avait entrepris. Colbert, en effet, fut loin de trouver aupresde ses concitoyens une deference aussi flatteuseet un concours aussi aclif, que ceux que lui accordait le roi dans l'ex6cution de ses patriotiquesprojets. Le pays n'etait point mur encore pour lesgrandes questions economiques et industrielles. Dans sa province d'election meme, ou son influence devait etre considerable, il ne r^ussissait pas, en d6pit des efforts les plus acharnes, a secouer l'indolence des habitants.
« Comme la ville d'Anxerre, ecrivait-il un jour a. son frere, e>6que du diocese, veut retourner dans la faineantise etl'aneantissement dans lesquels elle a ete, et qu'elle ne veut pas profiter desmoyens que je lui ai donnes pour sortir de ce mediant etat, les autres affaires dont je suis charge^ et ma sanle qui n'est pas telle que je puisseautant travailler que j'ai fait autrefois, m'obligent a l'abandonner a sa mauvaise conduite. » Bien mieux en Normandie, il se produisit des cmeules d'ouvrieres, refusant obslinement de se servir de nouveaux metiers, d'accepter les tarifs nouveaux de fabrication, et Poitiers opposa un mauvais vouloir invincible a toules les tentatives failes pour fonder dans la contree un centre industriel.
Colbert triomplia de tous ces obstacles. II vainquil toutes les resistances, el parvint a fain; prevaloir sa volonte, ou plutoL celle lju'il savait insuffler a son mailre, car ce fut la encore une marque de sa profonde habilete, et non la moindre. 11 cut toujours soin de se releguer au second rang, assumant sur sa tele les responsabilites, mais laissant a son maitre tout-puissant le profit et la gloire. C'esl cette habilete qui lui fit, pendant de longues annees, donner a la Manufacture des meubles de la Cowonne toute son attention. Les gouts fastueux du roi trouvaient trop bien leur compte dans cette institution, pour que le ministrc nc marquat pas pour elle une preference speciale. On peut dire que letablissement des Gobelins fut son enfant cheri. II lui donna tous ses soins ; il en organisa tous les rouages administratifs el arlisliques avec une precision geniale. Aussirinstilulion devait-elle resister, pendant plus de deux siecles,a tous les changements qui out bouleverse notre pays; et si elle ne pr6senle plus aujourd'hui la meme complexite de production, si elle n'embrasse plus la mfime variele de travaux, encore a-l-elle conserve intacte cette grande ccole de tapisserie, qui fait radmiration et excite l'envie de toutes les nations du globe.
Louis XIV ne pouvait manquer, en effet, de porter un vif interet a ces Gobelins qui secondaient si bien ses habitudes de somptuosite et son amour de la magnificence. A l'instigation de son ministre, il consentit a donner des temoignages publics de sa bienveillance, en visitant a diverses reprises la manufacture. En 1663, 1664, 1665, 1666 et 1667 il vint aux Gobelins.
La Maze hisloriqae de Loret rend compte ainsi de la visite qui eul lieu le 22 novembre 1664 :
Le Roy, qu'un chagrin accompagne Pour les langucurs de sa compagne, Luy voyant quelquc amendement, Alia, par divertissement, Voir les superbes broderies, Peintures cl tapisseries, Que Ton fail pour Sa Majeste En certain logis ecarte Clair, plaizant, et point du tout sombre, Ou des ouvriers, en grand nombre, Travaillenl l'hyver el Tele Avec grande assiduile.
Et dont cc rare personnage Auleur de maint charmant ouvrage, Monsieur Le Brun est directeur, Et le supreme ordonnatour, Etant pour de pareils ouvrages Un de nos plus grands personnages Et (jui, de l'esprit el des mains fait de plus transcendans desseins.
La derniere de ces visites, qui pr6c6da de quelques jours seulement la signature du celebre edit constitutif, destine a donnerune existence officielle a la Manufacture royale des meubles de la Couronne, — visile que Colbert ne craignit pas de compter parmi les evenemenls les plus memorabies du regne, car il en fit le sujel d'une Lapisserie ex6cutee sur les cartons de Lcbrun etde Van dcr Meulen, comprise dans la serio de 17//' stoiredu roi, et qui figure encore aujourd'huia la place d'honneur dans le musee des Gobelins. — cette visile, disons-nous, estracontee parla Gaze/te tlr France de la facun suivante : « Le 15 de ce mois (octobre 1667), le Roy alia aux Gobelins voir les manufactures qui s'y fabriquent et parliculierement celles quise sont faites pendant la campagne, etqueS. M. avoit ordonnees avant son depart. Le sieur Colbert lui fit remarquer de quelle sorte on avoit suivi ses pensees et les desseins qu'elle avoit resolus : etlc dil sieur Le Brun, qui en a la conduite particuliere, avoit fait ranger Irs ouvrages, avec tant d'industrie, qu'il ne se peut rien trouver ensemble et si riche el si bien ordonne. L'enlree de la (lour oil estle pavilion estoit ornee de tableaux, de statues, detropbees el d'inscriptions, qui formoyent une espece d'arc de fcriomphe Ires magnifique; et la grande Cour estoit tendue do superbes tapisseries qui s'y fabriquent, avec un bufel de neuf
Ed
LES G0BEL1XS.
LES GOBELINS 3b
toises de long et eleve de douze degres, sur lequel estoyent disposez, d'une maniere aussi ingenieuse que magnifique, les riches ouvrages d'orphevrerie qui se font dans ce meme lieu. Ce buffet estoit compose de 24 grands bassins, chacun avec son vase, d'autant de brancars pour les porter, de deux cuvettes, chacune de 5 a 6 pieds de diametre, de quatre grands gueridons, de 24 vases a mettre des orangers et de plusieurs autres pieces, le tout d'argent cizele, mais d'un travail qui passoyt encor le prix de la matiere, quoique du poids de plus de 2o,000 marcs. Lorsque le Roy entra dans la cour, ily futregeu au bruit des Tambours, des Trompettes et des Boettes, par lesquelles les ouvriers temoignerent leur joye; et apres avoir considere lantde belles choses, Sa Majeste alia dans tous les endroits oil Ton fait les tableaux, les ouvrages de sculpture, de mignature, et de bois de rapport, comme aussi, les tapisseries de haute etbasse lice et les tapis facon de Perse. Elle veid pareillement, plusieurs pieces d'orfevrerie d'un autre bufet, commance d'un dessein differant; ce qui la surprit agreablement, ainsi que le Prince de Condo et le due d'Enguyen, qui 1'accompagnoyent, avec grand nombrc de Seigneurs : lesquels ne pouvoient assez admirer la grandeur de ce monarque, qui parmi les travaux de la guerre fait si glorieusement fleurir les beaux arts que nourrit la paix. »
Quelques jours plus tot, l'abbe Rospigliosi (neveu du pape Clement IX) avait visite les Gobelins et admire, dit la Gazette, « les riches et belles manufactures qui s'y font par ordre du Roy ». Le branle etait donne. La Cour suivit l'exemple du monarque. Tous les grands pcrsonnages de passage a Paris se conformerent au precedent cree par le neveu du pape, et tinrent a honneur de visiter les Gobelins. A partir de cette epoque, on y conduisit en grande ccremonie les rois, les princes et les ambassadeurs etrangers, auxquels il etait remis, en present royal, des tapisseries tissees dans la manufacture ' .
C'est ainsi que Colbert parvint a donner a sa creation une notoriete europeenne; et la gloire que ce grand etablissement allait promptement acquerir, en rejaillissant sur la France, devait assurer sa conservation. Nous venons de montrer de quelle fagon intelligente il etait parvenu a s'assurer la souveraine protection du roi, mais le bon vouloir royal ne suffisait pas, il fallait encore au grand ministre des collaborateurs d'une
1 An cours tie cet ouvrage on trouvera le recit de ces visites historiques.
autre sorte et dun merite transcendant. Nous allons parler raaintenant dun de ees collaborateurs, moins haul place dans la hierarchic officii'lle, mais ilont le concours ne fut pas moins precieux au grand minis tre. Cet autre collaborateur c'est Charles Le Brun, dont, a l'instant, Loret vantait les raeritcs. C'est de lui que nous nous occuperons dans le chapitre qui va suivre.