LES ENFANTS JARDINIERS
Entre-fen6lrcs. — (Conipnsiiicni i\r Ch. Le JHu\.
meconnaitre que Mm0 de Pompadour avait tres sagement choisi les mentors de son jeune frere. L'architecte qui accompagnait le marquis de Vandieres n'etait autre que le fameux Soufflot', le futur auteur du Pantheon; le dessinateur se nommait Cochin2 et l'historiographe l'abbe Le Blanc 3. On voit que le directeur general des batiments ne pouvait etre en de meilleures mains.
A son retour en France, le jeune marquis de Marigny (c'est le nom que devait porter, a partir de 1734, le frere de Mmo de Pompadour et celui sous lequel il est le plus connu), etait done mieux prepare qu'aucun de ses predecesseurs a remplir les fonctions delicates de sa charge. Son extreme jeunesse, qui, dans d'autres circonstances, aurait pu 6tre un obstacle a son autorite, lui facilita au contraire ses rapports avec ses subordonnes. On lui fit volontiers credit. Les conseils de ses mentors, qu'il continua de suivre et qui ne manquerent pas d'etre cxcellents, l'aiderent a se faire bien venir de tous. Aussi, des son entree en fonctions, recevail-il les doleances des entrepreneurs, reclamant avec insistance ce qui leur etait du : Audran 40,331 livres, Cozette 33,230 livres, et Neilson 14,774. Ceux-ci declarent que, s'ils n'ont point satisfaction, e'en est fait de la Manufacture « dont l'etablisseraent fait le plus d'honneur a l'Etat et a loute l'Europc ». Enfin ce qui acheva de redonner confiance aux tapissiers des Gobelins, ce fut la nomination, en remplacement de I'intolerant Oudry, de Boucher, homme aimable et facile s'il en fut un au monde.
Les entrepreneurs avaient fort intelligemment demande a M. de Marigny celte nomination. Le 10 mars 1734, ils adressaient au nouveau directeur des Batiments une longue lettre dans laquelle, apres avoir renouvele leurs doleances au sujel de leur situation financiere
' Soufflot, ne en 1714, etait, a ce moment, deja celebre. Divers monuments executes par lui a Lyon, avaient etabli sa reputation. En outre, il connaissait a fond le pays oil il allait conduire le jeune Poisson, l'ayant habite dans sa jeunesse et ayant pousse ses voyages jusqu'en Asie Mineure.
- Cochin, d'un commerce doux, d'un esprit cultive, de relations agreables, etait lui aussi un precieux compagnon dc route. II donna a son eleve de tres bonnes notions sur les arts ; il tira grand parti de son voyage, car, a son retour, il fut admis a l'Academie et, en 1752, devint garde des dessins du cabinet du roi, en remplacement de Coypel.
'L'abbe Le Blanc etait a peu pres le seul de ces mentors qui fut mediocrement choisi. Son Poeme sur les gens de lettres de Bourgogne, imprime en 1726, ses Elegies publiees en 1731, son Abensaid, tragedie representee en 1735 a la Comedie-Francaise, ses Lettres sur les tableaux exposes au Louvre en 1747 sont des ouvrages tres imparfaits. II avait su par sa basse flatterie capter la bienveillance de M°'" de Pompadour et e'etait peut-etre la son meilleur titre a la mission dont il avait ete charge.
fort critique, ils formulaient habilement une requete sur la question artistiquc tie la fourniture des modeles et demandaient que Boucher fill attache, dans ce but, aux Gobelin? :
« Le second objet sur lequel Monsieur est prie de faire une attention particuliere est la disette de tableaux dont les suppliants sont denues depuis long terns. 11 est certain que cet article qui est la base et le soutien de la Manufacture manquant, il est impossible quelle puisse conserver la superiorite quelle a toujours eu sur les autres etablissements on Ton travaille en tapisserie. Cette disette est cause que Ton ne peut avoir d'ouvrage de particuliers et oblige les entrepreneurs, pour ne point renvoyer des ouvriers qui leur ont coute bien des peines et des soins pour les former et ne pas les exposer a passer chez l'Etranger de les employer pour le service du Roy et faire plus d'ouvrage qu'il n'en est necessaire, faute de tentures de sujets gratieux et de peu de figures auxquelles les particuliers peuvent mettre le prix.
« Qu*il soit permis aux exposants de vous representor. Monsieur, que la manufacture de Beauvais ne s'est soutenue depuis pres de 20 ans que par les tableaux gratieux que luy a fait le sr Boucher et que le sr Charon qui est actuellement a la teste de cette manufacture traitte avec luy pour qu'il fasse des sujets de tenture qu'il forme le dessein de presenter au Roy, son intention etant de ne rien epargner pour la rendre plus florissante que jamais, ce qui luy sera d'autant plus aise, qu'etant appuve du credit de Mr le Controlleur general, il ne le laissera pas manquer de fonds pour les travaux. Que ces ouvrages soient bien ou mal, le particulier peu connoisseur donnera toujours la preference a la nouveaute et se contentera des sujets traittes de la composition et du gout dndil sr Boucher.
« Pour prevenir ladecadence de la Manufacture des Gobelins dont vous fetes, Monsieur, le protecteur et le soutien, il seroit necessaire d'y attacher le sr Boucher et de luy joindre quelques uns des peintres de l'Academie, capables de faire des tableaux pour tentures lels que les s" Dumont le Romain, Jaural, Hallel. Challe, Vien. el autres, les principalis peintres fetanl occupes pour longtems a de grands sujets. Nous espferons (pic vous ne dfesaprouver6s pas le zele qui nous fait parler. II n'a rien que de eonforme aus vues sages qui animent votre administration el Irs representations que nous prenons la liberie de vous faire pa-sanl par votre canal pour arriver au Roy n'en acquereront que
plus de poids. II s'agit de maintenir la Manufacture Royale des Gobelins dans son ancien lustre et quelle conserve toujours la superiorite qu'elle a toujours eu en ce genre sur les autres manufactures. Les suppliants qui connoissent le gout que Monsieur a pour les arts et qui sont intimement persuades de ses bontes pour eux, osent esperer que vous voudres bien leur accorder les deux graces qu'ils vous demandent.
« lis ont l'honneur d'etre avec un tres profond respect, Monsieur, Vos tres humbles et tres obeissants serviteurs.
H Al'DIUN, COZETTE Ct NeILSOX. »
Cette requetene pouvait qu'etre agreee; elle repondait tres exactement aux intentions de M. de Marigny. Boucher fut nomme sur-inspecteur des Gobelins. Les entrepreneurs de la Manufacture ne cacherent point leur satisfaction. Le 21 aout 1755, Audran, Cozette et Neilson prirenlsur eux, — ce qui, a notre connaissance, nes'etait jamais fait, — d'adresserau directeur general une lettre de felicitation, et cette lettre qui nous a ete conservee, respire un contentemenl voisin de l'enthousiasme. « La satisfaction que nous ressentons de la nomination de M* Boucher aux lieu et place de Mr Oudry, ecrivent-ils, nous est trop agreablc, Monsieur, pour ne pas vous en marquer une sincere reconnoissance : il nous a dit qu'il avoit refuse les offres avantageuses qui lui ont ete faites de la part des Directeurs de la manufacture de Beauvais, pour s*attacher entierement a nous : au moyen de quoy nous marcherons tous d'un pas egal, sans aucun sujet de jalousie, etne lui cacherons rien delamanutention denos ouvrages et des differentes difficultes dont Tart de la tapisserie est susceptible ; le tout pour parvenir ensemble au plus haut degre de perfection oil il nous soil possible d'atteindre, et cela pour seconder les vues qui vous font agir, Monsieur, pour le soutien de notre Manufacture et notre bien personnel. »
Boucher n'etail point un elranger pour les tapissiers des Gobelins. Des 1739, il avait execute pour la Manufacture des modeles apprecies et, au moment ou sa nomination etail signee, les metiers d'Audran et de Cozette portaient deux grandes tapisseries de lui, le Lever et le Coucher du soleil. Les chefs d'atelier et les ouvriers avaient done pu apprecier le caractere affable du peintre et la facilite que presentait 1 'interpretation de ses compositions.
Ajoutons que M . de Maris ny. bien qu'il professat pour Boucher une grande ostime, et qui! lui sut un gre infini d'etre le peintre prefere de sa SGBur, eut le bon esprit de ne point chercher a l'imposer d'une facon trop etroite aux entrepreneurs des Gobelins. Les contestations et les dissentiments qui s'etaient produits sous l'inspectorat d'Oudry etaient encore trop presents a sa memoire, pour qu'il risquat, par un acte d'autorite mal compris, de les renouveler. Le ton de la reponse qu'il fit a la lettre d'Audran, de Cozette et Neilson montre, avec une grande moderation dans la forme, beaucoup de politique dans le fond. « En donnant cette place a M. Boucher, ecrit-il, j'ay compte que la mutuelle communication de ses lumieres et des votres ne manqueroit pas de porter la tapisserie a ce degre de perfection que nous desirons tous, et j 'attends cet effet de votre mutuel concours. Je luy ay ecrit que je comptois aussi sur ses ouvrages, qu'il les verroit executer avec plus de precision qu'il ne l'ont ete ailleurs; enfin que lorsque les autres peintres donneront des tableaux a la Manufacture, ceux-cy auront la liberte d'aller les voir executor, de vous communiquer leurs sentiments, sans que pour cela il puisse regarder, comme une atteinte ported a sa place, la visite et les conferences que vous aures avec eux... »
II faut reconnaitre, au reste, que Boucher ne pouvait etre, pour les entrepreneurs de la Manufacture, un inspecteur bien genant. La surveillance de cet art de la tapisserie, ou le travail est d'une lenteur qui semble tenir de l'eternite, ou l'ouvrier apporte, dans la traduction des modeles, une grande part d'inspiration personnelle, ne devait point convenir au temperament ardent de ce virtuose incomparable, de cet improvisateur sans egal, doue d'une rapidite de production extraordinaire, ne demandant qu'a son imagination intarissable et a sa memoire prodigieuse les elements de ses compositions, se preoccupant assez peu d'etre exact et tenant en mince estime l'etude patiente de la nature. II ne devait pas exiger de ses collaborateurs une fidelite de traduction aussi meticuleuse que celle reclamee par l'incorruptible Oudry. La tapisserie etait, en outre, a peu pres impuissante a rendre avec exactitude la richesse de sa lumineuse palette, les tons irises de ses carnations, les clartes pales et vaporeuses de ses nuees et toute cette gamme des tons roses, ambres et bleu celeste, sur lesquels se detachent les corps de ses galantes deesses, de ses nymphes lascives et de ses amours joufflus. Par contre, il apportait une quality fori precieuse et qu'aucun de ses pr6decesseurs n'avail
possedee a un degre meme approchant. Les travaux obscurs de sa jeunesse l'avaient familiarise avec cet art de l'ornementation si difficile, dont la connaissance parfaite etla pratique constante sont indispensables pour la composition de tons modeles de tentures. En realite, Boucher ne fut qu'un inspecteur general. Le directeur des Gobelins, des l'entree en fonctions du premier peintre du roi, s'occupa de lui chercherun sous-ordre qui serait charge de faire materiellement la besogne. Cochin fut prie de trouver l'artiste. a qui on pourrait confier ce sous-inspectorat. II proposa Joseph-Ignace Parrocel, agree a l'Academie, qu'il ne faut point confondre avec Joseph Parrocel, le peintre de batailles. La lettre de recommandation de Cochin est piquante : « Je suis certain, ecrivait-il au directeur des Gobelins, que la meilleure partie de l'academie se joindroit a moy pour la demander si cette proposition etoit connue, car il y est aime et estim6de toutle monde. C'est un tres honnete homnie et qui a touttes les qualites des anciennes epistres dedicatoires, bon pere, bon mari, bon citoyen, bon amy, d'ailleurs c'est un homme actif et intelligent, quoi qu'il ne soit pas du premier ordre dans la peinture d'histoire, il a cependant beaucoup de talent, et il y a des parties de l'art ou il rcussit tres bien, il paroit qu'il seroit tres propre a Stre sous M. Boucher, et en elat de le seconder en cas de maladie. » Quels furent, au point de vue technique, les resultats du sur-inspeclorat de Boucher, il serait assez difficile de le dire, d'autant que les progres realises par la Manufacture pendant le temps qu'il passaaux Gobelins ne lui sont pas personnellementimputables. Dans le personnel de ce grand etablissement figurait alors un homme, dont nous avons eu maintes fois deja l'occasion d'ecrire le nom el qui peut compter parmi les artisans les plus remarquables du xvin" siecle, le chef d'atelier, Neilson.
C'etait presque un enfant de la maison que ce tapissier, qui devait par la suite acquerir dans son art une si legitime notoriete. Le duo d'Antin, qui s'interessait indirectement a sa famille, l'avait place, tout jeune encore, dans l'atelier du celebre Jean Jans. Brevete apprenti du roi en 1732, puis admis comme tapissier deux ans plus tard, Neilson n'avait pas tarde a devenir un des plus habiles hauteliciers de la Manufacture. Une fois maitre dans son metier, il avail voulu 6tendre le cercle de ses connaissances. II abandonna pendant quelque temps l'atelier pour prendre des lecons de peinture et se perfectionner dans un art qui lui semblait, avec raison, de la premiere utilite. II recut ainsi des
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conseils de Chastelain el puis travailla sous Charles Coypel, Parrocel et La Tour. On se fait uue idee de la superiority que Neilson acquit de la sorte sur ses camarades el de l'autorite que lui valut ce surcroit de connaissances.
En 1749, Monmerque, qui dirigeait le premier des ateliers de haute lice, vinl a inourir. Cozette, entrepreneur, tres remarque, d'un des ateliers de basse lice, obtint de le remplacer. 11 fallait lui trouver un successeur. Neilson n'eut qu'a poser sa candidature pour obtenir le poste envie. Plus tard Le Blond, le second entrepreneur de la basso lice, etant venu a son tour a mourir. son atelier fut reuni a celui de Neilson et ce n'etait que justice, car M. d'Isles, et apres lui Soufflot, n'eurent pas de collaborateur plus intelligent et de chef d'atelier plus habile.
Mais Neilson ne se contenta pas de diriger ses deux ateliers avec une experience et une activite exceptionnelles. II transforma encore la fabrication de basse lice, en introduisant, dans le mecanisme des metiers, des perfectionnements d'une importance considerable. Nous avons dit plus haut qu'une des causes de l'inferiorite de la basse lice sur la haute lice provenait de l'impossibilite ou se trouvait l'ouvrier de controler son ouvrage au cours de l'execution. Non seulement, il lui fallait oter la table qui portait le modele d'apres lequel il travaillait et retirer celui-ci, mais encore il etait force de passer sous le metier. C'est dans cette position extremement genante qu'il voyait le travail execute, et encore celui-ci etait-il si mal eclaire que, de l'aveu meme des gens les plus competents1, on ne pouvait juger des d6fauts de la piece qu'apres la sortie des metiers, et alors qu'il n'etait plus temps d'y remedier. Neilson, le premier, pensa qu'il etait possible de supprimer cette imperfection grave, en disposant les rouleaux qui tendent la chaine, non plus sur des traverses fixes, comme cela avait et6 fait jusque-la, mais sur un chassis mobile, se redressant de facnn que la partie superieure clu metier put quitter sa position horizontal et devenir verticalc, chaque fois qu'on voulait controler l'avancement du travail et se rendre compte de la fagon dont il etait conduit.
Vaucanson etait alors fori celebre comme mecanicien. Soufflot, sur les
' l>ans une lettre a M. de Marigny. en date du '.'0 mai 1757, oil se trouvent signales les inconv6nients de la basse lice, telle qu'elle existait alors, Soufflot s'etend longuement sur l'impossibilite oil l'on est de controler l'ouvrage avant qu'il ne soit i ciiii inO.
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conseils de Neilson et avec l'autorisation du marquis de Marigny, s'adressa a lui. Une pareille transformation etait un jeu pour un homme rompu a tous les problemes de la rnecanique. Trois mois lui suffirent pour combiner etfairc exeeuter le nouveau metier, qui se trouvaetre si parfait que. en depit des progres industriels realises depuis un siecle, c'est encore celui dont aujourd'hui les ouvriers de Beauvais font usage. Une lettre de Soufflot a M. de Marigny, en date du 8 decembre 1757, nous donne des renseignements interessants sur l'accueil fait a l'invention de Vaucanson :
« Monsieur, j 'arrive des Gobelins oil j'ay passe la journee avec M. Vaucanson; nous y avons etabli le nouveau metier de basse lisse; et, chose rare, et a laquelle nous ne nous attendions pas entierement, il a eu une approbation generale de tous les ouvriers de ce genre et de ceux meme de la haute lisse ; MM. les entrepreneurs sont egalement satisfaits et on le regarde comme l'epoque de la perfection de la basse lisse ; ceux qui la font repugnoient fort a mes idees quand je les leur proposay et murmuroient sur une innovation qui les fatiguoit d'avance ; ils m'assuroient que si depuis soixante ans il y avoit eu quelque chose de mieux que les metiers actuels, on l'auroit trouve ; je ne me suis pas rebute et avec votre approbation, Monsieur, j'ay ete en avant. Aujourd'huy ils m'ont fait reparation publique et bien des remerciements, pour moy j'enayfaitbeaucoup a M. Vaucanson, qui a bien voulu exeeuter avec tant de perfection mes idees informes et y ajouter les siennes qui ont asseure l'entiere reussite
« Soufflot. >•
Neilson, qui, avec les anciens metiers etait arrive a faire exeeuter des ouvrages presque irreprochables, porta bientot, grace a l'invention de Vaucanson, le travail de la basse lice a une perfection qui n'avait pas encore ete atteinte et qui n'a jamais ete depass^e.
Mais, ce premier progres si heureusement realise. Neilson ne se trouva pas encore satisfait. II fit faire a la teinturerie des Gobelins des progres considerables, dont on trouvera l'expose complet dans l'article consacre a cet atelier.
L'infatigable artiste ne fut recompense de son devouement et de son intelligente initiative qu'au point de vue de l'amour-propre. En 1760, lors-
que les nouveaux metiers, fabriques sur ses indications, eurent fonctionne et produit des travaux suffisamment soignes, M. de Marigny fit exposer simultanement dans son hotel quatre pieces de tapisserie. Sur ces quatre pieces, deux avaient eteexecutees par Cozette pere et par Audran, entrepreneurs de haute lice; les deux autres etaient l'ceuvre de Neilson. Le directeur des Batiments invita les plus celebres amateurs et les peintres les plus en renom a donner leur avis. Cet avis fut entierement favorable a Neilson. On trouva ses tapisseries aussi belles que celles qui avaient ete fabriquees en haute lice et meme d'une perfection plus grande dans les sujels delicats. dans les fleurs, les animaux a poil et a plume. G'6tait un beau triomphe artistique. En 1773, le Dauphin et la Dauphino ayant visite les Gobelins, Neilson leur fut presents et recut des compliments extremcment flatteurs de celui qui, quelques annees plus tard, devait prendre le nom de Louis XVI'. En 1777, l'empereur d'Allemagne, Joseph II, vint lui aussi visiter la Manufacture et, frappe de l'impulsion que Neilson avait donnee a l'atelier des teintures, il se fit montrer les registrcs d'experiences. II les examina en detail et dit a Soufflot et aux artistes qui l'entouraient : « Voila, messieurs, lc fondement inalterable de votre Manufacture2. » Aucun eloge ne pouvait rin' plus sensible a ces Iravailleurs acharnes et conseiencieux. Malheureu- -rment ce furent la a peu pres les seules recompenses que Neilson put obtenir. En 1784, quandon le dechargra, sur sa demande qu'il ne cessail de renouveler depuis Irois ans. de la surveillance de l'alelier de teinture, sa modeste fortune etail lorlemenl enlamee. En 1788, il dutse retirer,tout a fait mine parl'age et paries infirmites; mais il etait au-dessous de ses affaires de plus de 100,000 livres. Les dossiers des Manufactures, aux Archives nationales, sont pleins de lettres de doleances, qu'il adressail continuellement au directeur des Batiments du roi pour etrepaye ou tout au moins pour recevoir de temps en temps quelques acomptes sur ses nombreuses creances. Ses collegues, les entrepreneurs Cozette et Audran, n'etaientguere plus heureux financierement et souffraient beaucoup de la penurie du Tresor royal. Une petition collective, adressee a Souf-
1 Une particularity curieuse de cette visite, c'est que le fonctionnaire charge de faire tendre les galei'ies, reeut l'ordre d'eviter avec soin qu'on etalat les tapisseries represenlant les conquetes de Louis XIV sur la maison d'Autriche et meme sur celle de Lorraine ; on tenait a eviter tout ce qui aurait pu froisser la Dauphine.
■ En souvenir de sa visile, Louis XVI lit cadeau .i I'empereur, son beau-frere, de quatre pieces de Watteau, de huit des Nouvelles [rides et de quatre Pastorales.
flot, nous fait connaitre, en termes eloquents, la situation cruelle qui leur etait faite :
« lis vous supplient de representer a Mr le directeur general que la facheuse circonstance des temps va porter les plus funestes coups a ce bel etablissement. II est cependant d'autant plus essentiel de prevenir sa chute qu'inutilement voudroit-on le relever dans un temps plus heureux si on souffroit que les conjectures presentes en sappassent les fondements. En effet quels moyens de songer a reparer ce malheur ? Si les fonds continuent a manquer aux entrepreneurs, leurs ressources sont epuisees, les travaux vont cesser par l'impossibilite de payer les ouvriers, les meilleurs se rebuteront les premiers, la superiority du talent rend plus sensible a la privation du salaire, la plupart passeront chez l'etranger, les autres prendront le parti des armes et non seulement des sujets qui coutent un temps infini a former seront en un instant perdus pour cette Manufacture, mais encore les plus habiles, qui, sursd'en etrebien recns, auront ete mettre leur industrie a la solde de nos voisins amis ou ennemis, augmenteront la somme des contributions que des transfuges de toutes especes ne les aident deja que trop a lever sur nous. Que de regrets superflus n'auroit-on pas alors ? » Les entrepreneurs proposaient aM. de Marigny la combinaison financiere suivante : Les soixante fermiers generaux feront passer lous les mois a la caisse des Batimcnts une somme de 14,000 livres, destines a l'enlrclien de la Manufacture; ils deduiront de leurs comptes avec le controleur general les 168,000 livres que produira a la fin de chaque annee ce fonds de 14,000 livres par mois, sur la totalite de ce qu'ils doivent remetlre au Tresor royal et ils en seront decharges sur les quittances du tresorier des Bailments. « Quand au bout de plusieurs annees, ajoutaient-ils, on seroit en fonds de tableaux pour faire des tentures pour le particulier et pour l'etranger, on pourroit alors les vendre au profit de Sa Majeste, et l'argent qui en reviendroit rentreroit dans la caisse des Batiments, en sorte que par la suite du temps la Manufacture ne seroit point a charge au Boy. » Cette combinaison financiere, d'une tres grande simplicity d'application en principe, mais non en fait, ne pouvaitfitre acceptee; il ne fut, comme bien on pense, donne aucune suite administrative a la petition d'Audran, Cozette et Neilson.
En 1773, apres avoir subi beaucoup de degouts, M. de Marigny, qui, a la mort de sa sceur (1764), avait h6rite du marquisat et du chateau de Menars et profite de l'aubaine pour changer encore une fois
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de nom, se demit de sa place, dont l'abbe Terray, alors tout-puissant, se hata de s'emparer '.
L'abbe Terray ne jouit pas Longtemps de la charge. Affreusement discredile dans le public. traite de voleur el de scelerat dans tous les pamphlets dn temps2, il dut a son tour se de-melt re de ses fonctions a l'avenemenl de Louis XVI et ml remplaee par le comte de la Billarderie d'Angiviller.
1 Le marquis de Marigny elaii devenu immensement riche par la mori. dp M°" de Pompadour. II ne mouriit qu'en 1781, a l'age de rinquaiite-quatre ans. Cochin, qui avail ete son mentor pendant le voyage d'ltalie, prononea son eloge funchre, qui fut insere au Journal de Paris.
' On trouve dans le Recueil Clairambault Maurepas le quatrain suivant, date de 1776, qui donne la mesure des polemiques du temps b son egard :
Pour vous, monsieur l'abbe, digne de plus d'eclat, Eutre tuus ces messieurs si chers a la patrie, Vous futcs le luoins sot et Le plus scederat; Montfaucou doit payer \otrc rare genie.