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LE TRIOMPHE DE BACCHUS

Composition clr Noel Coypel, d'apres uae lapisserie du xvr siecle.

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LKS G0BELLN9,

Soufflot, on se flattait qu'ilpourralt, dans une cerlaine mesure, enrayer le mal. II connaissait la maison et it etait apprecie des entrepreneurs et des ouvriers, ayant ete sur-inspecteur des travauv, de 1765 a 1770', a une epoque qu'on pouvait regarder comme relativement prospere. Mais il semble au contraire que ces relations anterieures aient donne au\ malheureux tapissiers la legitime audace de faire entendre leurs justes plaintes et de montrer toute l'etendue de leurs souffrances immeritees.

Assailli par des reclamations de toutes sortes et ne sachant a qui entendre, Pierre, des sa premiere visite aux Gobelins comme directeur, le 10 Janvier 1782, invita les entrepreneurs et les ouvriers a formuler leurs griefs par ecrit. Ceux-ci demanderent qu'on supprimat le regime du paiement a la tache, parce qu*il etait impossible d'etablir une juste proportionnalite de remuneration cntre les divers travaux, qui chaque jour se compliquaient davantage. lis faisaient remarquer que, malgre" les tarifs superieius alloues pour les ouvrages difficiles, « un ouvriermis sur un ouvrage commun gagnoil une forte semaine, tandis que 1'ouvrier de tele n'en gagnoit qu'une tres faible; de la la tentation irresistible de hater 1 'ouvrage aux deepens de la perfection2 ». Comme consequence les ouvriers proposaient d'etre soumis a une soldo fixe.

Le systeme du paiement a la (ache, n'rtait guere plus favorable, aux entrepreneurs. Sa complication en rendait, d'ailleurs, ['application difficile pour des travaux d'aussi longue duree. Le fonctionnement de ce systeme est assez peu connu pour que nous en donnions ici une explication rapide. Les comptes entre la Couronne et les entrepreneurs se faisaient a L'entreprise et a des prix variant suivant la difficultii du travail et le genre de lapisserie, haute on basse lice. Pour cela, le modele etait prealablement decompose en autant de parties qu'il y avait de genres de travail : carnations, etoffes, etc. Chacune des parties decoupees etait mesuree, suivant une unite, le baton de France, sixieme partie de l'aune carree, et son prix d'execution etait calcule a un taux fixe d'avance, par le reglement officiel. On ajoutait a la somme, par aune carree, G livres pour l'or. Le maitre recevait, en outre, 30 livres, pour la conduite du travail et pour la valeur des etoffes , e'est-a-dire les soies et les laines fournies par la Manufacture.

II avail sucoede, a cette epoque, a Francois Boucher et, cinq ans plus tard, il cedaitla place a Noel Halle, quand il fut, a son tour, nomine premier peintre du roi. 5 Rapport adresse par M. de Montucla au directeur general.

■212 l.ES GOBELINS

Ce premier calcul fait, I'entrepreneur traitait avec ses ouvriers. La dimension de la piece etait toujours la base admise pour revaluation, mais l'unite de mesure etait different e. Au baton de France, on sub>tituait le baton de Flandres, qui repr6sentait seulemenl le tiers du baton frangais, et le compte s'etablissait d'apres le reglement officiel. L'entrepreneur retenait la moitie de la bande bleue Mir chaque tapisserie, comme indemnite pour la rentree de la piece, pendant le temps des relais, pour la perte des chaines, en commencant et en finissant le tissage, pour les lissures, broches et bobines. Dans une piece mesurant douze aunes carrees, cette retenue se montail environ a 50 livres.

I'n Memoire d'Audran, Cozette el Neilson sur la maniere de Oxer le prix de chaque tableau neufpour etre execute en tapisserie, nous fail connaitre exactement I'etat financier d'une piece de tapisserie, en I'aniHT 1783:

« Iaimi'ii: hi w iimiiii. de jason. — Jason recevant de Me" dee Therbe enchantie.

Debourse pour la main-d'oeuvre 16481. ITs. lid.

Debourse pour la main-d'ceuvre des bordures 853 2 6

Total du del I'ouvrier 25021. »s. 5d.

Etoffes et conduites pour I'entrepreneur. . . . 1495 0 A

Total 3997 I. 0 s. 8d.

Ladite piece, contenanl en cane. 12 aunes, 6 pouces et 7 lignes, au prix Gxe de 3601. I'aune, donne la somme de 44851. 18 s. 9 d.; I'entrepreneur se trouve done en benefice, sur cette piece, de i88 1. 12 s. »

Le prix fixe pour la haute lice t'aisait la regie pour la basse lice, a la diminution d'un tiers environ pour la main-d'ceuvre1.

On comprend combien cesysteme compliqu6 devait. en un temps oil le Tresoravait etc mis a sec par les prodigalites de Mme Dubarry, preteraux atermoiements et ouvrir la porte au\ difficultes, dans les reglements de

di ition n'avail pas toujours ele d'un tiers. Au xvir siecle, elle s'elait elevee

a la moitie. Ainsi la Galerie de Sainl-t loud, qui im payee aux entrepreneurs en haute lice 34,445 livres, tie ful payee en basse lice que 17,080. A I'epoque oil aous sommes parvenus etsurtout depuis les perfectionnements apportes par Neilson au travail de la basse lice, les prix etaienl de 360 livres pour I'aune en haule lice el de 220 litres en basse lice.

compte. Aussi, les entrepreneurs reclamaient-ils, avec insistance. qu'on leur fit au moins quelques avances sur ce qui leur etait du. Cozette etait a la veille de suspendre ses travaux et de fermer son atelier. Audran se trouvait completement mine. Quant a Neilson.en 1785. on lui devait 118,749 livres; il ne pouvail m&mo obtenir qu'on lui en servit les inlerets. Dans l'impossibilite de continuer a travailler, Irs entrepreneurs en etaientreduits, eux aussi, a demander a n'etre consideres que comme de simples chel's d'atelier, avec appointemenls fixes.

Cette subalternisation de leur situation, qui leur aurait paru inadmissible cinquante ans pins tdt, d contre laquelle il< eussenl proteste, alnrs, avec la plus vivB energie, avail an moins le merite de mettre fin a de tres lourdes responsabilites. La caisse des Batiments, en efiet, ae payait meme plus les pensions des vieux ouvriers, fixees a 200 livres, ni les autres pensions de 150 livres, appelees le- « petit s ^ages >>, qui etaient accordees, depuis ('institution de la Manufacture, aux mattres tapissiers et teinturiers, a titre decommensaux de la maison du roi. Sous peine de laisser ces braves gens mourir de Eaim, les entrepreneurs 6taient obliges de venii-a leins secours, el ces secours, il semblait qu'il les leur dussent, a cause des benefices realises, a leur avis, sur la main-d'ojuvre. De la, une suite d'avances faites aux ouvriers malades, ire- lourdes pour les finances des entrepreneurs, ct I'obligation de ^arder les vieillards dans les ateliers, alors qu'ils n'etaient presque plus capables de travailler.

Aussi. les uns et les autre- etaient-ils unanimes pour r6clamer la reprise des ateliers par I'Etat el la arise de hail le personnel a une solde fixe. C'etait la, semblait-il, I'unique remede a tant de maux. De son c6te, Pierre etait loin de se montrer hostile a cette reforme. Dans de nombreuses lettres. il Tail pari, au directeur g6neral des Batiments du roi. de ses griefs contre les entrepreneurs, dont il considere I'installation comme la vraie source de toutes les ealamites qui ont londu sur I'etablissement royal. « La fermentation que presente la Manufacture des Gobelins, ecritil un jour, est un Ires ancien vice qui a eprouve des calmes et des acce-s de convulsion. On en peut dater l'origine a I'epoque ou les chefs d'aleliers ont quitte la main-d'cBUvrc et se sonl trop distingues de leurs anciens camarades. De primi inter parrs, ils sont devenus des superieurs. Ils ont remplace la confiance que leur valait une superiorite meritee et necessaire, par un despotisme ignorant et d6place. » En consequence, Pierre proposait de remettre les entrepreneurs sur le pied oil

ils etaient autrefois, c'est-a-dire simples chefs d'ateliers; d'etablir qu'ils n'auraient plus la liberte de travailler pour leur compte, qu'ils auraient des intereUs eommuns et se representeraient les uns et les autres, dans la Manufacture, vis-a-vis des ouvriers et de l'administration; il demandait en outre la suppression du seminaire des eleves de basse lice. Mais il mourut sans pouvoir mettre ;i execution son projet de reorganisation.

L'architecte Guillaumot lui succeda en avril 1789 ' et, le 23 decembre 1790, les ouvriers furent places sous le regime a solde fixe. Line ere nouvelle allait commencer pour les Gobelins; nous en retracerons les phases dans les prochains chapitres.

On voit par quelle suite d'epreuves variees avait passe la Manufacture royale des meubles de la Couronne, depuis l'annee 1745, oule controleur general Orry avait cede la place a M. de Tournehem. On pourrait croire que, pendant une periode si troubled, il ne sortit pas grand'chose de beau ni de bon de ces ateliers, oil r6gnait en quelque sorte la famine. 11 n'en est rien cependant. En passant la revue des tapisseries fabriquees dans les cinquantes dernieres annees, nous y trouverons un nombre considerable d'oeuvres tres recommandables.

Les livrets des Salmis nous fournissent des renseignements precieux. En 1731, nous notons une composition historique de Restout : Didon faisant voir a Ende les bdtiments de Carthage. En 1753, Boucher expose, comme nous l'avons dit plus haut, le Lever et le Coueher du Soleil, destines aux ateliers de Cozette et d'Audran, et Restout, en IT.'i.'i, un Triomphe de Mardoche'e, destine egalement aux ateliers de haute lice. L'annee 17.v>7 est particulierement abondante : nous relevons une composition de Neptune et Amymone par Carle van Loo, les Forges de Vulcain de Boucher, {'Arrivte de CUop&tre de Natoire, faisant partie d'une suite a trois pieces, relatives a Marc-Antoine et Cleopalre, ['Enlevement (/Europe par Pierre, el Proserpine rencontre'e par Pluton de Vien. On voit qu'il eta it difficile de se montrer plus eclectique. En 1759, Restout figure seul, avec un Mardoche'e refusant les honneurs reclaim's par Aman; mais an Salon de ITtil. Noel Halle et J. -J. Bachelier entrent en scene, celui-ci, avec les Amusements de I'Enfanc'e, celui-la avec les Gdnies de la poisie, de YHistoire, de la Physique et de V Astronomic En 1763, on voit se produire. pour la premiere fois, un

' M. d'Angiviller proposa a Vien la succession de Pierre : mais I'artiste refusa sous le pretexte qu'il clait trop &g& et qu'il ne voulait point abandonner son art.

fait qui ne saurait passer inapercu. Un certain nombre de tapisseries des Gobelins furent exposees, a la suite des tableaux envoyes par les peintres. Si Ton se rappelle les luttes soutenues par Oudry pour araener les hauteliciers a la copie fidele des tableaux qui leur etaient donnes en modele, on peut voir qu'en depit de leur opposition vebemente, Audran etCozette etaient entres dans cette voie.

Audran avait expose, le Portrait du Roi, d'apres Michel Van Loo, entre une peinlure de Restoutrepresentant Orphee descendant aux Enfers et une composition de Pierre, inlkulee Mercure changeant Aglaure en cailloa. En 176o, Cozette envoya le Portrait deM. Paris de Montmartel d'apres La Tour, et une allegorie de la Peinlure d'apres Carle Van Loo, qui furent places a cole de la Course d'Hippomene et d'Atalante de Halle et du Grand pre t re Core'sus se sacrifiant pour sanver Callirhoe" deFragonard. En 1769, Cozette montre de nouveau un Purl mil du Roi d'apres Van Loo, et un Portrait de la Reine d'apres Nattier, executes l'un et l'aulre pour l'Ecole mililaire, pendant que Halle expose un Achille a la cour de Lycomede, destine aux Gobelins. Ce meme peintre, en 1771. presentaau. public un Silene barbouilU de mures par Egle, qui. avec Psyche" et I' Amour endormis de Belle, prit le chemin de la Manufacture. Enfin. en 1773, Ame. dee Van Loo, dit van Loo de Prusse, faisail figurer au Salon la premiere piece de la suite de la Sultane, qu'il complelait, en 1773, par quatre autres compositions, tirees du meme sujet.

Independamment des ouvrages dont les rnodeles avaienl ete envoyes aux Salons, les Gobelins executerent, pendant cette periode, un nombre considerable de pieces isolees d'apres Boucher, Amynthe et Sylvie, tirec de la tragi-comedie du Tasse, en baute lice ; le Secret, V Amour rallumant son flambeau, basse lice par Neilson, Venus sur les eaux, les Diseurs de bonne aeenture; deux tentures d'apres Jeaurat, l'une de sept pieces, Histoire de Daphnis el Ch/oe', l'autre de quatre pieces, representant des Fetes de village, atelier Audran et commandes particulieres ; une tenture appelee les Amours des Dieux, dont les modeles avaient ete fournis par les peintres Pierre et Vien; Y Entree de \' ambassadeur turc aux Tuileries et la Sortie de I ' ambassadeur , par Parrocel, ateliers Lefevre el Monmerque, du prix de 30,390 livres; I'Aurore et la nuit, par Boizal ; les Noces d'Angelique et de Medor, par

1 Deux suites en onl ete executees, Tune vendue en 17io, 6,800 livres, l'autre deposee au Mouilier de la Couronne.

Coypel, et enfin une suite nouvelle de i'Histoire de Louis XIV, comprenant six pieces, d'apres Martin, Lecomte, Halle, Yernansal, Christophe et Dieu. On voit que dans la seconde partie du regne de Louis XV et en depit de la crise terrible qui sevissait sur les Gobelins, les ateliers n'etaient pas restes inactifs.

Sous le r6gne de Louis XVI et quoique leur situation ne se ful guere amelioree, les Gobelins continuerent de produire ; mais le gout qui les guidait avait change. Les allegories aimables. galantes, gracieuses. avaient cesse de plaire. Les dieux de l'Olympe, les deesses aux carnations nacrees et les nymphes rougissantes, etaient desormais proscrits par les austeres connaisseurs. La crise financierc s'etait completee d'une veritable crise artistiquc. Le bean temps de Boucher, de Coypel et de de Troy etait passe. Les portraits exposes par Audran el Cozette, en 1763 et 17G.'i. avaient fait sortir la tapisserie de sa voie naturelle. Elle allail desormais se poser en rivale de la peinlure et avec le vent de grave sensibility qui soufflait, ellf etait fatalemenl condamnee a devenir l'interprete de la peinture historique. On demanda, en effet, ;'i eel art des Gobelins, si luxueux, si debordant d'eclat et de riehesse, deux tentures ditesde V Histoire de France. La premiere comprenait cinq pieces, d'apres Vincenl : Sully "in pieds d'Henri IV ; Henri IV prenant conge" de Gabrielle d Estries ; Evanouissement de la belle Gabrielle; Henri IV soupant chez le meunier Michaut ; Henri IV faisant entrer des vivres dans Paris. Les modeles de la seconde. qui ne comptait pas moins de lmit pieces, furent commandes a plusieurs artistes. Menageot peignil la Mort de Leonard de Vinci; Rameau, la Continence de Bayard; Brenet, Irs Honneurs rendu* a Duguesclin par les ennemis apres sa mort; Suvee, la Mort de Coligny1. Barthelemy donna les autres, qui representaient le Siege de Calais, la Reprise de Paris par le connitable de Richemont, la Mort d'Etienne Ma reel. La premiere de ces deux tentures fut entreprise en 1787. II est vraisemblable que la seconde resta inachevee.

On peut s'etonner a bon droit de cette production persistanle. au mi-

1 Une lettre de Vien a M. d'Angiviller, en date de mai 1790, dit qn'on etait pret a cette date a reeommencer sur les metiers libres les tableaux de Maillnrf par M. Barthelemy et de Coligny, par M. Suvee : mais d'apri'S quelques observations faites par le roi sur le sang qui est repandu dans ces tableaux, on crut devoir en cesser 1'execution. M. d'Angiviller repondit qu'il goutait pen de sou cule les Munlius. les Mclellus. les Damet romaines et qu'il preferait Enee el Cri-use.

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